vendredi 24 avril 2015

Une leçon d’Histoire

On raconte que quand feu Hammam avait fini son fameux livre-encyclopédie sur la Mauritanie, il avait présenté le produit en première lecture à un groupe d’amis qui parurent offusqués en voyant la photo qui illustrait la partie consacrée à l’éminent poète de tous les temps, Mohamed Wul Ebnou Wul Hmeyden. Il avait choisi de mettre l’image d’un homme sombre dont les cheveux en boucles cachaient mal la calvitie qui s’annonçait déjà, et dont le nes, légèrement épaté rompait l’harmonie d’un visage émacié. Le contraire de Wul Ebnou Wul Hmeyden décrit par ses contemporains comme un homme d’une haute stature, plutôt élancé, le visage ouvert et large, les yeux vifs… tout ce qui lui donnait cette prestance qu’il dégageait à mille pas.
A la vue de la photo choisie, les amis de Hammam s’empressèrent de le critiquer : «Pourquoi as-tu choisi cette photo, alors que tu sais qu’il ne s’agit pas de notre ami Mohamed ? comment as-tu osé ?». Impassible, le génial Hammam qui maitrisait parfaitement le sens de la répartie répondit : «Pauvres de vous ! Dans vingt, trente ans, vous serez tous morts, tous ceux qui ont connu Mohamed Wul Ebnou seront morts. Alors cette photo sera incontestablement celle de Wul Ebnou Wul Hmeyden, celui que nous avons tous connu autrement. C’est l’Histoire et c’est comme ça que vous les Marabouts lettrés vous la faites… Dans vingt, trente ans vous ne serez plus là pour dire qu’il ne s’agit pas de cet homme…»
Cette leçon d’un précurseur visionnaire comme Hammam peut nous servir aujourd’hui à comprendre que le silence devant ce qui s’écrit et se dit est dangereux quand on sait qu’il est excessif, voire faux. J’ai soif de savoir quelle réaction officielle à la suite de ce reportage tendancieux et stupide de la chaine américaine Fox-News. L’ambassade mauritanienne a-t-elle réagi et comment ?
Dans quelques années, un chercheur tombera sur ce documentaire qu’il prendra pour sérieux. Il croira alors que Boko Haram est une création de la Mauritanie et que l’organisation est dirigée par l’ancien président Moawiya Ould Taya. Que les combattants d’Al Qaeda au Maghreb Islamique sont formés et entrainés dans le paisible village de Maata Moulana, un havre de paix et de sublimation de soi. Que le peuple mauritanien couve et couvre les organisations jihadistes de la région.
Alors que Boko Haram est une secte nigériane qui n’a rien à voir avec la Mauritanie. Qu’AQMI est responsable de crimes odieux sur le territoire mauritanien. Que le peuple mauritanien rejette naturellement toute violence faite au nom de la religion.

jeudi 23 avril 2015

Boumdeid, la cité des contrastes

«Dieu est la lumière des cieux et de la terre ! La lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante. Cette lampe est allumée à un arbre béni : l’olivier qui ne provient ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile est près d’éclairer sans que le feu ne la touche. Lumière sur lumière ! Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît toute chose» (Sourate 24, verset 35. Traduction Denise Masson, 1967)
Premier contraste : la nature de l’environnement. Entre les plateaux du Tagant qui semblent mourir ici, et les imposants pics de l’Assaba qui affleurent là comme pour résister à l’assaut des dunes du désert qui s’annonce déjà. Entre les couleurs, ocre et rose pour le sable, noire et brune pour la pierre. Le contraste ajoute à la splendeur des lieux.
Cette terre, son sable et ses pierres nous apprennent mille et une sagesses. Il faut simplement savoir les regarder, les contempler et trouver du plaisir à les contempler. A ce moment peut-être, la chance vous donnera l’occasion de vous perdre entre le mont Guendeyga et les contreforts du plateau du Tagant, dans les sables qui ondulent quand ils le peuvent, comme une mer dont la surface est animée par l’éternel mouvement des vagues.
Cette terre apprend la rectitude. Elle oblige à vivre debout et à adopter la droiture comme seul principe d’action. Cette terre a su – a pu – avoir des habitants…
Des ascètes venus en moines s’établir dans un espace réputé hostile. Ils ont bâti un espace de vie et pu communier avec cette nature don de la Toute-Puissance divine. Ils ont su inverser la règle et adopter la devise : «N’avoir rien et posséder tout» (pour reprendre la maxime versifiée de l’Imam Ali Ibn Ebi Taleb, le dernier des Khalifes Rachidoune).
Entre les exigences matérielles de ce bas-monde et les nécessités spirituelles, ils ont trouvé l’équilibre en sublimant l’expression des besoins de la vie. Ce qui leur a donné la force de ne s’autoriser que ce que Dieu, dans toute Sa splendeur leur offre, c’est-à-dire une nature à dompter par la force du travail.
Ailleurs, partout dans cet espace couvert par l’aire civilisationnelle méditerranéenne, le travail est perçu comme un supplice. D’ailleurs on fait facilement remonter l’étymologie du mot à un instrument de torture (tripalium) du Moyen-Age. On ira plus loin pour l’associer à une forme de torture de l’âme pour éprouver la foi. Ici, le travail est devenu valeur, libération pour atteindre l’Excellence, sublimer les privations, cueillir les fruits de la méditation ascétique, et finalement atteindre l’extase qui enivre celui qui sait…
Par la force de caractère de ces moines de la Ghoudhfiya, un barrage a été construit dans les années 30 du siècle dernier, des champs ont verdi, des cultures ont été cueillies, renforçant ainsi la colonne vertébrale d’une communauté qui a su rester tout ce temps debout. Les jardins ne nourrissent pas seulement ici, ils apprennent à être digne. Ils apprennent à s’obliger, à ne pas s’autoriser la faiblesse, à être exigent vis-à-vis de soi avant de l’être vis-à-vis des autres.
Le grand contraste, l’ultime contraste est à trouver dans ce rapport entre l’exigence de la quête de la plénitude de la spiritualité soufie et la valorisation d’une vie de labeur rendue nécessaire pour se libérer des contingences d’un monde de plus en plus déréglé par le matérialisme et l’avidité de l’homme. Transcender ces contingences  et ces contrastes, c’est vivre en harmonie avec la nature et en paix avec son âme.
Décidément, cette terre de Boumdeid dégage la sérénité. Une sérénité incommensurable, infinie dans son expression, généreuse dans sa proposition à l’étranger du temps d’un passage furtif, ancrée dans son Histoire et dans celle de son espace, résistante aux aléas qui frappent et dénaturent les êtres…
On a voulu en faire un bagne à des moments noirs de l’histoire politique du pays, mais Boumdeid est restée une terre de liberté, une terre de libération, d’abnégation et de générosité. 

mercredi 22 avril 2015

Le Président et le Dictateur

Le Président, c’est Nicolas Sarkozy ; le Dictateur, c’est Mouammar Kadhafi. Le documentaire d’Antoine Viktine raconte la relation qui a lié les deux hommes.
Tout devait les séparer, tout a fini par les réunir, par les mettre ensemble (c’est différent). L’un est le Président d’une démocratie à laquelle on prête volontiers le surnom de «Patrie des Droits de l’Homme», l’autre est un officier nationaliste, arrivé au pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat et qui tient son pays par la pratique quotidienne de la violence, le sac des ressources de la communauté et l’entretien de milices prêtes à écraser dans le sang toute velléité de contestation.
Mais le caractère des deux hommes était plus fort que toutes les considérations humanistes, voire idéologiques. Un caractère fait d’amour de soi, le mépris des autres.
Tout commence quand le ministre de l’intérieur français qui vise la présidence de mai 2007, se rend en Libye pour séduire le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Kadhafi. Nicolas Sarkozy est déjà sous la coupe du Cardinal Claude Guéant qui réussit à asseoir une relation forte, emprunte d’avidité de part et d’autre. Mouammar Kadhafi a besoin d’une reconnaissance internationale, après avoir été classé par les Américains dans la catégorie des parrains du terrorisme alors que la Libye est fichée dans celle des rogue-states (Etats voyous). Nicolas Sarkozy, lui, prépare une présidentielle où il se présente comme le candidat de la rupture. Le colérique qu’il est gagnerait à donner une image d’homme d’ouverture. Alors que le politique avait déjà promis de rompre avec les logiques et les méthodes de la Françafrique. Il veut aussi, par cette démarche envers Mouammar Kadhafi, obtenir la libération des infirmières bulgares emprisonnées en Libye et considérées par l’Occident comme otages du Guide excentrique. S’il obtenait cette libération, Nicolas Sarkozy passerait pour l’homme des situations difficiles, celui des négociations ardues… Il avait besoin de toutes ces étiquettes dès le début de sa conquête du pouvoir.
Pourtant il avait promis de combattre les dictatures pendant sa campagne, de ne jamais s’acoquiner avec les méchants chefs d’Etats qui ont asservi leurs peuples, d’être aux côtés des peuples opprimés. Ce qui ne l’empêche pas d’établir des relations privilégiées avec l’un des dictateurs les plus insolents et des plus violents du versant sud de la Méditerranée.
22 juillet 2007, les infirmières sont libérées et remises à Madame Cécilia Sarkozy. L’orchestration de cette libération est d’abord un coup de com pour le nouveau Président français. Elle est ensuite une tentative de sa part d’éviter le départ de son épouse excédée déjà par le caractère de l’homme et les ambitions excessives du politique. Une façon de lui donner un rôle de premier plan et de lui dire qu’elle a tout à gagner du statut de Première Dame de la France. Une tentative de corruption vaine parce que Cécilia quittera Nicolas Sarkozy peu après.
Pour réussir le coup, le nouveau Président français a cour-circuité la Commissaire européenne chargée des relations extérieures et qui était sur le point d’obtenir cette libération. Une interférence qui a eu un coût parce qu’on parle d’un prix payé par la France de Sarkozy au dictateur libyen et à son entourage. Toujours est-il que trois jours après cette libération (25/7/2007), le Président Nicolas Sarkozy débarque en Libye où il parle de la signature d’une dizaine d’accords.
C’est pendant cette visite que le premier clash avec la jeune ministre chargée des Droits de l’Homme, Rama Yade, a lieu. En réponse à une boutade de Kadhafi qui s’étonne qu’elle soit ministre à 30 ans, elle répond sèchement : «vous avez fait votre coup d’Etat pour prendre le pouvoir alors que vous aviez 27 ans». Ces mots de l’Africaine – c’est comme ça qu’il la voit – ne plaisent pas au Roi des Rois d’Afrique. Ni d’ailleurs à Nicolas Sarkozy qui ne cache pas son courroux dans l’immédiat. Mais le pire viendra.
En décembre 2007, Mouammar Kadhafi, entouré de sa tribu de serviteurs, débarque à Paris le jour même de la célébration de la journée internationale des Droits de l’Homme. Il plante sa tente dans les jardins de l’Elysée et impose son protocole et ses manières à la République française. Ce qui ne plait pas à tout le monde. Au sein du gouvernement, c’est encore Rama Yade qui prend les devants. Elle dénonce cette présence scandaleuse à ce moment symbolique sur le sol français. La presse et les intellectuels prennent le relais.
Nicolas Sarkozy fait la sourde oreille et préfère se consacrer à la réalisation de son projet de l’Union méditerranéenne. Il reçoit Hosni Moubarak d’Egypte, Ben Ali de Tunisie, Bachar Al Assad de Syrie… de tous les dictateurs de la région, Mouammar Kadhafi est le seul qui boude le projet de Sarkozy. Il avait déjà apporté un démenti catégorique aux propos du Président français quand il a affirmé qu’il avait demandé au Guide libyen de faire des efforts dans le respect des Droits de l’Homme. Son hostilité au projet de l’Union pour la Méditerranée a envenimé des relations qui étaient appelées à se dégrader à cause du surdimensionnement de l’égo de l’un et de l’autre des protagonistes. Nicolas Sarkozy ruminera tranquillement sa vengeance.
Février 2011, il répond instantanément à une démarche du philosophe français, Bernard-Henri Lévi, celui qu’il avait surnommé avec mépris «le donneur de leçon du café Le Flore». Le philosophe – le plus sioniste des intellectuels français – introduit le Conseil national de transition (CNT), devanture de la rébellion libyenne. Le Président français s’empresse de reconnaitre cet organisme comme unique représentant du peuple libyen. Il réussit à embarquer la communauté internationale dans ses élans guerriers, à faire payer l’effort de guerre par les monarchies du Golfe, notamment les amis du Qatar. Il détruit la Libye et provoque l’assassinat de Kadhafi le 20 octobre 2011. La disparition tragique de Mouammar Kadhafi a sonné comme un acte salvateur pour Nicolas Sarkozy : à la manière des sociétés cultivant la brutalité, il a mangé l’ennemi ; et du coup il a éliminé un témoin gênant.
On retiendra l’état de déconfiture dans lequel la Libye s’est retrouvé après l’intervention occidentale. On retiendra surtout que la haine, le mépris de l’autre, la rancune sont le pire ennemi des valeurs humanistes, surtout quand ils sont nourris par la soif de pouvoir.

mardi 21 avril 2015

La tribu dans tous états

On nous dira encore que c’est ainsi, que la tribu est une réalité sociologique et politique avec laquelle il faut composer. On nous dira que notre peuple, que nos peuples sont ainsi faits et qu’il faut s’y résigner.
Ma petite expérience qui reste celle de la génération qui est la mienne m’apprend qu’il n’en est rien. J’ai connu un monde où la tribu comptait peu. Savoir qui vous êtes pour vous ficher tribalement équivalait à une sorte de délit qui vous marquait à jamais du qualificatif de rétrograde, arriéré, féodal… C’est ainsi qu’on était des bandes d’enfants que seules les affinités personnelles pouvaient nous rapprochaient. On était ensemble parce qu’on habitait le même quartier, on fréquentait les mêmes écoles, on logeait dans le même internat, on militait dans le même mouvement… pas parce qu’on est cousin ou de la même région.
Les mouvements politiques qui animaient la vie clandestine se battaient tous contre le tribalisme. L’Etat en faisait l’ennemi de la construction nationale. Et toute al littérature populaire et élitiste vilipendait la tribu et le sentiment tribal.
J’ai connu des ressortissants d’Aïoun, de Néma, de Kiffa, de Kaédi, de Zouérate, d’Atar, de Rosso, d’Aleg, de Tijikja, de Sélibaby, Akjoujt et Nouadhibou, de toutes ces régions nous arrivaient à Nouakchott des jeunes comme nous détribalisés, libérés des pesanteurs sociales et assoiffés de citoyenneté et de Mauritanie. Il y a des villes où la lutte politique a été plus marquante que les autres. Aïoun, Kiffa, Zouérate, Atar, Rosso et Tijikja ont vu naitre les mouvements nationalistes, les mouvements unitaires. Ces villes ont été le théâtre de grèves historiques, de rebellions estudiantines et ouvrières. Elles ont donné des héros de l’époque de la lutte contre le néocolonialisme et pour la consolidation de l’indépendance. Qu’en reste-t-il ?
Ces images à Kiffa, capitale du mouvement de gauche marxisant des années 60 et 70. Des chefs de tribus qui imposent leur logique ou qui tentent de le faire quitte à provoquer des affrontements publics. Des responsables qui en viennent aux mains après avoir épuisé toute la rhétorique de la violence verbale. Un chaos général provoqué par le refus de chacun de se conformer à l’ordre, de se plier à la discipline, de laisse passer son voisin élu et/ou haut responsable, parce que son positionnement social ne le permet pas…
Il ne reste rien de cette culture politique qui a fait les heures de gloire d’une Mauritanie aspirant à édifier la notion de citoyenneté, à promouvoir l’égalité de ses citoyens, à assurer la justice entre eux…
Quand les uns dénoncent la couverture réservée par les médias publics à la visite présidentielle, il faut bien que tous nous dénoncions la couverture tribalisée réservée par les médias privées à ces visite. Si la HAPA a, de temps en temps, haussé le ton pour mettre en garde contre les dérapages qui divisent, elle devait sévir contre cette tendance à mettre en valeur telle ou telle tribu dans des médias qui finissent ainsi par cultiver la division et la haine. Rien n’est plus dangereux que la culture tribale, que la logique tribale, que l’engagement politique au nom de la tribu. C’est cela qui menace la communauté nationale, c’est cela qu’il faut combattre avec énergie.

lundi 20 avril 2015

Les crieurs sont encore là

A F’Dérik ils avaient eu à faire face à une procédure judiciaire parce qu’ils avaient «exagéré» dans l’exercice de leur «art»… art c’est trop dire… en fait une fonction qu’ils ont contractée sans prédispositions préalables… ils sont l’un des héritages de l’époque du PRDS, même si à l’époque ils pratiquaient plutôt dans la discrétion. Mais l’idée est née ici.
A l’arrivée du Président de la République à Zouérate, les crieurs ont accueilli la délégation par des slogans distillés à travers des porte-voix. Chacun y trouve son compte, en mal ou en bien. Le cérémonial commence par une attaque cinglante contre le Directeur de Cabinet du Président comme pour faire valoir son cousin, conseiller à la Présidence. «Le seul général qui mérite le grade est ce hartani qui est devant vous. Les autres généraux ressemblent à des jeunes filles qui mettent la poudre…» Puis des : «Ces ministres ne servent à rien. Ils relèvent du néant. Que vous les ameniez avec vous ou que vous les laissiez, c’est pareil. Alors il vous les bombarder pour les réduire en poussière». «Le Wali ne sait rien donner à part la fumée de cigarettes». «Ce député n’est pas digne de confiance»… Et chaque fois que l’un s’attaque en dénigrant l’un des présents, un autre met en valeur une seconde personne. Dans ces bouches, la louange est pire que le dénigrement. Toute parole est d’ailleurs décrédibilisée. On se demande alors qui couvre ces pratiques ?
Ces crieurs insultent les hauts fonctionnaires, les hauts gradés de l’Armée, les élus du peuple au vu et au su de tout le monde. Ils ont des porte-voix pour bien se faire entendre de tous. Le Président de la République les entend. Leurs voix finissent par couvrir tous les discours officiels. Ils dérangent tout le monde. Et personne n’ose les arrêter. Sont-ils intouchables ?
Au cours de la visite présidentielle au Tiris Zemmour, deux d’entre eux ont été interpellés par la gendarmerie à la suite, a-t-on dit d’une plainte du Wali. On croyait que cela contribuerait à limiter leurs activités. Que nenni ! Ils sont plusieurs à envahir le tarmac de l’aéroport de Kiffa. Ils sont présents à toutes les étapes de la visite et couvrent tout par leur cacophonie. Toujours le procédé. On comprend qu’il s’agit là d’une manière d’arnaquer les pauvres responsables qui ont peur de tout. Surtout d’être pris à partie publiquement. Cela participe à leurs yeux d’une indignité révélée publiquement. Ils payent pour ne pas en être victimes. Mais la parole de ceux-là ne peut en rien orner ce qui est déjà laid. Elle n’affecte en rien la laideur si elle est là, ni la beauté si elle est là. Elle n’annihile pas la compétence, le sens de responsabilité, la Moralité, l’efficacité… si ces valeurs existent. Elle ne met pas non plus à nu, pas plus que nécessaire en tout cas, l’indignité si elle n’est pas avérée. Aucune foi, aucun sérieux n’est accordé à cette parole finalement achetée.
Mais, encore une fois, pourquoi laisse-t-on faire ces gens ? Un lapsus qui en dit long sur l’effet de la présence de telles manifestations : quand l’un d’eux fait semblant de se tromper en donnant l’ordre à la foule : «çafgu illi’riiss», applaudissez au marié (li’riiss) au lieu de irra’iiss (Président). On finit par confondre un cérémonial solennel avec une fête mondaine, avec tout ce que cela comporte de vulgarités. Ce n’est pas près de s’arrêter.

jeudi 16 avril 2015

J’ai connu Wanna Ould Khirchif

Il y a quelques semaines, il venait me raconter une histoire vécue par laquelle, il glorifiait le comportement «émiral» de Aïcha Mint Ahmed Salem Wul Brahim Salem en un temps où les valeurs traditionnelles pesaient encore dictant le comportement de chacun. En un temps où, entendant le jeune Mohamd Cheikh Wul Siyid déclamant l’un des panégyriques consacrés par Seddoum Wul N’Diartou aux Awlad M’Barek au cours d’une fastueuse cérémonie célébrant l’union d’un couple de la famille Ehl Mohamd Lehbib, Aïcha ordonnait aux griots présents de passer à la fête et aux chants destinés à égayer les occasions du genre, prétextant : «Sous nos tentes quand le Theydine des Awlad M’Barek est déclamé, personne n’a plus le droit d’être célébré».
Wenna Ould Kherchif me racontait cette anecdote pour, selon lui, me montrer «combien mes oncles maternels étaient grands !». Pour lui, la déclaration de celle qui fut fille, épouse et sœur d’émirs, exprime tout le sens de l’abnégation qui fait les gens de cette époque.
Wenna Ould Kherchif avait conscience du rôle social qu’il avait hérité et qui était celui de gardien d’une certaine idée des Bidhânes. Même s’il convenait souvent avec moi que l’ordre traditionnel dont découlent les valeurs qu’il aimait cultiver, que cet ordre était inique et consacrait l’inégalité des hommes, il méritait selon lui qu’on l’entretienne.
C’est pourquoi Wenna était un enseignant ambulant. Chaque rencontre avec lui était une occasion de prendre la leçon, d’apprendre quelque chose. D’utile quand il s’agit d’histoire ou de généalogie. De beau quand il s’agit de poèmes, héritage d’un passé intelligent et riche.
Wenna était une encyclopédie vivante qui s’offrait aux chercheurs et aux intéressés par la culture Bidhâne. Pas sectaire. Pas chauvin. Ouvert à tous vents… Il s’en est allé en silence. Et avec tout le savoir qu’il avait accumulé des années durant.
A ses proches, amis et parents, aux férus de la culture traditionnelle Bidhâne, à tous nous présentons nos condoléances les plus attristées.
Inna liLlahi wa inna ilayhi raji’oune.

jeudi 9 avril 2015

Zouérate, la semaine d’après

Une semaine après la fin de la grève qui a secoué toute la région, Zouérate offre l’image d’une ville bien tranquille. De loin, nous avons vécu les 63 jours de grève comme un processus qui menait fatalement aux débordements. D’abord le pourrissement de la situation avait mis en danger la cohésion sociale, au-delà des risques qu’il faisait courir à l’entreprise. Ensuite les malveillances politiques entretenaient une atmosphère délétère qui pesait elle aussi comme une épée sur la tête des habitants, voire de tous les Mauritaniens.
Il y a une semaine, grâce à la médiation du Maire de Zouérate, Cheikh Ould Baya les deux parties sont arrivées à un accord qui permettait le retour immédiat au travail des travailleurs comme l’exigeait l’entreprise et l’ouverture de négociations immédiatement après comme le demandaient les grévistes.
Pour parvenir à cet accord il a fallu au Maire utiliser toutes ses capacités de médiateur et de négociateur. Il fallait «murir» les attitudes déjà tranchées des protagonistes, pour les amener à de meilleures prédispositions. Il fallait aussi éliminer l’élément interférence extérieure pour mettre la pression sur les délégués qui étaient plus attentifs aux messages qui leur parvenaient de Nouakchott qu’aux exigences de la situation à Zouérate et dans la mine.
Une stratégie de communication fut savamment déployée. Elle consistait à faire participer le maximum d’acteurs locaux pour permettre à la masse de suivre le déroulé des négociations. Il n’était plus question de laisser aux délégués grévistes le monopole de l’information. En suivant le déroulement des négociations, la masse des travailleurs déjà fatigués par deux mois de mobilisation sans ressources, cette masse fera pression elle-même sur les délégués. Au moment de signer, les délégués grévistes n’avaient plus le choix : le mouvement s’estompait de lui-même et la démobilisation dictait la conduite à tenir…
Avec la signature de l’accord le 3 avril dernier, la ville retrouvait son calme, les travailleurs reprenaient la route des mines et l’espoir de normalisation prenait le dessus.
La visite du Président de la République était attendue comme le moment d’expiation qui permettra à tous de dépasser les blocages psychologiques. Les réunions de cadres ont vite pris la forme d’une catharsis collective qui, on l’espère, a donné l’occasion de vider l’abcès pour permettre d’aller à l’essentiel et d’accepter les sacrifices qui sont exigibles par le moment.
Les négociations entre la SNIM et les délégués de ses travailleurs reprennent dans une atmosphère de recherche de compromis. Il ne s’agit plus pour l’un ou l’autre de mettre à genoux le protagoniste, mais de chercher et de trouver un terrain d’entente permettant à l’un et l’autre de restaurer la confiance, de réhabiliter la valeur travail et de se donner les moyens de faire plus et mieux.
Ce sont les leçons qu’on pouvait tirer de cette visite présidentielle de quarante-huit heures. Une visite qui a permis de lancer des projets, de voir l’état d’avancement de certains autres dans une région qui reste enclavée malgré toute sa richesse. La route la reliant aux autres régions du pays est en bonne voie. Le projet des six cents logements accentue l’allure de ville minière.