dimanche 2 novembre 2014

Les risques terroristes

Il y a quelques semaines, quatre jeunes mauritaniens ont été arrêtés à Zouérate après avoir fait l’objet d’une filature et d’une surveillance rapprochée de la Gendarmerie nationale. Les enquêteurs ont découvert chez l’un d’entre eux une vidéo qu’ils se préparaient visiblement à rendre publique. Elle montre trois d’entre eux prêtant allégeance au groupe de l’Etat Islamique dirigé par Aboubekr Al Baghdadi, autoproclamé Calife de cet Etat. Transférés à Nouakchott, l’un d’eux a été libéré sans suite, alors que les trois autres continuent de suivre la procédure qui les mènera certainement devant la Justice pour association de malfaiteurs en vue de mener des actions terroristes.
Ce qui frappe chez ces trois individus, c’est d’abord leur jeunesse : le plus âgé est né en 1981, les deux autres en 1988 et 89. L’un d’entre eux travaille comme électricien, l’autre comme laborantin alors que le troisième dirige une école coranique. Celui-là a été accusé en 2008 d’appartenance à un groupe terroriste et pour cela emprisonné jusqu’en 2010. Il fait partie d’un groupe ayant bénéficié d’une grâce présidentielle. Le voilà qui revient à l’action. Il est quand même le premier à revenir parmi les repentis de ces années-là.
Dans la vidéo, on les voit un à un prêter allégeance en imitant les positions des assassins ayant procédé à la décapitation des otages occidentaux : le couteau à la main gauche, un léger foulard sur la tête (l’un d’eux le faisait à visage découvert) et le drapeau noir frappé de la profession de foi des Musulmans se déployant au-dessus des têtes.
Au cours de leur interrogatoire, ils ont reconnu avoir agi en vue d’aller guerroyer en Syrie et en Irak aux côtés des combattants de l’Etat islamique. Ils n’ont cependant pas fait état de projets en Mauritanie. Ni de liens avec l’extérieur. L’un d’eux a fait état d’un message de soutien adressé par l’un des prisonniers salafistes de Nouakchott. Ce qui pose le problème de l’isolement – vain finalement – de ces prisonniers dont certains continuent visiblement à avoir des contacts avec des candidats au Jihad.
Mais au-delà de l’avertissement que le fait constitue, l’affaire n’est pas aussi grave qu’on essaye de le présenter. Il s’agit plus d’amateurs peu déterminés à aller jusqu’au bout et sans moyens pour justement accomplir ce qu’ils croient être une mission. Même si cela commence toujours par une banalité du genre…
Les autorités ont raison cependant d’agir avec fermeté et rigueur : les trois compères vivaient à Zouérate, le poumon minier du pays, là où résident actuellement un demi-millier d’étrangers et où la Mauritanie doit assurer pour éviter un scénario à la Aïn Eminas, quand un groupe de terroristes avait semé la panique dans ce complexe gazier algérien.
Il faut rappeler qu’en juin 2005, la garnison de Lemghayti avait été attaquée par le groupe de Bellawar avec le bilan qu’on sait : 17 morts mauritaniens et 5 Jihadistes. Puis vint la série noire de 2007-2008-2009 avec notamment : Tourine (12 morts décapités), Ghallawiya, Aleg (touristes français), Nouakchott (un américain assassiné à Nouakchott), puis les enlèvements d’humanitaires espagnols, de touristes italiens, et surtout les attaques contre Bassiknou, Nouakchott, les tentatives d’attentats spectaculaires, les morts de policiers mauritaniens… Une série d’attaques lancées par Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) contre notre pays qui a vite compris qu’il ne pouvait compter que sur lui-même.
A partir de 2009, l’Armée mauritanienne va commencer à reprendre l’initiative notamment en montant des unités spécialisées dans la lutte contre le terrorisme. C’est en juillet 2010, l’expédition qui permet de mettre en déroute les unités combattantes d’AQMI qui s’apprêtaient à faire route vers la Mauritanie. En 2011, le démantèlement des bases avancées de AQMI dans la forêt malienne de Wagadu, puis la débâcle des assaillants aux portes de Bassiknou et enfin le rapt de certains intermédiaires qui avaient servi de monnaie de change dans la libération des otages occidentaux enlevés en Mauritanie (Espagnols).
Dans cette guerre préventive – il faut le dire et le répéter – l’Armée mauritanienne a évité à notre pays un destin semblable à celui du Mali qui a fini par sombrer dans le chao imposé par les groupes terroristes installés dans un Nord abandonné par le pouvoir central. A l’époque aucun pays n’avait voulu venir en aide à la Mauritanie qui a dû guerroyer seule. Si aujourd’hui, on peut s’enorgueillir d’avoir la paix chez nous en sentant loin de nous la menace terroriste, c’est bien parce que notre Armée a su et pu nous protéger au moment qu’il fallait.
Seulement, il ne faut jamais oublier que les risques de résurgence de groupes autoproclamés jihadistes dépositaires de la légitimité divine, que ce risque est toujours là. Vigilance donc ! 

samedi 1 novembre 2014

Habib : Treize ans déjà !

Pour commémorer la mémoire de Habib Ould Mahfoud qui nous a quittés le 31 octobre 2001, nous vous proposons la préface écrite par le Professeur Abdel Wedoud Ould Cheikh à la première édition des Mauritanides :

J’ai été un lecteur assidu et souvent ébloui des «Mauritanides» de Habib. Il m’est arrivé, dans diverses circonstances, de le rencontrer. Je garde en mémoire le souvenir du sourire lumineux et du regard plein de malice de ce sceptique dont les chroniques laissaient deviner le caractère à la fois facétieux et inquiet. Ces rencontres épisodiques et les différences des cercles de fréquentation, liées notamment à la différence d’âge, ne me permettent pas cependant de faire état d’une connaissance personnelle de quelque étendue de cette figure totalement atypique du paysage culturel mauritanien des années 1980. Je dois l’essentiel des éléments de biographie ci-dessous à l’aimable assistance de Mohamed Fall Ould Bah qui fut, lui, l’un de ses plus proches amis.

Habib Ould Mahfoudh est né en 1960 aux environs de Nyivrâr, puits pastoral situé à quelques quarante kilomètres au nord  de Méderdra, au cœur d’une région – l’Iguîdi – qui constitue la patrie historique d’un ensemble tribal «maraboutique» – Awlâd Daymân – universellement connu dans la société maure pour la finesse d’esprit de ses ressortissants et leur humour pince sans rire. Ce natif de l’Iguidi appartenait pourtant, par son ascendance généalogique, à la strate «guerrière» de la société maure traditionnelle. Il convient de noter que les distinctions statutaires rigides de l’ordre social précolonial («guerrier», «marabout», «ancien esclave», «griot», etc.) et les stéréotypes comportementaux qui les accompagnaient demeuraient encore vivaces du temps où Habib rédigeait ses chroniques, tout comme ils le sont encore aujourd’hui. On retrouvera quelque chose de cette double culture locale, « maraboutique » et «guerrière», dans les pérégrinations langagières des «Mauritanides». D’un côté, la touche «maraboutique», ordonnée autour de la maîtrise de soi, de la pudeur, de l’indifférence feinte à toutes les agitations du monde, qui accompagnent le jeu subtile et ravageur sur le langage, caractéristique du «parler des Awlâd Daymân» (klâm Awlâd Daymân) ; de l’autre, l’allure directe et sans détours de propos qui ne craignent pas de  mettre les pieds dans le plat, d’attaquer de front des sujets tabous, maraboutiquement intouchables, comme la sexualité, par exemple, dans le style débridé et sans fard des habitants du Mahsar.

Au reste, la bourgade de Méderdra, où Habib terminera le cycle primaire de sa scolarité à la fin des années 1960, constituait une petite capitale de l’émirat des Trarza, un lieu de rencontre et de complicité antagonique entre ces deux facettes de l’héritage culturel régional, à l’ombre d’une nouvelle hégémonie administrative et culturelle, celle de l’école «francophone» héritée de la colonisation. Le futur lecteur boulimique éprouva très tôt, semble-t-il, la jubilation que procuraient les jeux, libérés en quelque sorte des impératifs culturels et statutaires locaux, sur et avec les mots d’une langue «neutre», venue d’ailleurs, le français. Il devint précocement «littéraire».

Inscrit au «Collège de garçons» de Nouakchott à partir de 1972, il surclassait aisément tous ses petits camarades dans sa matière de prédilection, le français. Il composait des poèmes et écrivit même une pièce de théâtre, alors qu’il n’était encore qu’élève de troisième. Au «Lycée National», la filière «Lettres Modernes» (dite «bilingue») était essentiellement francophone, et encadrée à l’époque, quasi uniquement, par des professeurs français. Elle lui offrit la possibilité de marquer pour de bon une amorce de spécialisation dont les contours avaient déjà commencé à se dessiner. Il pourra plus tranquillement délaisser tout ce qui n’est pas de l’ordre du littéraire et consacrer même une bonne partie de l’horaire dévolu aux autres matières — qui ne l’intéressaient guère — à des exercices de style où il laissait libre cours à son imagination. C’est ainsi, par exemple,  qu’il faisait lire à certains de ses camarades un  «quotidien intime» qu’il avait nommé «Boite à bachot news», où on pouvait lire des nouvelles loufoques du genre : «Au moment où nous mettons sous presse, nous avons appris que M. Arnaud s’est grièvement blessé en heurtant un obstacle épistémologique dressé par un certain Gaston Bachelard à l’entrée du lycée…».

Le traitement désinvolte que Habib réservait à tout ce qui n’était pas lettres ne l’empêcha pas d’obtenir son baccalauréat en 1980. La commission des bourses de l’Enseignement supérieur mauritanien l’orienta, suite à ce succès, vers des études de cinéma à Alma Ata, dans l’ex-URSS. Il ne voulut pas de cette offre et préféra s’inscrire dans la filière « lettres françaises » à l’Ecole Normale Supérieure de Nouakchott. L’établissement et ses enseignements ne réussirent pourtant pas à le retenir longtemps. Deux ans seulement, juste le temps d’achever ce que l’on appelait alors «le cycle court» de l’ENS. Une formation suffisante toutefois pour devenir enseignant de français dans le secondaire.

Son  premier poste d’affectation, en 1983, est Aïoun El-Atrous, dans l’Est de la Mauritanie, à quelques sept cents kilomètres de son Trarza natal. Et surtout à fort bonne distance des principaux marqueurs culturels de ce microcosme très spécial qu’était l’Iguidi. Finies la « froide » bouillie épaisse de mil (‘aysh) et les litotes sibyllines de ses chers iguidiens. Place au couscous et à la décontraction décoiffante des femmes Awlâd an-Nâsir. Aux quatre ans qu’il passera à Aïoun viendront s’ajouter, au fil de ses changements d’affectation, des séjours à Nouadhibou, dans l’extrême nord-ouest mauritanien, puis à Atar, dans le centre nord, avant que son périple ne s’achève à Nouakchott. Ce tour de Mauritanie, élargi à divers autres déplacements, permettra à Habib d’étoffer, sur le terrain, sa connaissance du monde mauritanien, plus particulièrement celle du monde maure, dans toutes ses facettes et sous toutes ses latitudes. L’environnement scolaire, sis au cœur de cette expérience voyageuse, sera évidemment très présent dans les plis des «Mauritanides», une fois que l’écrivain contrarié et enseignant par nécessité aura cessé d’enseigner. Car en 1991, à un moment où la Mauritanie connaît un début timide d’ouverture politique,  un groupe d’amis lui proposa de participer au lancement d’un hebdomadaire. Celui-ci, qui prit le nom de Mauritanie-Demain, fut le point de départ de sa carrière de chroniqueur. Il la poursuivit dans un héritier de Mauritanie-Demain (Al-Bayane), puis dans une publication qu’il fonda lui-même en juillet 1993, Le Calame. journal Il dirigera et animera jusqu’à sa brutale disparition survenue dans un hôpital parisien le 31 octobre 2001.

C’est l’essentiel des chroniques publiées au cours de cette période sous le titre «Mauritanides», conservé par Habib à travers ses changements d’affiliation journalistique, qui est ici présenté au lecteur. Le titre, un peu étrange, de ces chroniques, fruit d’une sorte d’acte manqué réussi, entre intention sexualisante de départ et trafic de suffixes après coup, est expliqué comme suit par l’auteur :

«C'était au Journal Mauritanie-Demain, le seul qui existait à l'époque, une époque de sueurs d'acier et de gueule fermée, on m'avait demandé un papier. J'étais très fatigué, je voyageais à 15 heures, la poussière rentrait de partout et ne sortait pas. Très peu inspiré, je griffonnai sur la feuille cette question: "Les Mauritaniens sont-ils des obsédés sexuels?" Après moult élucubrations je parvins à répondre : "oui". Je donnais aux cinq feuillets le titre de "Mauritaniques", pris mon sac et filai à l'aéroport. La rédaction jugea après moi que le rapport entre la dernière syllabe de mon titre et la première phrase du papier était plus que douteux. Mauritaniques devint ainsi Mauritanides. L'obsession commençait à la rédaction».

La période de parution des Mauritanides correspond, pour l’essentiel, aux deux décennies de pouvoir du Colonel Maaouiya Ould Taya, parvenu à la tête de l’Etat mauritanien à la faveur d’un putsch perpétré le 12/12/1984. L’ascension sultanienne du héros du «12/12», qui étend largement son ombre sur la scénographie ubuesque des «Mauritanides», intervint à la suite d’une décennie de misère et de chaos. La terrible sécheresse du milieu des années 1970 avait déversé sur les principales agglomérations de Mauritanie, et plus particulièrement sur Nouakchott, des flots ininterrompus de naufragés, orphelins de leurs troupeaux et de leurs champs. La guerre du Sahara (1975-1978) avait contribué, elle aussi, à cet exode, et participé, par le gonflement rapide des rangs de l’armée, à l’ébranlement des assises sociologiques «traditionnelles» de la société mauritanienne. La valse des putschistes accompagna, à partir de 1978, l’effondrement rapide d’une administration clochardisée et saisie de paralysie devant l’afflux massif des victimes de la sécheresse. La corruption, articulée aux solidarités primordiales, «tribales» et «ethniques»,  va connaître des progrès toujours plus étendus. Il fallut de plus en plus, quand on pouvait, tout acheter. Des papiers d’identité aux diplômes, des «entrées» aux marchés d’Etat aux concessions foncières, des prises en charge sanitaires à «l’indulgence» des services douaniers.

Cette «boutiquiarisation» universelle connut un épanouissement remarquable sous le régime de Maaouiya et des institutions politiques qu’il a contribué à promouvoir : son parti, ses hommes de main, ses tournées sultaniennes à travers le pays, etc. L’ironie mordante de Habib trouvera là l’essentiel de ses cibles. Ce n’est pas que les rivaux et les victimes du maaouiyisme aient totalement échappé à l’attention satirique de l’auteur des «Mauritanides». C’était même un de ses traits d’habilité, quand viendra le temps des «gueules semi-ouvertes», si je puis dire, que de n’épargner de son persiflage quasiment rien de ce qui existe ou qui a existé sur le sol mauritanien, hommes, animaux et paysages confondus. Il réservera cependant ses traits de plume les plus acerbes aux êtres et objets de la galaxie Maaouiya et au terne pluralisme monolithique dont ce dernier s’était fait le promoteur à partir de 1991. Habib s’attachera à débusquer et à ridiculiser, à travers des itinéraires aussi improbables qu’assassins, les travers d’une structure-boutique née sur les décombres de ce que la bonne vieille ruralité mauritanienne comptait de valeurs à peu près sortables. Le personnel politique, les médias officiels, la grotesque personnalisation du pouvoir dont Maaouiya était l’artisan et le bénéficiaire, autant d’agents et de victimes d’une bêtise nationale que Habib n’aura de cesse de brocarder. En opposition à cette avant-scène du mimétisme dérisoire, des cravates mal ajustées et des outrances courtisanes, Habib dessine en creux dans ses chroniques, non sans une pointe de nostalgie, l’image bucolique et dunaire de la saine et simple ruralité bédouine de son enfance. Quand on pouvait encore célébrer, avec Mhammad w. Ahmad Yûra ou Sidiyya w. Haddâr, les pérégrinations du campement de la bien-aimée et lui signifier, en de subtils hémistiches, tout un cortège de mélancoliques regrets.

La guérilla langagière de cet esprit rebelle, installée dans le délire logique d’une poésie désinvolte et ravageuse, visait avant tout à semer quelques cailloux dans les rangers des despotes au petit pied qui se sont succédés  à la tête de la Mauritanie depuis le coup d’Etat de 1978. C’est d’abord en leur direction que sa sociologie sauvage était orientée. Les armes de sa critique faisaient feu de toutes les ressources d’une culture rhétorique nourrie aussi bien d’Alfred Jarry et de San Antonio que d’al-Jâhiz et de Saddûm w. Ndiartu. Abécédaire, chroniques dégentées et loufoques, effets d’échelle et exagérations outrancières, lexicographie piratée et étymologies délibérément fantaisistes, s’associent ici à tous les tropes (litote et oxymore, métaphore et métonymie, assonance et allusions équivoques …) d’un mode d’expression résolument mobilisé contre le gel sémantique ordinaire et ses somnambules victimes.

Je le disais à l’instant, l’un des intérêts majeurs de Habib, tout au long de ses «Mauritanides», était d’instiller le doute et l’étonnement, d’amener ses lecteurs à interroger leur forme de soumission à l’autorité, leur ouvrir les yeux sur les sources indignes de la dignité de ceux auxquels ils consentent, parfois avec un enthousiasme délirant, à offrir leur allégeance. Il savait que la culture tribale (mal) étatisée, qui informe les valeurs et les conduites de la plupart de ses compatriotes, articule, dans la vision qu’elle charrie du rapport à l’autorité, une postulation double. D’un côté, une démission résignée qui conduit aisément à la servilité, voire à la servitude. De l’autre, des atavismes anarchistes, qu’il n’est pas interdit d’associer au mode de vie nomade et aux luttes de classement entre ‘asabiyyât (nécessairement) rivales qui le parcouraient ; en somme, l’héritage de la vieille sayba saharienne de sa «terre d’insolence» que l’auteur des «Mauritanides» aimait d’une passion qu’il ne craignait pas de proclamer.
Habib a exprimé avec un talent inégalé l’esprit d’insoumission qu’il me plait d’associer à l’image de l’authentique guerrier nomade des temps jadis, face aux manœuvres sans gloire de tous les accommodements auxquels invitaient les (sur)vies des temps qu’il a vécus et disséqués. Par les audaces jamais à court d’inspiration de ses irrévérencieuses divagations, il a racheté de sa bêtise efflanquée ou repue tout un peuple de porte-miroirs. Il a fait tinter aux oreilles des courtisans, des bien pensants et des apôtres, des mots, des calembours et des anecdotes dont les échos ravageurs ne sont pas près de s’estomper. Et si ce fut dans une langue venue d’ailleurs —au demeurant admirablement maîtrisée— l’infusion généralisée des tournures, des expressions et des références à sa culture native, font affleurer partout l’insécable entrelacement du dehors et du dedans, du proche et du lointain, du local et du planétaire. Une manière, en somme, de clin d’œil permanent de Nyivrâr à la terre entière que ce français miné de hassanismes devait transmettre au monde.
Car l’homme n’était pas seulement écrivain et essayiste, il était avant tout un admirable artisan de l’imaginaire, un conspirateur de ces enchaînements improbables qui font tout d’un coup basculer le réel dans le solvant magnifiquement pervers que lui tend le langage. Qui n’a pas aimé les visites guidées dans les labyrinthes habibiens peuplés d’étranges personnages mimant pourtant de si près l’univers prosaïque et rude du noukchottois de base ? Voyez, par exemple, sa «Lettre ouverte à un chameau». Mais tous les «Mauritanides» seraient à citer… Par une succession insensible de légers déplacements, de courts-circuits, d’accumulations productrices, l’imaginaire du rusé chroniqueur constituait subrepticement un espace non hiérarchique, un univers «retourné» et protestataire, un monde des équivalents où le roi aussi bien que ses sujets sont nus. Ce monde «déréalisé» restait malgré tout le monde, notre monde. Par la vertu de l’étrange procédé qui veut, comme disait Theodor Adorno, que l’art soit «la magie libérée du mensonge d’être vérité».

Habib était, à n’en pas douter, un artiste.


Abdel Wedoud Ould Cheikh

vendredi 31 octobre 2014

Mauritanie, mon amour

«Dr Yahya Ould Mohamed Abdallahi Ould Hacen» pour les connaisseurs de gens qui doivent être connus, «Docteur Hacen» pour ceux de ma génération qui ont grandi avec ce modèle d’engagement, de professionnel et de rectitude, «Petit Hacen» pour les plus nostalgiques et les plus proches, «Yahya Hacen» pour les compagnons qui sont restés à distance, ou tout simplement «Yahya Ould Hacen» pour les officiels et pour ceux d’aujourd’hui… Tous ces noms désignent l’un des premiers médecins du pays, de la génération des rebelles invétérés, ceux qui ont mis leur savoir au service du plus faible, qui ont cru pouvoir changer le monde dans lequel ils ont vécu, le forcer à plus d’égalité, de justice, d’efficacité… La jeunesse qui fut celle de Yahya est insoupçonnable aujourd’hui que nous sommes pris par cette léthargie que font peser tous ces conservatismes sur nos consciences et nos imaginaires… A l’âge adulte, cela s’est transformé par un engagement à toujours dénoncer l’injustice, la corruption, l’incompétence. La retraite n’a fait que donner de nouvelles dimensions à cet engagement. Avec, en plus, une plus grande amertume de voir la société conserver ses cloisonnements malheureux, de voir les politiques continuer à se compromettre, de voir l’administration gérer le pays avec désinvolture et parfois irresponsabilité. Assez pour maintenir une attitude «sceptique» (pour user d’un euphémisme qui convient à ce que peut être l’attitude d’un homme de la stature de Yahya). J’ai fait ce rappel, juste pour avoir la mesure de ce qui suit.
Ce matin, Dr Yahya Hacen venait de terminer le gros du travail qui lui était confié. Il avait quitté le ministère de la santé où il avait, avec d’autres collègues dont des étrangers, une consultation sur le point d’être achevée après quelques semaines de rude labeur et d’intense réflexion. Comme d’habitude, il se proposait de déposer l’un de ses collègues à son lieu de résidence. Il avait rangé son ordinateur machinalement sur les sièges arrière du véhicule. Les routes de Nouakchott connaissaient à ce moment-là une circulation particulièrement dense.
Plongé dans les amabilités échangées avec son collègue qu’il déposa sans encombre là où il allait, Yahya arriva devant chez lui. Il s’arrêta et tendit le bras pour prendre son ordinateur… l’ordinateur avait disparu… Il revint dans les bureaux du ministère de la santé, refit son chemin, demanda à son collègue, à tous ceux qu’il a croisés en cette matinée… Rien ! l’ordinateur s’était volatilisé.
Il n’y avait pas que l’ordinateur dans le sac, mais aussi les disques durs, les documents précieux, tout ce qui constitue «la fortune» de Yahya Ould Hacen qui a toujours cru que la seule richesse qui vaille est celle qui sert les hommes dans leur entreprise de modernisation, de développement, d’émancipation, celle qui permet de préserver la dignité de l’homme : le savoir, le courage d’assumer…
En bon croyant, Yahya décida de s’en remettre à Allah – baqiya Allahu wa Kavaa -, de se reposer un moment avant de dire aux commanditaires de la consultation qu’il renonçait à la faire.
Au moment où il plongeait dans une sorte d’engourdissement qu’on pouvait confondre avec le sommeil, Yahya fut brusquement réveillé par le téléphone. Quelqu’un lui demanda s’il était bien Yahya Ould Hacen, puis s’il avait perdu quelque chose. Yahya s’empressa de lui faire l’inventaire de ce qu’il avait perdu. «Vous pouvez passer nous voir au commissariat de police de Tevraq Zeina II, l’ancien 4ème arrondissement, juste en face du PNUD…» Là, l’attendaient les éléments de l’antenne de la police judiciaire. L’ordinateur était déposé sur le bureau de leur chef qui s’empressa de l’inviter à contrôler s’il manquait quelque chose.
Malgré l’émotion du moment, Yahya demanda des explications : comment avez-vous trouvé cet ordinateur, où et avec qui ? Les policiers expliquèrent que les éléments circulant en civil avaient suivi des délinquants connus qu’ils soupçonnaient d’être sur le point d’agir. Ces délinquants ont profité de l’embouteillage et d’un moment d’inattention des occupants du véhicule pour ouvrir la portière-arrière et prendre le sac. C’est au moment où ils pensaient avoir réussi le coup un peu plus loin, que les éléments de la police les ont arrêtés. Un dernier vœu de Yahya fut exaucé par les policiers : voir les malfrats. Deux jeunes qu’il lui était difficile de trainer en prison. Il mit du temps avant d’accepter de déposer plainte : seule la plainte pouvait permettre aux policiers de les mettre hors d’état de nuire.
En rendant le précieux butin à son propriétaire, les policiers de Tevraq Zeina venaient de provoquer un sentiment d’amour profond pour ce pays qui a toujours été l’objet de suspicions de la part d’un militant invétéré et exigent. Un moment d’extase qui accompagne ces moments où l’on est sublimé par un sentiment profond d’appartenir finalement à cette Mauritanie qui se cherche et qui a des difficultés à se retrouver. Un sentiment qui permet au moins de tempérer ses critiques, de relativiser ses appréciations vis-à-vis de l’appareil qu’on voudrait plus perfomrant.
Yahya Hacen vient, à l’image du voyageur perdu dans un désert rocailleux et hostile, de tomber sur une oasis extraordinaire et qui vaut ce que peut valoir un paradis sur terre. La vie est ainsi faite : un petit quelque chose peut vous réconcilier avec ce pays pour lequel vous avez tout donné. C’est ce que j’ai perçu chez Docteur Hacen quand je l’ai rencontré alors qu’il venait de vivre cette aventure. 

jeudi 30 octobre 2014

Satisfecit du FMI

La mission d’évaluation du fonds monétaire international (FMI) vient de terminer sa visite en Mauritanie. Cette mission dirigée par Mme Mercedes Vera Martin, responsable du département Moyen-Orient et Asie Centrale, a présenté les résultats de cette évaluation devant la presse.
Dans son mot d’introduction, la présidente de la mission a indiqué que les indicateurs du développement économique de la Mauritanie restent au vert malgré «la détérioration des termes d’échange», avec notamment la baisse des prix des matières premières comme le fer et l’or. La croissance économique sera maintenue à 6,4% en 2014. Alors que le taux d’inflation est resté au seuil des 3,5%. Le niveau des réserves extérieures se maintiendra au niveau actuel, soit la valeur de 6,5 mois d’importations. Le budget ne sera pas affecté par la baisse des prix des matières premières. La mission du FMI a ainsi loué les efforts du gouvernement en matière macro-économique avant de répondre aux questions des journalistes.
Le Gouverneur de la BCM a démenti les rumeurs faisant état d’une décision de son Institution visant à plafonner le niveau des transferts pour les opérateurs économiques mauritaniens. «Pourquoi le ferions-nous ? Le niveau des réserves extérieures, comme l’atteste la mission, est resté aux environs du milliard de dollars. Il ne sera aucunement affecté par la baisse des prix des matières premières».
Il a indiqué qu’il existe effectivement des problèmes au niveau de certaines banques, «mais cela n’a pas obligé la BCM à mettre l’une d’elle sous son autorité directe». Pour le Gouverneur, la multiplicité des banques est un bon indicateur quant à la bancarisation qui a été boostée ces dernières années.

Il a nié toute décision d’un investisseur de se retirer du secteur minier. «Tout cela relève de la rumeur plutôt que de l’information».

mercredi 29 octobre 2014

Compaoré, son vrai visage

Il a fallu tout ce désordre pour que le Président Blaise Compaoré comprenne enfin que son peuple en avait marre. Des morts inutiles, parce que tout cela pouvait être évité. Des destructions inutiles parce que le Président Compaoré aurait pu savoir, dès le début, que sa présence ne pouvait plus être tolérée.
J’imagine d’ici les proches – parents et conseillers – s’activant autour de la personne du Président, essayant de le convaincre qu’il reste l’homme providentiel pour un Burkina au bord du précipice, le convainquant que les opposants sont juste aigris incapables d’action concertée, que le monde libre sera avec lui passé le premier moment des condamnations peu appuyées, que l’Armée est de son côté parce qu’elle est tenue par ses fidèles, que rien ne peut affecter son pouvoir…
On a oublié le peuple burkinabé dans toutes les évaluations faites par les spécialistes, les proches, les parents ou les conseillers. Comme on avait oublié le peuple tunisien quand on parlait de la situation dans ce pays, le peuple égyptien quand on croyait dresser la liste des risques qu’encourrait le pouvoir de Moubarak…
L’homme qui a dirigé plusieurs intermédiations dans des conflits compliqués, qui a pu ramener de nombreux protagonistes à la table de négociations, celui qui se présentait comme le modèle d’une nouvelle Afrique, le Président blaise Compaoré n’a pas pu anticiper la réaction de son peuple et partir dignement. Il a fallu qu’il passe par toutes les étapes suivies par Zeine El Abidine ben Ali : la répression sanglante et aveugle, la phase du «je vous ai compris», puis la tentative de tricher en promettant de partir mais seulement après avoir mis en place une transition… et enfin le coup d’Etat «monté» comme pour calmer la situation en attendant un retour possible… Après 27 ans de pouvoir autoritariste, Blaise Compaoré est obligé de faire ses valises et de quitter précipitamment son pays.
Comme tous les dictateurs, il laisse un pays exsangue : la classe politique essoufflée par la répression est incapable d’unité, l’Armée est traversée par les clivages ethniques, les Institutions étatiques sont travesties… Blaise Compaoré ira se la couler douce sous la protection de l’un de ces hommes arrivés au pouvoir grâce à lui. Il pourra alors consommer les biens amassés d’une trentaine d’années de mauvaise gouvernance à la tête du «pays des hommes intègres». Les intermédiations et les facilitations rapportaient aussi.
Pendant que Blaise Compaoré vivra heureux, le Burkina Faso se débattra longtemps encore dans les problèmes liés à une transition qui ne finit pas de commencer.

mardi 28 octobre 2014

Moi ou le chaos

L’échec des élites mauritaniennes n’est plus à démontrer : incapables d’agir sur la communauté de destin, elles sont aujourd’hui prisonnières de vieilleries idéologiques qui donnent tous ces égoïsmes et polluent l’atmosphère générale dans le pays.
Les appeler «vieilleries» permet la mise en exergue de l’acte de rumination – terme cher au sociologue-anthropologue et historien, Abdel Wedoud Ould Cheikh -, un acte né de l’incapacité à innover, à créer, et même à proposer. Le terme permet aussi de démystifier la prétendue aspiration à l’incarnation de la Modernité et du Progressisme. La rumination et la mystification annihilent toute possibilité de voir clair dans le passé, le présent et fatalement donc dans le futur. On ne peut pas qualifier de «moderniste» ou de «progressiste», une vision du monde qui se contente de reproduire les faits et gestes du passé sans les rénover, sans les améliorer, encore moins les changer.
Evacuons tout de suite l’économie, la culture…, la première pour être restée à l’état primitif de la cueillette, ce qui a donné une société de consommation boulimique qui n’apporte rien à son environnement si ce n’est l’érosion qui contribue à le détruire. La deuxième parce que nous nous contentons d’entretenir l’illusion d’un «paradis perdu» d’un espace de savoirs et de créations : nous dormons ainsi sur un tapis faits de manuscrits que nous n’avons pas écrits – ni lus (le plus souvent) ; nous ruminons des histoires que nous remanions selon les circonstances et qui nous permettent de plonger dans un sommeil profond et destructeur (le sommeil est d’habitude réparateur, celui-là est destructeur).
Il ne nous reste que la politique que nous pratiquons sans exception et sans discernement. Chaque Mauritanien est un politique en puissance : son système de pensée est sous l’emprise de la politique qui est ici perçue plus par ses côtés «tromperies», «manœuvres dilatoires», «trahison». Si bien qu’il n’existe pas – ou presque pas – de professionnels de la politique, c’est-à-dire de gens dont la vocation première est la participation dans la conception et la gestion des affaires publiques.
La «duplication» a eu raison de l’industrie en Mauritanie : dans un pays où l’exiguïté du marché est déjà un frein au développement industriel, il est rare de voir réussir quelqu’un dans un domaine sans lui créer de multiples concurrences. Ce fut le cas du lait Tiviski, de l’eau Benichab, des pharmacies, des boulangeries, des usines de poisson, des pâtes Famo…
Dans le domaine des médias, l’explosion des années 90 a permis aux autorités de noyer le meilleur de la presse dans la multitude synonyme de médiocrité et de déchéance morale. Les mots «journaux» et «journalistes» avaient fini par ne plus vouloir dire toute la noblesse d’un métier.
Le même sort a été réservé aux partis politiques dont le foisonnement a répondu à une volonté de banaliser l’action politique et de discréditer la parole et l’engagement. Il y a certes une volonté politique plus ou moins exprimée officiellement, mais il y a aussi et surtout le comportement des acteurs eux-mêmes qui a contribué à déprécier l’engagement politique. Aujourd’hui, nous sommes en face d’une scène qui nous dit que l’homme politique se cherche une place à l’ombre du Sultan. Quand il y est, il fait partie de la Majorité au pouvoir qu’il défend de la pire des manières. Quand il n’y est pas, il se classe dans les rangs de l’Opposition et commence à nous abreuver de belles paroles et de principes humanistes qui finissent par nous faire croire qu’il s’agit d’une autre personne.
Toujours en quête de légitimité, le politique est souvent poussé à faire des dérapages. Comme il n’est pas comptable de ce qu’il dit ou fait, il peut tout se permettre. Faisant passer sa roublardise pour du courage, il insulte, invective, trafique le passé, ment et surtout promet tous les malheurs à ce pays, à ce peuple si… si… si…
S’il ne reprend pas les affaires… s’il n’accède pas à une portion de pouvoir… si on ne lui reconnait pas une notoriété, une utilité… si on ne lui octroie pas une prébende…
On nous prépare des guerres civiles parce que des hommes politiques sont en disgrâce, parce que le pouvoir en place ne les a pas honorés, ne les a pas associés.
Pour revenir à cette citation de Gramsci qui a dit : «Le vieux monde se meurt. Le nouveau est lent à apparaitre. Et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres».

lundi 20 octobre 2014

Timbuktu ou le chagrin des oiseaux : Un film qui va loin

Après le succès de l’avant-première à Nouakchott, le film Timbuktu de Abderrahmane Sissako continue sa route vers la consécration mondiale. Il a obtenu depuis cette représentation à Nouakchott, le Bayard d’Or du meilleur film et celui du meilleur scénario au 29ème festival international du film francophone de Namur. Une consécration qui doit le booster dans sa marche vers le podium des Oscars.
En effet, avec le film de Sissako, la Mauritanie fait partie des 83 pays sélectionnés par l’Academy of Motion Pictures Arts and Science pour concourir aux prochains Oscars qui auront lieu le 22 février 2015 à Los Angeles aux Etats Unis. Une campagne médiatique devra être lancée pour la promotion du film et de son réalisateur pour permettre sa sélection parmi la dizaine de films qui passeront le cap en décembre prochain. Ce qui explique l’absence prolongée du réalisateur qui sera pris par cette promotion les mois à venir.
«C’est important pour tout cinéaste de donner de la visibilité à son film, explique Abderrahmane Sissako dans une interview chez nos confrères de QDN. Les festivals de Cannes, de Londres… donnent de la visibilité. Mais les Oscars, c’est important, c’est mondialement connus avec une sélection extrêmement rigoureuse. Timbuktu a été choisi par la Mauritanie et nous pouvons prétendre à une nomination pour les Oscars. Je pense que le film a vraiment ses chances car il s’inscrit dans une problématique très importante aujourd’hui».
Présenté au Festival de Cannes en mai dernier, le film Timbuktu ou Le chagrin des oiseaux avait obtenu le Prix du Jury œcuménique et le Prix François-Chalais qui récompense les valeurs du journalisme. C’est que le film raconte une chronique, celle d’une ville millénaire qui étouffe sous l’emprise de la barbarie et de l’intolérance.
A l’image des chroniques historiques des vieilles cités sous nos latitudes, la chronique de Abderrahmane Sissako raconte le destin tragique d’une ville qui a été la splendeur de l’espace sahélo-saharien avant de devenir le fief d’une idéologie qui se fonde sur la négation de la vie. 
Timbuktu, une ville-martyre, abandonnée peu à peu puis brutalement à son sort. Destruction des monuments historiques dans une (vaine) tentative de nier cette Histoire pleine d’enseignements allant à l’encontre de toutes les lectures et postures des apostats qui se revendiquent pourtant de la Religion. Répression de toute émotion chez une population oubliée de ses frères, de ses amis, de ses semblables… Plus le droit de sortir, de fumer, de s’aimer, de jouer, d’apprendre, de chanter, de danser, de manifester, de parler librement, même de parler sans rien dire…
«Ce qui s’est passé à Timbuktu a été un traumatisme, pas seulement pour les gens du Sahel. Cette ville est un symbole de tolérance, de culture avec les grandes universités du 13ème siècle… Timbuktu, c’est une façon de vivre, un esprit. Quand cette manière de vivre est attaquée, que l’on vienne de Tmbuktu ou pas, du Sahel ou pas, on se sent concerné. Le film, au-delà de la question du terrorisme, montre une population sous le choc d’une vision contraire à ses traditions, a sa culture…»
Comment l’une des merveilleuses cités de l’Islam médiéval, l’un de ses plus grands centres culturels ayant rayonné sur le Monde, l’un des trésors de l’Humanité a-t-il été pillé, comment a-t-il été abandonné, comment ses populations ont-elles vécu le drame de l’occupation… ? L’art au service des questionnements… en laissant le spectateur libre de juger, on essaye, à travers ce qui n’est plus une fiction, de partager la douleur, la souffrance de la communauté musulmane vivant dans le Nord malien. La même souffrance est bien sûr vécue en Irak, en Syrie, en Lybie… partout où ces bandes de Jihadistes prennent le pouvoir pour, disent-ils, «instituer un Califat islamique». Bien avant les Yazidis ou les Chrétiens, bien plus qu’eux, ce sont d’abord les Musulmans, Sunnites et Chiites, qui ont souffert dans leur chaire la folie de ces groupes. «C’est d’abord l’Islam, explique le réalisateur, qui est pris en otage depuis un certain temps. C’est une situation terrible pour moi en tant que musulman. Et, en tant qu’artiste, je ne veux pas que la vision de cette religion soit seulement celle qui est véhiculée dans les sociétés occidentales. La référence pour ces sociétés, c’est le 11 septembre, les attentas, ceux qui égorgent des gens au nom de l’Islam. Des personnes qui se sont approprié l’Islam pour commettre des crimes barbares et inacceptables» (interview QDN).
La présence à Cannes n’est pas une première pour Abderrahmane Sissako qui avait été accepté sur la sélection officielle «Un certain regard» en marge du prestigieux Festival en 1993 avec son film Octobre qui raconte l’histoire d’un amour impossible entre un Africain et une Russe.
Puis en 2006, Sissako présente Bamako hors compétition à Cannes. Ce film est une révolte contre le diktat de la Banque Mondiale qui y est décriée comme la source des grands problèmes de l’Afrique. Le cinéaste a tout simplement donné la parole aux populations pour en juger.
En fait, la relation avec les festivals commence pour Sissako en 1991 avec Le jeu qui fait une entrée remarquée au Fespaco de Ouagadougou. Le succès est relatif parce qu’il est finalement acheté par Canal+ (c’est son argent qui sert à tourner Octobre. C’est bien au Fespaco qu’il signe son plus grand succès avec En attendant le bonheur (Heremanco) en 2003 où il obtient le grand prix Etalon de Yenenga qui est la plus haute distinction du festival du cinéma africain.
S’abstenant de verser dans la facilité, le cinéaste se refuse à produire la fiction pure, peut-être parce que les réalités africaines sont déjà assez émotives pour créer cette communion entre le public et le produit artistique, nécessaire à tout succès du cinéma d’aujourd’hui. Ce succès dépend d’abord de la capacité du récit à rendre l’image et tout l’accompagnement technique (cadrage et reste), à en faire un langage universel qui parle aux cœurs et à la Raison. D’où ces notes de réalisme, ce soucis de coller à la réalité des événements relatés, tout en suggérant l’affection, la mélancolie, l’émotion provoquée par le beau… Des fresques qui vous font voyager et rêver tout en vous invitant à partager les misères du Monde.
En attendant le bonheur a servi à fixer les désillusions d’un jeune mauritanien qui, après des années d’exil et de séparation, retrouve les siens dans des conditions de vie difficile. Bamako, c’est le procès à la Banque Mondiale et à l’Ordre mondial inique.
«J'ai le sentiment, explique Sissako, que celui qui regarde me ressemble». C’est certainement ici qu’il faut trouver la première raison du succès de notre compatriote : cette capacité à se mettre dans la peau de l’autre, à l’inviter à partager malgré lui, à se reconnaitre malgré lui dans le regard que le cinéaste jette sur notre vécu.
Autre raison du succès, c’est l’absence du désespoir : «on ne pas parler de la barbarie sans espérer», nous dit le réalisateur. C’est plus que cela : on ne peut dépeindre les misères du Monde en voulant les changer, sans donner goût au futur. D’ailleurs, c’est bien la désespérance qui mène cette jeunesse droit vers la mort. C’est bien parce qu’ils n’ont pas de projets de vie, que les groupes extrémistes magnifient et subliment la mort. C’est pour cela que le projet de non-vie qu’ils proposent est fondamentalement une négation de l’Humanité, mais aussi fatalement une dérive de la voie de Dieu qui est d’abord Bonté et Miséricorde.
«Tous les extrêmes ont leurs sympathisants. Des gens désespérés qui tombent de ce coté. Des gens qui, a un moment, ont basculé faute d’écoute. Et, ceux qui basculent ainsi sont nos frères, parfois nos sœurs, nos voisins. Il ne faut donc pas créer cette sorte de frontière terrible qui fait du djihadiste le monstre dont il faut à tout prix couper la tête. Leurs actes sont barbares, inhumains. Des jeunes de 20 ans vont de ce coté car il y a un horizon complètement bouché. Il faut aller à la recherche de ces gens pour les conduire vers plus lumineux».

Timbuktu a été présenté en avant-première à Nouakchott en présence du Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Le réalisateur tenait à le présenter à ses compatriotes avant d’aller en France. Une manière pour lui de remercier les autorités de son pays qui l’ont accompagné dans son projet. Pour le film, la route de la gloire semble tracée. Elle passera par Toronto, Sydney, Paris…