vendredi 31 octobre 2014

Mauritanie, mon amour

«Dr Yahya Ould Mohamed Abdallahi Ould Hacen» pour les connaisseurs de gens qui doivent être connus, «Docteur Hacen» pour ceux de ma génération qui ont grandi avec ce modèle d’engagement, de professionnel et de rectitude, «Petit Hacen» pour les plus nostalgiques et les plus proches, «Yahya Hacen» pour les compagnons qui sont restés à distance, ou tout simplement «Yahya Ould Hacen» pour les officiels et pour ceux d’aujourd’hui… Tous ces noms désignent l’un des premiers médecins du pays, de la génération des rebelles invétérés, ceux qui ont mis leur savoir au service du plus faible, qui ont cru pouvoir changer le monde dans lequel ils ont vécu, le forcer à plus d’égalité, de justice, d’efficacité… La jeunesse qui fut celle de Yahya est insoupçonnable aujourd’hui que nous sommes pris par cette léthargie que font peser tous ces conservatismes sur nos consciences et nos imaginaires… A l’âge adulte, cela s’est transformé par un engagement à toujours dénoncer l’injustice, la corruption, l’incompétence. La retraite n’a fait que donner de nouvelles dimensions à cet engagement. Avec, en plus, une plus grande amertume de voir la société conserver ses cloisonnements malheureux, de voir les politiques continuer à se compromettre, de voir l’administration gérer le pays avec désinvolture et parfois irresponsabilité. Assez pour maintenir une attitude «sceptique» (pour user d’un euphémisme qui convient à ce que peut être l’attitude d’un homme de la stature de Yahya). J’ai fait ce rappel, juste pour avoir la mesure de ce qui suit.
Ce matin, Dr Yahya Hacen venait de terminer le gros du travail qui lui était confié. Il avait quitté le ministère de la santé où il avait, avec d’autres collègues dont des étrangers, une consultation sur le point d’être achevée après quelques semaines de rude labeur et d’intense réflexion. Comme d’habitude, il se proposait de déposer l’un de ses collègues à son lieu de résidence. Il avait rangé son ordinateur machinalement sur les sièges arrière du véhicule. Les routes de Nouakchott connaissaient à ce moment-là une circulation particulièrement dense.
Plongé dans les amabilités échangées avec son collègue qu’il déposa sans encombre là où il allait, Yahya arriva devant chez lui. Il s’arrêta et tendit le bras pour prendre son ordinateur… l’ordinateur avait disparu… Il revint dans les bureaux du ministère de la santé, refit son chemin, demanda à son collègue, à tous ceux qu’il a croisés en cette matinée… Rien ! l’ordinateur s’était volatilisé.
Il n’y avait pas que l’ordinateur dans le sac, mais aussi les disques durs, les documents précieux, tout ce qui constitue «la fortune» de Yahya Ould Hacen qui a toujours cru que la seule richesse qui vaille est celle qui sert les hommes dans leur entreprise de modernisation, de développement, d’émancipation, celle qui permet de préserver la dignité de l’homme : le savoir, le courage d’assumer…
En bon croyant, Yahya décida de s’en remettre à Allah – baqiya Allahu wa Kavaa -, de se reposer un moment avant de dire aux commanditaires de la consultation qu’il renonçait à la faire.
Au moment où il plongeait dans une sorte d’engourdissement qu’on pouvait confondre avec le sommeil, Yahya fut brusquement réveillé par le téléphone. Quelqu’un lui demanda s’il était bien Yahya Ould Hacen, puis s’il avait perdu quelque chose. Yahya s’empressa de lui faire l’inventaire de ce qu’il avait perdu. «Vous pouvez passer nous voir au commissariat de police de Tevraq Zeina II, l’ancien 4ème arrondissement, juste en face du PNUD…» Là, l’attendaient les éléments de l’antenne de la police judiciaire. L’ordinateur était déposé sur le bureau de leur chef qui s’empressa de l’inviter à contrôler s’il manquait quelque chose.
Malgré l’émotion du moment, Yahya demanda des explications : comment avez-vous trouvé cet ordinateur, où et avec qui ? Les policiers expliquèrent que les éléments circulant en civil avaient suivi des délinquants connus qu’ils soupçonnaient d’être sur le point d’agir. Ces délinquants ont profité de l’embouteillage et d’un moment d’inattention des occupants du véhicule pour ouvrir la portière-arrière et prendre le sac. C’est au moment où ils pensaient avoir réussi le coup un peu plus loin, que les éléments de la police les ont arrêtés. Un dernier vœu de Yahya fut exaucé par les policiers : voir les malfrats. Deux jeunes qu’il lui était difficile de trainer en prison. Il mit du temps avant d’accepter de déposer plainte : seule la plainte pouvait permettre aux policiers de les mettre hors d’état de nuire.
En rendant le précieux butin à son propriétaire, les policiers de Tevraq Zeina venaient de provoquer un sentiment d’amour profond pour ce pays qui a toujours été l’objet de suspicions de la part d’un militant invétéré et exigent. Un moment d’extase qui accompagne ces moments où l’on est sublimé par un sentiment profond d’appartenir finalement à cette Mauritanie qui se cherche et qui a des difficultés à se retrouver. Un sentiment qui permet au moins de tempérer ses critiques, de relativiser ses appréciations vis-à-vis de l’appareil qu’on voudrait plus perfomrant.
Yahya Hacen vient, à l’image du voyageur perdu dans un désert rocailleux et hostile, de tomber sur une oasis extraordinaire et qui vaut ce que peut valoir un paradis sur terre. La vie est ainsi faite : un petit quelque chose peut vous réconcilier avec ce pays pour lequel vous avez tout donné. C’est ce que j’ai perçu chez Docteur Hacen quand je l’ai rencontré alors qu’il venait de vivre cette aventure. 

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