mercredi 5 novembre 2014

Le défi du poteau

Il était une fois une route qui devait relier Al Ghayra (route de l’Espoir au niveau de Al Ghayra) et Barkéwol, capitale de l’Aftout et grande porte du «triangle de la pauvreté» rebaptisé «triangle de l’Espoir». Pour dire toute la signification de cette infrastructure qui fait partie d’un programme de désenclavement d’une région qui pourrait devenir l’un des greniers de la Mauritanie après avoir été un foyer de pauvreté.
On se souvient encore du lancement des travaux sur cette route par une société chinoise qui a gagné le marché dans des conditions contestées par ses concurrents. On nous disait qu’il lui faudra 24 mois pour être réalisée. Quelques années (deux au minimum) après, on apprend que cette route est enfin arrivée à Barkéwol, au moins dans sa première phase, l’enrobé devant être «mis» avant février prochain.
A l’orée de la ville, les travaux suivent le tracé du grand axe qui traverse la ville de Barkéwol de part en part. Seulement voilà, la SOMELEC avait planté un grand poteau pour installer les transformateurs et «distribuer» l’électricité à tous les quartiers de la ville. La route ne peut passer à cause de ce poteau implanté au milieu du tracé.
On me dit que le député du département a commencé une démarche qui l’a mené à la SOMELEC et dans les différents départements concernés. Il a dû prendre en charge le déplacement d’une équipe pour évaluer la situation. Pour conclure à la nécessité de débloquer trois millions pour déplacer le poteau. Depuis près de trois semaines, la route n’avance pas parce que personne n’a voulu faire le nécessaire, jusqu’à présent au moins.
Cette affaire singulière nous enseigne que tout reste concentré à Nouakchott. Dans toute la région de l’Assaba, il n’y a pas une grue pour déplacer ce poteau. C’est le cas de toutes les régions de Mauritanie. C’est l’un des aspects néfastes de l’échec de la décentralisation qui est restée au niveau de projet malgré les efforts consentis. Dernier acte de cette volonté officielle, le projet de Code des collectivités locales qui a failli être présenté en conseil des ministres en février 2011. Un texte complet, récapitulant toute l’expérience mauritanienne et proposant d’aller un peu plus sur la bonne voie d’une décentralisation réfléchie.

Cette histoire, malgré son entame, n’est pas une légende, mais elle permet de nous rappeler à l’ordre afin de reprendre ce processus de décentralisation, là où on l’a laissé. Avec l’espoir, cette fois-ci, de le mener jusqu’au bout.

mardi 4 novembre 2014

Un nouveau Chef de file de l’Opposition

Elle a finalement été laborieuse, la mise en place du nouveau Bureau de l’Institution de l’Opposition. Un an ou presque après les élections législatives, le Conseil Constitutionnel procède à la mise en place de ce Bureau qui comprend, outre Tawassoul qui a désigné le Chef de file de l’Opposition, les partis Wiam de Boydiel Ould Hoummoid et AJD/MR de Sarr Ibrahima.
C’est au cours d’une cérémonie officielle organisée hier au siège du Conseil Constitutionnel – un siège loué !!!! – que le Conseil a désigné Hacen Ould Mohamed, maire de Arafatt à la tête de l’Institution. Le chemin a été long. Tawassoul a d’abord proposé son président Jamil Mansour mais l’absence de réponse du Constitutionnel a obligé le parti à faire une nouvelle proposition.
L’article 7 précise en son alinéa premier : «L’Institution de l’Opposition Démocratique est dirigée par un conseil de supervision composé des représentants investis d’un mandat de député, de sénateur ou de membre d’un conseil municipal des partis politiques de l’opposition représentés à l’Assemblée nationale. Le rôle de chacun des membres y est défini en fonction du nombre de députés de sa formation politique». Et en son article 8 (alinéa premier) : «Le Président du Conseil de l’institution de l’opposition est le représentant désigné de la formation politique qui a obtenu le plus grand nombre de siège à l’Assemblée Nationale aux élections législatives générales les plus récentes parmi les partis politiques de l’Opposition Démocratique. En cas d’égalité de sièges, entre deux ou plusieurs partis, le critère de départage retenu est celui du nombre de voix obtenus par la liste nationale de chaque parti».
Le Président Ahmed Ould Daddah, Chef de file sortant de l’Opposition démocratique, a expliqué son absence à la cérémonie par le fait que son parti a boycotté les élections et ne reconnait donc pas tout ce qui en découle. L’explication aurait été donnée au cours d’un entretien téléphonique entre le nouveau et l’ancien. De son côté, le Président de l’Union pour la République (UPR), Me Sidi Mohamed Ould Maham a félicité le nouveau Chef de file avant de lui adresser une lettre rendue publique. Il souhaite que cette mise en place du Conseil de l’Institution de l’Opposition participe à la normalisation des rapports entre les acteurs politiques.
Le premier défi du nouveau bureau de l’Institution de l’Opposition Démocratique, est bien celui de la reconnaissance.
Il aura besoin d’être reconnu par les pouvoirs publics. Cela se traduira par une rencontre – le plus vite possible – entre le Président de la République et l’Institution dans les conditions que prévoit la loi sur le Statut de l’Opposition. C’est-à-dire qu’entre le Bureau et le Président de la République, les échanges concerneront la situation générale du pays. Il n’est pas exclu qu’en arrivant chez le Président, le nouveau Bureau apporte avec lui des propositions claires et des prédispositions avérées en vue d’une reconnaissance mutuelle à même d’assurer l’apaisement des relations entre les protagonistes politiques.
Le Bureau aura besoin de la reconnaissance des autres partis d’opposition. Ce sera difficile, vu le risque que peut faire peser la redynamisation de l’Institution sur le Forum national pour l’unité et la démocratie (FNDU). En effet, dans un débat apaisé et sur une scène normalisée, il n’y a pas de place pour un rassemblement somme toute informel, surtout si l’Institution réussit à se forger un champ d’action et à ouvrir de nouvelles perspectives. On peut se demander alors comment réagiront les partenaires de Tawassoul après l’intronisation du parti dans le leadership légal (et institutionnel) de l’Opposition démocratique.
La désignation d’un Chef de file de l’Opposition Démocratique et d’un Bureau dirigeant peut servir de déclencheur d’une dynamique de dialogue, de concertation et de normalisation des relations entre les protagonistes politiques. La portée de ce «déclencheur» dépendra de la volonté et du savoir-faire d’abord de Tawassoul, ensuite du Pouvoir en place.
On nous promet mille et un déchirements, on va même jusqu’à tout faire pour instaurer un climat délétère en espérant qu’un jour une explosion se produise et qu’elle entraine avec elle le pouvoir en place.

Les prophètes de malheurs oublient qu’en noircissant l’avenir, ils nous dégoûtent du futur qu’ils nous proposent. Ils oublient aussi qu’ils participent à la dé-légitimation de la parole publique et sa décrédibilisation. Il est vrai cependant que l’entretien de propos qui participent de l’autodénigrement en vue d’affecter l’image du pays, nous fait faire un pas de plus vers la désagrégation sociale. A qui cela peut-il profiter ? A personne finalement.

lundi 3 novembre 2014

Prêcher dans le désert, Explorer le champ religieux pour comprendre

Il s’appelle Zekeria Ould Ahmed Salem, plus connu sous le nom familial Dine Ould Denna. Il est une sommité du monde de la science politique et est auteur d’une thèse magistrale consacrée à «la politique par le bas» qui permet d’explorer quelques-unes des productions littéraires et de prêches de chefs religieux connus, pour faire la démonstration que la Mauritanie n’est pas une exception en la matière. Il est aussi auteur (ou co-auteur) de plusieurs ouvrages dont le dernier a pour titre : «Prêcher dans le désert. Islam politique et changement social en Mauritanie», paru chez Karthala en juin 2013.

Au commencement était la République Islamique de Mauritanie, une appellation qui fondait la vocation «religieuse» d’une Nation qui restait à construire, d’un espace qui restait à transformer en pays, d’une société qui était appelée à évoluer et à dépasser ses stratifications, à vaincre ses peurs pour s’engager résolument sur la voie du progrès qui menait fatalement au Progrès. Le nouvel Etat était une promesse d’égalité citoyenne, de justice citoyenne, d’administration citoyenne… Plus d’un demi-siècle après la proclamation de l’indépendance, qu’en reste-t-il ? et surtout où en est la République «Islamique» ?
Après plus de vingt ans de fructueuses recherches, le politiste (et sociologue) Zekeria Ould Ahmed Salem se penche sur les «luttes et (les) mobilisations religieuses» dans notre société d’aujourd’hui. Ce qui lui permet de flairer «une sphère publique islamique» qui voit se mouvoir toutes les expressions de la pensée d’inspiration religieuse : des plus radicales aux plus modérées. Le rapport «Islam, ethnicité, esclavage» retient son attention parce qu’il permet de voir (et certainement de comprendre) comment la religion est devenue un enjeu dans les luttes de classement et de placement dans une société en mutation. Mais le contexte mauritanien est-il singulier, se demande Ould Ahmed Salem ?
La démarche du chercheur consiste à aller de l’événement – l’autodafé de 2012 – pour faire la genèse de cette évolution qui a consisté à conquérir le champ du religieux pour légitimer sa cause et son action. Chaque acteur politique cherchant à ancrer son action dans un Islam «authentique», «originel», «vrai»…
«Il était reproché à cette littérature vénérée localement non seulement d’avoir légitimé depuis des siècles l’asservissement des populations maures noires arabophones, les hratin, mais aussi de constituer encore aujourd’hui un obstacle majeur à l’application effective par les juridictions du pays des lois criminalisant l’esclavage». D’où l’autodafé organisé par l’ONG anti-esclavagiste IRA de Birame Ould Dah Ould Abeid.
L’événement avait choqué l’opinion publique, laissant les conservatismes prendre le dessus dans une société qui n’a finalement rien oublié des réflexes d’antan. Du coup se posaient toutes les problématiques liées à l’émergence, au retour en force du religieux dans le champ politique par le truchement du social. L’Islam peut-il être le moteur de l’évolution politique et des transformations sociales ?
Zekeria Ould Ahmed Salem articule sa démarche sur six axes avant de conclure. La première partie est réservée aux «paradoxes de l’islam politique» en Mauritanie. Cet axe permet de faire la genèse de l’intrusion, puis de l’accaparement de la sphère publique par le fait islamique. L’Etat postcolonial qu’il fallait tropicaliser, à travers le recouvrement de son identité d’abord arabe (à travers l’arabisation) ensuite islamique à travers l’exigence plus ou moins violemment exprimée de conformer le quotidien à ce qui est supposé être les préceptes d’un Islam orthodoxe (aslamat achaari’ qu’on pourrait traduire par «la réislamisation de la rue» et qui commençait par l’interdiction aux restaurants d’ouvrir pendant le mois du ramadan et finissait par la séparation des genres, la fin de la mixité).
Le contour de ces questions est fixé par un historique des évolutions d’une République «enfin islamique», avec notamment les réformes éducatives qui ont toutes voulu ancrer cette identité religieuse et cette orientation de l’Etat-Nation. Mais se pose à la fin du processus, la problématique née des «mutations de l’autorité religieuse», notamment dans son aspect rapport entre «confréries et oulémas».  
Le deuxième axe est consacré à l’Islam politique institutionnel à travers le parcours du parti Tawassoul qui regroupe les «Islamistes modérés». La genèse du parcours nous conduit à redécouvrir les débuts mouvementés et incertains de la mouvance, son passage par la «phase islamo-nationaliste» avant sa reconnaissance publique comme parti politique.
En troisième moment, nous explorons avec Ould Ahmed Salem «la face cachée» de l’islamisme politique, celle qui a donné la violence politique armée (terrorisme) mais aussi quelques expressions violentes dont la plus récente est celle prônée par le groupe Ahbab Arrassoul (les amoureux du Prophète, PSL) né à la suite de la publication de l’article blasphématoire fin 2013. Cette manifestation apparue bien après la publication de l’ouvrage, est justement la preuve de «l’indigénisation de la menace», qu’elle prenne l’ampleur d’un mouvement terroriste ou celle d’une réaction rétrograde et vindicative. Elle est l’aboutissement de l’«escalade annoncée» déjà par l’ouvrage.
C’est le lieu de réfléchir aux causes et manifestations de l’extrémisme, de le voir dans le sillage de «la menace globale», de plonger dans les racines du rapport entre théologie et politique pour déceler les chemins qui les mènent l’une à l’autre. C’est bien sur ces chemins sinueux et chaotiques qu’il faut trouver les sources profondes de la violence politique comme exacerbation de la lutte identitaire qui consiste à un moment à trouver une place pour soi sur l’échiquier. Tous les moyens sont alors bons pour y arriver. La stratégie élaborée officiellement pour lutter contre l’extrémisme religieux vise la «déradicalisation», mais elle risque d’être rapidement dépassée si l’on ne prend pas en compte «les inégalités ethniques et (les) luttes socioreligieuses» qui sont le terreau de la violence à craindre le plus. C’est justement pour explorer ces influences que le fait religieux exerce sur le devenir sociopolitique du pays, que se construit le quatrième axe de l’ouvrage.
Le retour à l’unicité de Dieu permet de rappeler que le Maitre de l’Univers, le seul Maitre de tout et de tous n’est autre qu’Allah. A ce Maitre nous appartenons tous et pas à un autre. Commence la démarche du retour à l’Islam orthodoxe (ou originel), celui qui faisait de Bilal un homme libre et le premier muezzin de l’Islam. Cette démarche prend chez nous des dimensions épiques et tragiques parce qu’elle se confond avec une âpre lutte d’émancipation pour l’évolution d’une frange de la société, les hratin. Les «(dé)constructions religieuses de l’esclavage» vont permettre de contester la pratique abjecte de l’esclavage, mais en même temps elles ouvrent sur l’appropriation des arguments religieux afin de les utiliser dans le discours anti-esclavagiste.
Quand un journaliste demande à Birame Ould Dah Ould Abeid s’il conteste les préceptes de l’Islam, il lui répond sans ambages : «Je suis un salafiste qui croit profondément aux préceptes de l’Islam originel, orthodoxe». A un moment donné d’ailleurs, le parti islamiste ainsi que les militants de la mouvance, ont cherché à récupérer, sinon à accompagner l’IRA de Ould Abeid. Ce qui leur a valu l’obligation pour eux de s’en éloigner au plus après le fameux autodafé. «Une république islamique contre l’esclavage ?», c’est l’une des questions que se pose le chercheur à ce niveau de sa brillante démarche.
L’appropriation de l’outil religieux – symbole d’une légitimité recouvrée – continue avec «l’intrusion» plus ou moins organisée dans les espaces religieux comme la mosquée. La religion, après avoir été un outil d’inféodation utilisée par une aristocratie qui n’acceptait pas de se démettre, devient le cadre d’émancipation pour les opprimés historiques victimes directes ou indirectes de l’esclavage. Ce qui se traduit par une autonomisation des communautés hratine par rapport aux anciens maitres. C’est ainsi qu’il est courant de voir aujourd’hui des imams haratine diriger les cérémonies de mariage, d’enterrement, mais aussi les prières obligatoires quotidiennes, celles des fêtes. On doit considérer cela comme une évolution positive dans la mesure où il est la consécration d’un progrès des mentalités. Mais cela prend des tournures risquées quand cette intrusion s’accompagne de violences verbales ou pratiques à l’image de ce qui s’est passé dernièrement dans certaines mosquées de Nouakchott.
Il faut rappeler cependant que si les oulémas jouaient pleinement leur rôle dans la diffusion d’un Islam tolérant, ouvert, égalitaire et juste, ces conflits seraient depuis longtemps dépassés. Boubacar Ould Messaoud, président de SOS-Esclaves, la première ONG à vocation anti-esclavagiste, nous dit dans une interview à un organe de presse local : «Les esclaves ayant été asservis avec des arguments tirés de la religion, il conviendrait donc que les oulémas adoptent une position claire et prennent la parole pour soutenir cette loi {la loi criminalisant l’esclavage, ndlr}. Ils doivent parler du haut des tribunes des mosquées et partout ailleurs pour critiquer le phénomène de l’esclavage et démentir tout lien entre esclavage et islam. Si cela était fait, cela suffirait largement aux esclaves dans leur quête de liberté» (page 212).
Pour conclure ce chapitre Zekeria Ould Ahmed Salem nous dit : «Le débat sur les hiérarchies sociales, perçu dans les faits comme politique et non religieux, n’arrive pas pour autant à éviter d’invoquer l’islam. Ce paradoxe était sans doute appelé à durer tant que les hratin eux-mêmes n’avaient pas pris sur eux de procéder de façon énergique, et avec des arguments religieux, à la délégitimation religieuse de l’inégalité de naissance. Désormais entamé de façon spectaculaire, ce processus devrait s’accentuer avec l’accession croissante des membres de cette catégorie sociale à des positions d’autorité religieuse.» (page 227)
Le sixième et dernier axe de cette belle réflexion traite de la pratique islamique à travers la Charia comme inspiration du droit appliqué en Mauritanie ; le statut du personnel qui avait été conçu pour être une révolution dans le domaine des rapports sociaux et qui a finalement été réduit à un texte de loi qui ne remet pas en cause les fondamentaux de ces rapports ; et l’esclavage qui reste une pratique bien ancrée malgré la loi le criminalisant et les actions spectaculaires des ONG. Dans ce chapitre, des exemplaires tirés du vécu mauritanien sont donnés.
En conclusion, «l’islam devait alors servir à la consolidation nationaliste, de pair avec d’autres transformations globales de la société (sédentarisation, scolarisation de masse, démocratisation, etc.). mollement chassé par la porte par les premières autorités postcoloniales de la République islamique (suprême paradoxe !), l’espace public confessionnel était revenu d’abord et avant tout par les multiples fenêtres des réformes éducatives, de la résurgence du nationalisme arabo-musulman, des mutations sociales d’origine écologiques ou politiques, etc. dans ces conditions, le renouveau islamique semble s’être situé à la croisée des effets des politiques publiques religieuses, du changement social et des luttes politiques.»
C’est bien parce que «les politiques de l’Etat, les luttes sociales ou les diverses formes d’expression des rapports de force peuvent se décliner en autant de querelles théologiques ou jurisprudentielles, et inversement. Mais si tel est le cas, c’est moins parce qu’il y aurait une inévitable homologie entre religion et politique en islam que parce que les enjeux politiques, le sens social des croyances religieuses et les rapports sociaux évoluent de concert. En l’occurrence, le répertoire islamique apparait comme l’horizon moral de l’imaginaire social plutôt que comme la matrice ultime des changements sociaux.»


Encadré :
Zekeria Ould Ahmed Salem,
Politiste, sociologue et observateur averti

Titulaire d’un Doctorat (nouveau régime) avec mention «Très honorable» en sciences politiques à l’institut d’études politiques de l'université de Lyon 2 en France, Zekeria Ould Ahmed Salem revient au pays où il continue son travail de recherches par l’observation du terrain et par l’accumulation d’une production immensément riche en discussions et réflexions sur les réalités sociales et politiques du pays. Il devient professeur à l’université de Nouakchott en 2002 après avoir été maitre de conférences pendant cinq ans. Il accède au titre de «professeur habilité» en 2011 alors qu’il s’était déjà taillé une place de choix au sein de la communauté des chercheurs et enseignants spécialisés de la Mauritanie. il a été, à ce titre, maître de conférences invité à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (2003), visiting fellow au Centre d'études africaines de Leyde aux Pays-Bas (2008), fulbright visiting scholar à l'université de  Floride aux USA (2010), senior international fellow à l'Institut d'études avancées de Paris (2012) et de Nantes (2013).
Ce disciple de François Bayard participe justement à vulgariser, à expliquer, à «prouver» les thèses avancées par cette école moderne de science politique. Notamment avec sa thèse qui avait pour titre : «Retour sur le politique par le bas. De quelques modes populaires d’énonciations du politique en Mauritanie» et où il revenait sur les textes des Mauritanides, sur les prêches de Mohamed Ould Sidi Yahya et même sur les berceuses (tmaari) du Mahsar. Arrivé aux sciences politiques par la philosophie (il a beaucoup travaillé Kant), il avait choisi pour son mémoire de DEA : «La formation de l’Etat moderne dans deux pays du Maghreb : l’Algérie et la Mauritanie».
Il a co-écrit en 2004, «Les trajectoires d'un Etat-frontière : espaces, évolutions politiques et transformations sociales en Mauritanie» (éditions du CODESRIA, Dakar). Il a aussi écrit plusieurs articles dans des revues spécialisées sur l’esclavage en Mauritanie, sur l’islam et l‘islamisme dans la région du Sahel, sur les migrations, sur l’économie politique des ressources naturelles.

Il a été pour nous, à La Tribune, d’un très grand apport au tout début du lancement du journal où il signait sous son nom familial «Dine Ould Denna». Il a signé de nombreux articles et dirigé des dossiers consacrés à l’évolution sociale et politique de la Mauritanie.

dimanche 2 novembre 2014

Les risques terroristes

Il y a quelques semaines, quatre jeunes mauritaniens ont été arrêtés à Zouérate après avoir fait l’objet d’une filature et d’une surveillance rapprochée de la Gendarmerie nationale. Les enquêteurs ont découvert chez l’un d’entre eux une vidéo qu’ils se préparaient visiblement à rendre publique. Elle montre trois d’entre eux prêtant allégeance au groupe de l’Etat Islamique dirigé par Aboubekr Al Baghdadi, autoproclamé Calife de cet Etat. Transférés à Nouakchott, l’un d’eux a été libéré sans suite, alors que les trois autres continuent de suivre la procédure qui les mènera certainement devant la Justice pour association de malfaiteurs en vue de mener des actions terroristes.
Ce qui frappe chez ces trois individus, c’est d’abord leur jeunesse : le plus âgé est né en 1981, les deux autres en 1988 et 89. L’un d’entre eux travaille comme électricien, l’autre comme laborantin alors que le troisième dirige une école coranique. Celui-là a été accusé en 2008 d’appartenance à un groupe terroriste et pour cela emprisonné jusqu’en 2010. Il fait partie d’un groupe ayant bénéficié d’une grâce présidentielle. Le voilà qui revient à l’action. Il est quand même le premier à revenir parmi les repentis de ces années-là.
Dans la vidéo, on les voit un à un prêter allégeance en imitant les positions des assassins ayant procédé à la décapitation des otages occidentaux : le couteau à la main gauche, un léger foulard sur la tête (l’un d’eux le faisait à visage découvert) et le drapeau noir frappé de la profession de foi des Musulmans se déployant au-dessus des têtes.
Au cours de leur interrogatoire, ils ont reconnu avoir agi en vue d’aller guerroyer en Syrie et en Irak aux côtés des combattants de l’Etat islamique. Ils n’ont cependant pas fait état de projets en Mauritanie. Ni de liens avec l’extérieur. L’un d’eux a fait état d’un message de soutien adressé par l’un des prisonniers salafistes de Nouakchott. Ce qui pose le problème de l’isolement – vain finalement – de ces prisonniers dont certains continuent visiblement à avoir des contacts avec des candidats au Jihad.
Mais au-delà de l’avertissement que le fait constitue, l’affaire n’est pas aussi grave qu’on essaye de le présenter. Il s’agit plus d’amateurs peu déterminés à aller jusqu’au bout et sans moyens pour justement accomplir ce qu’ils croient être une mission. Même si cela commence toujours par une banalité du genre…
Les autorités ont raison cependant d’agir avec fermeté et rigueur : les trois compères vivaient à Zouérate, le poumon minier du pays, là où résident actuellement un demi-millier d’étrangers et où la Mauritanie doit assurer pour éviter un scénario à la Aïn Eminas, quand un groupe de terroristes avait semé la panique dans ce complexe gazier algérien.
Il faut rappeler qu’en juin 2005, la garnison de Lemghayti avait été attaquée par le groupe de Bellawar avec le bilan qu’on sait : 17 morts mauritaniens et 5 Jihadistes. Puis vint la série noire de 2007-2008-2009 avec notamment : Tourine (12 morts décapités), Ghallawiya, Aleg (touristes français), Nouakchott (un américain assassiné à Nouakchott), puis les enlèvements d’humanitaires espagnols, de touristes italiens, et surtout les attaques contre Bassiknou, Nouakchott, les tentatives d’attentats spectaculaires, les morts de policiers mauritaniens… Une série d’attaques lancées par Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) contre notre pays qui a vite compris qu’il ne pouvait compter que sur lui-même.
A partir de 2009, l’Armée mauritanienne va commencer à reprendre l’initiative notamment en montant des unités spécialisées dans la lutte contre le terrorisme. C’est en juillet 2010, l’expédition qui permet de mettre en déroute les unités combattantes d’AQMI qui s’apprêtaient à faire route vers la Mauritanie. En 2011, le démantèlement des bases avancées de AQMI dans la forêt malienne de Wagadu, puis la débâcle des assaillants aux portes de Bassiknou et enfin le rapt de certains intermédiaires qui avaient servi de monnaie de change dans la libération des otages occidentaux enlevés en Mauritanie (Espagnols).
Dans cette guerre préventive – il faut le dire et le répéter – l’Armée mauritanienne a évité à notre pays un destin semblable à celui du Mali qui a fini par sombrer dans le chao imposé par les groupes terroristes installés dans un Nord abandonné par le pouvoir central. A l’époque aucun pays n’avait voulu venir en aide à la Mauritanie qui a dû guerroyer seule. Si aujourd’hui, on peut s’enorgueillir d’avoir la paix chez nous en sentant loin de nous la menace terroriste, c’est bien parce que notre Armée a su et pu nous protéger au moment qu’il fallait.
Seulement, il ne faut jamais oublier que les risques de résurgence de groupes autoproclamés jihadistes dépositaires de la légitimité divine, que ce risque est toujours là. Vigilance donc ! 

samedi 1 novembre 2014

Habib : Treize ans déjà !

Pour commémorer la mémoire de Habib Ould Mahfoud qui nous a quittés le 31 octobre 2001, nous vous proposons la préface écrite par le Professeur Abdel Wedoud Ould Cheikh à la première édition des Mauritanides :

J’ai été un lecteur assidu et souvent ébloui des «Mauritanides» de Habib. Il m’est arrivé, dans diverses circonstances, de le rencontrer. Je garde en mémoire le souvenir du sourire lumineux et du regard plein de malice de ce sceptique dont les chroniques laissaient deviner le caractère à la fois facétieux et inquiet. Ces rencontres épisodiques et les différences des cercles de fréquentation, liées notamment à la différence d’âge, ne me permettent pas cependant de faire état d’une connaissance personnelle de quelque étendue de cette figure totalement atypique du paysage culturel mauritanien des années 1980. Je dois l’essentiel des éléments de biographie ci-dessous à l’aimable assistance de Mohamed Fall Ould Bah qui fut, lui, l’un de ses plus proches amis.

Habib Ould Mahfoudh est né en 1960 aux environs de Nyivrâr, puits pastoral situé à quelques quarante kilomètres au nord  de Méderdra, au cœur d’une région – l’Iguîdi – qui constitue la patrie historique d’un ensemble tribal «maraboutique» – Awlâd Daymân – universellement connu dans la société maure pour la finesse d’esprit de ses ressortissants et leur humour pince sans rire. Ce natif de l’Iguidi appartenait pourtant, par son ascendance généalogique, à la strate «guerrière» de la société maure traditionnelle. Il convient de noter que les distinctions statutaires rigides de l’ordre social précolonial («guerrier», «marabout», «ancien esclave», «griot», etc.) et les stéréotypes comportementaux qui les accompagnaient demeuraient encore vivaces du temps où Habib rédigeait ses chroniques, tout comme ils le sont encore aujourd’hui. On retrouvera quelque chose de cette double culture locale, « maraboutique » et «guerrière», dans les pérégrinations langagières des «Mauritanides». D’un côté, la touche «maraboutique», ordonnée autour de la maîtrise de soi, de la pudeur, de l’indifférence feinte à toutes les agitations du monde, qui accompagnent le jeu subtile et ravageur sur le langage, caractéristique du «parler des Awlâd Daymân» (klâm Awlâd Daymân) ; de l’autre, l’allure directe et sans détours de propos qui ne craignent pas de  mettre les pieds dans le plat, d’attaquer de front des sujets tabous, maraboutiquement intouchables, comme la sexualité, par exemple, dans le style débridé et sans fard des habitants du Mahsar.

Au reste, la bourgade de Méderdra, où Habib terminera le cycle primaire de sa scolarité à la fin des années 1960, constituait une petite capitale de l’émirat des Trarza, un lieu de rencontre et de complicité antagonique entre ces deux facettes de l’héritage culturel régional, à l’ombre d’une nouvelle hégémonie administrative et culturelle, celle de l’école «francophone» héritée de la colonisation. Le futur lecteur boulimique éprouva très tôt, semble-t-il, la jubilation que procuraient les jeux, libérés en quelque sorte des impératifs culturels et statutaires locaux, sur et avec les mots d’une langue «neutre», venue d’ailleurs, le français. Il devint précocement «littéraire».

Inscrit au «Collège de garçons» de Nouakchott à partir de 1972, il surclassait aisément tous ses petits camarades dans sa matière de prédilection, le français. Il composait des poèmes et écrivit même une pièce de théâtre, alors qu’il n’était encore qu’élève de troisième. Au «Lycée National», la filière «Lettres Modernes» (dite «bilingue») était essentiellement francophone, et encadrée à l’époque, quasi uniquement, par des professeurs français. Elle lui offrit la possibilité de marquer pour de bon une amorce de spécialisation dont les contours avaient déjà commencé à se dessiner. Il pourra plus tranquillement délaisser tout ce qui n’est pas de l’ordre du littéraire et consacrer même une bonne partie de l’horaire dévolu aux autres matières — qui ne l’intéressaient guère — à des exercices de style où il laissait libre cours à son imagination. C’est ainsi, par exemple,  qu’il faisait lire à certains de ses camarades un  «quotidien intime» qu’il avait nommé «Boite à bachot news», où on pouvait lire des nouvelles loufoques du genre : «Au moment où nous mettons sous presse, nous avons appris que M. Arnaud s’est grièvement blessé en heurtant un obstacle épistémologique dressé par un certain Gaston Bachelard à l’entrée du lycée…».

Le traitement désinvolte que Habib réservait à tout ce qui n’était pas lettres ne l’empêcha pas d’obtenir son baccalauréat en 1980. La commission des bourses de l’Enseignement supérieur mauritanien l’orienta, suite à ce succès, vers des études de cinéma à Alma Ata, dans l’ex-URSS. Il ne voulut pas de cette offre et préféra s’inscrire dans la filière « lettres françaises » à l’Ecole Normale Supérieure de Nouakchott. L’établissement et ses enseignements ne réussirent pourtant pas à le retenir longtemps. Deux ans seulement, juste le temps d’achever ce que l’on appelait alors «le cycle court» de l’ENS. Une formation suffisante toutefois pour devenir enseignant de français dans le secondaire.

Son  premier poste d’affectation, en 1983, est Aïoun El-Atrous, dans l’Est de la Mauritanie, à quelques sept cents kilomètres de son Trarza natal. Et surtout à fort bonne distance des principaux marqueurs culturels de ce microcosme très spécial qu’était l’Iguidi. Finies la « froide » bouillie épaisse de mil (‘aysh) et les litotes sibyllines de ses chers iguidiens. Place au couscous et à la décontraction décoiffante des femmes Awlâd an-Nâsir. Aux quatre ans qu’il passera à Aïoun viendront s’ajouter, au fil de ses changements d’affectation, des séjours à Nouadhibou, dans l’extrême nord-ouest mauritanien, puis à Atar, dans le centre nord, avant que son périple ne s’achève à Nouakchott. Ce tour de Mauritanie, élargi à divers autres déplacements, permettra à Habib d’étoffer, sur le terrain, sa connaissance du monde mauritanien, plus particulièrement celle du monde maure, dans toutes ses facettes et sous toutes ses latitudes. L’environnement scolaire, sis au cœur de cette expérience voyageuse, sera évidemment très présent dans les plis des «Mauritanides», une fois que l’écrivain contrarié et enseignant par nécessité aura cessé d’enseigner. Car en 1991, à un moment où la Mauritanie connaît un début timide d’ouverture politique,  un groupe d’amis lui proposa de participer au lancement d’un hebdomadaire. Celui-ci, qui prit le nom de Mauritanie-Demain, fut le point de départ de sa carrière de chroniqueur. Il la poursuivit dans un héritier de Mauritanie-Demain (Al-Bayane), puis dans une publication qu’il fonda lui-même en juillet 1993, Le Calame. journal Il dirigera et animera jusqu’à sa brutale disparition survenue dans un hôpital parisien le 31 octobre 2001.

C’est l’essentiel des chroniques publiées au cours de cette période sous le titre «Mauritanides», conservé par Habib à travers ses changements d’affiliation journalistique, qui est ici présenté au lecteur. Le titre, un peu étrange, de ces chroniques, fruit d’une sorte d’acte manqué réussi, entre intention sexualisante de départ et trafic de suffixes après coup, est expliqué comme suit par l’auteur :

«C'était au Journal Mauritanie-Demain, le seul qui existait à l'époque, une époque de sueurs d'acier et de gueule fermée, on m'avait demandé un papier. J'étais très fatigué, je voyageais à 15 heures, la poussière rentrait de partout et ne sortait pas. Très peu inspiré, je griffonnai sur la feuille cette question: "Les Mauritaniens sont-ils des obsédés sexuels?" Après moult élucubrations je parvins à répondre : "oui". Je donnais aux cinq feuillets le titre de "Mauritaniques", pris mon sac et filai à l'aéroport. La rédaction jugea après moi que le rapport entre la dernière syllabe de mon titre et la première phrase du papier était plus que douteux. Mauritaniques devint ainsi Mauritanides. L'obsession commençait à la rédaction».

La période de parution des Mauritanides correspond, pour l’essentiel, aux deux décennies de pouvoir du Colonel Maaouiya Ould Taya, parvenu à la tête de l’Etat mauritanien à la faveur d’un putsch perpétré le 12/12/1984. L’ascension sultanienne du héros du «12/12», qui étend largement son ombre sur la scénographie ubuesque des «Mauritanides», intervint à la suite d’une décennie de misère et de chaos. La terrible sécheresse du milieu des années 1970 avait déversé sur les principales agglomérations de Mauritanie, et plus particulièrement sur Nouakchott, des flots ininterrompus de naufragés, orphelins de leurs troupeaux et de leurs champs. La guerre du Sahara (1975-1978) avait contribué, elle aussi, à cet exode, et participé, par le gonflement rapide des rangs de l’armée, à l’ébranlement des assises sociologiques «traditionnelles» de la société mauritanienne. La valse des putschistes accompagna, à partir de 1978, l’effondrement rapide d’une administration clochardisée et saisie de paralysie devant l’afflux massif des victimes de la sécheresse. La corruption, articulée aux solidarités primordiales, «tribales» et «ethniques»,  va connaître des progrès toujours plus étendus. Il fallut de plus en plus, quand on pouvait, tout acheter. Des papiers d’identité aux diplômes, des «entrées» aux marchés d’Etat aux concessions foncières, des prises en charge sanitaires à «l’indulgence» des services douaniers.

Cette «boutiquiarisation» universelle connut un épanouissement remarquable sous le régime de Maaouiya et des institutions politiques qu’il a contribué à promouvoir : son parti, ses hommes de main, ses tournées sultaniennes à travers le pays, etc. L’ironie mordante de Habib trouvera là l’essentiel de ses cibles. Ce n’est pas que les rivaux et les victimes du maaouiyisme aient totalement échappé à l’attention satirique de l’auteur des «Mauritanides». C’était même un de ses traits d’habilité, quand viendra le temps des «gueules semi-ouvertes», si je puis dire, que de n’épargner de son persiflage quasiment rien de ce qui existe ou qui a existé sur le sol mauritanien, hommes, animaux et paysages confondus. Il réservera cependant ses traits de plume les plus acerbes aux êtres et objets de la galaxie Maaouiya et au terne pluralisme monolithique dont ce dernier s’était fait le promoteur à partir de 1991. Habib s’attachera à débusquer et à ridiculiser, à travers des itinéraires aussi improbables qu’assassins, les travers d’une structure-boutique née sur les décombres de ce que la bonne vieille ruralité mauritanienne comptait de valeurs à peu près sortables. Le personnel politique, les médias officiels, la grotesque personnalisation du pouvoir dont Maaouiya était l’artisan et le bénéficiaire, autant d’agents et de victimes d’une bêtise nationale que Habib n’aura de cesse de brocarder. En opposition à cette avant-scène du mimétisme dérisoire, des cravates mal ajustées et des outrances courtisanes, Habib dessine en creux dans ses chroniques, non sans une pointe de nostalgie, l’image bucolique et dunaire de la saine et simple ruralité bédouine de son enfance. Quand on pouvait encore célébrer, avec Mhammad w. Ahmad Yûra ou Sidiyya w. Haddâr, les pérégrinations du campement de la bien-aimée et lui signifier, en de subtils hémistiches, tout un cortège de mélancoliques regrets.

La guérilla langagière de cet esprit rebelle, installée dans le délire logique d’une poésie désinvolte et ravageuse, visait avant tout à semer quelques cailloux dans les rangers des despotes au petit pied qui se sont succédés  à la tête de la Mauritanie depuis le coup d’Etat de 1978. C’est d’abord en leur direction que sa sociologie sauvage était orientée. Les armes de sa critique faisaient feu de toutes les ressources d’une culture rhétorique nourrie aussi bien d’Alfred Jarry et de San Antonio que d’al-Jâhiz et de Saddûm w. Ndiartu. Abécédaire, chroniques dégentées et loufoques, effets d’échelle et exagérations outrancières, lexicographie piratée et étymologies délibérément fantaisistes, s’associent ici à tous les tropes (litote et oxymore, métaphore et métonymie, assonance et allusions équivoques …) d’un mode d’expression résolument mobilisé contre le gel sémantique ordinaire et ses somnambules victimes.

Je le disais à l’instant, l’un des intérêts majeurs de Habib, tout au long de ses «Mauritanides», était d’instiller le doute et l’étonnement, d’amener ses lecteurs à interroger leur forme de soumission à l’autorité, leur ouvrir les yeux sur les sources indignes de la dignité de ceux auxquels ils consentent, parfois avec un enthousiasme délirant, à offrir leur allégeance. Il savait que la culture tribale (mal) étatisée, qui informe les valeurs et les conduites de la plupart de ses compatriotes, articule, dans la vision qu’elle charrie du rapport à l’autorité, une postulation double. D’un côté, une démission résignée qui conduit aisément à la servilité, voire à la servitude. De l’autre, des atavismes anarchistes, qu’il n’est pas interdit d’associer au mode de vie nomade et aux luttes de classement entre ‘asabiyyât (nécessairement) rivales qui le parcouraient ; en somme, l’héritage de la vieille sayba saharienne de sa «terre d’insolence» que l’auteur des «Mauritanides» aimait d’une passion qu’il ne craignait pas de proclamer.
Habib a exprimé avec un talent inégalé l’esprit d’insoumission qu’il me plait d’associer à l’image de l’authentique guerrier nomade des temps jadis, face aux manœuvres sans gloire de tous les accommodements auxquels invitaient les (sur)vies des temps qu’il a vécus et disséqués. Par les audaces jamais à court d’inspiration de ses irrévérencieuses divagations, il a racheté de sa bêtise efflanquée ou repue tout un peuple de porte-miroirs. Il a fait tinter aux oreilles des courtisans, des bien pensants et des apôtres, des mots, des calembours et des anecdotes dont les échos ravageurs ne sont pas près de s’estomper. Et si ce fut dans une langue venue d’ailleurs —au demeurant admirablement maîtrisée— l’infusion généralisée des tournures, des expressions et des références à sa culture native, font affleurer partout l’insécable entrelacement du dehors et du dedans, du proche et du lointain, du local et du planétaire. Une manière, en somme, de clin d’œil permanent de Nyivrâr à la terre entière que ce français miné de hassanismes devait transmettre au monde.
Car l’homme n’était pas seulement écrivain et essayiste, il était avant tout un admirable artisan de l’imaginaire, un conspirateur de ces enchaînements improbables qui font tout d’un coup basculer le réel dans le solvant magnifiquement pervers que lui tend le langage. Qui n’a pas aimé les visites guidées dans les labyrinthes habibiens peuplés d’étranges personnages mimant pourtant de si près l’univers prosaïque et rude du noukchottois de base ? Voyez, par exemple, sa «Lettre ouverte à un chameau». Mais tous les «Mauritanides» seraient à citer… Par une succession insensible de légers déplacements, de courts-circuits, d’accumulations productrices, l’imaginaire du rusé chroniqueur constituait subrepticement un espace non hiérarchique, un univers «retourné» et protestataire, un monde des équivalents où le roi aussi bien que ses sujets sont nus. Ce monde «déréalisé» restait malgré tout le monde, notre monde. Par la vertu de l’étrange procédé qui veut, comme disait Theodor Adorno, que l’art soit «la magie libérée du mensonge d’être vérité».

Habib était, à n’en pas douter, un artiste.


Abdel Wedoud Ould Cheikh

vendredi 31 octobre 2014

Mauritanie, mon amour

«Dr Yahya Ould Mohamed Abdallahi Ould Hacen» pour les connaisseurs de gens qui doivent être connus, «Docteur Hacen» pour ceux de ma génération qui ont grandi avec ce modèle d’engagement, de professionnel et de rectitude, «Petit Hacen» pour les plus nostalgiques et les plus proches, «Yahya Hacen» pour les compagnons qui sont restés à distance, ou tout simplement «Yahya Ould Hacen» pour les officiels et pour ceux d’aujourd’hui… Tous ces noms désignent l’un des premiers médecins du pays, de la génération des rebelles invétérés, ceux qui ont mis leur savoir au service du plus faible, qui ont cru pouvoir changer le monde dans lequel ils ont vécu, le forcer à plus d’égalité, de justice, d’efficacité… La jeunesse qui fut celle de Yahya est insoupçonnable aujourd’hui que nous sommes pris par cette léthargie que font peser tous ces conservatismes sur nos consciences et nos imaginaires… A l’âge adulte, cela s’est transformé par un engagement à toujours dénoncer l’injustice, la corruption, l’incompétence. La retraite n’a fait que donner de nouvelles dimensions à cet engagement. Avec, en plus, une plus grande amertume de voir la société conserver ses cloisonnements malheureux, de voir les politiques continuer à se compromettre, de voir l’administration gérer le pays avec désinvolture et parfois irresponsabilité. Assez pour maintenir une attitude «sceptique» (pour user d’un euphémisme qui convient à ce que peut être l’attitude d’un homme de la stature de Yahya). J’ai fait ce rappel, juste pour avoir la mesure de ce qui suit.
Ce matin, Dr Yahya Hacen venait de terminer le gros du travail qui lui était confié. Il avait quitté le ministère de la santé où il avait, avec d’autres collègues dont des étrangers, une consultation sur le point d’être achevée après quelques semaines de rude labeur et d’intense réflexion. Comme d’habitude, il se proposait de déposer l’un de ses collègues à son lieu de résidence. Il avait rangé son ordinateur machinalement sur les sièges arrière du véhicule. Les routes de Nouakchott connaissaient à ce moment-là une circulation particulièrement dense.
Plongé dans les amabilités échangées avec son collègue qu’il déposa sans encombre là où il allait, Yahya arriva devant chez lui. Il s’arrêta et tendit le bras pour prendre son ordinateur… l’ordinateur avait disparu… Il revint dans les bureaux du ministère de la santé, refit son chemin, demanda à son collègue, à tous ceux qu’il a croisés en cette matinée… Rien ! l’ordinateur s’était volatilisé.
Il n’y avait pas que l’ordinateur dans le sac, mais aussi les disques durs, les documents précieux, tout ce qui constitue «la fortune» de Yahya Ould Hacen qui a toujours cru que la seule richesse qui vaille est celle qui sert les hommes dans leur entreprise de modernisation, de développement, d’émancipation, celle qui permet de préserver la dignité de l’homme : le savoir, le courage d’assumer…
En bon croyant, Yahya décida de s’en remettre à Allah – baqiya Allahu wa Kavaa -, de se reposer un moment avant de dire aux commanditaires de la consultation qu’il renonçait à la faire.
Au moment où il plongeait dans une sorte d’engourdissement qu’on pouvait confondre avec le sommeil, Yahya fut brusquement réveillé par le téléphone. Quelqu’un lui demanda s’il était bien Yahya Ould Hacen, puis s’il avait perdu quelque chose. Yahya s’empressa de lui faire l’inventaire de ce qu’il avait perdu. «Vous pouvez passer nous voir au commissariat de police de Tevraq Zeina II, l’ancien 4ème arrondissement, juste en face du PNUD…» Là, l’attendaient les éléments de l’antenne de la police judiciaire. L’ordinateur était déposé sur le bureau de leur chef qui s’empressa de l’inviter à contrôler s’il manquait quelque chose.
Malgré l’émotion du moment, Yahya demanda des explications : comment avez-vous trouvé cet ordinateur, où et avec qui ? Les policiers expliquèrent que les éléments circulant en civil avaient suivi des délinquants connus qu’ils soupçonnaient d’être sur le point d’agir. Ces délinquants ont profité de l’embouteillage et d’un moment d’inattention des occupants du véhicule pour ouvrir la portière-arrière et prendre le sac. C’est au moment où ils pensaient avoir réussi le coup un peu plus loin, que les éléments de la police les ont arrêtés. Un dernier vœu de Yahya fut exaucé par les policiers : voir les malfrats. Deux jeunes qu’il lui était difficile de trainer en prison. Il mit du temps avant d’accepter de déposer plainte : seule la plainte pouvait permettre aux policiers de les mettre hors d’état de nuire.
En rendant le précieux butin à son propriétaire, les policiers de Tevraq Zeina venaient de provoquer un sentiment d’amour profond pour ce pays qui a toujours été l’objet de suspicions de la part d’un militant invétéré et exigent. Un moment d’extase qui accompagne ces moments où l’on est sublimé par un sentiment profond d’appartenir finalement à cette Mauritanie qui se cherche et qui a des difficultés à se retrouver. Un sentiment qui permet au moins de tempérer ses critiques, de relativiser ses appréciations vis-à-vis de l’appareil qu’on voudrait plus perfomrant.
Yahya Hacen vient, à l’image du voyageur perdu dans un désert rocailleux et hostile, de tomber sur une oasis extraordinaire et qui vaut ce que peut valoir un paradis sur terre. La vie est ainsi faite : un petit quelque chose peut vous réconcilier avec ce pays pour lequel vous avez tout donné. C’est ce que j’ai perçu chez Docteur Hacen quand je l’ai rencontré alors qu’il venait de vivre cette aventure. 

jeudi 30 octobre 2014

Satisfecit du FMI

La mission d’évaluation du fonds monétaire international (FMI) vient de terminer sa visite en Mauritanie. Cette mission dirigée par Mme Mercedes Vera Martin, responsable du département Moyen-Orient et Asie Centrale, a présenté les résultats de cette évaluation devant la presse.
Dans son mot d’introduction, la présidente de la mission a indiqué que les indicateurs du développement économique de la Mauritanie restent au vert malgré «la détérioration des termes d’échange», avec notamment la baisse des prix des matières premières comme le fer et l’or. La croissance économique sera maintenue à 6,4% en 2014. Alors que le taux d’inflation est resté au seuil des 3,5%. Le niveau des réserves extérieures se maintiendra au niveau actuel, soit la valeur de 6,5 mois d’importations. Le budget ne sera pas affecté par la baisse des prix des matières premières. La mission du FMI a ainsi loué les efforts du gouvernement en matière macro-économique avant de répondre aux questions des journalistes.
Le Gouverneur de la BCM a démenti les rumeurs faisant état d’une décision de son Institution visant à plafonner le niveau des transferts pour les opérateurs économiques mauritaniens. «Pourquoi le ferions-nous ? Le niveau des réserves extérieures, comme l’atteste la mission, est resté aux environs du milliard de dollars. Il ne sera aucunement affecté par la baisse des prix des matières premières».
Il a indiqué qu’il existe effectivement des problèmes au niveau de certaines banques, «mais cela n’a pas obligé la BCM à mettre l’une d’elle sous son autorité directe». Pour le Gouverneur, la multiplicité des banques est un bon indicateur quant à la bancarisation qui a été boostée ces dernières années.

Il a nié toute décision d’un investisseur de se retirer du secteur minier. «Tout cela relève de la rumeur plutôt que de l’information».