lundi 20 octobre 2014

Timbuktu ou le chagrin des oiseaux : Un film qui va loin

Après le succès de l’avant-première à Nouakchott, le film Timbuktu de Abderrahmane Sissako continue sa route vers la consécration mondiale. Il a obtenu depuis cette représentation à Nouakchott, le Bayard d’Or du meilleur film et celui du meilleur scénario au 29ème festival international du film francophone de Namur. Une consécration qui doit le booster dans sa marche vers le podium des Oscars.
En effet, avec le film de Sissako, la Mauritanie fait partie des 83 pays sélectionnés par l’Academy of Motion Pictures Arts and Science pour concourir aux prochains Oscars qui auront lieu le 22 février 2015 à Los Angeles aux Etats Unis. Une campagne médiatique devra être lancée pour la promotion du film et de son réalisateur pour permettre sa sélection parmi la dizaine de films qui passeront le cap en décembre prochain. Ce qui explique l’absence prolongée du réalisateur qui sera pris par cette promotion les mois à venir.
«C’est important pour tout cinéaste de donner de la visibilité à son film, explique Abderrahmane Sissako dans une interview chez nos confrères de QDN. Les festivals de Cannes, de Londres… donnent de la visibilité. Mais les Oscars, c’est important, c’est mondialement connus avec une sélection extrêmement rigoureuse. Timbuktu a été choisi par la Mauritanie et nous pouvons prétendre à une nomination pour les Oscars. Je pense que le film a vraiment ses chances car il s’inscrit dans une problématique très importante aujourd’hui».
Présenté au Festival de Cannes en mai dernier, le film Timbuktu ou Le chagrin des oiseaux avait obtenu le Prix du Jury œcuménique et le Prix François-Chalais qui récompense les valeurs du journalisme. C’est que le film raconte une chronique, celle d’une ville millénaire qui étouffe sous l’emprise de la barbarie et de l’intolérance.
A l’image des chroniques historiques des vieilles cités sous nos latitudes, la chronique de Abderrahmane Sissako raconte le destin tragique d’une ville qui a été la splendeur de l’espace sahélo-saharien avant de devenir le fief d’une idéologie qui se fonde sur la négation de la vie. 
Timbuktu, une ville-martyre, abandonnée peu à peu puis brutalement à son sort. Destruction des monuments historiques dans une (vaine) tentative de nier cette Histoire pleine d’enseignements allant à l’encontre de toutes les lectures et postures des apostats qui se revendiquent pourtant de la Religion. Répression de toute émotion chez une population oubliée de ses frères, de ses amis, de ses semblables… Plus le droit de sortir, de fumer, de s’aimer, de jouer, d’apprendre, de chanter, de danser, de manifester, de parler librement, même de parler sans rien dire…
«Ce qui s’est passé à Timbuktu a été un traumatisme, pas seulement pour les gens du Sahel. Cette ville est un symbole de tolérance, de culture avec les grandes universités du 13ème siècle… Timbuktu, c’est une façon de vivre, un esprit. Quand cette manière de vivre est attaquée, que l’on vienne de Tmbuktu ou pas, du Sahel ou pas, on se sent concerné. Le film, au-delà de la question du terrorisme, montre une population sous le choc d’une vision contraire à ses traditions, a sa culture…»
Comment l’une des merveilleuses cités de l’Islam médiéval, l’un de ses plus grands centres culturels ayant rayonné sur le Monde, l’un des trésors de l’Humanité a-t-il été pillé, comment a-t-il été abandonné, comment ses populations ont-elles vécu le drame de l’occupation… ? L’art au service des questionnements… en laissant le spectateur libre de juger, on essaye, à travers ce qui n’est plus une fiction, de partager la douleur, la souffrance de la communauté musulmane vivant dans le Nord malien. La même souffrance est bien sûr vécue en Irak, en Syrie, en Lybie… partout où ces bandes de Jihadistes prennent le pouvoir pour, disent-ils, «instituer un Califat islamique». Bien avant les Yazidis ou les Chrétiens, bien plus qu’eux, ce sont d’abord les Musulmans, Sunnites et Chiites, qui ont souffert dans leur chaire la folie de ces groupes. «C’est d’abord l’Islam, explique le réalisateur, qui est pris en otage depuis un certain temps. C’est une situation terrible pour moi en tant que musulman. Et, en tant qu’artiste, je ne veux pas que la vision de cette religion soit seulement celle qui est véhiculée dans les sociétés occidentales. La référence pour ces sociétés, c’est le 11 septembre, les attentas, ceux qui égorgent des gens au nom de l’Islam. Des personnes qui se sont approprié l’Islam pour commettre des crimes barbares et inacceptables» (interview QDN).
La présence à Cannes n’est pas une première pour Abderrahmane Sissako qui avait été accepté sur la sélection officielle «Un certain regard» en marge du prestigieux Festival en 1993 avec son film Octobre qui raconte l’histoire d’un amour impossible entre un Africain et une Russe.
Puis en 2006, Sissako présente Bamako hors compétition à Cannes. Ce film est une révolte contre le diktat de la Banque Mondiale qui y est décriée comme la source des grands problèmes de l’Afrique. Le cinéaste a tout simplement donné la parole aux populations pour en juger.
En fait, la relation avec les festivals commence pour Sissako en 1991 avec Le jeu qui fait une entrée remarquée au Fespaco de Ouagadougou. Le succès est relatif parce qu’il est finalement acheté par Canal+ (c’est son argent qui sert à tourner Octobre. C’est bien au Fespaco qu’il signe son plus grand succès avec En attendant le bonheur (Heremanco) en 2003 où il obtient le grand prix Etalon de Yenenga qui est la plus haute distinction du festival du cinéma africain.
S’abstenant de verser dans la facilité, le cinéaste se refuse à produire la fiction pure, peut-être parce que les réalités africaines sont déjà assez émotives pour créer cette communion entre le public et le produit artistique, nécessaire à tout succès du cinéma d’aujourd’hui. Ce succès dépend d’abord de la capacité du récit à rendre l’image et tout l’accompagnement technique (cadrage et reste), à en faire un langage universel qui parle aux cœurs et à la Raison. D’où ces notes de réalisme, ce soucis de coller à la réalité des événements relatés, tout en suggérant l’affection, la mélancolie, l’émotion provoquée par le beau… Des fresques qui vous font voyager et rêver tout en vous invitant à partager les misères du Monde.
En attendant le bonheur a servi à fixer les désillusions d’un jeune mauritanien qui, après des années d’exil et de séparation, retrouve les siens dans des conditions de vie difficile. Bamako, c’est le procès à la Banque Mondiale et à l’Ordre mondial inique.
«J'ai le sentiment, explique Sissako, que celui qui regarde me ressemble». C’est certainement ici qu’il faut trouver la première raison du succès de notre compatriote : cette capacité à se mettre dans la peau de l’autre, à l’inviter à partager malgré lui, à se reconnaitre malgré lui dans le regard que le cinéaste jette sur notre vécu.
Autre raison du succès, c’est l’absence du désespoir : «on ne pas parler de la barbarie sans espérer», nous dit le réalisateur. C’est plus que cela : on ne peut dépeindre les misères du Monde en voulant les changer, sans donner goût au futur. D’ailleurs, c’est bien la désespérance qui mène cette jeunesse droit vers la mort. C’est bien parce qu’ils n’ont pas de projets de vie, que les groupes extrémistes magnifient et subliment la mort. C’est pour cela que le projet de non-vie qu’ils proposent est fondamentalement une négation de l’Humanité, mais aussi fatalement une dérive de la voie de Dieu qui est d’abord Bonté et Miséricorde.
«Tous les extrêmes ont leurs sympathisants. Des gens désespérés qui tombent de ce coté. Des gens qui, a un moment, ont basculé faute d’écoute. Et, ceux qui basculent ainsi sont nos frères, parfois nos sœurs, nos voisins. Il ne faut donc pas créer cette sorte de frontière terrible qui fait du djihadiste le monstre dont il faut à tout prix couper la tête. Leurs actes sont barbares, inhumains. Des jeunes de 20 ans vont de ce coté car il y a un horizon complètement bouché. Il faut aller à la recherche de ces gens pour les conduire vers plus lumineux».

Timbuktu a été présenté en avant-première à Nouakchott en présence du Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Le réalisateur tenait à le présenter à ses compatriotes avant d’aller en France. Une manière pour lui de remercier les autorités de son pays qui l’ont accompagné dans son projet. Pour le film, la route de la gloire semble tracée. Elle passera par Toronto, Sydney, Paris…

dimanche 19 octobre 2014

Pourquoi les rappeler ?

Une décision qui fait désordre : le rappel des enseignants détachés par le ministère de l’éducation. D’abord vu le nombre, la décision vide des départements entiers de leurs fonctionnaires. C’est le cas – ou presque – du ministère des affaires islamiques, de celui de la communication… Ensuite, elle ramène au secteur de l’éducation un personnel qui n’a pas pratiqué depuis des décennies le métier d’enseignant. C’est donc un fardeau plus qu’une solution. Mais revenons aux causes de ce phénomène.
La loi autorise le détachement des fonctionnaires dans des secteurs qui ne sont pas les leurs. Mais elle fixe un plafond de 10% à cet effet. C’est-à-dire qu’on ne peut pas aller au-delà de 10% de l’effectif total des enseignants à détacher. Au cours des trente dernières années, la loi – toutes les lois – n’a jamais été respectée. Le détachement est devenu la règle pour tous ceux qui veulent prendre à eux des cousins qu’ils n’ont pas pu affecter à Nouakchott, pour les faire travailler dans leurs départements et leur permettre éventuellement de vaquer à d’autres occupations. Il s’agit là de l’un des phénomènes dangereux promus et exploités par le système pour des raisons de clientélisme politique souvent. C’est comme avec le Personnel non permanent (PNP) qui a fini par devenir la règle, ou encore celui des pigistes dans les organes d’information qui ont fini par devenir les véritables employés des boîtes concernées. Il fut un temps ou un pigiste de la télévision, de la radio ou de l’agence touchait plus qu’un employé officiel. Il est vrai que parmi ces pigistes, il y a ceux qui produisent réellement.

Ce sont les erreurs du passé dont nous héritons les effets négatifs. Mais fallait-il aller dans le sens de récupérer les fonctionnaires en détachement ? Non ! Les problèmes que cela crée dans les administrations ainsi vidées et au niveau de l’éducation qui doit faire face à un effectif pléthorique et inutile (ils ne peuvent pas enseigner), ces problèmes auraient dû nous résoudre à choisir la voie qui consiste à laisser la situation ante en l’état où elle est tout en engageant une réelle politique de lutte contre le détachement. Mieux vaut décider d’arrêter l’hémorragie que de vouloir récupérer les effectifs perdus qui ne servent plus à rien, en tout cas pas dans l’exercice du métier d’enseignant. 

samedi 18 octobre 2014

Acte de rébellion ?

La décision du Gouvernement de fixer les journées de samedi et dimanche comme weekend n’a pas été du goût de tout le monde. Tous ceux qui croient que dans l’espace islamique, c’est la journée du vendredi qui doit être chômée, refusent d’obtempérer. Cela se traduit par des commerces qui ferment vendredi pour rouvrir samedi et dimanche. Mais aussi des institutions privées dont des écoles ont adopté cette formule. Boutiques, pharmacies et même des sociétés ferment vendredi mais ouvrent les autres jours.
C’est comme tous ceux qui refusent de se plier aux décisions de la Commission nationale de l’observation du croissant quand elle décide que la fête est tel jour ou tel autre. Vous en trouvez qui font la fête en même temps que le Sénégal ou le Maroc, ou même l’Arabie Saoudite.
Comme ceux qui refusent les fatwas du Conseil de l’Ifta dirigé par Mohamed el Mokhtar Ould Mballe tout en préférant s’adresser à Ulémas que la communauté n’a pas investis de cette mission.
Ce refus de reconnaitre l’Autorité procède de la nature séditieuse du Mauritanien. Il est prompt à rejeter l’institutionnel auquel il préfère l’informel. C’est une forme de résistance à l’Autorité de l’Etat, une résistance qui s’apparente facilement à rébellion du moins à une insoumission. C’est pourquoi l’Autorité doit sévir contre toute manifestation du genre.

vendredi 17 octobre 2014

Le décompte macabre

Alors que les chauffeurs étaient en grève pour protester contre l’application des nouvelles dispositions du code pénal engageant la responsabilité directe de celui qui conduit, pas moins d’une dizaine d’accidents ont été enregistrés en moins de quarante-huit heures. Avec un bilan de cinq morts et plusieurs blessés graves.
J’ai alors pensé qu’il serait opportun de faire le bilan de la route, mais c’était impossible. Mais je viens de lire un article complet sur la situation chez nos confrères de L’Authentique. J’en profite pour revenir sur la question.
L’article nous dit que lors des «Journées Portes ouvertes de la Gendarmerie nationale» de décembre 2013, on a dénombré pour la seule année 2013, 598 accidents qui ont fait 101 morts et 1001 blessés dont plusieurs graves avec séquelles irréversibles.
On parle aujourd’hui d’un bilan sur une dizaine d’années qui aurait fait 1641 morts et 14.056 blessés au cours de 9251 recensés par la Gendarmerie nationale. Lundi 13 octobre, un 4x4 arrivant de Zouérate s’est renversé non loin d’Akjoujt faisant trois morts et une dizaine de blessés. Là où un mois avant le même scénario avait provoqué la mort de huit personnes dont 5 Sénégalais. Il y a quelques jours, vingt-deux blessés dont quelques-uns dans une situation grave ont été enregistrés sur la route de Néma. Cinq personnes dont mortes vingt-quatre heures plus tard sur la route de Mederdra. Et le journal de rappeler qu’une campagne avait été lancée par les autorités en 2012 sous la supervision du ministre des transports de l’époque, Yahya Ould Hademine, aujourd’hui Premier ministre. Entre avril et juin de cette année 2012, on a dénombré 1622 accidents causant plusieurs dizaines de morts et dix milliards de dégâts matériels. La campagne avait commencé au niveau des écoles où l’on avait parlé de la circulation routière et des dangers qu’elle présente.
Cette campagne n’a visiblement servi à rien, du moins pas à grand-chose si l’on s’en tient au décompte macabre qui continue sur les routes de Mauritanie.
La première cause des accidents routiers est l’imprudence des routiers qui se sentent irresponsables dans la tenue de la route. Ils oublient qu’ils la vétusté du parc qu’ils utilisent, le mauvais état des routes, les animaux incontrôlables, l’irresponsabilité des autres usagers… Ils oublient tout et roulent comme ils veulent avec comme seule intention d’arriver au plus vite là où ils vont. Une course folle qui prend des envergures graves. C’est ainsi que les routiers de R’Kiz ont institué une amende contre celui d’entre eux qui arrive en dernier lieu : il est tenu de payer le déjeuner à tous les autres.
Les postes de contrôle installés sur les routes de Mauritanie ne sont pas là pour faire respecter les règles de la circulation. Pas là pour demander la visite technique des véhicules, l’assurance, le permis, pas là pour contrôler le nombre des passagers, la qualité des pneus… ils sont là juste pour collecter des sommes prélevées sur les usagers : 500 UM pour les camions, 200 pour les taxis… le reste n’est pas important…
Si à l’inconscience professionnelle des agents de la sécurité s’ajoute l’impunité des routiers qui veulent geler l’application du Code pénal, bonjour les dégâts !

jeudi 16 octobre 2014

Rééquilibrages ou simples redéploiements ?


On apprend aujourd’hui que le dispositif sécuritaire a subi quelques changements dans ses commandements. C’est ainsi que le général de brigade Mesagharou Ould Sidi devient Chef d’Eta Major particulier du Président de la République en remplacement du général de brigade Dia Amadou mis à la retraite. Ould Sidi gagne ainsi un poste de confiance pour sa proximité du centre du pouvoir. Mais il quitte ainsi le Groupement général de la sécurité routière (GGSR) qu’il a eu pour mission de créer. Son nom sera toujours lié à ce nouveau corps que les Mauritaniens appellent : «terkit Mesgharou» (les enfants de Mesgharou). Au-delà du sens profond de cette appellation qui exprime d’abord un refus populaire de croire aux institutions, le Corps du GGSR mettra du temps à se libérer de cette paternité. Son remplaçant, le colonel Lebatt Ould Maayouf revient d’un «exil» à New York où il faisait office d’attaché militaire auprès de l’ONU. C’est lui qui a joué le rôle de coordinateur des actions mauritaniennes dans le cadre des opérations du maintien de la paix dans le Monde. Avant cela, il est connu pour avoir subi un arbitraire constant pendant les 20 années de règne de Ould Taya. Ould Maayouf fait partie des premiers officiers réservistes formés en temps de guerre. Il sort rapidement de la réserve mais son franc-parler et son penchant rebelle l’écartent de la voie des promotions de l’époque. Il en profite pour parfaire sa formation militaire à travers les stages et les cours qui lui sont offerts pour le mettre hors-jeu. Il attendra le coup d’Etat de 2005 pour se voir réhabilité comme officier digne de confiance de ses supérieurs.
Le général de brigade Mohamed Ould Meguett quitte les services de sécurité extérieure et de la documentation (ancien BED) pour la Direction générale de la sûreté nationale en remplacement du général Ahmed Ould Bikrine admis à faire valoir ses droits à la retraite. Ould Meguett est remplacé au BED par le général Mohamed Ould Znagui, ancien Chef d’Etat Major adjoint.
Parallèlement, deux nouveaux ambassadeurs sont nommés : le premier aux Emirats Arabes Unis, le second au Qatar. C’est ainsi que Sidi Mohamed Ould Hanenna, jusque-là Ambassadeur-directeur au ministère des affaires étrangères va à Abu Dhabi où il devra renouer des relations anciennes et profondes. Alors que c’est Sidi Ould Mohamed Laghdaf, jusque-là Chargé d’affaires à Téhéran, qui va à Doha.
Les deux hommes partagent l’appartenance au corps des diplomates. Ils sont tous les deux formés pour exercer dans la diplomatie et ont jusque-là suivi un cursus qui les menait fatalement à occuper de grands postes dans la diplomatie.
Ces nominations sont les plus significatives depuis la formation du dernier gouvernement. En effet, les attentes sont grandes dans les milieux d’observateurs. L’on croit que le Président Mohamed Ould Abdel Aziz hésite à engager son mandat : il a mis du temps pour prêter serment, pour former son nouveau gouvernement, «et maintenant, il prend son temps pour procéder à l’inévitable réaménagement de son dispositif». L’on attend ici du Président réélu de marquer le début d’un mandat qui doit être le dernier. Soit en mettant en place un système politique et administratif capable de lui survivre et donc de laisser en héritage à la Mauritanie un système à même de lui permettre d’asseoir une démocratie et une stabilité sans faille. Soit en rassurant sur l’avenir en prenant le contrepied des prophètes du malheur qui nous promettent mille dislocations, mille chaos, et en nous donnant un espoir qu’un futur prometteur est possible. Cela commence par le choix des hommes de son entourage immédiat. C’est ce qui est attendu.

mercredi 15 octobre 2014

Deux villes, deux réalités ?


Quand on suit l’actualité sur une radio ou une télé occidentale, on nous parle d’une ville kurde, à la frontière entre la Syrie et le Turquie, une ville où se déroulent des combats violents entre les combattants de l’Etat Islamique et les milices d’autodéfense kurdes. On nous fait des parallèles entre les bandes islamistes surarmées et bien organisées et les milices kurdes qui n’ont que le courage pour faire face à la barbarie.
Sur une chaine arabe, la ville s’appelle Ayn-el-Arabe (l’œil des Arabes). Les habitants ne sont pas seulement kurdes. Sur les chaines d’obédience saoudiennes ou qataries, on nous parlera surtout des réfugiés et du rôle des rebelles «modérés» qui se battent pour faire tomber le pouvoir de Bachar Al-Assad. Sur les autres chaines, on donnera la parole aux habitants qui parlent un Arabe syrien et qui soutiennent Al-Assad et demandent l’intervention de l’Armée arabe syrienne (al jaysh al-araby essoury) et pas celle de l’Occident. Sur ces chaines, les Kurdes qui prennent la parole ne revendiquent pas l’indépendance par rapport à la Syrie. Au contraire, ils mettent en garde contre toute tentative de partition du pays. «C’est l’Armée syrienne, le gouvernement syrien qui peuvent nous sauver et non les frappes aveugles des puissances étrangères dont celles ennemies de notre pays et de notre peuple».

Qui croire ?

Plus que par le passé, la manipulation des médias fait désormais partie de la guerre menée en vue de la conquête du Monde. Seulement, elle est plus évidente, plus vulgaire aujourd’hui parce que le zapping nous permet de faire la comparaison entre les informations qui sont données par telle ou telle partie. On se souvient encore de ces reportages dont l’objectif était de nous faire croire que ce sont les «pauvres israéliens» qui sont à plaindre, eux qui subissent les attaques ininterrompues de l’armada terroriste des Gazzawis (habitants de Gazza). On se souvient encore de cette image du secrétaire général de l’ONU, psalmodiant quelques excuses devant le Premier ministre israélien sous les ordres duquel l’Armée était en train de détruire Gaza, y compris les écoles ouvertes par le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU. Le voilà aujourd’hui qui essaye de se rattraper en dénonçant le trop de violence dont a été victime l’enclave palestinienne. Est-ce suffisant ? est-ce trop tard ?
Le monde est ainsi fait : la communication est devenue une arme déployée en même temps que les missiles et les légions. Elle est même une arme plus dangereuse que toutes les autres pour ce qu’elle peut produire de destruction du moral et de manipulation de la réalité.
En attendant de savoir qui dit vrai, des milliers de civils sont pris au piège d’une guerre qui ne les concerne pas, une guerre qu’ils subissent sans discernement. De partout leur tombent sur la tête bombes guidées, obus, roquettes, missiles «intelligents»… Des milliers de morts dont on parle rarement. Des milliers de réfugiés. Un chao total qui enfonce encore la région dans l’inconnu.

mardi 14 octobre 2014

Les disgraciés sont-ils des enragés ?


C’est un débat autour d’un nouveau livre de Georges-Marc Benamou, journaliste, écrivain et essayiste français qui propose dans ce livre un témoignage sur son expérience personnelle de la proximité du pouvoir. L’auteur explique comment il a été «happé» - c’est le mot qui sied – par l’attrait de l’exercice du pouvoir. Quand, un jour de 2006, le candidat Nicolas Sarkozy lui dit : «J’ai besoin de toi, de ta sensibilité». Pour ensuite être pris dans le tourbillon de la campagne avant de se retrouver au cœur de l’Appareil entre 2007 et 2008 alors qu’il est nommé conseiller aux affaires culturelles du nouveau Roi.
En 2008, les intrigues à l’intérieur du système, mais aussi l’incapacité du journaliste à s’adapter à la logique de cour lui font perdre son poste. Le monde s’effondre autour de lui. Il commence une chute qu’il essaye de rendre dans sa «Comédie du pouvoir : choses vues au cœur du pouvoir». Le débat autour du livre et avec son auteur m’ont rappelé l’état psychique et le parcours tortueux de tous ceux qui tombent en disgrâce chez nous.
Les dictionnaires définissent la disgrâce comme «la perte de la faveur dont on jouissait auprès d’un protecteur», sinon «la perte de l’estime, du crédit dont quelqu’un ou quelque chose jouissait auprès de quelqu’un, d’un public». Dans le temps, les monarques se contentaient d’un geste – une gifle, un regard…- ou d’un mot pour faire d’un courtisan un étranger à la Cour. La disgrâce équivalait à la disparition de quelqu’un de la circulation. Il était réduit à devenir néant. C’est pourquoi elle s’apparentait à la laideur, à l’indignité.
Le concept et l’état de disgrâce ont inspiré des chefs-d’œuvre (romans et films). A l’exemple de La Disgrâce, roman de Nicole Avril publié en 1982. Ce roman raconte la vie d’une fille qui se croyait aimée par ses parents et qui vivait un bonheur qui lui semblait inaltérable jusqu’au jour où elle surprit son père dire : «Elle n’est pas seulement laide, ma pauvre petite fille, elle est sans grâce, et c’est pire». Commence pour elle une descente aux enfers qui fait la trame de la tragédie racontée.
Pour les politiques, la disgrâce est encore plus tragique parce qu’elle est vécue sous les regards d’un public friand de lugubres destins. Surtout quand les disgraciés ont rempli le paysage dans l’exercice arrogant de la portion du pouvoir qu’ils croyaient la leur (à jamais). Comme le dit l’auteur Benamou, «la fascination névrotique du pouvoir» conduit fatalement à une tragédie parce que ses victimes guérissent difficilement de leur maltraitance qui se traduit par un trauma profond qui donne cette aigreur, cette haine de soi d’abord, des autres ensuite.
Dans notre pays, les disgraciés de l’époque du premier pouvoir civil de feu Moktar Ould Daddah se démènent encore sur la scène d’aujourd’hui pour régler son compte à celui qu’ils estiment responsable de leurs déboires politiques et professionnels. Certains des survivants de l’époque continuent à se débattre, vaines tentatives de se refaire une histoire qu’ils n’ont pas eue, un destin qu’ils n’ont pas vécu.
A l’époque de Ould Taya, on ne désespérait pas vraiment d’une réhabilitation. Le système mis en place donnait l’impression aux disgraciés qu’ils avaient toujours la possibilité d’être «récupérés». L’exercice du pouvoir avait institué une sorte de règle qui faisait de la disgrâce une mesure transitoire répondant à un aléa passager qui pouvait disparaitre quand le Souverain le décidait. L’arbitraire des «mesures individuelles» et des «décrets en date de ce jour» caractérisait un exercice dont on pouvait espérer n’importe quoi, n’importe quand. C’est bien pendant cette période – qui a quand même duré 21 ans – que nos opérateurs politiques ont appris à partir et à revenir de l’un à l’autre des camps en présence.
L’avant 2005, critiquer permettait de se mettre en valeur pour se rappeler au souvenir du Prince, parfois cela provoquait des entrées –sonnantes et trébuchantes – pour leurs auteurs. L’après 2005, la première transition n’aura pas duré le temps de fixer de nouvelles règles. Mais l’avènement du pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz va créer une nouvelle approche. Au lendemain de son coup d’Etat d’août 2008, il arrive à s’assurer le soutien de jeunes et de moins jeunes, prétendant à une notoriété avec ou sans raison, mais aussi de partis politiques ayant une histoire relativement récente mais bien établie. Il arrive aussi à se débarrasser de ces soutiens qui devenaient rapidement encombrants en leur collant des passifs qu’il leur est difficile aujourd’hui de faire oublier. A l’image de l’usage du kleenex qu’on jette après l’avoir sali de notre morve. Les «victimes» n’en sortent que plus meurtries, plus aigries, plus traumatisés et donc plus haineuses et plus instables. Décidément, on guérir difficilement des effets de la disgrâce…
Gramsci a écrit : «Le vieux monde se meurt. Le nouveau est lent à apparaitre. Et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres». Patience.