jeudi 13 novembre 2014

A chacun «son» Habib

Il m’épatera encore et encore, mon ami Beddah, celui que vous connaissez tous sous le nom de «Habib»… Je sais aujourd’hui que chacun de ceux qui l’ont connu est convaincu de l’avoir pratiqué, compris à lui seul. Chacun de ceux-là croit qu’il lui a été le plus proche, le plus attaché… Comprenez donc que chacun d’entre eux ait «son» Habib…
Voilà treize ans qu’il nous a quittés… nous ne sommes toujours pas d’accord sur ce que fut Habib, ce qu’a été Beddah. Chacun croit en «un» Habib, «un» Beddah… Personne d’entre nous n’a au fond le droit de remettre en cause cette appropriation, même si parfois elle prend l’allure malsaine d’une «utilisation» (pour éviter de dire «instrumentalisation»)…
On a tendance quand on parle des écrits de Habib de donner une trop grande importance à l’influence de ses lectures «des classiques français» pour en citer les plus connus. Dans aucun moment de toutes les interventions que j’ai entendues ces jours-ci ne fait référence à Frédéric Dard, le père de San Antonio, celui qui a eu sans doute le plus d’influence sur l’écrivain que fut Habib.
Mais en réalité Beddah est le produit d’une culture profondément ancrée dans la tradition Bidhâne. S’il lui arrive de citer un poème de Lamartine – exclusivement «le lac» - ou Apollinaire – exclusivement «sous le pont Mirabeau» - ou encore Alfred de Vigny – exclusivement «la mort du loup» -, ce ne sont pas là ses poètes préférés quand on sait toute l’adoration qu’il vouait à Charles Baudelaire, à Victor Hugo, mais surtout aux parnassiens. Son attachement à l’école des Parnassiens s’explique sans doute par la conception qu’ils ont de l’art qui ne peut servir le social et le politique pour eux. Là réside le second quiproquo qu’on peut relever chez les commentateurs de l’œuvre de Habib : l’homme n’a jamais été porté sur l’engagement politique, ou même sur la réflexion politique. Ce qui ne l’empêche pas cependant de soutenir des causes humanistes nobles mais toujours sans parti pris.
Pour revenir au premier quiproquo, celui qui consiste à croire que Habib est le produit d’une culture française «classique», l’auteur s’est remémoré les poèmes cités plus haut à l’occasion de la découverte de grands génies de nos latitudes. Quand on arrive à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Nouakchott, l’école est en pleine ébullition.
D’abord la présence d’ainés souvent issus du «concours professionnel» qui permet à des instituteurs ayant déjà fait carrière et «roulé leurs bosses un peu partout» de revenir sur les bancs pour compléter un cycle de formation de professeurs. Cette longueur d’avance leur donnait un ascendant certain sur les jeunes bacheliers plus «nouakchottois» que «mauritaniens» et qui se retrouvaient là comme par effraction, au moins par accident. Avec eux, nous redécouvrions M’Hammad Ould Ahmed Youra, Mohammad Ould Adouba, Sidi Mohamed Ould Gaçry sur lesquels ils travaillaient déjà (avec plus ou moins de talent) dans le cadre de leurs mémoires de fin d’année. Les envolées lyriques de l’école tagantoise (du Tagant), le romantisme poignant de l’école du Trarza ont sans doute «poussé» Habib à se concilier avec les auteurs étrangers, romantiques et même symboliques, dont les textes étaient imposés dans le cursus scolaire. La relation avec les textes n’était plus la même : comparés à ceux des nôtres, ces textes prenaient toute l’ampleur de l’humaine condition. Naissaient alors chez lui tous ces questionnements autour du temps qui passe et avec eux la mélancolie, le souvenir toujours pressant du Paradis perdu, le rapport ambigu avec le temps dont on veut faire un lieu.
Il y a eu ensuite cette classe d’enseignants et encadreurs nationaux et étrangers qui ont eu leur influence certaine. Pour ne parler que des Mauritaniens, c’est l’époque où feu Jamal Ould el Hacen faisait sa fulgurante entrée dans les amphithéâtres de l’école dirigée par cette personnalité extraordinaire qu’était Mme Simone Ba, épouse de Ba Bocar Alpha, l’un des bâtisseurs pionniers. L’énergie débordante de la directrice, le professionnalisme de l’encadrement et la compétence du corps enseignant explique largement cette exigence de qualité qui faisait l’ENS de ces années-là.
Il y avait enfin la buvette de l’école qui servait de cadre d’échanges aux étudiants friands de savoirs et d’originalités. Débats politiques animés et certes passionnés, mais aussi discussions philosophiques et littéraires de grand niveau. C’est l’époque où l’on croquait en plein dans le patrimoine culturel local, où l’on découvrait les génies de cette culture que la vie citadine nous avait cachés.
Plus que tous ses compagnons et amis, Habib qui avait grandi dans un milieu dont il n’a rien oublié, était plus disposé à digérer cette culture et à se l’approprier. L’expérience d’Aïoun (Hodh) va approfondir ce ressourcement durant les quatre ans qu’il passera là-bas.

La maturation de l’expérience et de la réflexion amène Habib à animer Mauritanides, la rubrique qui fera sa notoriété. La rubrique du temps qui ne passe pas fixe définitivement la personnalité de l’homme. Pour nous révéler un Beddah qui est la somme de mille et une inspirations qu’il est difficile de circonscrire à sa seule dimension de professeur de Français. Il est beaucoup plus que cela et le restera.

mercredi 12 novembre 2014

Mon voleur à moi

Cela s’est passé lundi dernier. Je circulais tranquillement sur l’avenue Kennedy, en plein jour quand le bip signala l’ouverture de l’une des portières. Le temps pour moi de contrôler et je me retrouve au milieu d’un tintamarre indescriptible. Tous les passants, en voiture ou non, ont vu un jeune ouvrir la portière arrière et prendre un sac où se trouvait mon ordinateur et tous les disques durs que j’avais emportés ce jour-là pour les travailler. Vous imaginez la cacophonie, voire le chaos que cela occasionna.
Le jeune se rendit à l’évidence : impossible pour lui d’échapper. «Je voulais juste te rapporter ton sac qui a été volé par mon ami». Ridicule. Je l’embarquais quand même pour aller à la police. En route, il essaya par tous les moyens de me convaincre de le laisser partir. Mais je ne pouvais me permettre de le laisser parce qu’il m’a parlé d’un second complice, et puis comment relâcher un voleur pris en flagrant délit sans l’amener à la police ? Ce que je fais. On me remet une note – une sorte de reçu pour garder le numéro de la déclaration.
Aujourd’hui on m’appelle au commissariat pour me prier de faire une déposition qui sera à la base de son déferrement. J’arrive et je vois le jeune toujours derrière les grilles.
Je réfléchis alors à un fait : j’ai vu beaucoup de jeunes croupir en prison pendant deux, trois, quatre et même cinq ans pour des vols de réchauds à gaz sans avoir été jugés ; j’en ai vu battus, obligés à sombrer dans le vrai banditisme pour avoir volé un téléphone portable ; j’en ai vu purement et simplement relâchés par les juges alors que leurs forfaits, délits ou crimes étaient beaucoup plus dangereux qu’un vol finalement raté…
Je m’interdisais alors de provoquer plus de malheurs pour ce jeune qui, visiblement, en avait bavé toute sa vie. Quand je déclarai mon intention de retirer ma plainte, les policiers m’entourèrent pour me convaincre du contraire : «C’est à cause de ces attitudes que nous sommes incapables de lutter contre la criminalité. Ce type était 24 heures avant que vous ne l’ameniez. Nous l’avons libéré parce que sa victime avait refusé de déposer plainte. Il va être nouvellement libéré et ira sévir encore…»
J’expliquai alors que s’il est déferré, il aura droit à l’un des traitements suivants : soit le juge le libère faute de place dans la prison et parce qu’il n’a finalement rien volé ; soit il le dépose en attendant un procès dont la tenue prendra probablement des mois, voire des années. A quoi cela peut-il servir ?
Les policiers étaient finalement d’accord. Entre nous la conclusion était celle-là : tant qu’il n’y a pas une réforme en profondeur du système judiciaire, on ne peut pas finalement espérer que la lutte contre la criminalité soit des plus efficaces.

mardi 11 novembre 2014

Pourquoi tant de haine ?

Quelques illuminés nous abreuvent ces jours-ci de discours haineux, appelant parfois au meurtre et au pogrom, parfois soutenant les positions les plus sectaires, des discours vides, toujours dangereux.
Des propos qui fustigent les «Bidhânes» accusés de tous les maux, d’être «esclavagistes», «voleurs», «violeurs», «tueurs»… Des propos dont l’objectif est de dresser non seulement une partie de la communauté arabophone (ou hassanophone) contre l’autre, mais aussi d’exciter la contre-réaction qui ne peut qu’être tout aussi violente, tout aussi aveugle, tout aussi irrationnelle, tout aussi absurde.
Des propos qui nous viennent d’un ancien ministre qui met justement en garde contre «la violence de la réaction des Bidhânes» qu’il tente de légitimer et qu’il promet pour bientôt. Un autre ancien ministre – les disgraciés sont toujours enragés – qui s’excite pour les ressortissants de sa région qu’il juge «exclus, exploités, marginalisés…».
Des propos que tient un prétendu chef religieux qui soutient publiquement que «l’esclavage est un fait de Dieu qu’il faut maintenir». Avant d’inviter à la «neutralisation» de tous ceux qui disent le contraire.
Ils sont quelques vingt au plus trente personnes qui s’activent à envenimer la scène, à exciter les esprits pour finalement créer un désordre ou au moins une atmosphère à même de corrompre la cohésion nationale, de perturber les équilibres sociaux, de semer la zizanie, tout cela afin de déstabiliser un régime dont ils veulent la peau.
On raconte que deux tribus guerrières se sont battues pour un troupeau de chameaux. Pendant toute une journée, le cliquetis des armes et l’odeur de la poudre ont couvert tout le reste. De vaillants guerriers tombèrent de part et d’autres, de valeureux fils de l’une et l’autre des deux tribus perdirent qui une main, qui une jambe, qui un œil… Le soir venu, le combat cessa non pas faute de combattants, non pas parce que l’un ou l’autre des camps l’a emporté, mais parce que toutes les bêtes pour lesquelles les deux tribus se battaient étaient mortes au milieu des combats. Le combat cessait parce que ce pourquoi il se déroulait n’était plus…
…Nous sommes dans une transition qui doit permettre le passage d’un monde vers un autre. Et comme disent les sages, c’est la période propice à l’émergence de tous types de monstres et donc de monstruosités. Le risque est d’autant plus grand que les projets politiques «inclusifs» (ou unionistes) semblent avoir échoué. Le projet national recule considérablement et avec lui le projet démocratique qui souffre aujourd’hui des excès des uns et des autres.
La chape rampante trouve dans ces excès toutes les raisons de stigmatiser la liberté d’expression. Les uns en profitent pour réhabiliter une vision rétrograde du monde et de la condition humaine. Les autres y trouvent une aubaine pour développer racismes et xénophobie, tout ce qui fait les visions fascistes et oppressantes favorables à tous les arbitraires.
Nous avons besoin d’un électrochoc pour nous réveiller. Nous avons besoin de réactiver les lois antiracistes pour limiter les excès verbaux et prévenir la violence dans l’action politique. De réhabiliter la loi et l’ordre pour imposer les approches nationales et non sectaires. De restaurer l’Etat et son autorité qui doit s’imposer à tous. Pour ce faire, il faut rappeler au Président de la République les trois priorités fixées dans son discours d’investiture pour son deuxième mandat : la Justice, l’Ecole et l’Administration. Qu’est-ce qui a été fait depuis pour restaurer, réhabiliter, réformer ? La solution des problèmes du pays commence par la mise en œuvre de ces chantiers et au plus vite.


lundi 10 novembre 2014

Au secours du Faso

C’est sans doute une grande chance pour le Président Mohamed Ould Abdel Aziz que d’avoir à interférer dans la crise du Burkina Faso, ce pays si lointain hier, si distant et si «suspect» quand il avait à sa tête le Président Blaise Compaoré. On ne doit pas avoir oublié le traitement réservé à la délégation présidentielle mauritanienne lors des festivités marquant le cinquantenaire de l’indépendance du pays. Quand aucun responsable n’est venu à l’accueil à l’aéroport de Bobo Dioulasso. Une façon pour Compaoré d’humilier le Président mauritanien et sa délégation. Bien sûr, que beaucoup de choses se sont passées depuis, notamment deux voyages au moins de Blaise Compaoré à Nouakchott où il devait assister à des panels dirigés par le Président Ould Abdel Aziz. A aucun moment, celui-ci n’a laissé transparaitre son ressentiment. Aujourd’hui, Blaise Compaoré est chassé du pouvoir et c’est au Président Mohamed Ould Abdel Aziz, président en exercice de l’Union Africaine (UA) de venir tenter d’accélérer le processus de normalisation.
A son arrivée à l’aéroport de Ouagadougou, le Président Ould Abdel Aziz a commencé par remercier autorités et peuple burkinabés pour «l’accueil chaleureux» qui «ne surprend pasd’ailleurs» parce qu’«on est en terre africaine». Il a vite levé l’équivoque en affirmant que «l’Union Africaine n’est pas venue pour sanctionner les Burkinabés», mais pour participer à la solution de la crise ouverte. «C’est aux Burkinabés de trouver la solution par eux-mêmes, l’Union Africaine est là pour les accompagner». Avant de louer les sacrifices consentis par le peuple burkinabé et son armée. «Nous ne pouvons que les féliciter, les encourager à continuer de travailler dans la tranquillité, la sécurité et la paix sociale» en vue de raffermir le régime démocratique et de normaliser la situation du pays. Il n’a pas oublié de regretter «ce qui s’est passé» notamment les morts et de souhaiter «prompt rétablissement pour les blessés».
Les déclarations du Président en exercice de l’UA sonnent comme un rappel à l’ordre pour le conseil de paix et sécurité (CPS) dont le commissaire avait donné quinze jours aux autorités militaire du Burkina pour remettre le pouvoir aux civils. Une menace qui avait été mal apprécié par le Lieutenant-colonel Isaac Zida, chef de la junte.  
L’arrivée du Président Ould Abdel Aziz à Ouagadougou a coïncidé avec la remise aux militaires d’un «projet de charte de la transition» consensuel, fruit d’un travail laborieux effectué par les partis politiques de l’ancienne opposition, la société civile et les autorités coutumières et religieuses.
Le projet fixe un délai de douze mois pour revenir à un ordre constitutionnel normal. 26 articles qui devront être revus et probablement amendés par la junte. En certains de ses aspects, le projet semble chercher à confier à la transition des missions qui demandent plus de temps, une légitimité certaine du pouvoir et un apaisement des relations. Comme par exemple la question de la réconciliation nationale. Les structures proposées sont lourdes. Le projet propose la mise en place d’une assemblée nationale de 90 sièges répartis comme suit : 40 sièges à l’opposition (dont 28 à reconduire simplement parce qu’ils siégeaient à l’Assemblée), 30 pour la société civile, 10 pour la junte et 10 pour l’ancienne Majorité qui soutenait Blaise Compaoré.
Après l’adoption de la charte (avec amendements ou non), les militaires et les acteurs de la vie publique burkinabée devront se mettre d’accord sur le nom de la personnalité qui devra diriger la transition, ensuite sur les membres du gouvernement qui sera chargé de la gérer jusqu’au bout. Les membres de ce gouvernement et probablement ceux de l’Assemblée ne pourront pas prétendre à des postes électifs durant cet exercice.

Pendant ce temps, le Président Blaise Compaoré multiplie ses sorties pour commenter l’actualité dans son pays. Il a notamment promis une instabilité chronique au Burkina et accusé l’opposition d’avoir fomenté un complot avec l’Armée. Comme quoi, il est difficile d’accepter la déroute.

dimanche 9 novembre 2014

Il était une fois dans l’Oued ou Pèlerinage à Azougui

A quelques kilomètres d’Atar, on descend la passe de N’tarazi et on se trouve «aspiré» par la plénitude… Au bas de la montagne s’étalent de grandes oasis qui épousent parfaitement les parcours des oueds qui ont creusé la vallée de Teyaret… Au nord-est la montagne, à l’ouest la montagne, à l’est la montagne… la pierre noire qui met en valeur la couleur du sable qui entoure les palmeraies comme pour les engloutir… Un relief qui s’est constitué sur des millions d’années. Une occupation humaine qui date d’au moins dix siècles.
Il y eut probablement une peuplade appelé Bavour. On ne sait pas grand-chose de cette peuplade sinon que sa langue était l’Azer, un mélange de berbère et de soninké. D’ailleurs on en trouve quelques résidus dans le parler des Soninkés d’aujourd’hui.
On dit que les Bavour avaient été convertis au Christianisme puis au Judaïsme et enfin à l’Islam. Qu’ils adoptèrent enfin un islam kharijite ibadite. On dit aussi qu’ils avaient une capitale où le chien était l’animal le plus présent, d’où le nom donné par les voyageurs arabes «medinat el kilaab» (la ville des chiens). C’est dans cette ville que l’Imam Al Hadrami aurait écrit son essai politique qui présageait Le Prince de Machiavel. C’est ici que ce vénérable érudit serait mort et aurait été enterré.
On dit qu’elle deviendra l’une des premières forteresses des conquérants almoravides (Mourabitoune), qu’elle aurait été prise par le frère de Yahya Ibn Omar, l’un de leurs chefs. Au fil des siècles et des conquêtes, Azougui a finalement été une prestigieuse oasis coincée entre les plateaux de l’Adrar, là où ils culminent.
L’un des notables de la ville, Ahmed Ould Eyih nous relate gentiment l’histoire d’Azougui. Il peut surprendre d’entendre un homme de cet âge tenir des propos d’une certaine rigueur scientifique, expliquant la succession de peuplements sans état d’âme particulier et avec une note de fierté certaine.
Il nous fait visiter les anciens monuments sortis des décombres par des fouilles qui ont cessé depuis longtemps, puis la tombe de l’Imam Al Hadrami. Sans excès, il explique que l’intérêt public à ce pan de l’Histoire ne semble pas effectif. «Des responsables viennent de temps en temps promettre que des travaux vont être entrepris, que des efforts vont être consentis… mais on attend toujours…»
Commencées effectivement au milieu des années 70, les campagnes de fouilles du site d’Azougui se sont brutalement arrêtées au début des années 80. Ils avaient permis de déblayer une partie de ce qui paraissait être les pans d’une forteresse ancienne. Juste sur une surface qui ne doit pas dépasser les 15 m2 et qui affleure encore malgré l’abandon par les officiels des travaux. Faute de moyens et de personnels qualifiés, la Mauritanie est incapable de continuer les travaux de recherche archéologiques commencés sous l’égide d’experts français et sur financement de la coopération française.
Il y a aussi le manque d’intérêt certain des autorités et du public pour tout ce qui touche au patrimoine, particulièrement les vestiges anciens.
Dans les années 60, le pays était une véritable Mecque pour les archéologues. A partir de Dakar, des missions ont organisé de nombreuses campagnes de recherches. Le mouvement était si intense que la Mauritanie se trouva dans l’obligation de créer son propre institut de recherches scientifiques (IMRS). Il aura pour mission de préserver, de valoriser et de développer la connaissance du patrimoine national. Au début des années 70 les fouilles à Tegdawst (Awdaghost) et Koumbi Saleh en font un véritable instrument de recherches scientifiques. L’appui personnel du Président Moktar Ould Daddah aux efforts des chercheurs qu’il rencontrait souvent et qu’il visitait sur les lieux de travail parfois, cet appui a réellement servi.
Une véritable école de l’archéologie de la période médiévale a ainsi vu le jour ici. Les professeurs-chercheurs Serge et Denise Robert, Bernard Saison, Sophie Berthier, avec le concours de sommités comme Jean Devisse, encouragèrent des étudiants de l’Ecole normale supérieure de Nouakchott à s’orienter vers le domaine de l’archéologie médiévale. D’autres comme Robert Vernet eurent des disciples dans la recherche en préhistoire. Un engouement certain naquit chez les étudiants de l’ENS pour ces histoires du passé. Une ferveur qui allait survivre aux aléas jusqu’au milieu des années 80.
L’arrivée au pouvoir en France des Socialistes a changé les orientations dans la priorisation des secteurs d’aide au développement. Au moment où le retrait de l’expertise française ne pouvait être entièrement comblé. Comme tout le secteur de la culture, celui de la recherche et particulièrement de l’archéologie tomba en désuétude. Quelques tentatives de le relancer cependant.
Celle couvrant la préhistoire et qui a permit à Robert Vernet de revenir grâce à un accord avec le pétrolier Total. Pour éviter que les recherches et essais sismiques ne détruisent les sites anciens, des campagnes de recherche ont été lancées sur financement de la société et impliquant un personnel mauritanien. De ces campagnes sortirent des cartographies et descriptions de sites préhistoriques où étaient enfouis d’immenses trésor témoignant d’un néolithique florissant.
Quant à l’archéologie médiévale, des campagnes ont failli être lancées au niveau de Koumbi et Tegdawst en 2007. Alors que les contrats étaient signés, que la logistique avait été déployée, que les équipes s’apprêtaient à se rendre sur les lieux, survint l’assassinat des touristes français à Aleg. Un autre crime des groupes jihadistes… Tout s’arrêta.
On est aujourd’hui au point mort. Pour relancer la recherche dans le domaine il faut d’abord la volonté politique, ensuite les moyens financiers et humains, enfin l’intérêt prononcé (et partagé) pour le patrimoine… autant dire l’impossible ou presque.

samedi 8 novembre 2014

Atar, en souvenir de Pierre Bonte

Le centre universitaire d’études sahariennes organise deux jours de débats en hommage au professeur Pierre Bonte, ethnologue spécialiste de la société ouest-saharienne. Celui qui est considéré par ses pairs comme l’un des grands spécialistes – sinon le plus grand d’entre eux – de la société Bidhâne, est mort le 4 novembre 2013 à l’âge de 71 ans.
Il s’intéresse aux milieux tribaux sahariens à la fin des années soixante quand il commence à étudier les Kel Gress, tribu touarègue du Niger. Mais très vite, l’étude commanditée par la MIFERMA (multinationale de mines de fer de Mauritanie exploitant le minerai dans le Tiris Zemmour) lui permet de découvrir l’espace qu’il appellera «l’Ouest-saharien». Il est désormais lancé sur la piste de l’Emirat de l’Adrar qui est sujet d’une grande thèse de doctorat en 1998. C’est l’ethnologue qui essaye d’introduire de nouvelles notions sur les rapports tribaux dans notre région tout en faisant apparaitre les insuffisances dans les anciennes études se rapportant aux sociétés segmentaires qui seraient réfractaires à toute organisation centralisé du pouvoir.
Sa vision de l’exercice des liens tribaux, des rapports entre parenté et politique, de la pratique quotidienne de ce pouvoir… permettent au chercheur militant qu’il est de confronter les théories du structuralisme aux réalités de la vie dans cet espace. Cela s’accompagne pour lui d’une passion pour la région et pour ses habitants. L’école Pierre Bonte est née d’une convergence de vues entre de nombreux chercheurs pour lesquels c’est bien la segmentarité de la société qui a donné les proto-Etats que sont les Emirats qui auraient pu, très probablement si la colonisation n’avait brusquement cassé le processus, évoluer vers un pouvoir centralisé.
Le colloque ouvert solennellement par les autorités administratives et le Recteur de l’Université de Nouakchott, tournait autour de la contribution de Pierre Bonte à l’anthropologie mauritanienne, à ses relations avec son terrain de prédilection qu’est l’Adrar, à son expérience de la SNIM avec son ouvrage «La montagne de fer» et enfin sa capacité à lire et à expliquer la tradition orale, indispensable dans l’interprétation et dans la compréhension de nos sociétés.
Le professeur Abdel Wedoud Ould Abdallahi (Deddoud) a rappelé justement que le dernier résultat des recherches de Pierre Bonte se rapportant à l’Adrar fut un article ayant pour titre : «Des textes peu exploités des récits d’origine» où il traite des récits relatifs à l’origine des cités et des hommes. Il commence par le récit de la naissance de Zouérate tel que raconté encore : ce géologue australien qui aurait, survolant la région, laissé tomber sa casquette pour décider ensuite que la future cité sera édifiée là où sa casquette a été retrouvée. Un récit qui nous rappelle quelque peu la légende de Chinguitty : on raconte que l’ancêtre des Laghlal, marabout vénéré pour son savoir, avait perdu l’une des feuilles du Livre Saint qu’il lisait, qu’il décida alors de fonder une ville là où cette feuille sera retrouvée, ainsi naquit Chinguitty selon l’une des nombreuses légendes.
Pour l’anthropologue, ces histoires ne sont pas de simples récits qui alimentent l’imaginaire des groupes sociaux, mais elle servent tantôt à légitimer leur présence dans un lieu plutôt qu’un autre, tantôt la prédominance du groupe, bref il faut percevoir tout ce qui se rapporte au mythe fondateur. D’où l’importance de l’analyse de la relation entre légende, mythe et Histoire pour déterminer l’historicité de ces récits.
L’étude de ces récits permet aussi d’expliquer les mécanismes des luttes de classement au sein des communautés mais aussi entre elles. On est d’origine Arabe, Sanhadja ou Bavour selon le récit qu’on se fait pour remonter à telle ou telle généalogie. L’occasion pour le Professeur Deddoud d’essayer de percer le mystère des ces populations Bavour qui ont disparu. Il s’agit peut-être de populations berbères d’avant l’introduction du dromadaire. Elles pourraient avoir été Chrétiennes ou Juives, avant d’adopter l’Islam Kharijite Ibadite d’où la présence de chiens dans leur capitale qui aurait été Azougui qui deviendra plus tard la forteresse almoravide.
Plus tard, bien plus tard, les luttes de factions tribales vont cesser d’épouser les liens stricts de sang pour prendre la forme de groupes d’influence qui se battent pour le pouvoir.  C’est ainsi que l’Emir changeait en même temps que sa faction. Il s’agit là d’une évolution qui dément toutes celles qui soutenaient que l’Emirat répondait à une volonté européenne d’avoir affaire à un seul interlocuteur. Au contraire cette alternance allait donner un système judiciaire indépendant, des auxiliaires de justice, un corps de police et parfois des vizirs. L’embryon de l’Etat centralisé était là. La thèse de Pierre Bonte et de ceux de ses collègues qui l’on suivi et/ou accompagné trouve ici toute sa justification.

vendredi 7 novembre 2014

Dialogue ? entame difficile

Comme on pouvait aisément le prévoir, l’installation du nouveau Conseil de l’Institution de l’Opposition Démocratique a bien fait bouger les lignes, ouvrant de nouvelles perspectives sur la scène politique nationale.
Il y a eu d’abord le «bon accueil» exprimé par le Président de l’UPR qui a tout de suite pris contact avec le nouveau Chef de file de l’Opposition pour lui souhaiter plein succès et espérer que sa désignation contribuera à apaiser – ou à normaliser – les relations entre acteurs politiques.
Il y a ensuite ces rencontres entre certains responsables politiques dont des opposants et le Premier ministre Yahya Ould Hademine. Il a déjà rencontré entre autres représentants de partis, Ghoulam Ould Haj Ahmed, député et vice-président de Tawassou, Boydiel Ould Hoummoid député et Président de Wiam. Il aurait été question d’une proposition concernant le Sénat et les modalités de son renouvellement suivant une législation qui reste à élaborer.
Le Premier ministre s’apprêtait à recevoir aussi le Rassemblement des forces démocratiques (RFD) de Ahmed Ould Daddah et l’Union des forces du progrès de Mohamed Ould Maouloud. Le premier a anticipé la démarche du Premier ministre pour la réfuter en arguant qu’il ne peut s’agir que de manœuvres dilatoires comme par le passé. L’UFP a quant à lui décliné l’invitation du directeur de cabinet du PM en prétextant la nécessité de passer par le Forum national de la démocratie et l’unité (FNDU). Le problème, c’est que Tawassoul est aussi l’un des grands partis du FNDU et il est déjà engagé dans le processus de consultation.
Ces démarches, même si elles restent à l’état de timides entrées en matière, annoncent les soubresauts qui pourraient affecter l’espace politique. Il est sûr que les conséquences du boycott des élections législatives et municipales vont enfin apparaitre.
Les dissensions entre les diverses composantes du FNDU ne manqueront pas de faire surface. Cela s’exprimera chez les partis par l’obsession de se démarquer plus ou moins violemment du processus poursuivi par Tawassoul qui devient un élément du dispositif institutionnel. Chez les personnalités «indépendantes» l’expression sera individuelle et obéira aux ambitions et aux égoïsmes de toujours. Parmi ces personnalités, ceux qui croiront qu’il vaut mieux suivre le cours des choses en poussant vers la normalisation et ceux qui essayeront de combler ce qu’ils considèrent être «le vide» laissé par les anciens. Les premiers encourageront Tawassoul et se commenceront immédiatement à se démarquer du FNDU. Les seconds attendront «le naufrage définitif» des leaderships traditionnels pour prendre la place.
C’est au pouvoir de décider des avancées à faire. Si la rencontre entre le nouveau Conseil de l’Institution de l’Opposition et le Président de la République a lieu rapidement et si elle peut permettre d’établir un lien «normalisé», il est sûr que les choses vont profondément changer.