samedi 8 novembre 2014

Atar, en souvenir de Pierre Bonte

Le centre universitaire d’études sahariennes organise deux jours de débats en hommage au professeur Pierre Bonte, ethnologue spécialiste de la société ouest-saharienne. Celui qui est considéré par ses pairs comme l’un des grands spécialistes – sinon le plus grand d’entre eux – de la société Bidhâne, est mort le 4 novembre 2013 à l’âge de 71 ans.
Il s’intéresse aux milieux tribaux sahariens à la fin des années soixante quand il commence à étudier les Kel Gress, tribu touarègue du Niger. Mais très vite, l’étude commanditée par la MIFERMA (multinationale de mines de fer de Mauritanie exploitant le minerai dans le Tiris Zemmour) lui permet de découvrir l’espace qu’il appellera «l’Ouest-saharien». Il est désormais lancé sur la piste de l’Emirat de l’Adrar qui est sujet d’une grande thèse de doctorat en 1998. C’est l’ethnologue qui essaye d’introduire de nouvelles notions sur les rapports tribaux dans notre région tout en faisant apparaitre les insuffisances dans les anciennes études se rapportant aux sociétés segmentaires qui seraient réfractaires à toute organisation centralisé du pouvoir.
Sa vision de l’exercice des liens tribaux, des rapports entre parenté et politique, de la pratique quotidienne de ce pouvoir… permettent au chercheur militant qu’il est de confronter les théories du structuralisme aux réalités de la vie dans cet espace. Cela s’accompagne pour lui d’une passion pour la région et pour ses habitants. L’école Pierre Bonte est née d’une convergence de vues entre de nombreux chercheurs pour lesquels c’est bien la segmentarité de la société qui a donné les proto-Etats que sont les Emirats qui auraient pu, très probablement si la colonisation n’avait brusquement cassé le processus, évoluer vers un pouvoir centralisé.
Le colloque ouvert solennellement par les autorités administratives et le Recteur de l’Université de Nouakchott, tournait autour de la contribution de Pierre Bonte à l’anthropologie mauritanienne, à ses relations avec son terrain de prédilection qu’est l’Adrar, à son expérience de la SNIM avec son ouvrage «La montagne de fer» et enfin sa capacité à lire et à expliquer la tradition orale, indispensable dans l’interprétation et dans la compréhension de nos sociétés.
Le professeur Abdel Wedoud Ould Abdallahi (Deddoud) a rappelé justement que le dernier résultat des recherches de Pierre Bonte se rapportant à l’Adrar fut un article ayant pour titre : «Des textes peu exploités des récits d’origine» où il traite des récits relatifs à l’origine des cités et des hommes. Il commence par le récit de la naissance de Zouérate tel que raconté encore : ce géologue australien qui aurait, survolant la région, laissé tomber sa casquette pour décider ensuite que la future cité sera édifiée là où sa casquette a été retrouvée. Un récit qui nous rappelle quelque peu la légende de Chinguitty : on raconte que l’ancêtre des Laghlal, marabout vénéré pour son savoir, avait perdu l’une des feuilles du Livre Saint qu’il lisait, qu’il décida alors de fonder une ville là où cette feuille sera retrouvée, ainsi naquit Chinguitty selon l’une des nombreuses légendes.
Pour l’anthropologue, ces histoires ne sont pas de simples récits qui alimentent l’imaginaire des groupes sociaux, mais elle servent tantôt à légitimer leur présence dans un lieu plutôt qu’un autre, tantôt la prédominance du groupe, bref il faut percevoir tout ce qui se rapporte au mythe fondateur. D’où l’importance de l’analyse de la relation entre légende, mythe et Histoire pour déterminer l’historicité de ces récits.
L’étude de ces récits permet aussi d’expliquer les mécanismes des luttes de classement au sein des communautés mais aussi entre elles. On est d’origine Arabe, Sanhadja ou Bavour selon le récit qu’on se fait pour remonter à telle ou telle généalogie. L’occasion pour le Professeur Deddoud d’essayer de percer le mystère des ces populations Bavour qui ont disparu. Il s’agit peut-être de populations berbères d’avant l’introduction du dromadaire. Elles pourraient avoir été Chrétiennes ou Juives, avant d’adopter l’Islam Kharijite Ibadite d’où la présence de chiens dans leur capitale qui aurait été Azougui qui deviendra plus tard la forteresse almoravide.
Plus tard, bien plus tard, les luttes de factions tribales vont cesser d’épouser les liens stricts de sang pour prendre la forme de groupes d’influence qui se battent pour le pouvoir.  C’est ainsi que l’Emir changeait en même temps que sa faction. Il s’agit là d’une évolution qui dément toutes celles qui soutenaient que l’Emirat répondait à une volonté européenne d’avoir affaire à un seul interlocuteur. Au contraire cette alternance allait donner un système judiciaire indépendant, des auxiliaires de justice, un corps de police et parfois des vizirs. L’embryon de l’Etat centralisé était là. La thèse de Pierre Bonte et de ceux de ses collègues qui l’on suivi et/ou accompagné trouve ici toute sa justification.

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