mercredi 24 septembre 2014

Hervé Gourdel, une mort qui doit servir

Rien de ce qui a été dit, rien de ce qui sera dit, rien de ce qui peut être dit, rien absolument rien ne peut exprimer la douleur, l’effroi qu’on ressent face à cette mise à mort de ce Français, dont le seul crime est l’amour de la montagne, de la nature en général.
Des «experts du terrorisme» parleront longuement du processus de radicalisation. Ils parleront de l’Islam et des Musulmans. Du sentiment de frustration et d’impuissance devant les atrocités commises en Palestine. Des problèmes d’intégration des communautés musulmanes dans les sociétés occidentales.
Des politiques diront que c’est la faute au Président François Hollande qui a engagé la France dans une guerre qui n’est pas la sienne : le bourbier irakien étant une fabrication américaine, la France ne devait pas s’y engager. Ils profiteront de tous les déboires de la sécurité française et de l’administration française pour tenter d’enfoncer encore plus un Président déjà submergé par les tourments.
Rien de tout ce qui sera dit, de tout ce qui a été dit, n’importe ici. Parce que rien ne peut justifier cette mise à mort – l’appeler «assassinat» atténue à mon avis sa bestialité. Rien, absolument rien !
Reste pour moi le devoir de dire toute ma compassion, d’exprimer toute ma solidarité à la famille Gourdel.
Le devoir de rappeler que ces fous déshumanisés ont tué plus de Musulmans dans le Monde que de non musulmans. Ils sont les ennemis de la vie : c’est bien parce qu’ils ne sont pas capables de proposer un avenir, une vie, parce qu’ils sont incapables de construire qu’ils détruisent.
La mise à mort est ainsi orchestrée pour faire peur aux Français, aux Occidentaux en général, mais aussi aux Algériens, aux Mauritaniens, aux Musulmans en général. Le dégoût qu’elle suscite doit se transformer chez chacun de nous en une révolte, en un soulèvement pour refuser le diktat de l’horreur.
La mort tragique de l’homme Hervé Gourdel doit servir à nous rapprocher pour faire échec à l’ignominie et à la barbarie.
Humains de tous les pays, de toutes les religions, de toutes les cultures, de toutes les races… soyons solidaires le temps d’un deuil, faisons de cette solidarité un rempart contre les fanatismes, contre les extrémismes. Ces dangers-là nous menacent tous, où que nous soyons, qui que nous soyons.

mardi 23 septembre 2014

La révolution ratée (2)

Dans le cas mauritanien, l’intellectuel islamiste Mohamed el Mokhtar Echinguitty présente le coup d’Etat du 6 août 2008 comme étant l’acte «contre-révolutionnaire» qui a fait l’effet d’une IVG sur le processus politique mauritanien. On entend souvent certains de ses amis soutenir : «notre révolution nous a été volée». Pour expliquer ensuite que le renversement de Ould Taya en 2005 est la conséquence de la lutte menée par la mouvance islamiste contre le régime de l’époque.
Il est incontestable que les chefs de cette mouvance étaient bien en prison quand survint le coup d’Etat contre Ould Taya. Mais cela en fait-il «le mouvement qui a provoqué la chute du régime» ? Une analyse rapide de la situation d’alors nous permet de mieux apprécier.
Le 3 août 2005, deux à trois jeunes officiers forcent la main à leurs ainés pour les amener à accepter le coup de force contre le Président Maawiya Ould Sid’Ahemd Taya. Même s’ils compromettent leur projet en le «cédant» à une partie de la vieille garde militaire, c’est une «révolution tranquille» qu’ils proposent à l’espace politique à ce moment-là laminé, lessivé et à bout.
Par la voix du vrai auteur du coup, le colonel Mohamed Ould Abdel Aziz, la proposition faite tourne autour d’une transition qui va durer au maximum 19 mois et qui servira à élire des conseils municipaux nouveaux, une Assemblée nationale et un Sénat, pour clôturer le processus par une élection présidentielle. Le gouvernement aura pour mission de mettre en place les structures et institutions à même de garantir la régularité et la transparence de toutes ces élections. Le principe de l’absolue neutralité de l’administration ainsi que l’interdiction pour les hauts responsables de la transition de se présenter, sont autant de garanties pour arriver à cela. Tout comme la création d’une Commission électorale indépendante (CENI) et d’une Haute Autorité de l’audiovisuel et de la presse (HAPA).
Ce sont bien les militaires du CMJD (comité militaire pour la Justice et la démocratie) qui vont proposer et organiser des journées de concertations pour amener l’espace politique à fixer les nouvelles règles du jeu.
Concertations, neutralité et ouverture de l’espace pour assurer la pluralité sont autant d’éléments qui ont fait espérer une rupture profonde avec le passé.
L’interférence des ainés parmi les officiers dans le jeu politique va créer le phénomène des Indépendants qui gangrèneront l’espace politique le corrompant à jamais. Si bien que quand on arrive à la présidentielle, ultime étape du processus, le jeu est déjà affecté et corrompu.
Arrive le pouvoir civil qui est salué comme une étape de cette «révolution tranquille». Très vite il rompt avec le principe de la concertation. Il accuse des reculs notoires dans le domaine de la liberté d’expression. La manigance politicienne prend le dessus. Et dès la première semaine de la deuxième année, il marque un virage avec le grand retour d’une classe politique profondément marquée par les exercices du passé. C’est peut-être à ce moment-là qu’il faut situer le déclenchement de la contre-révolution avec notamment la restauration d’une nomenklatura qui est responsable des dérives qui avaient mené le pays dans l’impasse. Le 6 août 2008 n’est qu’une tentative de reprise en main par les auteurs du premier coup d’Etat, de leur projet initial. Ils ont eu finalement le courage d’aller au bout pour exercer par eux-mêmes le pouvoir. Non sans de solides soutiens au sein d’une classe politique qui a jusque-là fonctionné sans prendre l’initiative, toujours en se contentant de réagir sinon d’accompagner.
C’est bien cette classe politique qui a été incapable de faire front pendant près de 13 ans (janvier 1992-août 2005), préférant les divisions stériles, les voltes-faces et les traitrises au travail en commun.
Quand 19 candidats se présentent à la présidentielle de 2007, les deux premiers – Sidi Ould Cheikh Abdallahi et Ahmed Ould Daddah - sont des ministres du gouvernement renversé le 10 juillet 1978. Tous deux technocrates, étrangers au monde des politiques. En trente ans d’activisme, les groupuscules et mouvements politiques ont été incapables de présenter une figure consensuelle.
Quand le premier coup d’Eta (3 août 2005) intervient, les partis politiques se contentent de soutenir au lieu de proposer et d’imposer un agenda et un contenu à la transition qui s’ouvrait. Ils sont incapables de dénoncer et d’anticiper sur les conséquences du jeu politique qui se déroule, et participent même au lifting de l’ancien régime.
Quand le deuxième coup d’Etat (6 août 2008), l’Institution de l’Opposition démocratique offre son soutien et participe même aux Etats généraux de la démocratie qui préparent le terrain à la conquête «civile» du pouvoir par le Général Mohamed Ould Abdel Aziz. Lequel n’a aucun mal à ramener tous ses opposants à la table de négociation, à leur faire signer un accord qui ouvre sur le gouvernement d’union qui a pour mission d’organiser l’élection présidentielle, avant de les battre au premier tour d’une élection dont ils détenaient les clés (ministères de l’intérieur, des finances, de la communication, de la défense, la CENI…).
Nos hommes politiques ne sont pas des «révolutionnaires». Ils sont encore profondément marqués par les conservatismes et les mentalités héritées du monolithisme qui a façonné leurs esprits… ce qui explique amplement le ratage de «la révolution».

lundi 22 septembre 2014

La révolution ratée (1)

Selon Mohamed el Mokhtar Echinguitty, l’un des théoriciens et intellectuels de la mouvance islamiste mauritanienne qui est établi au Qatar où il enseigne, le «printemps arabe» a bien produit «une révolution», sinon «il n’y aurait pas eu de contre-révolution dans les pays concernés par ce printemps». L’on a envie de discuter cette perception des soulèvements sociaux de 2010-11 qui ont eu pratiquement la même destinée.
Le cas tunisien qui est encore en gestation et son issue reste incertaine au regard des risques réels que lui font courir les extrêmes (islamistes et athées, l’un et l’autre croyant détenir une Vérité à imposer aux autres). C’est donc une exception qui peut trouver son explication dans le niveau d’éducation en Tunisie, dans l’ancrage de l’Etat et le parcours historique qui fait qu’au milieu du 19ème siècle, ce pays avait déjà sa Constitution, comme il fut le premier – avant la France – à abolir l’esclavage. L’existence aussi d’un idéologue tunisien qui a fait toutes ses relectures pour enfin choisir d’inscrire son action et celle de son groupe dans le sillage de la bataille pour la modernisation de nos sociétés. Rachid Ghanouchy quoi qu’en disent ses détracteurs, a pesé de son poids pour éviter à la Nahda, le mouvement islamiste qu’il inspire et dirige, de verser dans le sectarisme. Trouvant une forme d’équilibre – temporaire peut-être – entre forces politiques et sociales permettant une transition qui va durer certainement le temps de trouver le système politique qui stabilise les institutions tunisiennes.
Mais qu’en est-il des autres pays ? De l’Egypte où la «voracité» des Frères Musulmans les a empêchés de regarder où ils mettaient le pied et sur quel trépied fallait-il s’appuyer pour faire les premiers pas. Le trop d’engagement en vue de pacifier les relations avec l’Occident – y compris en continuant à promouvoir la normalisation avec Israël – les a éloignés de leurs principes, les démystifiant du coup aux yeux de leurs soutiens et sympathisants. La volonté de tout accaparer tout de suite leur a fait commettre des fautes qui ont entrainé les fractures provoquant et justifiant le coup d’Etat de l’Armée. Remettant à jour la question de savoir si le monde arabe avait ou non atteint la maturité qui lui permettrait d’assumer un système qui conduit à l’alternance pacifique au pouvoir. N’oublions pas que toute l’Histoire de l’espace arabe n’a jamais vu le pouvoir passer d’une main à l’autre que par la force qui le prend ou par la légitimité du droit à la succession.

En Libye, l’interférence de puissances étrangères aux côtés des rebelles s’explique par le soutien accordé par certains pays pétroliers dont le Qatar aux opposants libyens affiliés à la confrérie des Frères Musulmans. Mais la stratégie adoptée qui fit de la destruction de la Libye un objectif à atteindre en même temps que la destitution du dictateur Kadhafi, cette stratégie a laissé derrière elle un chao dont il est impossible de sortir à présent. La guerre civile fait aujourd’hui des victimes, la partition du pays semble inévitable et aucune révolution n’a eu lieu.
En Syrie, les revendications légitimes des populations ont vite été récupérées par des organisations islamiques – modérées ou radicales – fortement soutenues par les mêmes monarchies pétrolières qui ont poussé vers la déstabilisation de toute la région. Les protestations pacifiques se sont vite transformées en affrontements armés. La Syrie est devenue le théâtre de guerres d’influences entre factions radicales de l’islamisme politique violent, chacune dépendant plus ou moins étroitement de l’une des monarchies. En moins de trois ans, la Syrie est effectivement détruite sans qu’il y ait une avancée démocratique.
Au Yémen, la situation est celle que nous suivons en ces jours où la faction des Huthiyine a réussi à occuper la capitale et à imposer la démission du gouvernement. Ce ne sont pas les gesticulations de l’Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU qui vont empêcher ce pays de sombrer une fois encore dans le chao.
En Irak, c’est bien la «révolution» promue et finalement réalisée par l’Armée américaine, c’est cette révolution qui a fait de ce pays une contrée du Tiers Monde où la misère et la malnutrition font désormais partie du quotidien des populations. La naissance et le développement du phénomène des bandes armées dont celles de l’Etat Islamique, font partie du plan de partition de la Nation irakienne. Le chao d’aujourd’hui s’explique largement par la bêtise qui a été à la base de l’action de «la communauté internationale» qui s’est contentée de suivre aveuglément George W. Bush dans son entreprise revancharde.
…A qui la faute ? Aux Occidentaux bien sûr qui ont à chaque fois privilégié l’utilisation sans discernement de la force à la réflexion profonde qui prend en compte toutes les problématiques qui pourraient surgir. A leurs alliés arabes : les Etats qui, pour masquer leurs situations intérieures (arriération, arbitraire, inégalité, injustice), ont adopté une fuite en avant en légitimant le recours à la violence des pays Occidentaux ; les avant-gardes politiques dont les Frères Musulmans et avant eux les Libéraux (toutes tendances confondues) qui ont cru qu’en accompagnant «la communauté internationale» dans ses aventures, elles trouveraient une place sur l’échiquier du nouvel ordre promis par les maîtres du jeu.
Les Islamistes, comme toutes les avant-gardes du Monde arabe, se sont trompés quand ils ont cru qu’un ordre plus juste, plus équitable importait vraiment quand il s’agissait de bouter Saddam Hussein du pouvoir. Ils se sont trompés nouvellement quand ils ont cru que le mouvement social qui a secoué les pays en 2010-11 serait promu par les Etats Unis et leurs alliés pour en faire une révolution et asseoir un système politique nouveau. Ils continuent de se tromper en nous servant «un projet révolutionnaire» concocté dans les cercles de réflexion financés et entretenus par des monarques rétrogrades servant les intérêts des plus forts.

dimanche 21 septembre 2014

Rentrées

Il y a d’abord la rentrée scolaire qui se prépare. Deux ans après la tenue des Etats généraux de l’éducation, nous attendons toujours la mise en œuvre de leurs recommandations. Avec le ministre actuel, Ba Ousmane, on espère que la réforme tant attendue (et espérée) prendra forme. Malgré la lourdeur de l’héritage et les difficultés à trouver par où commencer, le défi est bien celui de donner l’impression que quelque chose sera fait au plus vite. Des petites actions immédiates : mesures visant l’encadrement plus strict de l’enseignement privé, c’est par là qu’il faut commencer si l’on veut obliger à redorer le blason de l’école publique ; imposer la carte scolaire pour accompagner la politique de regroupement des populations ; exiger l’assiduité des personnels d’encadrement des établissements ; équiper les classes, les laboratoires quand il y en a ; s’assurer que les écoles ne sont pas inondées et qu’elles peuvent recevoir élèves et enseignants ; lancer un programme de restauration des cantines et internats…
Je me souviens que pendant des décennies, l’essentiel pour le ministère c’était de passer l’année sans mouvements de grèves ni chez les élèves ni chez les enseignants. Rien d’autre ne comptait. Ni le niveau qui baissait continuellement. Ni le système qui se délitait inexorablement. Ni les programmes qui disparaissaient fatalement. Ni la qualité qui avait fini par ne plus être recherchée. Des années durant, nous avons formé des cancres dont la plupart sont aujourd’hui sollicités pour essayer de remettre le train en marche. Tellement de choses à faire, à entreprendre pour envisager de penser à mettre en œuvre une réforme. C’est le challenge pour le ministère en cette rentrée scolaire.
La rentrée politique ensuite. Comme on ne sort jamais d’un cycle, on a toujours l’impression qu’il n’y a pas eu de trêve, de vacance. Même si j’ai entendu certains leaders prétexter les vacances pour expliquer leur absence de la scène, il est sûr que la rentrée n’a pas été préparée.
Pour l’Union pour la République (UPR, chef de file de la Majorité, parti au pouvoir) il n’y a pas eu de vacances parce que les semaines dernières ont vu la direction changer de président et de vice-président. Alors que l’Appareil exécutif est resté le même, avec notamment le nouveau Premier ministre comme Secrétaire exécutif, ce qui constitue quand même une anomalie. Le prétexte trouvé est la prochaine implantation du parti qui doit se dérouler en octobre et qui sera l’occasion de refonder l’UPR sur des bases nouvelles. Du coup, la réunion d’aujourd’hui servira à discuter de la situation générale et à donner la parole aux membres du Conseil national – du congrès extraordinaire – qui le voudraient.
De l’autre côté, le parti Tawaçoul peine à prendre la place qui lui sied depuis qu’il a l’Institution de l’Opposition démocratique en mains. Il a fait parvenir au Conseil Constitutionnel le nom et les qualités de son candidat au poste de Chef de file de l’Opposition. En attendant l’officialisation de cette désignation, on ne voit pas encore ce que fera le parti islamiste de l’Institution de l’Opposition, surtout par rapport à son engagement au sein du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU), l’un excluant l’autre. En effet, le FNDU est né sur les cendres de la COD (coordination de l’opposition démocratique n’ayant pas survécu aux élections Législatives et Municipales) qui a été conçue pour contourner voire tuer l’Institution de l’Opposition Démocratique. La redynamisation de cette Institution passe nécessairement par la mise à mort du FNDU. Les leaders de Tawaçoul sont les premiers à savoir combien il est important pour eux de faire revivre l’Institution au moment où elle parait l’unique cadre de dialogue possible avec le Pouvoir. Comment vont-ils procéder ?
Pendant ce temps, la Coalition pour une Alternance Pacifique (CAP regroupant l’APP de Messaoud Ould Boulkheir, Wiam de Boydiel Ould Hoummoid et Sawab et Abdessalam Ould Horma) tente de reprendre l’initiative par un appel au dialogue. Sera-t-il entendu et par qui ?
De son côté, l’Union des forces du progrès (UFP) entame un nouveau processus de recherche d’un «compromis national» depuis la dernière réunion de ses instances dirigeantes. Même si les propos de ses leaders laissent entrevoir une nette tendance à la quête d’un apaisement, on s’abstient encore de faire le pas décisif qui signifiera la rupture avec le radicalisme dans lequel confinent les positionnements antérieurs.
Il faut compter avec toutes ces expressions inspirées par le communautarisme et alimentées par les problèmes du présent et les tares héritées du passé récent ou ancien. Ceux qui, au nom des revendications liées à la cohabitation des communautés, cultivent des discours qui prennent facilement l’allure de particularismes dangereux. Tantôt par la stigmatisation d’une ou de plusieurs communautés, tantôt par l’instrumentalisation de misères et de frustrations sociales réelles qui méritent d’être une cause pour tous et non pas un slogan pour quelques-uns.
La reconnaissance du RAG, bras politique de l’organisation IRA de Birame Ould Abeidi, et celle des Forces progressistes pour le changement (FPC, anciens FLAM) est nécessaire à la normalisation de ces expressions qu’on trouve souvent excessives. Par la formalisation de cet activisme, on pourra espérer alors qu’un dialogue serein autour de questions somme toutes fondamentales, que ce dialogue soit possible. L’unique manière de démystifier les dogmes et d’exorciser les vieux démons.

…Oui, les rentrées sont nécessairement risquées si le courage, l’abnégation, l’intelligence, la Raison et l’engagement ne sont pas au rendez-vous. A vos marques donc !   

samedi 20 septembre 2014

Reboiser encore

La relance de l’opération reboisement dans le cadre de la Grande Muraille Verte sahélienne, nous donne l’occasion de faire les constations suivantes :

  • Il y a quelques 25 ou 30 années, était lancé à Nouakchott le grand projet de la Ceinture Verte. Il doit avoir coûté quelques milliards sans compter les mobilisations gigantesques et théâtrales dans le cadre des Structures d’éducation de masses (SEM, organe politique du Comité militaire des années 80). Ce projet qui avait réussi quand même à stabiliser le front dunaire au nord de Nouakchott et sans doute à atténuer les effets de la sécheresse sur le microcosme de la capitale, ce projet a disparu aujourd’hui. A ses lieux et places toute cette zone qui prolonge Tevraq Zeina au nord et qui a fait partie de la contrepartie du marché de l’aéroport international en construction. On a rasé la ceinture verte pour permettre la construction de nouveaux quartiers résidentiels.
  • Depuis quelques années, le cycle hivernal plutôt heureux, a permis une régénérescence du couvert végétal à l’intérieur du pays. Dès qu’on sort de Nouakchott, on constate le retour d’une végétation qui promet d’être luxuriante et qui rappelle déjà le temps d’il y a longtemps, quand il était encore difficile de se mouvoir à cause des épineux qui couvraient le sol. Sur toutes les routes, celle allant vers les régions est, celle allant vers celle du sud, celles allant vers le Nord et le Nord-Ouest, partout vous remarquerez cette vie qui reprend et qui promet la restauration de l’environnement d’antan. Partout vous remarquerez aussi les constructions qui poussent dans le désordre, en dehors de tout plan d’urbanisation et au détriment de l’environnement.
  • Si le département de l’environnement veut rendre service à la Mauritanie, il se doit de classer des territoires entiers et de les interdire à toute habitation sédentaire. La réorganisation de l’espace est la condition sine qua non de réussite pour ces projets de regroupements des populations qui doivent servir à quelque chose.

vendredi 19 septembre 2014

C’est ce que les nôtres avaient redouté

En trois semaines, le contingent tchadien basé au Mali dans le cadre de la mission de maintien de la paix dans ce pays (MINUSMA) a perdu dix soldats. Suffisant pour que les autorités de ce pays dénoncent ce qu’elles considèrent désormais comme la conséquence d’un dispositif «discriminatoire» qui fait de leurs soldats une sorte de chaire à canon. Dans un communiqué publié à la suite du dernier attentat qui a coûté la vie de cinq soldats tchadiens, le gouvernement dit avoir constaté «avec regret que son contingent continue à garder ses positions au Nord-Mali et ne bénéficie d’aucune relève. Pire, notre contingent éprouve des difficultés énormes pour assurer sa logistique, sa mobilité et son alimentation». C’est que le gouvernement tchadien voit que son contingent est «utilisé comme bouclier aux autres forces de la MINUSMA, positionnées plus en retrait». Ce qui explique l’ultimatum adressé par les autorités tchadiennes qui promettent de «prendre les mesures qui s’imposent». Menace de retrait à peine voilée : «un délai d’une semaine est accordé à la MINUSMA pour opérer les relèves nécessaires et mettre à la disposition du contingent tchadien tous les moyens destinés à l’accomplissement de sa mission».
Cité par une dépêche de l’AFP, un officier tchadien a déclaré qu’«à la date du 24 août, il n’y avait même pas une radio à Aguelhok pour communiquer avec les autres localités. C’est grave. Nous vous demandons si c’est parce que sommes des Noirs que nous n’avons pas droit aux mêmes mesures de protection que les autres troupes». Avant de prévenir : «mais si ça continue, nous allons plier bagages».
Quand la France avait sollicité une participation mauritanienne à l’effort de guerre au Mali, la Mauritanie avait, dans un premier temps conditionné cet apport par une demande expresse du gouvernement de transition d’alors. Ce qui fut fait. Mais ce gouvernement s’était empressé d’ajouter qu’il voulait confiner l’éventuel contingent mauritanien dans la région de Douenza, non loin de la frontière avec le Burkina Faso, à des milliers de kilomètres des frontières avec le pays. Les Mauritaniens avaient alors refusé parce la région indiquée était trop loin de leurs bases arrières et ils savaient parfaitement qu’ils seraient plus exposés que toutes les autres forces africaines présentes.
D’une part parce que cette guerre les concernait à ce moment-là plus que les Sénégalais, les Burkinabés, les Togolais ou même les Tchadiens qui ont fini par payer le prix le plus lourd. Ce sont bien les Tchadiens qui vont palier la faiblesse voire l’incapacité des autres troupes africaines pour se retrouver à l’avant-garde du front terrestre, comme boucliers devant les troupes françaises engagées au sol. Pendant Serval et après Serval, pendant la MISMA (mission africaine) et avec la MINUSMA, ce sont bien les Tchadiens qui vont souffrir de leur engagement réel au combat.
Les Mauritaniens étaient d’autre part aguerris pour faire face aux troupes et méthodes jihadistes. En effet, l’Armée mauritanienne est sortie de sa confrontation avec AQMI plus forte, mieux équipée et surtout beaucoup plus mobilisée qu’elle ne l’était avant. Elle est la seule à avoir pris les devants, anticipant le projet de AQMI de faire des régions sahariennes, un Jihadistan comme cela se fera plus tard en Irak et au Levant (avec Da’ish et l’Etat islamique). Quand elle faisait face et qu’elle agissait, aucun des Etats riverains, y compris le Mali, n’a voulu lui porter main forte. Au contraire, le pays fut critiqué pour son engagement, certains des «amis» allant même jusqu’à le trahir en donnant des renseignements à AQMI et ses acolytes.
Quand il s’est agi de Serval, les Mauritaniens ont compris que ce n’était pas leur guerre. Ils se sont contentés de bien tenir leurs frontières. Quand il s’est agi des forces internationales – MINUSMA -, les nôtres ont compris que ce n’était pas encore le moment de se laisser entrainer dans un bourbier qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui, les faits leur donnent raison : il serait arrivé à nos troupes ce qui arrive aujourd’hui aux Tchadiens (et même pire), avec ce sentiment d’être payés pour mourir à la place des autres.

C’est le lieu de saluer cette anticipation qui a permis au pays de ne pas s’engager dans une guerre qui n’est pas encore - ou qui n’était plus - la sienne. Même s’il faut surveiller ce qui se passe de très près tout en évitant d’y prendre part tant qu’il s’agit d’une guerre de prestige d’un Président, François Hollande qui en manque terriblement.

jeudi 18 septembre 2014

Les banques, encore les banques

Le retrait de l’agrément de Tamkeen Bank par le Conseil monétaire de la Banque Centrale de Mauritanie, relance les polémiques autour du système bancaire mauritanien et au-delà du système financier.
Les premiers commentaires n’ont pas manqué de rappeler le cas de la Maurisbank, absente depuis quelques semaines à la séance de compense de la BCM. Mais l’on a évité de parler de la source des dysfonctionnements de ce système qui est d’abord liée à la faiblesse de la direction de la supervision bancaire. Une direction qui n’a jamais, par le passé, pu (ou voulu) imposer son autorité aux banques primaires et institutions financières de la place.
C’est bien l’absence d’une telle autorité qui explique la multiplication exponentielle des agréments qui se chiffrent à une vingtaine pour les banques et à beaucoup plus pour les institutions financières spécialisées. Une autorité qui vient de s’exercer sur le cas de Tamkeen Bank dont le projet avait été initié par des opérateurs koweitiens, libanais et mauritaniens.
Le Conseil monétaire a, au cours de sa réunion du 11 septembre, «constaté que les actionnaires de la banque n’ont pas libéré le capital dans les délais prévus par la législation en vigueur». Par conséquence, il a retiré l’agrément. L’ordonnance 2007-20 réglementant les établissements de crédit explique en son article 18 que «le retrait de l’agrément est prononcé par la Banque Centrale, soit à la demande de l’établissement de crédit, soit d’office lorsque l’établissement de crédit concerné : a) ne remplit plus les conditions au vu desquelles l’agrément lui a été accordé ; b) n’a pas commencé son activité dans un délai de douze (12) mois à compter de la date de notification dudit agrément après mise en demeure non suivie d’effet».
Pour revenir aux causes profondes du «mal bancaire», il faut noter que la prolifération des institutions financières (entre banques et établissements) a été justifiée par le boom pétrolier et minier prévisible alors. Mais rien n’a été fait pour atténuer les effets de la crise de ces deux secteurs économiques et de la désaffection qui en a résulté. L’effet boomerang de la crise, mais aussi des dysfonctionnements dans la gestion des secteurs pétroliers et miniers est pour quelque chose dans la saturation du système bancaire. Trop de banques pour une activité qui ne suit pas forcément.
Autre source de crise, l’existence de systèmes financiers parallèles spécialisés dans le crédit. La manifestation de l’existence de ce système se trouve dans le phénomène dit «chipeco». Quand les parents des victimes de ce système de crédit manifestent pour réclamer la fin du régime de «la contrainte par corps», ils se trompent de cible. Ce qu’il faut combattre – et amener les autorités à combattre – c’est le système parallèle de crédit et les taux usuriers qui s’y pratiquent. C’est quand même un exercice illégal d’une activité réglementée et dans des conditions légalement réprimées. Aux autorités de combattre le phénomène en le ramenant dans le formel. C’est le moment pour le ministère de la justice d’agir, surtout que son locataire actuel Sidi Ould Zeine est un banquier qui connait parfaitement de quoi il s’agit.
La détention par des particuliers de fonds à même de servir dans des opérations financières, indique aussi que la bancarisation est restée faible malgré les nouveaux billets et les campagnes entreprises par la BCM pour obliger les détenteurs de gros fonds à les déposer dans les banques.
Il y a aussi l’effet de ce nouveau système bancaire d’inspiration islamique. C’est bien dans le cadre de l’encouragement de l’adoption de ce système que nombre de banques et d’officines ont eu l’agrément. Mais est-ce que la direction de la supervision bancaire a suivi cette explosion de «produits financiers islamiques» ? est-ce qu’elle s’est réellement dotée de moyens légaux pour assurer une réelle surveillance et un contrôle efficace du volet islamique de l’activité bancaire ? Dans le cas par exemple de la Maurisbank – parce que tout le monde semble se focaliser sur cet exemple – que peut la Banque Centrale quand cette institution a le droit d’invoquer l’interdiction pour elle de traiter les créances à intérêt ? En l’absence d’un contrôle efficace, le secteur financier islamique en Mauritanie, n’est-il pas devenu une simple formalisation des activités de blanchiment d’un argent «politique» avec des émetteurs et des destinataires occultes ?
L’on ne peut terminer ce rapide tour d’horizon – qui reste superficiel tant que des enquêtes ne sont pas menées sur le secteur bancaire – sans noter le poids de ce système sur la communauté nationale qui a plusieurs fois payé ses déboires. Sans retour dans la mesure où il peine à jouer le rôle qui doit être le sien dans le développement du pays. Si les banques «traditionnelles» ont failli, c’est que les autorités chargées de faire respecter les lois et règlements en la matière l’ont voulu si elles n’y ont pas franchement contribué.