mercredi 5 mars 2014

Le jour d’après

On est revenu à la raison. On commence se poser les questions qu’il fallait poser dès les premiers instants, celles qui relèvent de l’intelligence du fait. On comprend désormais que la version que nous avons eue est celle d’un adolescent de 16 ans. On comprend que l’information n’est pas aussi avérée qu’on l’a laissé penser. En attendant que l’enquête en cours aboutisse, on peut faire une évaluation de ce qui s’est passé.
Une grande casse qui a entrainé mort d’homme, un jeune étudiant, mort à la suite de l’inhalation des gaz lacrymogènes et probablement de l’explosion de la grenade tout près de lui. Une mort de trop sans aucun doute qu’on pouvait éviter d’une part en imposant aux forces de l’ordre de se comporter avec prudence, d’autre part en laissant les manifestants exprimer leur colère en toute liberté comme cela a été fait en toute quiétude jusque-là.
Les grandes gueules se sont tout de suite ouvertes pour condamner «le trop de liberté d’expression», d’autres ont commencé à indexer les médias dits «islamistes» avant d’attaquer tout ce qui est presse pour la rendre responsable des débordements. La cabale qui avait commencé il y a quelques mois avec les attaques contre Sahel TV, puis Al Wataniya et Aqlam, cette cabale a repris de plus belle.
La Haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) a alors convoqué les responsables des stations (radios et télévisions) pour parler des responsabilités, des dérapages, des cahiers de charge, du professionnalisme… Tout le monde semble avoir fini par comprendre que l’heure est grave et que la situation ne supportait pas plus d’excitation ou de provocation. Un pays déstabilisé, une quiétude bouleversée, une société traumatisée, un homme en meurt, d’autres sont blessés, avec des dégâts matériels importants…, tout ça pour un récit d’un enfant de 16 ans, une relation d’une grande imprécision et comportant de nombreuses contradictions… mais un récit qui a failli emporter un pays et qui a ébranlé la paix sociale.
On s’en remettra difficilement. Mais cela m’a rappelé les jours néfastes qui ont précédé les évènements d’avril 1989. Avec notamment, les rumeurs qui naissent ici et là-bas pour faire état de massacres interethniques là-bas et ici (selon que vous soyez ici ou là-bas). Les mêmes vecteurs, la même intoxication, peut-être les mêmes hommes qui vont, après, se décharger sur le protagoniste du moment traité comme «ennemi». Cela m’a rappelé aussi l’époque où El Bouchra et La Vérité annonçaient les répressions futures par des attaques ciblées contre tel ou tel organe de presse accusé d’être affilié à telle ou telle mouvance. C’est peut-être pour cela que les observateurs ont, ces jours-ci, pensé à de possibles reculs sur le plan des libertés. Il n’en sera rien parce que le Président Ould Abdel Aziz n’acceptera pas de faire le moindre pas en arrière dans ce domaine. Il est conscient que les acquis en la matière ne doivent pas être remis en cause, sous aucun prétexte.

Nous sommes quant à nous tristes et inquiets parce que la démocratie et son fondement la liberté d’expression ont besoin d’être défendues. Alors que nous sommes dans un pays où la demande démocratique n’a jamais été très forte (elle n’a jamais vraiment fait l’objet de sacrifices), et où ceux qui sont hostiles à l’exercice de la liberté d’expression sont nombreux et bien incrustés dans l’encadrement social et politique. Tout comme ceux qui ne veulent pas de la démocratie.

mardi 4 mars 2014

Pourquoi ? pourquoi pas ?

On se réveille ce matin avec la gueule de bois. La veille, la capitale a été sérieusement secouée par des évènements dont on se demande encore les tenants et aboutissants. On nous apprend aussi ce matin que 18,5% des ménages mauritaniens sont «en situation d’insécurité alimentaire». Ce sont les conclusions d’une enquête du Programme alimentaire mondial (PAM) qui révèle que plus 635.000 personnes souffrent de la malnutrition et/ou de la famine (situation d’insécurité alimentaire).
«Au cours des cinq dernières années, un taux similaire d’insécurité alimentaire n’a été observé qu’en décembre 2008, qui fut une année d’importante hausse des prix des produits alimentaires», nous apprend le rapport. Circonstance aggravante : cette enquête diligentée par le PAM et le Commissariat à la sécurité alimentaire (CSA) a été réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, c’est-à-dire dans une période de «post-récolte», insiste le rapport qui explique que notre pays connait «une insécurité alimentaire chronique» parce que la production agricole «est structurellement déficitaire et ne couvre annuellement qu’environ 30% des besoins alimentaires de sa population».
C’est sans doute l’un des premiers facteurs explicatifs de la facilité avec laquelle une situation peut se détériorer pour exploser sans prévenir. Quand on ne fait pas du travail une valeur, qu’on ne produit rien de ce que nous consommons, qu’on est incapable de mettre en valeur les milliers d’hectares de terres cultivables (135.000 hectares dans la Vallée du fleuve Sénégal, plus de 200.0000 en zones pluvieuses), quand on attend tout d’un donateur…, on est forcément toujours à l’affût de l’occasion qui va permettre une aubaine.
Ajoutons à cette misère endémique, l’état du système éducatif qui est incapable de fournir un enseignement de qualité à ceux qui y vont, l’ignorance qui accentue l’arriération des mentalités, les inégalités sociales qui creusent les fossés entre riches et pauvres, entre bien lotis et mal lotis, les injustices et l’arbitraire ressentis quotidiennement, les incohérences de l’élite encore en rupture avec les populations qu’elle tend à mépriser, l’incapacité de cette élite à susciter un espoir, une vision… les fractures sont nombreuses et graves.
La détérioration de la culture traditionnelle et l’impossibilité pour nous d’entrer dans la Modernité ont donné une scène bâtarde où tout se mêle : le religieux et le non-religieux, la spontanéité et le calcul, la droiture et la mesquinerie, la vérité et le mensonge, le sérieux et le vulgaire… Plus de repères, plus de valeurs, plus de lumières… l’obscurité qui donne fatalement l’obscurantisme qui installe sa chape.  
Tout cela fait de nous un terreau favorable à toutes les visées. Il ne faut pas exclure qu’à l’origine des évènements qui nous ont sérieusement secoués, se trouve la manipulation. D’abord intérieure, ensuite à partir de l’extérieur parce que le terrain s’y prête. C’est pourquoi la question primordiale à poser est celle-là : à qui profite le crime ?
Il y a quelques semaines, on nous rapportait, avec grand détails, que des exemplaires de Coran ont été souillés à Zouérate. Il y a quelques jours on nous disait qu’à Kankossa (Assaba), des exemplaires du Saint Livre ont été déchirés ou brûlés (selon les versions). De l’extrême nord du pays, à l’extrême sud avant de venir à la capitale.
Soit tout est vrai, auquel cas il faut penser à une belle orchestration visant à enflammer les sentiments et à déstabiliser une Nation déjà fragilisée par toutes sortes d’agressions. Certains analystes auront compris que ce ne sont pas les hausses de prix, ni les contradictions politiques, ni l’exercice de l’arbitraire, ni la mauvaise gestion… qui font bouger les masses mauritaniennes, mais l’atteinte au sacré et sa violation. A partir de l’autodafé d’avril 2012, on aura compris que seule la menace sur les symboles religieux peut produire un électrochoc. D’ici à croire qu’une main se trouve derrière tout ça, il n’y a qu’un pas. Evitons quand même d’aller vite pour dire que les protagonistes politiques y sont pour quelque chose. Ceux visibles parmi eux – ceux du pouvoir et ceux de l’opposition ayant été présents au Forum de la démocratie et de l’unité – n’ont aucun intérêt à faire exploser la situation à ce moment précis. Mais il n’y a pas qu’eux.
Il y a aussi tous ceux qui aspirent à restaurer un régime, une gouvernance et un ordre dont ils savent profiter. Ceux-là n’ont jamais baissé les bras et savent pertinemment manipuler et provoquer. Ils ont les relations «adéquates» à l’extérieur et les réseaux efficaces à l’intérieur. Parce que rien n’a été démantelé des anciens cercles du pouvoir d’avant août 2005. Les plus grands désordres de l’Histoire ont été à la source des tentatives de Restauration des Anciens régimes.
Tout ce qui a été dit peut être faux. Il s’agirait alors d’un mensonge fabriqué avec calcul. Ce serait aussi criminel que dans le cas où l’acte de maltraitance du Saint Coran est réel. Les conséquences étant les mêmes, on ne peut se perdre en conjectures pour savoir s’il s’agit d’un acte réel ou pas. Surtout qu’il est difficile aujourd’hui de revenir à la vérité des faits. Le grand mal de la rumeur et les à-peu-près c’est qu’ils créent une atmosphère de suspicion qui décrédibilise toute information officielle.
Le «complot» - si complot il y a – ne vise pas seulement le pouvoir, il participe à la destructuration de la société et à la fragilisation de ses fondements moraux et religieux. Il est surtout un complot contre la démocratie quand on fait attention aux premières conclusions qui retiennent l’attention des commentateurs et des leaders d’opinion : la liberté d’expression est menacée par tous, certains organes de presse sont désormais dans la ligne de mire, les possibilités d’ouverture de dialogue sont éclipsées, la parole publique et les partis sont discrédités…
La démocratie est en danger. Entre le déficit dans la demande sociale démocratique et l’hostilité des conservateurs et des réseaux mêlant fascisme et exclusion de l’autre, les menaces pèsent lourdement. Jusqu’où iront les forces de l’ombre ? 

lundi 3 mars 2014

La colère des hommes

Nouakchott se réveille en colère. Une colère qui a apparemment duré toute la nuit. En effet, dans la nuit de dimanche à lundi, quelque chose s’est passé dans une petite mosquée de Teyarett. Version reprise par tous : une voiture avec à son bord quatre personnes s’est arrêtée devant la mosquée, entre les prières d’Al Maghrib et d’Al ‘Isha (19:30-20:35) ; deux des hommes qui étaient dans le pick-up sont descendus et se sont positionnés de part et d’autre de la porte d’entrée, un troisième, visiblement le chauffeur, est entré dans la mosquée ; celui-là serait ressorti après avoir pris quatre des six exemplaires de Coran se trouvant là ; le groupe serait reparti en trombe ; c’est en venant pour faire son appel traditionnel pour la deuxième prière de la nuit, que le muezzin a découvert les exemplaires jetés par terre et dont quelques feuilles étaient déchirées ; il avertit l’Imam, lequel en parle aux fidèles déjà en place ; commencent les conciliabules ; quelqu’un (qui ? on ne vous dira jamais) déclare avoir averti la présidence ; l’Imam reçoit un appel de la présidence ; il dit que le Président de la République lui a parlé en personne pour le rassurer ; arrivent les autorités judiciaires et administratives ; on écoute le seul témoin de l’évènement : un enfant de seize ans dont la version est reprise par tous les médias avec de légères transformations çà et là pour dramatiser souvent ; la presse s’en mêle ; la rumeur fait le tour de la ville ; la mosquée devient la destination de centaines de gens qui commencent à manifester ; un peu moins avant 23 heures, les manifestants de Teyarett sont rejoints par des milliers d’autres venus des autres quartiers de Nouakchott ; les foules déferlent vers la Présidence, puis vers l’ancienne mosquée de Nouakchott (Jama’ Ibn Abbass) ; quelques échauffourées avec les forces de l’ordre, ce qui prépare les violents affrontements qui vont suivre pour durer toute la journée ; les casseurs se mêlent aux manifestants désireux de gagner la présidence, les marchés ferment, la circulation baisse considérablement ; partout se dressent les barrages faits de pneus et de poubelles brûlés ; les forces de l’ordre répriment violemment les manifestants ; vers 11 heures, une radio de la place annonce la mort d’un manifestant ; son correspondant se trouvant à l’hôpital décrit avec précision le corps et ce qui l’entoure ; l’une des journalistes se trouvant dans le studio ne peut s’empêcher de pleurer ; l’excitation est à son comble ; le désordre règne dans les grandes avenues de Nouakchott ; les autorités sortent du silence pour donner une version : oui, il s’agit là d’un acte criminel qui sera puni, non ce ne doit pas être l’occasion de désordres ; vers 14 heures, la tension tombe et la contre-campagne peut commencer…
C’est en résumé le film des évènements. Voyons voir maintenant quelles remarques nous pouvons faire : 1. Tout le monde s’est approprié la version du jeune de 16 ans qui n’a rien raté des mouvements suspects des occupants de la voiture pick-up et qui n’a rien fait pour déranger leurs activités. Les médias, l’Imam, tous ceux qu’on attend pour nous éclairer sur le fait ont repris cette version, en y ajoutant parfois quelques ingrédients. 2. Dans toutes les versions rendues publiques, des contradictions et des inexactitudes évidentes n’ont gêné personne. 3. L’entretien téléphonique de l’Imam avec la Présidence n’a visiblement rien arrangé, il a peut-être excité et laissé entrevoir l’ampleur que l’acte pouvait prendre. 4. Cet événement est intervenu à quelques heures de l’inauguration d’une grande chaîne présentée par les autorités comme une pièce de plus dans l’édifice de reconstruction d’un Islam tolérant et ouvert, celui de nos ancêtres. Les autorités voulaient faire de cette inauguration un acte fondateur de la réhabilitation du Malékisme qui peut prémunir contre les déviances de toutes sortes. 5. Il est intervenu à moins d’une heure après la clôture du Forum de l’unité et de la démocratie qui a réuni les forces de l’opposition dite «radicale». Après moult tergiversations, syndicats, ONG et partis politiques se situant dans le camp de l’opposition ont réussi à mener à terme un conclave qui a fini par leur permettre de faire certaines propositions qui ne sont certes pas nouvelles mais qui peuvent nécessairement servir pour assurer la participation du plus grand nombre à la future présidentielle.
Conclusion de ces remarques : il faut peu pour faire exploser la situation parce qu’il a suffi d’un événement dont personne ne peut affirmer l’exactitude et où la seule source est un garçon de 16 ans, pour brûler la ville ; la communication est une arme redoutable dans une aire culturelle où la rumeur est l’élément fondateur de l’information ; l’apprentissage démocratique reste à faire parce que les manifestants et les forces de l’ordre ne savent pratiquer que la violence et à outrance ; on ne peut en vouloir aux partis politiques d’enfourcher le cheval qui se présente, mais ils doivent nécessairement le faire avec prudence et sans excès ; les évènements n’ont pas été commandités par le pouvoir ou l’opposition, parce qu’ils éclipsent les deux grandes actions des protagonistes, ils ne sont dans l’intérêt de personne…

…Alors ?

dimanche 2 mars 2014

Faire vite

Quand Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf a été reconduit comme Premier ministre, que 15 membres de son gouvernement démissionnaire ont été conservés, on a compris qu’il s’agissait là d’une volonté de garder l’ossature de l’équipe gouvernementale qui avait lancé des projets essentiels pour le pays. Une manière pour le Président de la République, futur candidat, de renforcer son bilan qu’il s’agira de présenter aux électeurs.
Sur le plan des infrastructures, le nombre de routes qu’il va falloir terminer ou lancer avant le démarrage de la campagne : Kiffa-Tintane, Kiffa-Kankossa, Néma-Amourj, Néma-Bassiknou, Atar-Awjeft, Atar-Tijikja, Choum-Torchane, Fdérick-Twajil, Aweyvia-Keur Macène, Tiguind-Mederdra, Chogar-Maal, Ghayra-Barkéwol… Toutes ces routes devront être soit réalisées avant juin, soit largement entamées. Le ministre Yahya Ould Hademine qui a été directeur général de ATTM, l’entreprise de travaux qui a eu la plupart des marchés des routes, sait parfaitement là où il faut agir pour accélérer les travaux.
Le deuxième chantier important est celui de l’eau. Le projet Aftout Chergui doit permettre la réalisation de 800 kilomètres de conduite à partir de Foum Legleyta pour alimenter tout le triangle de la pauvreté. Lancé en 2011, ce projet doit être accéléré pour essayer de faire parvenir l’eau aux populations ciblées avant la future saison sèche.
Mis à part, l’annulation de la dette des agriculteurs, de nombreux chantiers peinent à aboutir dans le secteur agricole. Aussi faut-il remarquer que le dernier changement de gouvernement n’a pas été l’occasion de restructurer un secteur qui ne peut continuer à gérer et l’agriculture et l’élevage. L’urgence est de créer un secteur autonome chargé de l’économie pastorale.
La mise en œuvre d’une politique de production d’énergie propre (solaire, éolienne) permet aujourd’hui d’augmenter considérablement le potentiel mauritanien dont une partie est déjà vendue au Mali. A l’approche de l’hivernage – dans quelques quatre mois -, le ministère doit déjà concevoir une solution pour le problème d’assainissement de Nouakchott.
L’Etat de droit a besoin d’une justice assainie. Mais avant tout du rétablissement de la confiance en cette justice qui a été incapable de changer fondamentalement. La création d’un tribunal chargé de réprimer les pratiques esclavagistes est certes une nette avancée. Le pays a besoin cependant de sentir qu’il y a une volonté réelle de réformer le secteur, de l’assainir, de le dépolitiser, de le professionnaliser et de lui redonner le rôle qui est le sien dans l’établissement de l’Etat de droit, accomplissement ultime des efforts communs…
L’éducation, la santé, l’emploi, la cohésion sociale, la réforme de l’administration, la culture, les jeunes, les femmes, la lutte contre l’esclavage, l’apurement des passifs… tellement de chantiers où le travail doit être visible au plus vite pour redonner confiance au pays et à ses habitants.

samedi 1 mars 2014

Les Alliances en conclave

Mercredi et jeudi derniers (26 et 27/2), les Alliances franco-mauritaniennes étaient en conclave à Nouakchott. Elles sont cinq : celle de Nouakchott, sans doute la plus importante, celles de Nouadhibou, de Kiffa, de Kaédi et d’Atar. Présidents et directeurs exécutifs de ces alliances se sont retrouvés deux jours durant pour discuter et évaluer leurs actions.
Les cinq Alliances forment le réseau des alliances de Mauritanie. Celle de Nouakchott est la délégation générale de toutes les alliances. D’où l’importance de son directeur délégué général.
L’Alliance de Nouakchott a été créée en 1994 et inaugurée en 1996 par Pierre Messmer, vieil ami de la Mauritanie. Sa gestation a été laborieuse parce que le gouvernement de l’époque considérait qu’il s’agissait là d’un «néocolonialisme» qu’il fallait combattre et non aider à s’implanter.
A cause de l’hostilité ambiante, les débuts sont difficiles. Mais très vite l’Alliance franco-mauritanienne de Nouakchott connait un destin plutôt heureux. Elle n’atteint cependant un niveau convenable d’activités qu’à partir du milieu des années 2000, quand le pays se libérera peu à peu des pesanteurs chauvines et qu’il cessera de se recroqueviller sur lui-même. Avec notamment la présidence de Ahmed Ould Hamza.

L’AFM de Nouakchott devient un haut-lieu de culture où l’on dispense un enseignement de qualité et où le souci de promouvoir les échanges culturels entre les deux pays est réellement pris en charge. Elle est du coup un véritable cadre de rayonnement de cultures. Le réseau peut alors s’implanter en Mauritanie et gagner les villes de l’intérieur. Chaque année, le réseau se réunit à Nouakchott pour faire le point.

vendredi 28 février 2014

Le forum quand même

C’est tard dans la soirée de jeudi (27/2) que le bureau exécutif du Rassemblement des forces démocratiques (RFD) a fini ses conciliabules et décidé de participer finalement au forum de l’unité et de la démocratie qui devait s’ouvrir le lendemain.
La veille, mardi d’avant, la même instance avait gelé sa participation à ce forum dont on voulait faire un grand rendez-vous. Une décision surprenante, même si par ailleurs elle est justifiée par les appréhensions nourries par le RFD vis-à-vis des acteurs du forum. La cause directe de ce gel serait le renoncement du comité d’organisation à donner la présidence de la manifestation à Ahmed Ould Daddah qui devait faire le discours d’ouverture. Deux jours d’intenses pourparlers entre les partis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) et le comité d’organisation auront permis d’arriver à une solution : la présidence de la première journée et le discours d’ouverture seront confiés à Ould Daddah, président du RFD, la présidence de la deuxième journée reviendra à Ely Ould Allaf, ancien ministre, ancien diplomate et représentant ici des personnalités «indépendantes» (ou «influentes», selon le terme en Arabe, «eshakhçiyaat al mou athiraa») et la troisième journée, c’est Lalla Aïcha Sy qui, au nom de la société civile, doit diriger les séances finales de synthèse et d’adoption des résultats des trois ateliers (cf. article dans le journal de cette semaine).
Le mal est fait cependant : les divergences au sein de la COD sont apparues au grand jour pour des questions de protocole alors que le fondamental n’était pas encore à l’ordre du jour. Cet incident va participer à l’atténuation des effets de la rencontre parce qu’il aura prouvé que le personnel politique est encore divisé et qu’il manque de confiance en son sein. «Si l’on se chamaille pour un discours d’ouverture et la présidence d’une séance, qu’est-ce qu’il en sera quand il s’agira de partager le pouvoir ?», se demandent les plus sceptiques. Déjà que ce n’est pas toute l’opposition qui se sent concernée par le forum…
En plus de la Coalition pour une alternance pacifique (CAP), constituée par les partis ayant participé au dialogue de 2011-2012 (APP, Al Wiam et Sawab), l’Alliance pour la justice et la démocratie (AJD/MR) de Ibrahima Moktar Sarr est absente du forum. Pourtant il s’agit bien d’un parti d’opposition qui a eu quatre députés et au moins une Mairie de Nouakchott lors des dernières législatives et municipales. C’est bien le président de ce parti qui a été le deuxième à être reçu par le Premier ministre Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf pour continuer la démarche commencée avec Mohamed Ould Maouloud de l’UFP.
Cette démarche, saluée par l’UFP, vise à ouvrir des concertations autour de la présidentielle à venir et des conditions qui pourraient amener l’opposition à y participer. Elle a commencé avant même le forum comme pour en diminuer l’importance. Ceux de la COD avaient alors demandé à surseoir à toute réponse à l’invitation du Premier ministre tant que le forum n’a pas fait ses conclusions. Mais l’on sait déjà que le Premier ministre doit rencontrer Saleh Ould Hanenna, président de Hatem, un des partis de la COD, ce dimanche, alors que le forum se tient encore. Le refus de Ould Daddah de répondre à l’invitation est encore circonstanciel parce qu’il ne s’agit jusqu’à présent que d’un «report de réponse» en attendant la fin du forum.
Certains voient déjà se défiler, derrière ces rencontres, la possibilité d’ouvrir un nouveau dialogue comme celui de 2011-2012. Mais, à part la COD, tous les autres partis sont contre toute perspective de nouveau dialogue, y compris l’AJD/MR. Tous les partis qui ont participé aux dernières élections n’acceptent pas non plus l’idée d’une reprise de ces élections. Le pouvoir n’aura pas à répondre à ces deux doléances exprimées çà et là. Il se contentera de laisser les partis s’affronter là-dessus.
Comme d’habitude, on fera ce qu’on sait le mieux faire : perdre le temps. Tout en sachant que le décret de convocation du collège électoral sera communiqué au plus tard le 21 avril prochain et que la date proposée par la CENI pour l'élection présidentielle est le 21 juin, les partis croiront que le temps s’arrêtera pour les laisser cogiter ce qui est le mieux pour eux. On s’approchera inexorablement de l’échéance, ce qui obligera à accepter le minimum possible ou à ne rien accepter. Quoi qu’il en soit, la décision qui sera prise n’aura pas été mûrement et sagement réfléchie. Ses conséquences seront donc énormes pour les acteurs politiques qui tenteront de rebondir une nouvelle fois. Vainement.
Faut-il envisager un nouveau forum dès à présent ? Peut-être… En 1991, le refus de voter la Constitution avait conduit à la création du Front démocratique uni pour le changement (FDUC). Plus tard ce sera le Front des partis de l’opposition (FPO), à la suite du boycott de de 92. Puis la COD, à la suite du refus de reconnaitre les résultats de la présidentielle de juillet. Et aujourd’hui le FDU (sans le C de changement) après le boycott des dernières législatives et municipales… Les sigles se suivent et se ressemblent. Et avec eux les manières et les méthodologies.

jeudi 27 février 2014

Feuille de route contre l’esclavage

C’était attendu, c’est fait : le Rapporteur des Nations Unies sur les formes contemporaines de l’esclavage et le Gouvernement sont arrivés à définir une feuille de route pour éradiquer l’esclavage dans notre pays. Cette feuille de route, discutée une première fois et signée par des responsables mauritaniens, comportait quelques trois points qui constituaient aux yeux du Gouvernement une source de blocage. La Mauritanie ne pouvait pas accepter de s’engager à créer des centres d’accueil pour les anciens esclaves et à les indemniser, entre autres engagements contenus dans la première feuille de route. Le Gouvernement actuel avait donc à faire preuve de diplomatie et de tact pour ramener l’expert des Nations Unies au registre du possible et de l’acceptable.
Mission réussie apparemment quand on écoute Mme Dulnara Shahinian, le Rapporteur. «Je félicite le Gouvernement Mauritanien pour les mesures prises depuis ma dernière mission en 2009 et pour son engagement à mettre fin à l’esclavage dans ce pays». Tout en invitant les autorités à «prendre des mesures plus vigoureuses pour éliminer l’esclavage et mettre en œuvre pleinement les lois et les politiques».
Mme Shahinian est l’experte indépendante désignée par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, pour contrôler, rapporter et conseiller sur l’utilisation des formes contemporaines d’esclavage, y compris ses causes et conséquences dans le monde. 
A la fin de sa mission en Mauritanie qui a duré quatre jours et pendant laquelle elle a rencontré tous les hauts responsables concernés par la question, Mme Shahinian a fait une évaluation générale du chemin parcouru par la Mauritanie reconnaissant les efforts consentis depuis sa dernière visite en 2009.
«Cependant, le Gouvernement doit traduire ses promesses en actes, et prendre plus de mesures vigoureuses avec une vue d’éliminer l’esclavage et de mettre pleinement en œuvre les lois et les politiques. C’est ce que la feuille de route qui doit être adoptée le 6 mars prochain va tenter de faire. Mme Shahinian est confiante : «L'adoption de la feuille de route pour la mise en œuvre de mes recommandations de ses vestiges une fois pour toutes. Je suis sûr que la date du 6 mars 2014, quand le Gouvernement adoptera formellement la feuille de route, marquera un tournant dans le combat contre l'esclavage dans le pays».
Pour elle, le processus commencé en 2007 avec la loi criminalisant l’esclavage doit continuer par la mise en œuvre des lois existantes, soulignant le nombre encore bas des poursuites contre les auteurs des pratiques. Mais, «le fait que l'esclavage soit maintenant officiellement désigné en tant que crime, constitue un aboutissement majeur dans le combat contre l'esclavage». Conformément à la réforme constitutionnelle présentée en 2012, les personnes reconnues coupables d’actes liés à l’esclavage, peuvent être condamnées jusqu'à dix ans en prison. Aussi la loi de 2011 sur le statut des employés domestiques est-elle un pas de plus qui demande cependant une «action concertée est exigée pour réaliser pleinement leurs droits humains».
La création d’un tribunal spécial chargé de traiter la question a été ressentie par Mme Shahinian comme un acte majeur : «je crois que la mise en place du Tribunal, apportera à la Mauritanie un pas qui la rapprochera à une fin effective de la fin de la pratique de l'esclavage et invitera le Gouvernement à déployer tous les efforts nécessaires à la rendre réelle».
Autre rôle mis en exergue, celui de l’Agence Tadamoun : «Ceci est une étape importante vers l'approche plus holistique et durable dans l'évocation de toutes formes de discrimination et à la fois de la pauvreté à tous les niveaux de société, ce qui est essentiel pour supprimer l'héritage légué par l'esclavage». Cela ne doit pas empêcher la mise en œuvre d’actions ciblées et adaptées destinées aux anciens esclaves. Une discrimination positive qui doit être évidente. «Une condition pour l'efficacité de ces programmes est une information fiable qui manque actuellement, et c'est pourquoi un besoin urgent existe pour fournir des données détaillées et précises, des statistiques et une étude minutieuse».

Mme Shahinian reconnait que «la société civile a un rôle énormément important dans la suppression de l'esclavage, en sensibilisant, en rassemblant des matériaux, en emmenant des cas devant le tribunal et en assistant les victimes d'esclavage». Mais en reconnaissant les avancées, elle risque de se mettre à dos certaines ONG surtout qu’elle a accepté de ne pas en faire des parties civiles dans les cas avérés d’esclavage dont les victimes seront défendues par des avocats commis par l’Etat. Ce qui explique les clashs qu’elle a eus avec certains militants et son scepticisme de plus en plus visible quant à la sincérité des combats qu’ils mènent. Les conclusions et résultats de cette visite seront présentés en septembre prochain au Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies. A suivre donc.