vendredi 22 juin 2012

La fête de la musique


Hier c’était la fête internationale de la musique. A l’instar de 109 autres pays, la Mauritanie a marqué la journée. Il faut cependant remarquer que malgré le temps passé, bientôt 30 ans, les acteurs mauritaniens n’arrivent pas à s’approprier l’évènement. C’est encore une fête «française». Faute d’initiative mauritanienne, c’est toujours le Centre culturel français – je n’arrive pas à adopter l’IFM (institut français) – qui s’occupe de l’organiser. Tant qu’elle existe, c’est tant mieux.
Nous savons ce que la musique peut et ce que nous lui devons. «Quand les rythmes de la musique changent, les murs de la ville tremblent». Ne me demandez pas de vous dire qui l’a dit, c’est une assertion qui m’accompagne depuis les années du collège, quand on croyait encore aux révolutions et aux changements absolus.
C’est la musique qui est le meilleur indicateur de la direction que prend une société. Si c’est vers l’avant qu’elle se tourne ou si c’est le statu quo qu’elle préconise. Si cette société accompagne son époque ou si elle s’en désolidarise, préférant les sentiers perdus.
Nos sociétés doivent tout à la musique. Elle est le creuset de leurs cultures. Et chaque concert, chaque séance est un lieu social et culturel intense. Un lieu social où les barrières générationnelles disparaissent. Un lieu culturel pour ce qu’il favorise d’expressions et de créativité.
Rendons à la musique ses lettres de noblesse. Commençons par nous approprier cette journée de la fête de la musique.

jeudi 21 juin 2012

Le médicament qui tue


J’ai lu récemment une dépêche qui rendait compte de ce fléau qu’est le trafic du médicament. Une véritable industrie du faux mortel. Qui touche essentiellement les pays pauvres et qui continue à s’aggraver. D’après la dépêche qui cite le Center for Medecine in the Public interest, ONG américaine, la vente du faux médicament aurait «dégagé 75 milliards de dollars en 2010, chiffre en hausse de 90% sur cinq ans». Selon d’autres ONG, 10% des médicaments vendus dans le monde sont contrefaits «avec des pointes à 70% dans certains pays». Le trafic autour du médicament serait 25 fois plus lucratif que la vente de la drogue. Qu’en est-il en Mauritanie ?
Le marché global des médicaments est estimé par les statistiques officielles à plus de douze milliards ouguiyas. Sans compter bien sûr tout ce qui ne passe pas par le circuit «normal», pour ne pas dire tout ce qui est objet de trafic. Et qui n’est pas peu. Car certains l’estiment à plus de 30% des quantités écoulées sur le marché mauritanien.
Malgré les efforts des autorités, la CAMEC, la centrale d’achats, est demeurée incapable de faire respecter la législation en la matière. La distribution de médicaments est couverte à plus de 90% par les opérateurs privés non pharmaciens. A titre indicatif, on a importé à plus de 13 millions d’euros de médicaments (officiel) en 2010, et en 2009 ce chiffre dépassait les 16 millions d’euros.
Selon un rapport de l’inspection générale de la santé, il y a environ 18 grossistes en Mauritanie. Dans les pays européens la moyenne est de 5 à 10 au maximum pour des pays de 50 millions d’habitants en moyenne. Près de 700 structures (formelles) pharmaceutiques vendent le médicament au détail, dont 277 à Nouakchott.
L’exception devient la règle : ce sont les dépôts qui sont les plus nombreux par rapport aux officines. Ces «points de vente» ne répondent pas aux normes et vendent des produits de contrefaçon pour l’essentiel. On se souvient des multiples scandales liés à la vente de médicaments périmés et/ou faux.
Notamment de ces pharmacies exerçant aux abords des hôpitaux et fermées à plusieurs reprises pour vente de produits illicites ou pour exercice frauduleux de la profession. Sur 18 grossistes inspectés, seuls deux ont un technicien à plein temps, huit utilisent les services d’un intermittent et huit celui d’un profane, selon le rapport de 2011. La situation ne s’est pas améliorée depuis.
Au grand dam des pharmaciens professionnels, l’exercice de la profession a été «dilué» par la mafia qui s’est installée et qui fait tout pour empêcher la réhabilitation du circuit du médicament. On se souvient du lobbying entrepris au niveau de l’Assemblée nationale pour vider la nouvelle loi sur les pharmacies de son contenu. On se souvient de ces prétendus «pieux personnages», avec des barbes bien taillées et l’immaculée trace de la prière au front, et qui n’hésitent pas à continuer à s’enrichir sans vergogne en vendant de faux médicaments en dehors des conditions normales. Faisant semblant d’ignorer que ces produits qu’ils vendent tuent. Et beaucoup de gens.
Et pour finir, la conclusion du rapport de l’IGS : «Il ressort de cette analyse que l’état actuel des structures pharmaceutiques privées représente une grande inquiétude  pour la santé publique. Il s’avère urgent que les mesures appropriées soient prises afin d’assainir ce secteur.
La politique nationale de la pharmacie en cours de finalisation devrait prendre en compte toutes les préoccupations et sa mise en œuvre interpelle les décideurs politiques, les professionnels de la santé et les populations».

mercredi 20 juin 2012

Feu vert à la guerre


La décision du Conseil de Sécurité d’ouvrir la voie à une intervention militaire de la CEDEAO sous le couvert de l’Union africaine dans le Nord du Mali. On croit savoir que l’option militaire est sur le point d’être mise en œuvre. Comment ?
On ne sait pas encore, mais les forces en attente de la CEDEAO pourraient être mobilisées, avec un appui financier, logistique et «technologique» de la France et des Etats-Unis. Il serait exclu pour ces pays d’intervenir directement. Tandis que le Mali pourrait accepter de faire de ses forces armées le fer de lance de la reconquête de cette partie de son territoire. Est-ce suffisant ?
Absolument pas. L’analyse des forces en présence et de celles qui pourraient être mises à contribution, indique que le rapport de force est largement favorable aux factions armées qui ont pris possession du Nord malien. Armements, expérience du terrain, ancrage social, détermination, adaptation aux méthodes non conventionnelles… tout est en faveur de ces factions. Qui va-t-on combattre ?
Officiellement, seuls les groupes armés affiliés à Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) dérangent. «On» traite le MNLA comme une «donne normale», contre laquelle il ne faut pas diriger les armes. Tandis que le mouvement Ançar Eddine cherche à se frayer un passage sur la voie de la normalisation à travers ses relations avec le Burkina Faso, médiateur de la CEDEAO dans le conflit.
C’est le sens de la visite effectuée par une délégation du mouvement à Ouagadougou. On parle d’une autre délégation qui pourrait être dépêchée à Nouakchott. Encore qu’on se demande comment une délégation de ce mouvement peut venir à Nouakchott, alors que la Mauritanie, première cible de AQMI par le passé, a souffert des accointances et de l’aide apportée à son ennemi par Ançar Eddine et son chef Iyad Ag Aghali. Ce qui amène aussi à se poser la question sur le rôle de ce mouvement dans les différentes prises d’otages, les Espagnols mais surtout les deux Français enlevés à Hombori au Mali. Le chef du mouvement ne fut-il pas le négociateur principal dans toutes les prises d’otages ayant occasionné des marchandages ? N’est-ce pas par lui que transitaient argent, otages libérés, ordres donnés ? De là à établir une complicité, il y a un pas, mais on peut dire qu’il y a de fortes présomptions de complicité confirmées par l’alliance aujourd’hui avérée avec ceux de AQMI, considérés «terroristes» par la majorité du Monde, «frères idéologiques» par Ançar Eddine.
Il y a ceux qui veulent dissocier les mouvements «rebelles du Nord» des «combattants étrangers», en donnant aux premiers une légitimité. Et en comptant les «rebelles», ils citent : le MNLA (essentiellement touareg), le FNLA (essentiellement arabe), Ançar Eddine (salafistes jihadistes touaregs) et le MUJAO (salafistes jihadistes arabes). Avec ceux-là, ils estiment le dialogue possible et même nécessaire. Alors que tout indique le contraire.
En attendant, l’absence dans le dispositif d’un rôle pour les pays du champ et principalement la Mauritanie et l’Algérie, compromet sérieusement toute entreprise guerrière. Sans les deux pays, ensembles, rien ne peut réussir militairement.
A bon entendeur…

mardi 19 juin 2012

Du Gouvernement d’union nationale


C’est une mode que de parler de l’utilité de la mise en place d’un Gouvernement d’union nationale. Sans discernement, on veut bien croire que ce sera la solution de tous nos problèmes. Alors que nous savons que, la seule expérience que nous avons eue d’un tel montage, est celle de 2009. Et qu’elle devrait nous éloigner de revendiquer ce schéma.
Au lendemain de l’Accord de Dakar, on a vu les trois pôles politiques siéger au sein d’un même gouvernement. On va taire toutes les dissensions qui ont failli emporter l’expérience. Mais on ne peut passer sous silence le résultat : les pôles n’ont pas reconnu le travail qu’ils ont pourtant conçu et mis en pratique ensemble.
A peine avons-nous cru sortir d’une crise parce que nous avons été ensembles pour gérer l’étape cruciale de la présidentielle que nous sommes entrés dans une autre, plus insidieuse, plus sourde et plus grave parce que plus difficile à traiter. La crise de légitimité de ce qui a été fait par un gouvernement d’union nationale dure depuis. Ça, pour l’expérience que nous en avons.
Pour le principe aussi, la mise en place d’un gouvernement d’union comporte de gros risques dans un pays comme le nôtre.
D’abord pour l’harmonisation du travail gouvernemental. On a vu comment se comportaient les ministres APP dans le premier gouvernement de l’ère Sidi Ould Cheikh Abdallahi, puis ceux de Tawaçoul et de l’UFP : la loyauté et la solidarité allaient aux partis et à leurs militants avant de servir l’action du gouvernement. Ce qui avait provoqué quelques «insoumissions» de la part des ministres vis-à-vis du premier d’entre eux (PM).
Ensuite, et il faut le répéter, nous avons l’exemple malien qu’il faut méditer. Qu’est-ce qui a le plus accentué la «débâcle démocratique» dans ce pays qui avait connu une belle expérience dès 1991 ? C’est à mon avis la constitution d’un gouvernement d’union nationale au lendemain du retour au pouvoir de Amadou Toumané Touré. Il a ainsi tué l’opposition au nom de la recherche d’un consensus national. Plus de contrepouvoir pour quelques années. ATT va trouver dans la recherche du consensus la justification d’une fuite en avant constante. Il refusera d’affronter les problèmes posés à son pays. Le résultat est celui que nous voyons. Aucune expérience de gouvernement d’union nationale ne peut nous servir de modèle, ne peut donc nous emballer.
Il y a lieu, il est vrai, d’ouvrir le jeu, de faire sentir aux différents acteurs qu’ils peuvent – qu’ils doivent – concevoir une convergence leur permettant, tout en se reconnaissant mutuellement, d’agir de concert pour améliorer les conditions de ce jeu, mais aussi les conditions de vie en général : raffermir la démocratie et renforcer les structures de l’Etat. L’on comprend aisément que le passé des Mauritaniens leur fait craindre la situation de «tributaires» (etzangui). Qu’ils ne veulent pas rester à l’écart. On sait que la relation avec la politique a été conçue comme une démarche commerçante. En ce sens que la politique rapporte sans demander des compétences particulières. Tout comme la proximité ou, mieux, l’exercice du pouvoir. Et c’est, je pense, le mal profond du pays.
Où est-ce que nous en sommes ? Les relations entre les différents acteurs sont exécrables. Le rejet est la caractéristique première. La priorité n’est pas à les mettre côte à côte dans un gouvernement, mais de les rapprocher et de les amener à se reconnaitre les uns les autres. De les amener à réfléchir à la situation du pays et comme disent les Américains, à se poser la question de savoir ce qu’ils peuvent donner à la Mauritanie et non seulement ce qu’elle peut leur offrir. Surtout en ce moment où les menaces pèsent lourdement sur toute la région.
Dernière trouvaille des Américains : ils disent qu’il faut être prudent quand on demande, parce qu’on peut avoir ce qu’on demande. Quoi faire avec ?

lundi 18 juin 2012

Le foot mauritanien ? ça existe


On n’a pas l’habitude de parler du foot chez nous. Notre querelle avec ce sport «noble» est depuis longtemps consommée. Mais il arrive que vous découvrez quelque chose qui relance en vous ce «fanatisme» qui caractérise les grands supporters…
Je viens d’apprendre que Dominique Da Silva, ce joueur d’Al Ahli, est un Mauritanien. Il y a quelque temps la presse locale en avait parlé à l’occasion d’une rencontre qu’il avait eu avec le nouveau président de la fédération de foot de Mauritanie (FFRIM). Cela m’avait un peu dépité parce que je pensais qu’il s’agissait d’un des «survivants» du mercenariat d’il y a quelques années, quand la fédération avait loué les services d’étrangers pour venir jouer sous les couleurs nationales, moyennant des passeports mauritaniens.
En fait, Dominique est le fils d’une famille de Nouakchott, qu’on désignait ici comme «bartougaize», Portugais pour rappeler leurs origines lusophones. Etabli en Mauritanie depuis très longtemps, cette famille a vu naître ses enfants dont Dominique à Nouakchott. C’est ici qu’il a grandi et c’est ici qu’il a tout appris. Rien ne le distingue d’un jeune nouakchottois des médinas. Ni la langue, ni la religion, ni les occupations encore moins le sentiment d’appartenance.
Dominique a commencé très tôt à jouer au foot et à marquer. Il a impressionné lors de plusieurs rencontres internationales. Ce qui lui a valu d’être sollicité ailleurs. En Tunisie où il ne put rester parce qu’il n’arrivait pas à établir son passeport mauritanien. Transféré en Egypte où l’Ahli a payé la somme de 800.000 euros pour l’avoir (ce serait le record d’Afrique), le Mauritanien a été obligé de prendre un passeport sénégalais. Mais les règlements de la FIFA lui interdisent de jouer ailleurs que dans l’équipe nationale de Mauritanie qu’il a déjà brillamment servie.
Je raconte l’histoire de Dominique parce qu’elle est surprenante et parce qu’il lui faut trouver une solution. Je la raconte aussi pour dire qu’ils sont près d’une centaine de Mauritaniens à évoluer, et plutôt bien, dans les championnats européens, maghrébins et africains. Que ceux-là peuvent constituer un noyau pour former l’équipe nationale future, celle sur laquelle travaillent les membres du bureau élu il y a moins d’un an.
Quand le nouveau bureau a pris fonction, l’équipe nationale était interdite pour les compétitions de la CAF, au moins pour les deux prochaines CAN. L’interdiction a été levée après âpres discussions. Elle risquait aussi de se voir inscrite sur la liste noire de la FIFA parce qu’elle avait décliné l’invitation de participer aux éliminatoires de la coupe de 2014. Cette coupe est la première où la FIFA paye aux équipes nationales la coquette somme de 500.000$ pour couvrir les frais de participation. Cette participation entièrement prise en charge a été déclinée par l’ancien bureau. Et la FIFA menaçait de suspendre toutes les subventions dont la moins importante est celle qui couvre la formation et qui de 250.000$ par an. Heureusement que la FIFA est revenue à de meilleurs sentiments et qu’elle recommence à financer des projets essentiels, notamment deux projets Goal pour cette année.
Ce qui a permis d’aider les clubs locaux. Ainsi donc 14 clubs représentant 7 régions du pays, ont participé cette année au championnat de première division. Ils sont 16 pour la seconde. La coupe nationale est aujourd’hui dans les phases de demies-finales, la finale étant prévue le 7 juillet prochain. La présence du Président de la République est attendue. Signalons que cette coupe sera retransmise en direct par TVM, mais aussi Nessma TV (télévision du Maghreb basée en Tunisie) et BFM du Sénégal.
Le foot reprend donc des «couleurs». Tant mieux quand on sait que c’est bien sur un terrain et derrière une équipe que l’unité citoyenne se fait, que se fonde le sentiment patriotique. Encore faut-il que l’on soit fier des prestations de ceux que l’on soutient et qui nous représentent. Mais on sait que quand on veut, on peut.

dimanche 17 juin 2012

La palabre, rien que la palabre


Encore une citation du Khalife Omar : «lorsque Dieu du mal à une société, Il leur donne la polémique et les éloigne du travail».
Plus près de nous, on dit que la malédiction s’est abattue sur les Awlad M’Barek, cette lignée qui a donné une épopée sans précédent en pays Maure, le jour où ils consacrèrent plus de temps à venir à l’arbre à palabres qu’ils appelaient intelligemment «çadrayet asswaqa» (l’arbre des calomnies ou des fausses rumeurs).
Dites-moi, chers lecteurs, en quoi les palabres politiques sont différentes de celles des années 90, celles qui ont fait suite aux élections présidentielles et législatives et janvier et mars 92 ? En quoi l’objet du différent a-t-il changé ? En quoi les méthodes et les argumentaires ont-ils évolué ?
Et après 1997, quand tout le monde s’est rendu compte du danger que représentait le refus de participer au jeu tel qu’il se proposait et non tel qu’on l’aurait voulu, en quoi le discours a-t-il changé ? Et après 2003 ? Et après 2005 ? Et après 2007 ? Et après 2008 ? Et après 2009 ?
Nous ne savons toujours pas que ce ne sont pas les querelles politiciennes qui vont mener la Mauritanie sur le chemin du développement. Ce n’est toujours pas l’éducation qui est au centre des débats, ce ne sont pas les visions modernistes qui s’opposent aux obscurantismes, ce n’est pas la construction d’hôpitaux ou de routes, ce n’est pas le forage des puits, ce ne sont pas les campagnes de lutte contre l’esclavage et en vue d’atténuer les fractures sociales… rien de tout cela n’est en question. Ni aujourd’hui, ni hier. Sinon on aurait avancé dans la lecture que nous pouvons avoir de ce que notre élite politique veut. Elle aurait du coup réalisé en partie ses desseins. Parce que quand on sait ce qu’on veut, on l’exprime clairement, on le partage et on finit fatalement par l’imposer. Ou par en imposer une partie.
On tourne en rond. Parce que ceux qui veulent le statu quo sont plus forts, plus riches, plus solidaires, plus déterminés…
La révolution mauritanienne sera celle qui libérera le citoyen de l’emprise du politique et de l’oisiveté. Elle se fera par la revalorisation du travail, de la création, de la créativité, de la compétence, la réhabilitation des valeurs d’égalité, de justice, d’humilité et de tolérance.
Parce que cette révolution doit se faire contre la médiocrité. 

samedi 16 juin 2012

Un Arabe à l’Académie française


«Il y a vingt-cinq ans, je suis entré sous cette Coupole pour la première fois. Je venais de publier un roman, vous m’aviez décerné un prix et invité, comme d’autres lauréats, à la séance publique annuelle. Elle était présidée par Claude Lévi-Strauss».
C’est avec ces mots que l’écrivain libanais, Amin Maalouf, a ouvert son discours d’entrée solennelle à l’Académie française ce 14 juin. Prenant, ironie de l’Histoire, la place 29 laissée vacante de Claude Lévi-Strauss. Mais c’est en juin 2011 que cet écrivain extraordinaire a été accepté dans l’enceinte sacrée.
L’évènement est de taille. L’homme qui a marqué avec «Léon l’Africain», «Les Jardins de Lumière», «Samarcande», «Les identités meurtrières», «Le rocher de Tanios», «Les Echelles du Levant» ou encore «Les croisades vues par les Arabes», cet homme-là a su puiser dans le patrimoine humain, celui qui a fait l’Orient et l’Occident et qui a fini par rayonner sur le Monde, pour prendre son lecteur dans un voyage à travers les âges, à travers les civilisations… Un voyage qui raconte les hommes dans ce qu’ils ont d’humain, de spontané, de naturel, mais aussi de valeurs, d’abnégation et de tolérance.
On est surpris quand on finit de lire «Les croisades vues par les Arabes» et qu’on se retrouve méditant ce passé sur lequel d’autres ont construit tant de remparts de haine et justifié tant de monstruosités, on est surpris par ce sentiment fait de pardon et de complaisance vis-à-vis de …l’ennemi.
"Après les roulements de tambours, les roulements de langue ! Cet accent, vous ne l’entendez pas souvent dans cette enceinte. Ou, pour être précis, vous ne l’entendez plus. Car, vous le savez, ce léger roulement qui, dans la France d’aujourd’hui, tend à disparaître a longtemps été la norme. N’est-ce pas ainsi que s’exprimaient La Bruyère, Racine et Richelieu, Louis XIII et Louis XIV, Mazarin bien sûr, et avant eux, avant l’Académie, Rabelais, Ronsard et Rutebeuf ? Ce roulement ne vous vient donc pas du Liban, il vous en revient. Mes ancêtres ne l’ont pas inventé, ils l’ont seulement conservé, pour l’avoir entendu de la bouche de vos ancêtres, et quelquefois aussi sur la langue de vos prédécesseurs."
L’éloge qu’il devait à son prédécesseur ne fut pas seulement l’occasion de l’oraison. Amin Maalouf en profite pour apporter quelques précisions sur son être, sa culture, ses desseins et sa compréhension du Monde.
"J'apporte avec moi tout ce que mes deux patries m'ont donné : mes origines, mes langues, mon accent, mes convictions, mes doutes, et plus que tout peut-être mes rêves d'harmonie, de progrès et de coexistence. Ces rêves sont aujourd’hui malmenés. Un mur s’élève en Méditerranée entre les univers culturels dont je me réclame. Ce mur, je n’ai pas l’intention de l’enjamber pour passer d’une rive à l’autre. Ce mur de la détestation − entre Européens et Africains, entre Occident et Islam, entre Juifs et Arabes −, mon ambition est de le saper, et de contribuer à le démolir. Telle a toujours été ma raison de vivre, ma raison d’écrire, et je la poursuivrai au sein de votre Compagnie."
Comme de tradition, c’est le plus jeune des Académiciens qui répond à l’entrant. C’est donc l'écrivain-diplomate Jean-Christophe Rufin qui déclare : "Toute votre œuvre, toute votre pensée, toute votre personnalité, c'est un pont entre deux mondes (...) qui portent chacun leur part de crimes mais aussi de valeurs. Ce sont ces valeurs que vous voulez unir. (…) Entrez ici avec vos noms, vos langues, vos croyances, vos fureurs, vos égarements, votre encre, votre sang, votre exil". Après avoir rappelé que c’est en suivant l’exemple de Maalouf "que je suis devenu romancier".
Symbole de cette double culture, l'épée d'académicien d'Amin Maalouf comporte en médaillons une Marianne et un Cèdre du Liban, selon les précisions rapportées par l’AFP. Sur la lame sont gravés les prénoms de sa femme Andrée, de ses trois fils, ainsi qu'un poème de son père. Une livre libanaise à son effigie a été émise en hommage au nouvel immortel.
Dernier passage que je voudrai partager de ce discours : «Jacqueline de Romilly froncerait les sourcils si j’omettais de dire que les choses ont commencé avec la Grèce antique ; quand Zeus, déguisé en taureau, s’en fut enlever sur la côte phénicienne, quelque part entre Sidon et Tyr, la princesse Europe, qui allait donner son nom au continent où nous sommes. Le mythe dit aussi que le frère d’Europe, Cadmus, partit à sa recherche, apportant avec lui l’alphabet phénicien, qui devait engendrer l’alphabet grec, de même que les alphabets latin, cyrillique, arabe, hébreu, syriaque et tant d’autres. Les mythes nous racontent ce dont l’Histoire ne se souvient plus».
Et pour finir, quelques citations :
«Est-ce vrai que dans votre pays il n'y a ni peintres ni sculpteurs ?
- Il arrive que des gens peignent ou sculptent, mais toute représentation figurée est condamnée. On la considère comme un défi au Créateur.
- C'est trop d'honneur qui est fait à notre art que de penser qu'il peut rivaliser avec la Création
(Léon l’Africain)
«Ne t'inquiète de rien, la réalité a deux visages, les hommes aussi». (Samarcande)
«Admirable marchandise que la parole, reprit il, comme si décidément l'expression lui plaisait. Elle ne pèse rien dans les soutes et si tu sais la monnayer elle peut t'enrichir.....
Mes paroles je ne les vends pas, je les distribue
» (Les Jardins de Lumière)