mercredi 30 mai 2018

Terrorisme : AQMI fait peur au Sahel… …ce n’est pas nouveau


C’est dans un communiqué publié la semaine dernière (samedi 8 mai) à travers ses réseaux habituels, qu’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) a menacé de s’en prendre aux sociétés occidentales particulièrement françaises qui viendraient s’installer au Sahel. Avec une mise en garde aux Musulmans de ne pas s’approcher des lieux où sont implantées ces sociétés désormais ciblées par les attaques.

AQMI, mouvement de libération ?

Si les spécialistes installés en Occident y voient une nouveauté, ce n’est pas le cas des experts en matière d’organisations terroristes ressortissants de la région. Même si tous sont d’accord pour prendre au séreux une telle menace. Mais là où les analystes ne sont pas d’accord, c’est quand il s’agit d’apprécier s’il s’agit ou non d’une nouvelle démarche d’AQMI.
Dans un document retrouvé dans les décombres de Tombouctou après la fuite des jihadistes et publié par la presse en février 2013, Abdel Melik Droudkal, le chef AQMI donne sa vision de ce que doit être la bataille au Sahel. Le 18 mars 2012, il adresse une lettre à cet effet aux différents chefs des Katibas qui tentaient alors de s’installer définitivement dans le Nord du Mali pour en faire un sanctuaire à partir duquel ils peuvent essaimer sur l’ensemble de l’espace sahélo-saharien.
On était déjà en pleine action de rébellion dans la région. Touaregs du MNLA (mouvement national de libération de l’Azawad) et ceux de Ançar Eddine avaient déjà entamé la prise des grandes villes du Nord, ensemble ou pas. La lettre de 9 pages dactylographiées, est un peu le compte-rendu de la 33ème session du Conseil de la Shura de AQMI. Il s’agit d’un précis visant à cadrer l’action des organisations jihadistes dans le tumulte qui va suivre. Le précis découle de «la nécessité d’établir un plan pour commander et contrôler le Jihad» dans la région.
Le principe est de se servir d’autres groupes dont l’engagement «islamiste» est moins prononcé. Pour ce faire prendre en charge leurs revendications. Quitte à reprendre les choses en main plus tard.
Le chef suprême de AQMI recommande la prudence et le sens de la mesure. «Nous devons prendre en compte l'environnement local qui rejette un islam trop rigoureux». Avant de critiquer l’application stricte de la Chari’a dans un environnement hostile et la destruction des mausolées. Il critique aussi la guerre qui couvait entre Ançar Eddine et le MNLA, intimant à ses partisans l’ordre de privilégier la coordination des actions avec les groupes locaux pour permettre une meilleure insertion sociale des combattants et une plus grande prise en charge de leurs revendications et donc l’adhésion des populations.
«Il nous faut, écrit-il, planter juste quelques graines dans un sol fertile qui, grâce à des engrais, deviendront un arbre stable et vigoureux». Termes sibyllins pour définir une stratégie mise en œuvre sans fracas. «Mieux vaut apparaitre comme un mouvement local avec ses propres causes et ses préoccupations. Nous n’avons aucune raison de mettre en avant notre projet jihadiste et expansionniste». D’où le ciblage des entreprises occidentales, françaises en particulier, pour revendiquer la défense des populations locales qui voient leurs richesses pillées par des puissances anciennement coloniales.
C’est le sens qu’il faut donner à l’attaque sanglante d’Aïn Aminas en Algérie en janvier 2013. On se demandait à l’époque ce que voulait AQMI. Dans leur rhétorique officielle, ils mettent en avant la lutte contre l’ennemi dominateur, pilleur et impie, contre ses suppôts locaux au pouvoir ou non.
Alors que dans la vie de tous les jours, on les voit se mêler aux trafics les plus illicites : drogue, armes, personnes, cigarettes et même alcool. Et s’ils ont réussi leur insertion sociale dans cet espace sahélo-saharien, c’est bien parce qu’ils ont pu «accompagner», couvrir et promouvoir les activités qui font vivre les populations et qui sont nécessairement des activités illégales. Le rapprochement, voire la fusion avec les mouvements locaux comme Ansar Eddine, va donner la dimension de mouvement de libération nationale à AQMI qui ne défend plus seulement les populations mais aussi leurs richesses. D’où ce communiqué et plusieurs autres publiés pendant et après l’occupation du Nord du Mali par les Jihadistes.

Le communiqué n’apporte rien de nouveau

Le déploiement des forces internationales, notamment de la CEDEAO, n’arrive pas à cacher qu’il s’agit d’abord d’un engagement militaire de la France donc «d’une guerre française». D’ailleurs, le communiqué du 8 mai fait suite certainement à la reprise des activités des sociétés minières, notamment dans le domaine du pétrole, du gaz et des minerais précieux.
Quant à la présence de la Mauritanie, Mohamed Mahmoud Eboulmaaly, un grand spécialiste de la question, auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements jihadistes, relativise la menace. Il rappelle que les mouvements vont continuer à adopter la même attitude vis-à-vis de la Mauritanie : ne pas lui donner le prétexte d’intervenir en l’attaquant. C’est cet équilibre qui a été trouvé après la guerre menée par notre pays contre les mouvements jihadistes entre 2008 et 2012.
Les agressions commencent pour la Mauritanie le 4 juin 2005 quand le Groupe salafiste de combat et de prédication (GSPC) attaque la garnison de Lemghayti dans le nord-est et tue une quinzaine de soldats mauritaniens. L’Armée est incapable à l’époque de mener l’expédition punitive qu’elle envisageait. Cette faiblesse va encourager le GSPC devenu AQMI à mettre la pression sur la Mauritanie, jugée plus facile à conquérir pour en faire le sanctuaire.
Le 24 décembre 2007, quatre touristes français sont assassinés près d’Aleg. Puis le 27 décembre, une embuscade est tendue à une patrouille à Ghallawiya au nord du pays. Le 15 septembre 2008, 15 mauritaniens sont tués dans une autre embuscade à Tourine. Suivent enfin les enlèvements de ressortissants étrangers sur le sol mauritanien. Le pays donne l’impression de tomber sous l’autorité de bandes criminelles qui tentent de s’y installer.

Maintenir la Mauritanie hors du champ

C’est alors que la réaction mauritanienne est déclenchée. Des unités spécialisées sont montées et une action de reprise de l’initiative engagée. L’Armée est dotée des moyens nécessaires à faire face et va même, deux années durant, aller faire la guerre aux terroristes là où ils se trouvent : au Nord du Mali.
Les acteurs politiques mauritaniens crient à «la guerre par procuration», tandis qu’au Mali l’opinion est mobilisée contre les incursions mauritaniennes. D’ailleurs, l’entreprise guerrière de la Mauritanie est mal appréciée par les amis et alliés. L’aide est timide quand l’hostilité n’est pas franche. Mais les expéditions réussies de l’Armée mauritanienne en plein territoire malien portent leur fruit pour le pays.
La peur change de camp : ce sont désormais les terroristes qui ont peur de voir surgir les groupes spéciaux d’intervention (GSI), unités mauritaniennes dédiées à la lutte contre le terrorisme. L’Armée mauritanienne réussit des coups d’éclat empêchant les terroristes d’installer des bases avancées à Wagadu, près de Tombouctou, à Léré… Là où ils finiront par pavaner quand ils cesseront de constituer une menace directe pour la Mauritanie et qu’ils décideront d’occuper le Nord du Mali.
Cette guerre punitive – et préventive – menée par la Mauritanie au moment qu’il fallait a convaincu les terroristes du danger pour eux de toute implication du pays dans une guerre contre eux. Un modus vivendi qui imposera une trêve : parce que les Mauritaniens n’iront en guerre que s’ils sont menacés par eux, les terroristes préfèrent s’abstenir.
Effectivement, la Mauritanie ne participera pas à la reconquête engagée par la France qui a réussi à entrainer dans son sillage la CEDEAO, l’Union africaine, l’Union européenne et même les Nations-Unies. Pour une raison stratégique et morale.
D’une part, on lui a proposé d’envoyer des troupes à Douenza, de l’autre côté du Mali, loin, très loin des bases arrières de son Armée. D’autre part, entrer dans cette guerre sans résoudre les aspects qui relèvent des problèmes intérieurs maliens, c’est risquer de se voir impliqué dans ce qui allait prendre l’allure d’une guerre civile. Impossible donc d’y prendre part aussi facilement pour tirer sur des populations qui ont des liens socio-historiques profonds avec les Mauritaniens.
Pour Mohamed Mahmoud Eboulmaaly, le fait de citer la Mauritanie aujourd’hui dans le communiqué relève plus de la nécessité «géographique» (dire les limites du Maghreb islamique) que de la volonté de rompre la trêve non dite. Pour lui donc, il n’y a pas plus d’inquiétude que par le passé.
Mais est-ce suffisant pour rassurer ceux qui ont les financements et les moyens d’exploiter les ressources des pays concernés ? Rien n’est moins sûr.

Ould Oumeir


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