samedi 16 mars 2013

L’un des pionniers s’en va


Je n’ai pas connu directement l’homme. Seulement à travers ses fils, ce que j’entends de ses amis et compagnons et les photos où il apparait. C’est justement, l’impression que me laissent les photos qui est la plus significative pour moi.
Chaque fois que je déroule les images sur un écran, je ne peux m’empêcher de m’arrêter toutes les fois où l’image de Sidi Mohamed Deyine apparait. La grâce des gens de bien, de ceux qui incarnent les valeurs immuables de générosité, de noblesse d’esprit, de dignité et d’abnégation. Son visage sur les photos, c’est un peu cette Mauritanie qui ne souffre aucune flétrissure, cette Mauritanie qui ne s’érode pas, qui ne se salit pas, qui ne prend aucun coup de vieux… Je ne peux l’imaginer autrement que sur cette photo où il apparait au premier plan avec Haiba Ould Hommodi notamment. Une beauté qui doit être un reflet d’un intérieur encore plus beau. Ce doit être ça l’Aura.
Sidi Mohamed Deyine est né vers 1920 à Boutilimitt. Il a été directeur de la Medersa de Boutilimitt avant d’être nommé ministre de l’éducation, de la jeunesse et du travail dans le gouvernement du 23 juin 1959. Il fait partie de quelques trois ministres retenus par feu Moktar Ould Daddah dans le gouvernement d’après indépendance. Le 29 septembre 1961 il est nommé ministre de l’intérieur, le 1er juillet 1963 il va aux affaires étrangères. Et en janvier 1965, il quitte le gouvernement pour d’autres fonctions.
Pour le Nouakchottois que je suis, Ehl Deyine, c’est cette maison de l’Ilot V aux abords de laquelle on ne voit jamais d’attroupements, l’on n’entend jamais de clameurs, même pas un stationnement abusif : tout y est en (et dans) l’ordre. Ce sont aussi ces enfants, devenus adultes, sans avoir jamais provoqué d’inconvenances. Une éducation qui «vient de loin» (pour traduire l’expression Hassaniya), un poids et une mesure qui sont ancrés dans cette tradition-là. Celle dont Sidi Mohamed Deyine était l’incarnation.
Qu’Allah l’agrée dans Son Saint Paradis, qu’Il allège le poids de sa perte.
Inna liLlahi wa inna ilayhi raji’une.

vendredi 15 mars 2013

Demain, commémorons


16 mars 1981… une date que je ne veux pas oublier. Parce qu’elle a coûté au pays par la perte de quelques vaillants officiers et par une nouvelle blessure ouverte dans les cœurs d’une partie de cette Mauritanie qui n’arrive pas à faire le deuil de tous ses fils perdus bêtement.
Car que faut-il retenir de cette folle aventure qui a conduit les colonels Kader et Ahmed Salem et leurs amis et compagnons à venir à Nouakchott en ayant l’intention de prendre le pouvoir. Oubliant que ce pouvoir dont ils voulaient débarrasser la Mauritanie avait ses pions dans l’environnement politique qui les avait pris en charge. Seuls les soutiens probables (ou possibles, ou évidents, ou inconditionnels…) du groupe n’étaient pas au courant du projet. Le Comité militaire s’était préparé à les recevoir et à faire échouer leur projet. C’est de bonne guerre.
Après un procès vite fait, quatre des conspirateurs sont exécutés dont bien sûr les deux colonels… Une perte sèche. Un vide qui ne sera jamais comblé pour ceux qui connaissent les quatre hommes. Il n’y a que le Président du CMSN de l’époque qui ne semble pas regretter, lui qui en est encore à justifier son refus de clémence. Avec force et arrogance. Il avait bien sûr le droit de ne pas gracier les hommes qui voulaient le renverser, probablement le tuer. Mais à un moment de la vie d’un homme, il faut réévaluer les actes et les choix pour ne pas rester avec l’impression d’avoir toujours bien fait. D’autant plus qu’il y a mort d’hommes.
On attend des explications des hommes politiques qui accompagnaient et poussaient vers le projet de prise de pouvoir par la violence. Pourquoi ? pourquoi fomenter cela à partir de l’extérieur ? pourquoi ne pas avoir mobilisé à l’intérieur ? pourquoi avoir oublié ceux qui auraient dû être traités comme les martyres d’une cause ? y avait-il d’ailleurs une cause ? laquelle ? et qu’en reste-t-il ?
Pour résumer, les animateurs de l’AMD (alliance pour une Mauritanie démocratique), mouvement politique ayant inspiré le 16 mars, nous doivent de nous dire ce qu’il en reste, ce que nous devons en retenir pour le pays, pour le peuple, pour les acteurs… Ceux-ci sont-ils des héros ou simplement des victimes ? S’ils sont des héros pourquoi leurs amis politiques ne les ont-ils jamais célébrés publiquement ? S’ils sont des victimes, pourquoi ne les pleurent-ils pas ?
Au bout d’une précédente réflexion à la même occasion, je concluais : «Dans ce pays, les relations entre civils et militaires ont toujours mal fini. Chaque militaire qui entre sur la scène politique a été poussé par un groupe politique déterminé. Quand le coup aboutit à une prise de pouvoir, une période de grâce s’ouvre pour le groupe concerné, l’occasion d’exclure les protagonistes politiques, d’accaparer à soi tous les privilèges, de promouvoir les siens. Cela finit fatalement par la contestation, le blocage et un divorce entre les ailes militaire et civile du pouvoir. Toujours au profit de la première parce que la seconde (l’aile civile) n’a jamais eu les moyens de ses ambitions.
Si, par contre, le putsch n’ouvre pas sur une prise de pouvoir, les militaires sont abandonnés à leur sort et vite oubliés par les politiques qui les ont poussés sur cette voie. A ceux-là, à tous ceux-là je dis : honte à vous».

jeudi 14 mars 2013

L’expérience de la prison


Chaque fois que quelqu’un est en prison, je pense à ce jour d’avril 2002. Je suis entre les mains de la police d’Etat depuis bientôt une semaine. Enfermé dans une chambre, située juste au-dessus du bureau du directeur général de la sûreté nationale à l’époque (les anciens bureaux, non loin du ministère de l’intérieur). Avec un matelas (10 cm d’épaisseur) et une moustiquaire. Durant la semaine, j’ai été interrogée deux fois la nuit par le DSE qui s’évertuait quand même à me faire sentir qu’il n’avait aucun plaisir à me garder ni à m’interroger. Une manière bien à lui de garder des relations de sympathie avec ceux qui se retrouvent entre ses mains. Cela lui réussit d’ailleurs parce qu’une relation particulièrement affective finit par s’établir entre le bourreau et la victime, entre le geôlier et son prisonnier. Au cours du premier interrogatoire, vous vous dites que celui qui vous interroge veut vous aider à éviter le pire… Vous en oubliez que le pire, c’est ce que vous vivez déjà : la privation de liberté.
Le fait d’avoir pour unique occupation de compter les carreaux du vieux tissu qui recouvre l’éponge sur lequel vous dormez. Puis, lassé, vous regardez autour de vous en essayant d’établir un contact avec ceux qui vous ont précédé dans cette petite chambre qui ouvre sur des toilettes publiques. Ici, quelqu’un avait noté une série de petits traits, comme pour compter les jours (c’est comme ça que Robinson Crusoé faisait). Vous vous dites qu’il s’agit là peut-être  d’une marque de passage laissée par Mohamedou Ould Sellahi, celui qui fut accusé par les Américains d’en savoir plus sur Al Qaeda, qui leur fut «offert» par le pouvoir mauritanien et qui est encore prisonnier sur la base américaine de Guantanamo.
Quand vous avez établi un dialogue avec celui-là, vous le quittez rapidement pour suivre les appels à la prière qui viennent quand même jusqu’à vous. A différents moments de la journée et dans différentes circonstances.
Vous entendez l’appel de l’aube alors qu’arrive jusqu’à vous les cris et les plaintes d’on ne sait qui. Quand vous demandez, le matin, de quoi il s’agissait, on vous dit que les éléments de la police qui dorment dans les couloirs – ils sont nombreux parmi ceux qui sont chargés de réprimer les nombreuses manifestations quotidiennes -, ces éléments font des cauchemars et cela se traduit par ces cris et plaintes que vous entendez.
Ces plaintes arrivent à un moment de la nuit où commencent à s’élever les appels à la prière des nombreuses mosquées de Nouakchott. Comme tous les bruits vous arrivent et comme ces appels ne sont jamais faits en même temps mais sur une durée qui varie entre 20 et 30 minutes, vous finissez par confondre les bruits qui vous arrivent. Vous n’êtes plus sûrs s’il s’agit d’un bruit de hautparleurs parasités ou d’un cri de douleur émis par une victime (même si vous croyez ce qu’on vous dit sur les cauchemars des policiers, vous jugez qu’ils sont victimes aussi). Vous vous dites qu’on a choisi ce moment pour «faire couvrir» les effets de la douleur provoquée par la violence quotidienne, les faire couvrir par les appels à la prière et les lectures coraniques.
Avec les prières de Dhohr et Al ‘Açer (après-midi), c’est un autre bruit qui fait concurrence aux hautparleurs des mosquées : celui qui provient des standards, ces boîtes à musique qui pullulent à Nouakchott. Durant tout le séjour dans cette chambre de la DGSN, dès 14 heures, arrive de loin, de très loin mais avec force, une musique désuète, un peu bâtarde : des voix de filles qui chantent «moula guerta». Vous allez souffrir malgré vous cela jusqu’aux environs de 20 heures.
La nuit venue, vous ne vous en rendez compte que parce que les bruits ne vous arrivent plus ou quand vous regardez à travers les stries d’une vieille fenêtre. La lumière crue vous empêche de trouver le vrai sommeil. Vous avez le temps de regarder le plafond, de voir un morceau de tissu suspendu près de l’ampoule. Vous commencez à méditer sur la mort, sur le suicide… cela vous occupe. Le temps pour que les bruits de la nuit reviennent… les plaintes… les muezzins… les mouvements de va-et-vient…
Un jeudi, le directeur arrive et me dit : «Votre dossier est fini. Je crois que vous devez être libéré incessamment. On a envoyé le dossier avec un peu de retard, on ne devra pas avoir la réponse aujourd’hui. D’ailleurs, moi je vais en weekend et je ne serai pas là quand il arrivera à la fin de l’heure… qu’à cela ne tienne, tu devras attendre dimanche… ce n’est rien…»
Oh que si ! que c’est quelque chose de priver quelqu’un de sa liberté, de ne pas le laisser vivre sa vie, embrasser ses enfants, parler avec ses amis, jouir de ses facultés, toutes ses facultés…
Onze jours d’emprisonnement finalement. Pour rien. Parce que quelqu’un avait décidé qu’il pouvait me priver de ma liberté sans conséquence pour lui. Mais le plus dur pour moi fut ce propos qui me disait que je comptais pour rien dans ce système-là. Je me consolais en me disant que je n’étais pas le seul : aucun citoyen ne comptait vraiment pour ce système finalement vomi. Sans regret.

mercredi 13 mars 2013

Qu’est-ce qu’ils veulent ?


Au juste, que veulent les acteurs politiques ? Voyons voir.
A suivre la conférence de presse de la COD l’autre jour, on n’a pas de réponse. A force de vouloir tout et tout de suite, la Coordination de l’opposition a fini par ne rien vouloir avec précision, ne rien vouloir du tout. Le communiqué exprimait différentes positions en même temps.
La première exigeant le départ de Ould Abdel Aziz. La seconde demandant la constitution d’un gouvernement de consensus avec lui. La dernière fixant quelques conditions techniques sans lesquelles les élections ne peuvent être transparentes. Et dans son discours, le nouveau président de la COD, Jemil Ould Mansour de Tawaçoul nous apprend qu’il n’est pas question de laisser passer les élections si les conditions de transparence ne sont pas remplies. «Nous allons empêcher leur tenue», a-t-il dit. Comment ? On suppose que ce n’est pas tout simplement en organisant des manifestations «autorisées» et «pacifiques», lesquelles ne peuvent en rien gêner le déroulement du scrutin.
Au cours de cette conférence de presse, le podium était occupé par Ahmed Ould Sidi Baba du RDU, président sortant de la COD, à sa gauche Ahmed Ould Daddah du RFD, Saleh Ould Hanenna de Hatem, à sa droite Jemil Ould Mansour, puis vient Mohamed Ould Maouloud… Des hommes dont les visions, les cursus, les lectures de la vie, les réflexes, les appréhensions, les prédispositions, les fondamentaux, les goûts… ne sont absolument pas les mêmes et sont même, des fois, diamétralement opposés. Comment accepter pour eux une stratégie convergente pour quelque raison que ce soit ? On comprend que ce qui les unit c’est l’aversion d’un pouvoir et de celui qui l’incarne, Mohamed Ould Abdel Aziz. On voit alors qu’il s’agit d’une tactique de conjoncture qui vaut ce qu’elle vaut mais qui est appelée à durer le temps de laisser resurgir les différences.
La Coalition pour une Alternance Pacifique (CAP) n’est pas plus «claire» dans ses démarches. On se rappelle que si le dialogue inclusif a échoué, c’est parce qu’une partie de la COD avait choisi d’y aller sans vraiment insister auprès de ses pairs. Pour ne pas être excessif, nous allons dire que c’est un manque de volonté et non une volonté délibérée de laisser au bord de la route une partie de la COD, qui a donné le résultat qu’on sait.
Le Président Messaoud Ould Boulkheir qui s’emballe (et se passionne) pour le processus de dialogue. Qui obtient ce qu’il voulait (et ce que voulaient ses compagnons) : de grandes réformes politiques et institutionnelles, avec en prime la mise à l’écart de certains de ses concurrents immédiats, compagnons de route par moments. Le Président Ould Boulkheir qui salue la mise en œuvre de l’accord entre les deux parties, assiste à la promulgation des lois issues du dialogue, s’élève un moment contre toute idée de «nouveau dialogue» et qui revient ensuite pour proposer une «initiative de sortie de crise». Comme si tout ce qu’il a entrepris jusqu’à présent relevait de l’inutile.
La Majorité quant à elle n’a même pas de visibilité sur la scène actuelle. L’Union pour la République (UPR) qui en est leader se rappelle de son existence quand il s’agit de publier un communiqué, souvent lapidaire et vindicatif, parfois hors sujet. Comme le communiqué de l’autre jour qui demandait au gouvernement d’agir pour alléger la souffrance du consommateur. Ne le fait-il pas déjà ? Des communiqués qui ont souvent l’allure d’articles polémiques, écrits à la hâte pour faire diversion, soit sous forme de papiers signés par le service de communication, soit de déclaration du secrétaire exécutif chargé de la politique. Dans l’un et l’autre des cas, des sorties qui ajoutent à l’illisibilité du rôle et du positionnement.
Au milieu de tout ça, il y a la CENI qui a donné l’impression d’avoir trouvé le filon en décrétant un deadline pour les élections. Cela fait deux semaines (un peu plus). Qu’est-ce qui a été fait depuis ? Rien. Les délais courent pourtant. Le RAVEL (recensement à vocation électorale) n’a pas été lancé alors qu’il nécessite trois mois. Les discussions avec les partis politiques et les protagonistes en général, n’ont pas été entamées. Aucune opération de communication n’a accompagné l’annonce de la date des élections. Est-ce l’âge qui bloque ? est-ce la méconnaissance du terrain politique ? est-ce la peur des acteurs ? On ne sait pas encore. Par contre, on voit et on sait que cette honorable institution semble tétanisée. Elle est incapable de donner signe de vie depuis sa dernière sortie.
Au fait, nous sommes en droit de nous demander ce que veulent nos politiques. Parce que leurs positionnements manquent de lisibilité (de visibilité pour certains). La crise, la vraie, commence ici.

mardi 12 mars 2013

Pour ne pas oublier


Le 12 mars 1959 fut publié le décret 59-001 fixant la date de l’indépendance de la République Islamique de Mauritanie (RIM) pour la journée du 28 novembre 1960. Pourquoi ce choix ? Quelles ambitions ? Quels atouts ? Quels défis ? Pour ne poser que les questions les plus simples.
Le choix de la date du 28 novembre n’est pas fortuit. C’est le jour où, en 1908, une colonne coloniale dirigée par le lieutenant Reboul fut décimée par les résistants sous le commandement de l’Emir Ahmed Ledeyd Ould Sidi à Legweyshishi, non loin de l’actuelle Tiguint, en plein Aftout. Pour ancrer cette date et affirmer une certaine indépendance (déjà) vis-à-vis de la tutelle coloniale, le groupe des bâtisseurs fédérés autour de Me Moktar Ould Daddah avait donc fait passer ce choix. Sans fracas.
L’ambition que ces jeunes affichaient était celle de créer un Etat moderne. Au vrai sens du terme : égalité, justice, équité, développement, indépendance, citoyenneté… tout y était en termes d’idéaux nobles à promouvoir au profit de tous les fils de cette Nation à construire. En somme, il fallait quitter les cadres étroits de la tribu, de l’ethnie, du village, du campement et même de l’Emirat pour se retrouver dans une aire plus globale, plus générale et qui a la particularité d’être pour tous. Pas seulement pour les bien-nés, pas seulement pour les guerriers ou les marabouts, les noirs ou les blancs, les tributaires ou les esclaves… un pays pour tous. Qui restait à construire… par tous.
L’atout premier des jeunes bâtisseurs était bien sûr la volonté de bien faire, d’avoir une vision de l’œuvre qu’ils veulent entreprendre, d’être prêts à tous les sacrifices pour parvenir à prendre la route qui doit être la leur. Leur ancrage dans une société où la culture de l’humilité, de la modération et de la vérité est encore présente, et le fait d’être encore imbus de cette culture, constituent des atouts certains.
Ne citons que les plus simples des défis : s’affirmer au milieu d’un monde hostile qui regarde ce pays en construction comme une épine dans les pieds, imposer sa volonté face aux velléités des voisins beaucoup trop en avance par rapport à nous ; se faire respecter dans cet environnement qui ne sied déjà qu’aux plus forts ; combattre les forces centrifuges et rétrogrades de l’intérieur et convaincre leurs compatriotes de la viabilité d’un tel projet pour ne pas laisser ces frères égarés au bord de la route ; créer un Etat avec une capitale, une administration, une Armée, un gouvernement…
…Il y a 54 ans donc était lancé ce projet de Mauritanie qui reste à l’état de projet tant que la première flamme n’a pas été ravivée.
Nous avons besoin d’un électrochoc puissant, à même de rendre le mouvement à nos cœurs, afin de croire à nouveau à un Etat moderne qui nous rassemblerait tous et qui siérait pour nous tous.
Nous avons besoin de refondations et de redressements. Pas de querelles politiciennes sans lendemains. Nous avons besoin d’ouvertures. Pas de lectures obscurantistes et sectaires. Nous avons besoin d’humilité. Pas d’extravagances dans nos positions et nos expressions…
Nous avons besoin de nous reprendre, de nous ressaisir, de nous raisonner… pour savoir ce qu’on veut et savoir comment y parvenir.

lundi 11 mars 2013

Le Mali qui était


"La France a favorisé une fiction de démocratie", c’est le titre d’un article écrit par l’ancienne responsable du service culturel de l’Ambassade de France à Bamako, Mme Danielle Rousselier, écrivaine de son état. J’ai lu le papier sur noorinfo.
La dame dit avoir travaillé de 2007 à 2009 à Bamako et qu’elle fut témoin d’une attitude de complaisance qui a caractérisé les relations des puissances occidentales, de la France qu’elle représentait, avec le Mali de Amadou Toumani Touré (ATT). Une complaisance qui engage, selon elle, une «responsabilité partielle» de la France dans l’engrenage qui a mené à cette guerre».
La «fiction de démocratie au Mali» a servi de faire-valoir d’une politique africaine qu’on a voulu nouvelle depuis la conférence de La Baule et qui ne faisait en fait que répéter une attitude condescendante de la France vis-à-vis de l’Afrique. C’est ainsi qu’une indulgence a caractérisé les rapports avec un régime qu’on savait corrompu. Parmi les exemples cités par l’auteur, nous retiendrons celui-là :
«En novembre 2009, les autorités maliennes ont tenté de camoufler l’incendie en plein désert, près de Gao, d’un Boeing 727 transportant six tonnes de cocaïne «évaporée» dans les sables. L’affaire du Boeing «Air Cocaïne» a révélé ouvertement à la fois que le paisible Mali était bien devenu le carrefour du trafic de drogue en Afrique et, plus grave, que les trafiquants avaient bénéficié de complicités dans l’administration et dans l’armée au plus haut niveau. En a-t-on pour autant tiré toutes les conséquences sur la nature profondément corrompue du régime d’Amadou Toumani Touré, faisant le lit des trafiquants de drogue et favorisant par là le narcosalafisme avec les conséquences que l’on sait sur le fragile équilibre avec le Nord et les Touaregs ?»
l’auteur expliquait ensuite comment la scène malienne s’était appauvrie et pourquoi elle devenait le lieu où se développaient les discours religieux les plus radicaux. C’est bien parce que le débat politique n’existait plus et parce que l’élite intelligente (ou supposée l’être) a démissionné après avoir été corrompue.
«La France n’était, certes, pas la seule à fermer les yeux. L’aveuglement fut international : on avait trouvé un pays à qui dispenser l’aide, et les bailleurs de fonds comme les ONG se précipitaient sur ce pays modèle dont la façade démocratique a volé en éclats lors du putsch du 22 mars 2012.» C’est ainsi, selon elle, qu’au nom de «la bonne gouvernance», «nous avons été complices d’un Etat malien prédateur, appuyé sur une «société civile» artificielle profitant de la faiblesse et de la corruption du régime pour s’enrichir à vive allure sur le dos du pays
Cela nous rappelle, nous Mauritaniens, les sautes d’humeur, légèrement feintes de ATT, quand notre pays avait décidé de réagir à la menace en usant de son droit de poursuite. A l’époque, ATT faisait tout pour atténuer l’engagement de la Mauritanie, engagement qui dérangeait (déjà) les affaires dans cette partie du Mali. On ne peut faire l’économie de l’évaluation de cette époque qui a vu les autorités du Mali démissionner et s’effacer devant le diktat des bandes criminelles. Le résultat fut une politique de consensus qui était en fait une sorte de fuite en avant qui n’en finissait pas de commencer.
Pour ne pas tomber dans le panneau et pour avoir les bons résultats de l’intervention militaire au Mali, les amis de ce pays (dont nous sommes) doivent dire la vérité. A ses dirigeants, à son élite, à son Armée. Vous êtes responsables de ce qui vous arrive. Vous êtes les seuls à pouvoir trouver, entre vous, la porte de sortie de la crise qui a mis à terre l’Etat et les Institutions.

dimanche 10 mars 2013

Le «T’heydine» en question


L’émission de Cheikh Sidi Abdalla sur TVM, celle de l’espace culturel (el vadaa ethaqaafi) est finalement la plus suivie et la plus commentée de toutes ces émissions qui peuplent l’univers du petit écran. C’est qu’elle est l’occasion pour ce chercheur universitaire et grand intellectuel d’inviter des gens qui ont quelque chose à dire, quelque chose à nous dire. Soit en témoignant à travers leurs propres cursus et en parlant d’une Mauritanie aujourd’hui insoupçonnable. Soit en présentant leurs propres productions littéraires et artistiques.
La dernière fois que je vous ai parlé de cette émission, c’est qu’elle recevait quelqu’un d’aussi impressionnant (tout en étant l’humilité incarnée) que Mohamed Mahmoud Ould Wedadi… Je respecte la volonté de l’homme qui ne veut pas qu’on lui colle un quelconque titre, sinon tous les grands titres lui siéraient. D’autant plus que je crois qu’il y a des gens que les épithètes sont incapables de définir. Ould Wedadi en fait partie.
L’émission de cette semaine recevait Mohamed Ould Ahmed Ould Meidah (Demba pour les intimes). Un homme de culture. Naturellement. Un poète. Naturellement. Un narrateur. Naturellement. Un chercheur. Naturellement. Un enseignant. Naturellement… Tout ce que Mohamed entreprendra lui réussira. Tout ce qu’il fait lui va et il ne fait que ce qu’il lui va. Naturellement.
Une première partie de l’émission a été consacrée à l’œuvre d’Ehl Manou, au T’heydine en fait. Il s’agit d’une forme d’expression poétique qui est le récit épique des sociétés auxquelles les griots appartiennent. Comme la culture Bidhâne est un parfait mélange des héritages nord-ouest-africains, on peut affirmer que ce genre est un emprunt à l’aire culturelle Mandingue qui a excellé dans toutes ses formes. Peut-être que les griots Bidhâne ont évité de verser dans les aspects magiques et extraordinaires des grandes légendes épiques de leur versant sud. A part la légende de Nwefel qui n’est pas une t’heydina, mais juste une légende jouée au rythme du karr de Legneydiya, le griot Bidhâne n’a pas cultivé cette dimension extraordinaire de l’épopée.
En fait, l’épopée est restée un poème dédié aux faits et actes qui font la grandeur du cavalier, du guerrier et de sa tribu. Et comme l’a si bien dit Mohamed, le T’heydine a permis l’adoption d’une sorte de «précis» du bon comportement pour le guerrier qui avait besoin de tempérer sa force guerrière et de modérer son monopole de la violence. C’est grâce à T’heydine que l’échelle des valeurs a été fixée et qu’elle a été respectée. C’est donc grâce à cela que le plus fort devait rester humble, courageux, digne, attentif aux plaintes du plus faible, peu porté sur les biens d’ici-bas, ne craignant que la colère du Tout-Puissant… tout ce qui nous est décrit dans le T’heydine.
La particularité de ce genre, c’est qu’il est «dit» pour valoriser certains comportements guerriers dont certes le courage, la témérité, l’adresse, mais aussi la droiture, la bonne connaissance des textes fondateurs de la Loi et de la Morale islamiques, l’équité, la prévenance, l’humilité… Il oblige donc au respect de ces normes comportementales.
La langue utilisée est «vieille». C’est-à-dire qu’elle relève du Hassaniya originel qui est très proche de l’Arabe ancien. On peut déclamer une T’heydina que personne aujourd’hui ne comprend entièrement. Cette langue très recherchée indique une grande maitrise chez les auteurs, mais aussi les auditeurs qui savent apprécier. C’est ce qui renforce le côté savant de cette culture populaire qu’est la poésie dialectale Hassaniya et la musique qui l’accompagne.
Dernière remarque fondamentale, c’est l’universalité de la langue utilisée et des valeurs promues. Que nous soyons au Hodh, au Tagant, dans l’Adrar, le Gorgol, le Brakna ou le Trarza, chez les Idaw’ish ou chez les Awlad M’Bareck, chez les Awlad ‘Ammoni ou chez les Awlad Ahmed Ben Demane, chez les Awlad Abdalla ou les Awlad Nacer… partout, ce sont les mêmes valeurs qui sont célébrées, la même terminologie, les mêmes figures rhétoriques qui sont utilisées par de prodigieux griots ont porté notre culture au firmament.
Seddoum Wul N’diartou, Wul Manu, Ghardhou… des noms qui ont été les plus grands et qui ont laissé les plus belles œuvres. De vrais créateurs, de vrais génies de leurs temps.
Le T’heydine est désormais classé «patrimoine de l’Humanité». Ou comme le dit Mohamed Ould Ahmed Ould Meidah : «le jeune homme du Mozambique est aussi propriétaire que moi de ce patrimoine…». Heureusement pour nous qu’il y a encore des gens qui vont préserver pour nous ce pan de nous-mêmes que nous avons délaissé.