samedi 10 novembre 2012

Néma, l’autre bout de la Mauritanie


Avec le nouveau réseau routier qui traverse certains quartiers et les lampadaires qui éclairent les rues, la ville de Néma prend l’allure d’une vraie ville. Quand on est ici, on ne se rend pas compte immédiatement que nous sommes dans les «parages» de cette poudrière qu’est le Nord du Mali. C’est quand on discute avec les gens qu’on comprend qu’ils sont pris par certaines peurs qui n’existaient pas auparavant. Peur de sortir loin de la ville, de voir la guerre éclater, de recevoir les réfugiés, d’entendre les fracas de bombes balancées par des drones dont les commanditaires s’excuseront plus tard pour l’erreur et la mettront sur le compte des «dommages collatéraux»…
Néma n’a jamais été un grand centre commercial, mais l’activité y est plutôt prospère. Beaucoup de nouvelles épiceries lui donnent l’air de Nouakchott. Dans deux ou trois ans, nous aurons probablement une population des villes, avec l’anonymat des villes. Aujourd’hui, la tribu est encore très présente. Ce n’est pas la faute de la population qui a accompagné la Mauritanie indépendante et qui a fourni quelques grands pionniers de ceux qui ont participé à la construction de l’Etat moderne. Qui a fourni aussi des leaders comme Bouyagui Ould Abidine – on va le mettre sur le compte de la capitale régionale du Hodh Echargui à laquelle sa ville, Timbédra appartient – ou Messaoud Ould Boulkheir. Chacun ayant été un précurseur dans ses choix.
Je ne crois pas qu’il y a eu une relève à la première élite. Celle d’aujourd’hui est en général un produit PRDS dont le moule est celui de la convenance et du rangement. Il y a eu quelques tentatives de «rébellion» contre la classe politique traditionnelle, mais les efforts de la jeunesse assoiffée de changements sont restés sans effet. Jusqu’à présent. Peut-on espérer un conflit de génération qui pourra libérer des anciens carcans et assurer l’avènement d’une classe politique neuve (ou nouvelle) ?

vendredi 9 novembre 2012

Obama, président


Je vous fais l’aveu : c’est aujourd’hui que j’apprends la réélection de Barack Obama. En voyage je regarde très peu la télévision et lis très peu les nouvelles. Ensuite l’élection aux Etats-Unis n’a jamais été un enjeu pour moi. Entre un démocrate et un républicain, pas de grande différence pour l’aire culturelle à laquelle j’appartiens. La même politique appliquée vis-à-vis d’Israël sera toujours la même, que celui qui dirige la Maison Blanche soit de l’un ou l’autre des partis. Avec une nuance : le Républicain va carrément annoncer la couleur, le Démocrate va louvoyer essayant de nous donner l’impression que le droit des Palestiniens lui importait. En fait, c’est toujours au cours de mandats démocrates que le recul sur la voie de la paix et du règlement de la question par la reconnaissance des droits palestiniens, est le plus évident. Obama ne vient-il pas de reconnaitre Al Qods (Jérusalem) comme capitale éternelle de l’Etat d’Israël ?
L’Amérique ne change pas, qu’elle soit démocrate ou républicaine, elle va toujours vers la droite, adopte toujours l’arrogance comme philosophie d’action, la force comme premier recours dans le règlement des problèmes, cherche toujours le profit pour elle-même… et c’est normal. On n’est pas la première puissance mondiale pour rien, surtout pas pour avoir croisé les bras, aidé les faibles, redressé les torts…
Ceci dit, l’élection de Obama – la première – était en soi un tournant. Non seulement pour les Etats-Unis qui tournaient ainsi définitivement la page des inégalités dans l’accès aux plus hauts postes de responsabilité, mais aussi pour le monde qui voyait le modèle américain aboutir. Obama président avait ouvert la voie à tous les fantasmes, à toutes les rêveries, à tous les espoirs. Quatre ans après, Obama est passé comme Bush, sans grands changements pour nous. Parce que l’Amérique n’est pas plus proche des faibles et des opprimés aujourd’hui. Elle n’est pas plus engagée pour les causes justes. Elle n’est pas moins hégémonique, moins arrogante, moins guerrière…
Ce n’est seulement le taux de chômage et la débâcle économique qu’on peut reprocher à Obama, c’est aussi cette incapacité à restaurer l’image de l’Amérique de Kennedy : une Amérique généreuse, inspirante, proche des peuples en difficulté (à l’époque colonisés)… il n’a malheureusement pas réussi. C’est pourquoi sa réélection m’importait peu…

jeudi 8 novembre 2012

Aïoun, parler de l’ITIE


A Kiffa, j’avais rejoint les autres membres du Comité national de l’ITIE (initiative de transparence dans les industries extractives) regroupés autour de son président, Sidi Ould Zeine, conseiller du Premier ministre. Le Comité national est une structure comprenant des représentants de la société civile, de l’administration et des compagnies minières. Il a réussi à faire élire la Mauritanie au conseil d’administration de l’ITIE international avant de pouvoir valider la conformité de notre pays aux normes ITIE. Ce fut une bataille rondement menée par le président du Comité qui a bénéficié de l’appui du gouvernement et de celui de ses compagnons au sein de l’institution.
Maintenant que le pays est conforme, il s’agit d’expliquer les tenants et aboutissants de cette conformité aux populations, au moins à leurs représentants. L’occasion de laisser les compagnies s’expliquer devant les leaders d’opinion que sont les élus et les représentants de la société civile locale qui participent au séminaire de sensibilisation et d’information sur l’ITIE.
Chaque représentant de société – MCM, Tasiast, SMH, la SNIM est absente – fait une présentation, écoute les questions et y répond. Suit ensuite la société civile – Cyberforum, Plate-forme, CMPCQVP – et les représentants de l’administration – ministère des mines, pétrole, environnement… Les questions prennent plus de temps que les présentations, les réponses sont tout aussi longues.
A Kiffa et à Aïoun, le niveau des interventions est remarquable. La maturité y est. L’intérêt pour la chose aussi. Comme quoi, ce n’est pas le peuple qui est incapable de comprendre les choses qui semblent être compliquées, mais l’élite qui refuse de lui donner la parole.
La mission intervient à un moment où le pays est secoué par la propagande et la rumeur autour de la santé du Président et des dispositions constitutionnelles qui pourraient être activées en vue de son remplacement. Nous sommes loin de Nouakchott, mais la rumeur arrive jusqu’ici. Elle empoisonne la vie des gens qui ne voudraient pas voir le pays plonger dans l’inconnu. Nous ne sommes pas un peuple qui aime le risque que fait courir l’inconnu. La présence d’un Conseiller du Premier ministre, d’autres responsables, de journalistes, de politiques est un indicateur de la normalité. N’est-ce pas ?

mercredi 7 novembre 2012

Sur la route d’Aïoun

A partir de Kiffa, la route est éprouvante. En plus de trois ans de travaux, l’ATTM n’a réalisé que 40 kilomètres de la route qui relie Kiffa à Tintane. 40 km sur 140, même pas le tiers. On dit que l’entreprise, filiale de la SNIM, a eu tellement de marchés ces dernières années qu’elle a été incapable d’honorer ses engagements. Elle a été alors obligée de procéder à une priorisation de ses chantiers. Elle aurait placé celui de la route Kiffa-Tintane en dernier lieu. Difficile à croire quand on sait que cette route relie le pays profond à sa capitale. Qu’elle est empruntée quotidiennement par une partie des camions ravitaillant le Mali frère. Que c’est de ces régions que la population est alimentée en viande et, en partie, en céréales.
Alors nous est restée la deuxième hypothèse. Quand Yahya Ould Hademine a été nommé ministre et qu’il a été remplacé par le jeune Mohamed Ould Bilal, celui-ci aurait changé toutes les directions, y compris la technique. Il aurait cherché à installer des hommes nouveaux, soit parce qu’il cherchait en eux un système à lui, soit parce qu’il estimait que tout nouveau directeur devait changer pour dire à ses collaborateurs qu’ils pouvaient être changés. Non contents des choix faits, il y a eu une nonchalance au sein du personnel, laquelle a sérieusement compromis l’ordre et le rythme de travail.
En tout état de cause, il y a quelques mois, un nouveau matériel a été acquis par l’entreprise grâce notamment à l’intervention de la Présidence. Il y a quelques jours, le Président Ould Abdel Aziz ordonnait, de son lieu de convalescence près de Paris, au ministre de donner un coup d’accélérateur aux travaux sur cette route. Bouchées doubles et visites de terrain. Les ouvrages sont en voie de finition sur toute la route et les travaux se font de façon plus visible désormais.
Mais en attendant, il vous faut trois à quatre heures pour passer les 140 kilomètres entre Kiffa et Tintane. At quand vous arrivez à Tintane vous êtes si mal en point qu’il vous faut une heure de repos pour reprendre.
Tintane, toujours un projet (ou en projet). Au fond de la cuvette, l’eau est toujours là, stagnante, emplissant les rues, mais aussi certaines habitations, créant une nouvelle flore et certainement une faune d’insectes mutants. Ce qui n’empêche pas une partie de la population de revenir habiter dans les maisons dégagées. La cuvette revit sans que personne ne pense à cultiver ses terres fertiles. La paresse et le manque d’encouragements.
Sur la grande dune s’étendent deux routes en passe d’être goudronnées. On voit pousser quelques belles demeures. Ici celle du député islamiste qui fait désormais concurrence à l’ancienne demeure – un château en fait – de l’ex-président de l’Assemblée nationale du temps de Ould Taya, l’ancien colonel Cheikh Sid’Ahmed Ould Baba. Le modèle PRDSien s’impose dans ces contrées. Chaque acteur politique – du plus conservateur au plus révolutionnaire – se croit obligé de construire une maison imposante d’abord par ses dimensions, son style, ensuite par ses couleurs et son emplacement. Le souci est d’être le plus visible possible, le plus détonant par rapport à l’environnement – là ce n’est pas difficile au milieu de constructions plutôt sommaires, reflétant la pauvreté des propriétaires, sans prétention pour dire l’humilité ambiante -, et le plus imposant parce que cela participe de la notoriété.
J’ai toujours cru que la révolution, le changement pour être plus précis et moins utopique, consistait à avoir une classe politique novatrice par la rupture avec les méthodes du PRDS, plus proche du peuple, incarnant ses états et évitant de le provoquer par l’affichage de ses richesses. Ce n’est pas visiblement la classe politique d'aujourd'hui qui va réconcilier Morale et Politique…

mardi 6 novembre 2012

Sur la route de Kiffa (2)


On traverse vite, très vite, les dernières dunes du Brakna administratif. Apparaissent alors les premiers escarpements, annonçant les plateaux du Tagant dont on imagine la silhouette à partir de Tweyjigjit. Mais alors que l’on croit remonter vers la région des grands poètes, la route pique vers le sud-est, avant d’aller carrément au sud. Les plateaux du Tagant sont peu à peu remplacés par ceux de Rgueiba et de l’Assaba. Les poètes changent de registre. Les évocations ne sont plus les mêmes. Et «Groune Akraraaye» remplacent «trig tegaanit methadiine» dans l’inspiration. L’on prête le flanc à Wul El Gaçri et Wul Adouba, pour ne plus évoquer que Wul Sweidahmed ou Wul Amar Wul Maham. Le premier pour avoir surtout chanté le plateau et sa proximité, cherchant la mise en valeur de la force abrupte de ce relief de pierre et de poussière. Le second pour avoir eu pour muse l’Aftout qui s’étend à la droite, un espace que seul un poète d’une grande inspiration peut immortaliser. Seul un poète de la trempe de Erebâne Wul Amar Wul Maham peut vous dire combien sont belles les rocailles versantes dans les deux Gorgol, combien sont douces les brises qui caressent les fonds des cuvettes des timrin (singulier : tamourt) et combien sont blanches les nuits …noires de ces contrées dont la monotonie est une autre source d’inspiration pour ce poète singulier…
Je m’en vais emporté par les rêveries des poètes d’antan. J’échoue à réanimer la flamme qui les a envoutés. Je n’arrive même pas à fixer un quatrain que déjà me voilà plongé dans les calculs pour savoir combien ce voyage va me coûter en terme de gasoil et d’hébergement. Puis je me prends à repasser dans ma tête toutes ces querelles de ce monde, celles pour le pouvoir et celles pour l’argent…
Je suis au pied d’Akraraye. Essiyassa – littéralement «la politique» - est une ville, non un village-symbole d’une Mauritanie indépendante libérée de l’emprise des forces féodales traditionnelles. Ce village est né d’une rébellion contre l’Emirat Idaw’ish, celui qui a régné en maître sur les hommes et sur les terres du Tagant et, au-delà, sur une grande partie de l’Assaba d’aujourd’hui. Quand, libérés de l’emprise Bani Hassane lors du siège de Hneykaat Baghdad, les cavaliers Idaw’ish déferlèrent vers le sud et le sud-est, refoulant les redoutables Awlad M’Barek encore plus loin dans ce territoire encore sans maître. Tout en étendant leur domination politique et militaire, les tribus Idaw’ish, pourtant d’origine Sanhajienne, participèrent à l’extension de l’aire culturelle arabe hassanienne vers le sud-est et à l’établissement d’un espace qui est aujourd’hui celui du «Traab el Bidhâne». L’arabisation du parler n’est donc pas forcément liée à la victoire des Hassane en d’autres lieux. Elle est plutôt un choix civilisationnel fait par une population donnée à un moment donné de son histoire. Le processus n’est pas exactement celui qui a causé l’hellénisation de la culture latine…
Diouk. Toujours le poste de Gendarmerie. Un peu plus poli, un peu plus utile parce que le gendarme en faction m’avertit qu’il y a quelques dangers à traverser tel ou tel pont. Mais toujours la même question dépourvu de sens pour un représentant de l’Etat : «’arvuna ebrouçkum». Une invitation à se présenter à la manière populaire. Vous pouvez lui donner l’identité que vous voulez, cela ne prête pas à conséquence.
Quand il a été mis en place en 2003, ce poste de contrôle avait été appelé «le mur de séparation». Dans l’entendement des voyageurs, il séparait entre une Mauritanie qu’on voulait «sécurisée» - celle de l’ouest où il y a la présidence – et une autre où pouvait régner le désordre et l’insécurité – celle du sud-est. Pour la petite histoire, c’est à ce niveau que la voiture transportant Ould Cheikhna et Ould Hanenna, deux des instigateurs du putsch manqué du 8 juin 2003, s’est arrêtée un long moment. C’est ici que le camion transportant des armes est tombé en panne et est resté garé à côté des gendarmes trois jours durant en août 2004. On sait que ces postes de contrôles n’ont jamais rien empêché, surtout pas la corruption des corps qui les gèrent…

lundi 5 novembre 2012

Sur la route de Kiffa (1)


«…Eçalatu khayroun mina ennawm…» Deux fois répétée par le muezzin dont la voix emplissait l’entre-deux grandes dunes de Boutilimitt, la formule me réveilla, comme d’habitude, en sursaut. Toujours l’impression de risquer de rater ces heures que l’on dit bénites et où les incantations sont le mieux entendues. Aller aux toilettes avant de faire les ablutions…
Je ne fais pas attention à l’appel d’un deuxième muezzin qui ne comporte pas la formule consacrée pour indiquer l’imminence de la prière matinale. Je termine de faire mes ablutions et m’en vais accomplir le rituel préparatif. Me dirigeant vers la mosquée la plus proche, je n’y trouve qu’une personne, probablement le muezzin. D’autres appels se font entendre, aucun ne comporte la formule «Eçalatu khayroun mina ennawm». J’en conclus que le premier s’était tout simplement trompé. Je regarde l’heure : 4:45, j’ai le temps, avant l’heure dite, d’arriver à Aleg ou ses environs et faire la prière là-bas. Ce sera dans la mosquée de Bir el Barka, une sorte d’arrêt où s’alignent quelques «restaurants» qui offrent aux voyageurs de la route de l’Espoir un cadre – peu convenable il est vrai – de s’arrêter, le temps de boire un thé, de grignoter un bon méchoui et/ou de se reposer. Au début était une sorte d’indépendance de la main d’œuvre «servile» (esclave, en fait) vis-à-vis des anciens «marabouts» (maîtres). Au finish, ce sera un gros bourg où l’activité principale est le service au profit des voyageurs. Une mosquée animée et dirigée par des ressortissants du bourg, des haratine ayant intégré le groupe de prédication (Adda’wa wa tabligh) qui leur a permis d’accéder à un savoir, participant ainsi à leur émancipation et à la construction d’une identité propre. Bir el Barka est aujourd’hui un passage obligé pour les groupes de prédicateurs qui s’en vont en mission tout au long de la route de l’Espoir, voire au Mali.
Signe des temps, personne ne conteste le fait qu’un haratine dirige la prière aujourd’hui. Surtout pas le marabout que je suis. Je suis donc heureux de faire cet arrêt dans ce bled pour cette cause-là…
Aleg se réveille lentement d’habitude. La ville est encore plus désuète que d’habitude. La pluviométrie, excellente cette année, a contribué à détériorer un peu plus l’axe principal de la ville ainsi que les devantures des maisons. Ce n’est pas le propre d’Aleg, mais une constante des villes de l’intérieur : les plus belles bâtisses, celles situées sur le «goudron», appartiennent en général aux anciens prédateurs, ceux de l’époque de Taya quand celui-ci invitait les hauts cadres à «fructifier» le bien mal acquis chez eux. Depuis le temps qu’ils ont «perdu la main», la brillance des grosses bâtisses s’est fanée. Les propriétaires ne sont plus assez pourvus pour entretenir l’image de prospérité qui participait à fonder une aura politique qui était souvent très artificielle…
Le même état de délabrement de la route est remarquable aussi à Magta Lahjar où la lumière brusque du jour fait apparaître les champs en culture. La première fois que j’ai vu cette plaine de Magta Lahjar, c’était en octobre 1984. Avec feu Habib, on allait rejoindre notre poste d’affectation à Aïoun. On était frappé par ces étendues cultivées en pays Maure. On n’avait rien vu de pareil sauf dans la Vallée du Fleuve Sénégal. Et parce que je parle de ce frère prématurément disparu, je ne peux oublier ce qu’il disait en traversant Sangrafa : «…une ville qui s’excuse d’être là…» 

dimanche 4 novembre 2012

"Je t'aime... tu es parfait... change!"

Ce n’est pas un pays en crise qui attend Ould Abdel Aziz quand il reviendra, très probablement dans une semaine. C’est un pays secoué par des perspectives sans précédent, celle d’avoir risqué de voir le Président en exercice mourir, d’assister ensuite à une absence physique imprévue par les dispositifs constitutionnels, celle enfin de la survie d’un système encore très jeune.
Balle perdue ou dommage collatéral d’un système sécuritaire en alerte, la balle qui a transpercé le flanc du Président Ould Abdel Aziz le 13 octobre dernier, a failli coûter cher au pays. On taira les manquements du jeune officier qui n’avait absolument rien à faire là où il était et comme il était. On les mettra sur le compte des dérèglements de l’Univers quand le Destin frappe. Mais on ne doit s’empêcher d’en tirer les leçons qu’il faut.
La Mauritanie est assez fragile pour dépendre de la vie d’un homme. Et cet homme n’a pas le droit de mettre sa vie en danger parce que l’existence d’une Nation en dépend. Ce n’est pas le propre à Ould Abdel Aziz, c’est l’une des constantes de ces Etats toujours en construction et où la disparition du chef peut être synonyme de grandes secousses. «Tir ami» certes, mais tir qui doit nous permettre de changer notre perception de la sécurité et notre rapport aux exigences de cette sécurité. Quand Ould Abdel Aziz reviendra, c’est d’abord une profonde mutation de l’homme dans ses rapports avec la fonction qui l’attend.
C’est un pays en mal – pas en crise – mais en mal. En mal d’élections et de consensus. Les législatives et les municipales sont en retard d’un an. Qu’importe les causes, si l’essentiel est de les organiser quand même et au plus vite. Si les organiser demande un minimum de convergence entre les acteurs politiques. Et si justement l’organisation de telles élections peut être l’occasion d’entrer dans de nouvelles perspectives de dialogue qui engloberait l’ensemble de ces acteurs.
Il suffira de faire jouer à la CENI le rôle qui est le sien : l’appareil pas seulement technique mais aussi politique qui a en charge de superviser, de bout en bout, les opérations électorales. C’est à la CENI d’écouter les partis politiques pour savoir dans quelles conditions ils participeraient et quelles exigences il faudrait pour garantir la régularité et la sincérité des scrutins.
En parallèle, Ould Abdel Aziz devrait procéder à un remaniement du gouvernement qui permettrait d’élargir sa base «d’embauche» vers des milieux autres que ceux qui lui sont inconditionnels. Ce remaniement devra obligatoirement toucher les ministères de l’intérieur et de la justice. Au lendemain de la mise en œuvre des accords avec la CAP (coordination pour une alternance pacifique, partis ayant participé au dialogue) et à la veille de la première élection fruit de ce dialogue, Ould Abdel Aziz enverrait un excellent message en désignant de nouveaux visages capables de traduire les prédispositions du pouvoir à s’ouvrir d’abord sur les autres pans de la société politique, à jouer ensuite franc jeu. La présence d’opposants aux postes de ministres de l’intérieur, de la communication, des finances, de la défense… lors des élections en juillet 2009 est une heureuse expérience à rééditer. Sinon à imiter.
Pas besoin de gouvernement d’union nationale qui doit être le dernier recours dans un processus de confrontations paralysant le pays. Qu’on le veuille ou non, le pays, même en l’absence de Ould Abdel Aziz qu’on disait pourtant «omnipotent», marche à la normale. Rien de tout ce qui peut constituer un risque de dérive n’a affleuré à la surface. Le Premier ministre a assuré en l’absence du chef. Et sur le plan sécuritaire, le dispositif n’a donné aucun signe de faiblesse ou de dysfonctionnement. Si bien que le système qu’on disait pourtant inexistant encore, a fait ses preuves.
Une blessure par balle guérit physiquement, mais le choc qu’elle produit est grand. Elle peut être le déclic, l’électrochoc dont on avait besoin pour nous résoudre – enfin – à entreprendre et brutalement les réformes profondes dont le pays a besoin pour assurer les refondations (re)commencées il y a peu.

N.B: "Je t'aime... tu es parfait... change!", une pièce qui a eu du succès à Broadway et à Avignon.