lundi 5 novembre 2012

Sur la route de Kiffa (1)


«…Eçalatu khayroun mina ennawm…» Deux fois répétée par le muezzin dont la voix emplissait l’entre-deux grandes dunes de Boutilimitt, la formule me réveilla, comme d’habitude, en sursaut. Toujours l’impression de risquer de rater ces heures que l’on dit bénites et où les incantations sont le mieux entendues. Aller aux toilettes avant de faire les ablutions…
Je ne fais pas attention à l’appel d’un deuxième muezzin qui ne comporte pas la formule consacrée pour indiquer l’imminence de la prière matinale. Je termine de faire mes ablutions et m’en vais accomplir le rituel préparatif. Me dirigeant vers la mosquée la plus proche, je n’y trouve qu’une personne, probablement le muezzin. D’autres appels se font entendre, aucun ne comporte la formule «Eçalatu khayroun mina ennawm». J’en conclus que le premier s’était tout simplement trompé. Je regarde l’heure : 4:45, j’ai le temps, avant l’heure dite, d’arriver à Aleg ou ses environs et faire la prière là-bas. Ce sera dans la mosquée de Bir el Barka, une sorte d’arrêt où s’alignent quelques «restaurants» qui offrent aux voyageurs de la route de l’Espoir un cadre – peu convenable il est vrai – de s’arrêter, le temps de boire un thé, de grignoter un bon méchoui et/ou de se reposer. Au début était une sorte d’indépendance de la main d’œuvre «servile» (esclave, en fait) vis-à-vis des anciens «marabouts» (maîtres). Au finish, ce sera un gros bourg où l’activité principale est le service au profit des voyageurs. Une mosquée animée et dirigée par des ressortissants du bourg, des haratine ayant intégré le groupe de prédication (Adda’wa wa tabligh) qui leur a permis d’accéder à un savoir, participant ainsi à leur émancipation et à la construction d’une identité propre. Bir el Barka est aujourd’hui un passage obligé pour les groupes de prédicateurs qui s’en vont en mission tout au long de la route de l’Espoir, voire au Mali.
Signe des temps, personne ne conteste le fait qu’un haratine dirige la prière aujourd’hui. Surtout pas le marabout que je suis. Je suis donc heureux de faire cet arrêt dans ce bled pour cette cause-là…
Aleg se réveille lentement d’habitude. La ville est encore plus désuète que d’habitude. La pluviométrie, excellente cette année, a contribué à détériorer un peu plus l’axe principal de la ville ainsi que les devantures des maisons. Ce n’est pas le propre d’Aleg, mais une constante des villes de l’intérieur : les plus belles bâtisses, celles situées sur le «goudron», appartiennent en général aux anciens prédateurs, ceux de l’époque de Taya quand celui-ci invitait les hauts cadres à «fructifier» le bien mal acquis chez eux. Depuis le temps qu’ils ont «perdu la main», la brillance des grosses bâtisses s’est fanée. Les propriétaires ne sont plus assez pourvus pour entretenir l’image de prospérité qui participait à fonder une aura politique qui était souvent très artificielle…
Le même état de délabrement de la route est remarquable aussi à Magta Lahjar où la lumière brusque du jour fait apparaître les champs en culture. La première fois que j’ai vu cette plaine de Magta Lahjar, c’était en octobre 1984. Avec feu Habib, on allait rejoindre notre poste d’affectation à Aïoun. On était frappé par ces étendues cultivées en pays Maure. On n’avait rien vu de pareil sauf dans la Vallée du Fleuve Sénégal. Et parce que je parle de ce frère prématurément disparu, je ne peux oublier ce qu’il disait en traversant Sangrafa : «…une ville qui s’excuse d’être là…» 

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