jeudi 8 novembre 2012

Aïoun, parler de l’ITIE


A Kiffa, j’avais rejoint les autres membres du Comité national de l’ITIE (initiative de transparence dans les industries extractives) regroupés autour de son président, Sidi Ould Zeine, conseiller du Premier ministre. Le Comité national est une structure comprenant des représentants de la société civile, de l’administration et des compagnies minières. Il a réussi à faire élire la Mauritanie au conseil d’administration de l’ITIE international avant de pouvoir valider la conformité de notre pays aux normes ITIE. Ce fut une bataille rondement menée par le président du Comité qui a bénéficié de l’appui du gouvernement et de celui de ses compagnons au sein de l’institution.
Maintenant que le pays est conforme, il s’agit d’expliquer les tenants et aboutissants de cette conformité aux populations, au moins à leurs représentants. L’occasion de laisser les compagnies s’expliquer devant les leaders d’opinion que sont les élus et les représentants de la société civile locale qui participent au séminaire de sensibilisation et d’information sur l’ITIE.
Chaque représentant de société – MCM, Tasiast, SMH, la SNIM est absente – fait une présentation, écoute les questions et y répond. Suit ensuite la société civile – Cyberforum, Plate-forme, CMPCQVP – et les représentants de l’administration – ministère des mines, pétrole, environnement… Les questions prennent plus de temps que les présentations, les réponses sont tout aussi longues.
A Kiffa et à Aïoun, le niveau des interventions est remarquable. La maturité y est. L’intérêt pour la chose aussi. Comme quoi, ce n’est pas le peuple qui est incapable de comprendre les choses qui semblent être compliquées, mais l’élite qui refuse de lui donner la parole.
La mission intervient à un moment où le pays est secoué par la propagande et la rumeur autour de la santé du Président et des dispositions constitutionnelles qui pourraient être activées en vue de son remplacement. Nous sommes loin de Nouakchott, mais la rumeur arrive jusqu’ici. Elle empoisonne la vie des gens qui ne voudraient pas voir le pays plonger dans l’inconnu. Nous ne sommes pas un peuple qui aime le risque que fait courir l’inconnu. La présence d’un Conseiller du Premier ministre, d’autres responsables, de journalistes, de politiques est un indicateur de la normalité. N’est-ce pas ?

mercredi 7 novembre 2012

Sur la route d’Aïoun

A partir de Kiffa, la route est éprouvante. En plus de trois ans de travaux, l’ATTM n’a réalisé que 40 kilomètres de la route qui relie Kiffa à Tintane. 40 km sur 140, même pas le tiers. On dit que l’entreprise, filiale de la SNIM, a eu tellement de marchés ces dernières années qu’elle a été incapable d’honorer ses engagements. Elle a été alors obligée de procéder à une priorisation de ses chantiers. Elle aurait placé celui de la route Kiffa-Tintane en dernier lieu. Difficile à croire quand on sait que cette route relie le pays profond à sa capitale. Qu’elle est empruntée quotidiennement par une partie des camions ravitaillant le Mali frère. Que c’est de ces régions que la population est alimentée en viande et, en partie, en céréales.
Alors nous est restée la deuxième hypothèse. Quand Yahya Ould Hademine a été nommé ministre et qu’il a été remplacé par le jeune Mohamed Ould Bilal, celui-ci aurait changé toutes les directions, y compris la technique. Il aurait cherché à installer des hommes nouveaux, soit parce qu’il cherchait en eux un système à lui, soit parce qu’il estimait que tout nouveau directeur devait changer pour dire à ses collaborateurs qu’ils pouvaient être changés. Non contents des choix faits, il y a eu une nonchalance au sein du personnel, laquelle a sérieusement compromis l’ordre et le rythme de travail.
En tout état de cause, il y a quelques mois, un nouveau matériel a été acquis par l’entreprise grâce notamment à l’intervention de la Présidence. Il y a quelques jours, le Président Ould Abdel Aziz ordonnait, de son lieu de convalescence près de Paris, au ministre de donner un coup d’accélérateur aux travaux sur cette route. Bouchées doubles et visites de terrain. Les ouvrages sont en voie de finition sur toute la route et les travaux se font de façon plus visible désormais.
Mais en attendant, il vous faut trois à quatre heures pour passer les 140 kilomètres entre Kiffa et Tintane. At quand vous arrivez à Tintane vous êtes si mal en point qu’il vous faut une heure de repos pour reprendre.
Tintane, toujours un projet (ou en projet). Au fond de la cuvette, l’eau est toujours là, stagnante, emplissant les rues, mais aussi certaines habitations, créant une nouvelle flore et certainement une faune d’insectes mutants. Ce qui n’empêche pas une partie de la population de revenir habiter dans les maisons dégagées. La cuvette revit sans que personne ne pense à cultiver ses terres fertiles. La paresse et le manque d’encouragements.
Sur la grande dune s’étendent deux routes en passe d’être goudronnées. On voit pousser quelques belles demeures. Ici celle du député islamiste qui fait désormais concurrence à l’ancienne demeure – un château en fait – de l’ex-président de l’Assemblée nationale du temps de Ould Taya, l’ancien colonel Cheikh Sid’Ahmed Ould Baba. Le modèle PRDSien s’impose dans ces contrées. Chaque acteur politique – du plus conservateur au plus révolutionnaire – se croit obligé de construire une maison imposante d’abord par ses dimensions, son style, ensuite par ses couleurs et son emplacement. Le souci est d’être le plus visible possible, le plus détonant par rapport à l’environnement – là ce n’est pas difficile au milieu de constructions plutôt sommaires, reflétant la pauvreté des propriétaires, sans prétention pour dire l’humilité ambiante -, et le plus imposant parce que cela participe de la notoriété.
J’ai toujours cru que la révolution, le changement pour être plus précis et moins utopique, consistait à avoir une classe politique novatrice par la rupture avec les méthodes du PRDS, plus proche du peuple, incarnant ses états et évitant de le provoquer par l’affichage de ses richesses. Ce n’est pas visiblement la classe politique d'aujourd'hui qui va réconcilier Morale et Politique…

mardi 6 novembre 2012

Sur la route de Kiffa (2)


On traverse vite, très vite, les dernières dunes du Brakna administratif. Apparaissent alors les premiers escarpements, annonçant les plateaux du Tagant dont on imagine la silhouette à partir de Tweyjigjit. Mais alors que l’on croit remonter vers la région des grands poètes, la route pique vers le sud-est, avant d’aller carrément au sud. Les plateaux du Tagant sont peu à peu remplacés par ceux de Rgueiba et de l’Assaba. Les poètes changent de registre. Les évocations ne sont plus les mêmes. Et «Groune Akraraaye» remplacent «trig tegaanit methadiine» dans l’inspiration. L’on prête le flanc à Wul El Gaçri et Wul Adouba, pour ne plus évoquer que Wul Sweidahmed ou Wul Amar Wul Maham. Le premier pour avoir surtout chanté le plateau et sa proximité, cherchant la mise en valeur de la force abrupte de ce relief de pierre et de poussière. Le second pour avoir eu pour muse l’Aftout qui s’étend à la droite, un espace que seul un poète d’une grande inspiration peut immortaliser. Seul un poète de la trempe de Erebâne Wul Amar Wul Maham peut vous dire combien sont belles les rocailles versantes dans les deux Gorgol, combien sont douces les brises qui caressent les fonds des cuvettes des timrin (singulier : tamourt) et combien sont blanches les nuits …noires de ces contrées dont la monotonie est une autre source d’inspiration pour ce poète singulier…
Je m’en vais emporté par les rêveries des poètes d’antan. J’échoue à réanimer la flamme qui les a envoutés. Je n’arrive même pas à fixer un quatrain que déjà me voilà plongé dans les calculs pour savoir combien ce voyage va me coûter en terme de gasoil et d’hébergement. Puis je me prends à repasser dans ma tête toutes ces querelles de ce monde, celles pour le pouvoir et celles pour l’argent…
Je suis au pied d’Akraraye. Essiyassa – littéralement «la politique» - est une ville, non un village-symbole d’une Mauritanie indépendante libérée de l’emprise des forces féodales traditionnelles. Ce village est né d’une rébellion contre l’Emirat Idaw’ish, celui qui a régné en maître sur les hommes et sur les terres du Tagant et, au-delà, sur une grande partie de l’Assaba d’aujourd’hui. Quand, libérés de l’emprise Bani Hassane lors du siège de Hneykaat Baghdad, les cavaliers Idaw’ish déferlèrent vers le sud et le sud-est, refoulant les redoutables Awlad M’Barek encore plus loin dans ce territoire encore sans maître. Tout en étendant leur domination politique et militaire, les tribus Idaw’ish, pourtant d’origine Sanhajienne, participèrent à l’extension de l’aire culturelle arabe hassanienne vers le sud-est et à l’établissement d’un espace qui est aujourd’hui celui du «Traab el Bidhâne». L’arabisation du parler n’est donc pas forcément liée à la victoire des Hassane en d’autres lieux. Elle est plutôt un choix civilisationnel fait par une population donnée à un moment donné de son histoire. Le processus n’est pas exactement celui qui a causé l’hellénisation de la culture latine…
Diouk. Toujours le poste de Gendarmerie. Un peu plus poli, un peu plus utile parce que le gendarme en faction m’avertit qu’il y a quelques dangers à traverser tel ou tel pont. Mais toujours la même question dépourvu de sens pour un représentant de l’Etat : «’arvuna ebrouçkum». Une invitation à se présenter à la manière populaire. Vous pouvez lui donner l’identité que vous voulez, cela ne prête pas à conséquence.
Quand il a été mis en place en 2003, ce poste de contrôle avait été appelé «le mur de séparation». Dans l’entendement des voyageurs, il séparait entre une Mauritanie qu’on voulait «sécurisée» - celle de l’ouest où il y a la présidence – et une autre où pouvait régner le désordre et l’insécurité – celle du sud-est. Pour la petite histoire, c’est à ce niveau que la voiture transportant Ould Cheikhna et Ould Hanenna, deux des instigateurs du putsch manqué du 8 juin 2003, s’est arrêtée un long moment. C’est ici que le camion transportant des armes est tombé en panne et est resté garé à côté des gendarmes trois jours durant en août 2004. On sait que ces postes de contrôles n’ont jamais rien empêché, surtout pas la corruption des corps qui les gèrent…

lundi 5 novembre 2012

Sur la route de Kiffa (1)


«…Eçalatu khayroun mina ennawm…» Deux fois répétée par le muezzin dont la voix emplissait l’entre-deux grandes dunes de Boutilimitt, la formule me réveilla, comme d’habitude, en sursaut. Toujours l’impression de risquer de rater ces heures que l’on dit bénites et où les incantations sont le mieux entendues. Aller aux toilettes avant de faire les ablutions…
Je ne fais pas attention à l’appel d’un deuxième muezzin qui ne comporte pas la formule consacrée pour indiquer l’imminence de la prière matinale. Je termine de faire mes ablutions et m’en vais accomplir le rituel préparatif. Me dirigeant vers la mosquée la plus proche, je n’y trouve qu’une personne, probablement le muezzin. D’autres appels se font entendre, aucun ne comporte la formule «Eçalatu khayroun mina ennawm». J’en conclus que le premier s’était tout simplement trompé. Je regarde l’heure : 4:45, j’ai le temps, avant l’heure dite, d’arriver à Aleg ou ses environs et faire la prière là-bas. Ce sera dans la mosquée de Bir el Barka, une sorte d’arrêt où s’alignent quelques «restaurants» qui offrent aux voyageurs de la route de l’Espoir un cadre – peu convenable il est vrai – de s’arrêter, le temps de boire un thé, de grignoter un bon méchoui et/ou de se reposer. Au début était une sorte d’indépendance de la main d’œuvre «servile» (esclave, en fait) vis-à-vis des anciens «marabouts» (maîtres). Au finish, ce sera un gros bourg où l’activité principale est le service au profit des voyageurs. Une mosquée animée et dirigée par des ressortissants du bourg, des haratine ayant intégré le groupe de prédication (Adda’wa wa tabligh) qui leur a permis d’accéder à un savoir, participant ainsi à leur émancipation et à la construction d’une identité propre. Bir el Barka est aujourd’hui un passage obligé pour les groupes de prédicateurs qui s’en vont en mission tout au long de la route de l’Espoir, voire au Mali.
Signe des temps, personne ne conteste le fait qu’un haratine dirige la prière aujourd’hui. Surtout pas le marabout que je suis. Je suis donc heureux de faire cet arrêt dans ce bled pour cette cause-là…
Aleg se réveille lentement d’habitude. La ville est encore plus désuète que d’habitude. La pluviométrie, excellente cette année, a contribué à détériorer un peu plus l’axe principal de la ville ainsi que les devantures des maisons. Ce n’est pas le propre d’Aleg, mais une constante des villes de l’intérieur : les plus belles bâtisses, celles situées sur le «goudron», appartiennent en général aux anciens prédateurs, ceux de l’époque de Taya quand celui-ci invitait les hauts cadres à «fructifier» le bien mal acquis chez eux. Depuis le temps qu’ils ont «perdu la main», la brillance des grosses bâtisses s’est fanée. Les propriétaires ne sont plus assez pourvus pour entretenir l’image de prospérité qui participait à fonder une aura politique qui était souvent très artificielle…
Le même état de délabrement de la route est remarquable aussi à Magta Lahjar où la lumière brusque du jour fait apparaître les champs en culture. La première fois que j’ai vu cette plaine de Magta Lahjar, c’était en octobre 1984. Avec feu Habib, on allait rejoindre notre poste d’affectation à Aïoun. On était frappé par ces étendues cultivées en pays Maure. On n’avait rien vu de pareil sauf dans la Vallée du Fleuve Sénégal. Et parce que je parle de ce frère prématurément disparu, je ne peux oublier ce qu’il disait en traversant Sangrafa : «…une ville qui s’excuse d’être là…» 

dimanche 4 novembre 2012

"Je t'aime... tu es parfait... change!"

Ce n’est pas un pays en crise qui attend Ould Abdel Aziz quand il reviendra, très probablement dans une semaine. C’est un pays secoué par des perspectives sans précédent, celle d’avoir risqué de voir le Président en exercice mourir, d’assister ensuite à une absence physique imprévue par les dispositifs constitutionnels, celle enfin de la survie d’un système encore très jeune.
Balle perdue ou dommage collatéral d’un système sécuritaire en alerte, la balle qui a transpercé le flanc du Président Ould Abdel Aziz le 13 octobre dernier, a failli coûter cher au pays. On taira les manquements du jeune officier qui n’avait absolument rien à faire là où il était et comme il était. On les mettra sur le compte des dérèglements de l’Univers quand le Destin frappe. Mais on ne doit s’empêcher d’en tirer les leçons qu’il faut.
La Mauritanie est assez fragile pour dépendre de la vie d’un homme. Et cet homme n’a pas le droit de mettre sa vie en danger parce que l’existence d’une Nation en dépend. Ce n’est pas le propre à Ould Abdel Aziz, c’est l’une des constantes de ces Etats toujours en construction et où la disparition du chef peut être synonyme de grandes secousses. «Tir ami» certes, mais tir qui doit nous permettre de changer notre perception de la sécurité et notre rapport aux exigences de cette sécurité. Quand Ould Abdel Aziz reviendra, c’est d’abord une profonde mutation de l’homme dans ses rapports avec la fonction qui l’attend.
C’est un pays en mal – pas en crise – mais en mal. En mal d’élections et de consensus. Les législatives et les municipales sont en retard d’un an. Qu’importe les causes, si l’essentiel est de les organiser quand même et au plus vite. Si les organiser demande un minimum de convergence entre les acteurs politiques. Et si justement l’organisation de telles élections peut être l’occasion d’entrer dans de nouvelles perspectives de dialogue qui engloberait l’ensemble de ces acteurs.
Il suffira de faire jouer à la CENI le rôle qui est le sien : l’appareil pas seulement technique mais aussi politique qui a en charge de superviser, de bout en bout, les opérations électorales. C’est à la CENI d’écouter les partis politiques pour savoir dans quelles conditions ils participeraient et quelles exigences il faudrait pour garantir la régularité et la sincérité des scrutins.
En parallèle, Ould Abdel Aziz devrait procéder à un remaniement du gouvernement qui permettrait d’élargir sa base «d’embauche» vers des milieux autres que ceux qui lui sont inconditionnels. Ce remaniement devra obligatoirement toucher les ministères de l’intérieur et de la justice. Au lendemain de la mise en œuvre des accords avec la CAP (coordination pour une alternance pacifique, partis ayant participé au dialogue) et à la veille de la première élection fruit de ce dialogue, Ould Abdel Aziz enverrait un excellent message en désignant de nouveaux visages capables de traduire les prédispositions du pouvoir à s’ouvrir d’abord sur les autres pans de la société politique, à jouer ensuite franc jeu. La présence d’opposants aux postes de ministres de l’intérieur, de la communication, des finances, de la défense… lors des élections en juillet 2009 est une heureuse expérience à rééditer. Sinon à imiter.
Pas besoin de gouvernement d’union nationale qui doit être le dernier recours dans un processus de confrontations paralysant le pays. Qu’on le veuille ou non, le pays, même en l’absence de Ould Abdel Aziz qu’on disait pourtant «omnipotent», marche à la normale. Rien de tout ce qui peut constituer un risque de dérive n’a affleuré à la surface. Le Premier ministre a assuré en l’absence du chef. Et sur le plan sécuritaire, le dispositif n’a donné aucun signe de faiblesse ou de dysfonctionnement. Si bien que le système qu’on disait pourtant inexistant encore, a fait ses preuves.
Une blessure par balle guérit physiquement, mais le choc qu’elle produit est grand. Elle peut être le déclic, l’électrochoc dont on avait besoin pour nous résoudre – enfin – à entreprendre et brutalement les réformes profondes dont le pays a besoin pour assurer les refondations (re)commencées il y a peu.

N.B: "Je t'aime... tu es parfait... change!", une pièce qui a eu du succès à Broadway et à Avignon.

samedi 3 novembre 2012

Souvenirs d’un grand talent


Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2001 disparaissait un frère, un ami, un compagnon : Beddah Ould Mahfoudh plus connu sous son nom officiel (état civil) Habib Ould Mahfoudh. Il était dans sa quarante-et-unième année quand il s’est éteint à l’hôpital Hôtel-Dieu où il avait été admis quelques jours avant. La solidarité avait joué en ces jours funestes. Que tous ceux qui avaient apporté une aide, exprimé une affinité et un soutien aux parents et proches de Habib, le renouvellement de tous nos remerciements. Jeunes de l’exil, amis, proches, officiels et non officiels…
Je voudrai partager avec vous quelques passages, quelques réflexions, un florilège qui donne une idée de l’ampleur du travail accompli à travers la chronique «Mauritanides» qu’il a animée à Mauritanie-Demain, puis Al Bayane et enfin au Calame.
Ici, un billet sous forme de lettre écrite de Nouadhibou et qui décrit l’ambiance qui y prévalait :
«Vu de Nouadhibou, le Monde est un gigantesque poisson, contenant un poisson, que contient un poisson, dans un poisson, inclus en un autre.... Un vertige sentant la marée... Un tourbillon sentant la sueur... Une spirale sentant la magouille…
Ici, plus qu'ailleurs, partout ailleurs, se sent la dimension mythique du poisson. Les civilisations totémiques, les allégories bibliques, côté poisson, ce  n'est pas si loin…
Ici, plus que partout ailleurs, on comprend que certains chercheurs s'évertuent de démontrer que nous descendons plus ou moins, du poisson…
On comprend, et on trouve normal, que, dans le ciel, brillent les étoiles de la constellation des poissons…
On trouve juste, et on comprend, que le poisson mange le poisson, que l'homme mange le poisson, que le poisson rapporte de l'argent, l'argent de l'argent, et l'argent du poisson… On s'étonne, ici plus qu'ailleurs, que la différence entre poisson et poison ne soit qu'un infime petit "S"… "S" comme SMCP…
Ici, à Nouadhibou, le poisson est un sujet incontournable. La conversation tourne obligatoirement autour de ces charmantes bestioles. Plus ou moins rapidement, plus ou moins directement… Sans doute plus plus que moins…
Qu'on parle de poissons quand vous parlez de la Mer, de la Mère ou du Maire, c'est normal… Qu'on en parle lorsque vous évoquez la Guetna, ça peut passer. Qu'un poème de Saadi serve de prétexte pour nommer tous les types de poissons, ça paraît déjà assez suspect… Mais ça devient carrément paranoïaque lorsqu'on vous fait valser les daurades sur les dunes de l'Aouker…
Et tous les soirs on se met à rêver… Qu'un jour la mer vomira ses poissons sur la plage, que l'harmattan déversera des milliers et des milliers de poissons congelés, qu'il pleuvra du poisson, qu'il poussera des poissons, qu'on moissonnera des poissons… Et les journées s'écouleront dans un délire continuel de fêtes qu'arroseront de grands verres d'eau de mer… Et l'on dansera sur des tapis couleur vert-dollar… Et les confettis de ces bacchanales seront des écailles de poisson  scintillantes à la lumière d'un gros soleil rond sur lequel on pourra lire "Banque Centrale de Mauritanie"…
Et tous les gars du monde voudront bien se donner la main pour faire de notre planète un joli petit poisson. Et l'on lira dans le manuel de géographie que "la terre est un poisson tournant autour de lui-même en 24 heures et en 365 jours un quart autour du soleil"… Et un beau jour, à force de tourner autour du soleil, le poisson finira par rôtir… Et tous les crève-la-faim du monde, tous les damnés de la terre, tous les va-nu-pieds, tous ceux qui ne peuvent pas chanter "We are the World", tous ceux qui n'ont inventé ni la Bombe Atomique ni Coca-Cola, tous, ce mettront à manger… Et après deux ou trois révolutions (autour du soleil), du poisson, il ne restera plus que les arêtes…» (publié dans le numéro 5 de M-D, septembre 1991)
Al Bayane N°3 du 1er janvier 1992 : «Foutu bled de nom de Dieu pour la connaissance duquel on ne sait même pas s'il faut recourir à l'Histoire, la Géographie, la Chimie, l'Éducation physique, l'astrologie, la théosophie, la kabbale ou la numérologie»
Al Bayane N°50 du 25 novembre 1992 : «Quelques hommes aux moyens dérisoires se battant pour arracher à l'harmattan un espace état-nation(...) Ce n'est pas aujourd'hui qu'on trouverait des gens de ce calibre. Prenez l'actuelle équipe au pouvoir et projetez-la en 1958 ou au début 60. Imaginez le résultat. Trente boutiques dans le meilleur des cas. Un terrain vague et un feu de brousse, dans le pire. Deux boutiques, une chèvre et un fusil Lebel dans le cas intermédiaire».
Al Bayane N°20 du 29 avril 1992 : «Avant le 12-12 on comptait la Mauritanie avec les pays de l'ouest africain. Après elle disparaît des cartes, sans réapparaître nulle part ailleurs. Avant, on appelait la Mauritanie 'Terre des Hommes', après le douze-douze, c'est le milieu de nulle part, c'est la République Infestée de Mouches, le pays où le flic ne se couche jamais. Avant, on nous donnait quelques sous et on nous prêtait quelques petites choses qu'on oubliait de payer. Après, on est toujours aussi mauvais payeurs, seulement on accepte plus de nous prêter quoi que ce soit...»
Al Bayane N°9 du 12 février 1992 : «Tout ça finira par avoir raison de ce peuple fatigué, anémié, épandu sur les terres les plus inhospitalières que jamais chacal ait rêvées. Peuple de Mauritanie, repose en paix. Que la terre te soit légère. On se demande comment pourrait-elle. Elle te pesait lorsque tu étais dessus. Alors lorsque tu seras en dessous...De toutes façons, peuple de Mauritanie, tu es foutu.»
Passage d’un «Mauritanides» publié dans Le Calame N°33 du 14 février 1994 :
«La Mauritanie est devenue la Muritanie: le mur que construit Ould Taya autour de la Présidence de La République est en passe de s'achever (...) De quoi le Président a-t-il peur? Qu'est ce qu'il a à se reprocher, le Président? (...) On comprend que les gens de Jericho aient bâti des murs pour se défendre. Mais Ould Taya? N'est-ce pas à nous, tous les Mauritaniens, de nous entourer de murs contre lui? Qui de nous ou de lui fait peur, emprisonne, saigne à blanc, terrorise, prend le beurre et l'argent du beurre, expulse? Qui de lui ou de nous a les bombes lacrymogènes, les automitrailleuses, les fusils (...) Qui? Qui de lui ou de nous a transformé la Mauritanie en radeau de la Méduse? (...) La Mauritanie, si l'on s'en tient à la limiter dans l'espace, est limitée aujourd'hui à l'est par un mur, au nord par un mur, au sud et à l'ouest par un mur. Entre ces quatre, physiquement on trouve un Président pour lequel le pays se résume à sa personne et moralement, entre les quatre murs, un peuple prisonnier de son Président, lui-même prisonnier de son immobilisme, de sa naïveté, de lui-même et de ses illusions (...) Ould Taya vient de nous offrir un mur de lamentations. Nous y viendrons pour pleurer la dislocation de la Mauritanie (...) Nous avons encore, heureusement, nos yeux pour pleurer. Et un mur pour cogner nos têtes.»
Et enfin ce passage sur la conception que nous avions du journalisme, toujours actuelle : «Notre journal, que nous avons pensé différent d'une boutique, affirmait dès le départ qu'il ne prétendait nullement à "l'objectivité" (qui est une démission), ni à "l'impartialité" (qui est une vue d'esprit).
Nous partions d'un point de départ: toutes les vérités doivent se savoir.
Cela heurtait beaucoup de monde. La preuve pour nous que nous avions raison. Nous nous prîmes assez tôt à appeler les insultes et les menaces de tous nos voeux: elles voulaient dire que nous avions fait mouche.
La presse en général, et la presse indépendante en particulier, était un phénomène très nouveau en Mauritanie.
L'Ecrit -le Mektoub- avait quelque chose de sacré et on tenait pour évident que ce qui se dit ne s'écrit qu'en partie.
Les "informations" qui se transmettaient, de bouche à oreille, avaient toutes un caractère "calomnieux", même pour les plus anodines. L'information dépendait de l'intonation. Et "s'aggravait" au fil des interlocuteurs.
"L'Asaqa", le ragot, la rumeur, était la seule "information" qui circulait dans le pays. L'Ecrit était réservé aux choses "sérieuses": traités de théologie, précis de grammaire, et autres "commentaires en marge"…
Nous avons ainsi l'exemple du "divorce" chez les Maures: il ne devient "sérieux" que quand la divorcée reçoit "sa lettre", c'est-à-dire la notification par écrit de la répudiation.
Ainsi de l'astrologie qu'on prend au mot quand elle est "écrite" (même dans un magazine Nous Deux), alors qu'elle laisse assez sceptique quand elle est faite "oralement".
Encore plus; et plus grave: "Le pays du million de poètes", expression qui désigne la Mauritanie, fait une étrange ségrégation: sont reconnus comme "poètes" ceux qui ont noté noir sur blanc leurs bouts rimés même si la poésie n'a rien à voir avec ce qu'ils écrivent. Or les poètes les plus originaux, les plus novateurs, les plus puissants sont ceux-là qui n'ont pas "écrit".
On étudie Ould Hambal à l'école mais les élèves terminent leur scolarité sans jamais entendre parler de Seddoum le Grand.
On pourra attirer mon attention ici sur le fait que ce dernier exemple a d'autres implications: la "revanche" historique des marabouts (gens de l'Ecrit) sur les "guerriers" (héritiers de la tradition "déclamatoire" arabe). Mais ce qui importe ici c'est la prééminence de poètes mineurs -des rimailleurs- sur de vrais poètes qui, eux, n'ont pas "écrit". La brusque apparition de l'écrit au sein d'une société très traditionnelle, la "démocratisation" de l'Ecrit, pourrait-on dire, ne  pouvait se faire sans mal.
Ainsi vit-on de réactions assez inattendues d'une société si "permissive" quand il s'agit de "dire" et si frileuse lorsqu'il est question de l'écrit.
On oublia que ce qu'écrivent les journaux est beaucoup plus policé, beaucoup plus "cuit" que ce que disent les bouches.
Mais les journaux n'oublient pas que l'hypocrisie est la chose la mieux partagée en Mauritanie.
Si nous nous permettions d'écrire le centième de ce qui se dit dans les bureaux et les salons des "donneurs de leçons", il eût été normal pour tout le monde que l'on nous fusillât.
Mais le fait est: le peu de choses que nous écrivons dérange. Un but en soi.»



vendredi 2 novembre 2012

Changement de CAP pour la COD ?


Le meeting d’hier a été décidé pour rompre la trêve décrétée par les acteurs politiques au lendemain de l’accident dont a été victime le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Une trêve qui a été plutôt bien accueillie par l’opinion publique. Les observateurs y avaient vu une attitude nouvelle qui pouvait fonder certains revirements ouvrant de nouvelles perspectives devant l’action politique.
La Coordination de l’opposition démocratique (COD) a donc décidé de reprendre ses activités avant même le retour du Président Ould Abdel Aziz. Est-ce à dire que la COD sait désormais que les choses se normalisent avec une nette amélioration de l’état de santé du Président ? Peut-être.
En dehors de l’appréciation du nombre des participants à ce meeting – variant entre trois et quatre mille, selon les observateurs -, il y avait aussi le discours qui était très attendu. On avait beaucoup parlé du désaccord entre les principales figures de l’opposition sur la teneur du discours et la présentation de la problématique.
Pour les uns, parler de la vacance et insister sur l’état de santé pourraient constituer un piège, rien n’empêchant le Président de réapparaître publiquement le lendemain. Ce qui ridiculisera les options retenues. Pour les autres, il fallait reprendre le discours là où on l’avait suspendu : l’exigence du départ du Président Aziz du pouvoir, posture qui n’a rien donné tout ce temps.
Les tergiversations ont donné plusieurs intonations, plusieurs attitudes, donc des discours qui se radicalisaient de l’un à l’autre mais qui évitaient cependant de les faire paraitre comme les «méchants», ceux qui instrumentalisent un accident qui aurait pu être mortel pour le premier Magistrat du pays.  N’empêche qu’on est passé à une position qui dénonçait l’omniprésence du chef de l’Etat, à celle qui dénonce son absence. De celle qui exigeait sa destitution à celle qui demande le dialogue inclusif. De celle qui voulait une révolution populaire à celle qui demande un gouvernement d’union et une transition consensuelle.
La classe politique, l’opposition traditionnelle en particulier, paye ici les erreurs du passé. Quand elle a refusé, déjà en 1992, de participer à des législatives qui lui assuraient pourtant une bonne présence sur l’échiquier. Quand, par la suite, elle s’est installée dans une attitude de rejet qui l’a réduite à un justificatif pour un pouvoir qu’elle était sensée combattre. Quand elle s’est laissée tétanisée par les événements du 8 juin 2003, incapable de réaction, ni dans un sens ni dans l’autre. Quand elle a refusé de comprendre que le changement ne pouvait venir que de l’intérieur du système, en l’absence d’une initiative externe. Quand elle a soutenu, sans retenue, le coup d’Etat du 3 août 2005. Quand elle a invité, d’une manière ou d’une autre, la junte à rompre le pacte de non ingérence dans les affaires politiques du pays. Quand elle a suivi, dans sa grande majorité, les vœux et désirs, exprimés ou non, de la junte au pouvoir : avec les indépendants inspirés par le président de la junte et/ou le soutien de la candidature de Sidi Ould Cheikh Abdallahi parrainé publiquement par l’ensemble de la junte. Quand, en partie, elle a préparé et soutenu la déchéance du pouvoir civil élu. Quand elle a légitimé le coup d’Etat d’août 2008, d’abord en l’accompagnant pour certains, ensuite en le normalisant à travers les accords de Dakar de juin 2009. Quand elle a été incapable d’assumer ses erreurs et d’en tirer les conclusions. Quand elle a essayé de se cacher derrière l’illégitimité d’une élection qu’elle a pourtant cogérée. Quand elle a été incapable de s’accorder sur une plate-forme commune et qu’elle a perdu du temps autour de la question de savoir qui sera l’interface face au pouvoir. Quand elle a été engagée par une fausse lecture de la situation mauritanienne sur la voie de la radicalisation et du rejet qui ne menait nulle part, sinon droit au mur…
L’opposition paye pour ses mauvaises appréciations, ses contradictions et le manque de visibilité et de continuité dans l’action. Et comme elle, la classe politique entière : il en va de même de cette Majorité qui fait profil bas à des moments où le silence est tuant.
Le grand danger pour cette opposition, c’est l’existence d’une «doublure» non institutionnelle qui tire toujours plus vite et plus à gauche, perturbant et déstabilisant les partis reconnus de l’opposition institutionnelle. Toutes ces organisations non reconnues, ces sites qui se veulent ancrés dans l’opposition, ces cercles de «réflexion» plus ou moins assimilés à des sectes, ces électrons libres qui prétendent à l’analyse froide de «penseurs» au-dessus de la mêlée… toute cette expression qui est la leur participe à parasiter la scène politique, à la couvrir d’une cacophonie malheureuse qui occulte les réalités du terrain.
Rumeurs, analyses pseudo-scientifiques, déclarations enflammées de gens bien nourris et bien payés à l’étranger (souvent), sinon d’autres anciens collaborateurs et/ou soutiens de toutes les dérives dictatoriales… intoxiquent la scène et empêchent l’opposition institutionnelle de prendre les positions les justes.
Cette «opposition parallèle» a son pendant dans le camp d’en face. Et comme tous les esprits malveillants et conspirateurs, ceux des deux camps se rejoignent et travaillent la main dans la main. C’est ce qui empêche les Mauritaniens de se retrouver…