samedi 6 octobre 2012

Qui s’en rappelle encore ?


Le 6 octobre 1973, les armées arabes, égyptienne et syrienne d’abord, jordanienne et irakienne ensuite, attaquent Israël.
«Harb tishriine», la guerre d’octobre, c’est le nom donnée par la partie arabe, les Israéliens l’appellent «la guerre de Kippour». Pour les premiers, elle a intervenu au moment où la communauté musulmane vivait le Ramadan. Pour les seconds, ce 6 octobre est un jour de jeûne (Yom Kippour). Des jours sacrés pour les uns et pour les autres…
Le monde retiendra des conséquences de cette guerre : le choc pétrolier faisant suite à la réaction des pays arabes et les Accords de Camp David (Israël-Egypte) ouvrant la voie à une normalisation avec Israël. Normalisation qui se poursuivra en termes de négociations entre Israël et les autres pays du Front (Syrie, Liban, Jordanie) d’une part et les Palestiniens d’autre part.
Avec les Palestiniens, cela donnera le projet d’Etat palestinien avec les Accords d’Oslo qui donnait naissance en 1994 à l’Autorité Palestinienne et qui permettait à Israël de se présenter comme un Etat «normal» dans un environnement où son implantation a causé tant de malheurs.
Après les accords avec la Jordanie, le Liban et les négociations jamais abouties avec la Syrie, l’Occident impose l’Etat hébreu et réussit à lui trouver des «amis» dans la région. Un bureau de coordination est ouvert à Doha, des percées sont enregistrées à Rabat, Tunis et dans d’autres pays.
Mais la Mauritanie sera le pays le plus «engagé» sur la voie de la normalisation avec l’établissement de relations diplomatiques avec Israël, concluant un processus commencé au début des années 90. En 2005, la visite du ministre israélien des affaires étrangères, le plus à droite de tout le gouvernement israélien Sylvain Shalom, consacre l’excellence de ces relations. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de Ould Abdel Aziz pour voir rompre ces relations.
Il y a quelques années, la guerre d’octobre ne passait pas inaperçue. Mais le printemps arabe est passé par là, avec sa conséquence immédiate forçant une normalisation cette fois-ci des rapports entre la mouvance islamiste et l’Occident. La trêve a consisté à renvoyer la cause palestinienne loin du théâtre des discours…
Qui se souvient encore de la Palestine et de ses malheurs ? 

vendredi 5 octobre 2012

Ils ont dit aussi de notre Prophète


Je me suis toujours dit que le Prophète Mohammad, Paix et Salut sur Lui, a subi, dans sa vie attaques et injustices qui n’ont pas empêché son Message de parvenir et de gagner finalement les cœurs de milliards si l’on compte tous ceux qui ont adopté l’Islam comme religion. Ce ne sont donc pas des insultes d’aujourd’hui – aujourd’hui que tout est déprécié – qui vont altérer l’image que nous avons de nous-mêmes et de notre Prophète. Il n’y a donc pas lieu de réagir avec violence, encore d’incriminer des cultures entières, des sociétés dans leur globalité.
Merci à l’ami qui m’a envoyé ces textes pour me rappeler que des européens ont dit ce qui suit de notre Prophète. D’abord George Bernard Shaw (1856-1950), dramaturge et critique irlandais qui a eu le prix Nobel de Littérature en 1925 :
«Je voulais mieux connaître la vie de celui qui, aujourd'hui détient indiscutablement les cœurs de millions d'êtres humains ; je suis, désormais, plus que jamais convaincu que ce n'était pas l'épée qui créait une place pour l'islam dans le cœur de ceux qui cherchaient une direction à leur vie. C'était cette grande humilité, cet altruisme du Prophète, l'égard scrupuleux envers ses engagements, sa dévotion intense à ses amis et adeptes, son intrépidité, son courage, sa confiance absolue en Dieu et en sa propre mission. Ces faits, et non l'épée, lui amenèrent tant de succès et lui permirent de surmonter les problèmes».
Ensuite le plus grand des poètes romantiques du 19ème siècle, Alphonse de Lamartine (1790-1869) et qui écrivait en 1854 :
«Jamais homme ne se proposa volontairement ou  involontairement un but plus sublime puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de l’idolâtrie.
Jamais homme n’accomplit en moins de temps une si immense et  durable révolution dans le monde, puisque moins de deux siècles après sa prédication, l’Islamisme, prêché et armé,  régnait sur les trois Arabies, conquérait à l’unité de Dieu,  la Perse, le Korassan, la Transoxiane, l’Inde Occidentale, la  Syrie, l’Egypte, l’Ethiopie, tout le continent connu de l’Afrique Septentrionale, plusieurs îles de la Méditerranée,  l’Espagne et une partie de la Gaule.
Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens,  l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de  l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de  l’histoire moderne à Mahomet (1) ?
 Les plus fameux n’ont remué que des armes, des lois, des empires ; ils n’ont fondé, quand ils ont fondé quelque chose,  que des puissances matérielles, écroulées souvent avant eux.  Celui-là a remué des armées, des législations, des empires, des peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers  du globe habité ; mais il a remué, de plus, des idées, des croyances, des âmes.
 Il a fondé sur un livre dont chaque lettre est devenue loi, une nationalité spirituelle qui englobe des peuples de toutes  les langues et de toutes les races, et il a imprimé pour caractère indélébile de cette nationalité musulmane la haine des faux dieux et la passion du Dieu un et immatériel (…).
  Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées, restaurateur de dogmes rationnels d’un culte sans  images, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, voilà Mahomet. A toutes les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ! ?» 
La question que je me pose : lequel est le plus représentatif de l’Occident, Lamartine et Shaw ou Charlie Hebdo et un sombre Copte égyptien ? lequel compte le plus (et le mieux) en termes de témoignages et de réflexion ? 

jeudi 4 octobre 2012

Une guerre pour Obama?


Alors que le commandant en chef de AFRICOM, les forces américaines destinées aux interventions en Afrique, soutenait une solution politique au Nord du Mali, voilà que nous arrivent des informations sur de très probables attaques américaines contre les Jihadistes installés dans cette partie du Sahara.
Les premières «révélations» font état de possibles actions ciblées, à la manière de ce qui se passe au Pakistan, au Yémen… Les forces américaines enverraient des drones lancer des missiles «intelligents» qui sauraient faire la différence entre les Jihadistes, les guerriers du MNLA et les simples citoyens du Nord malien.
La presse américaine semble certaine de l’imminence de telles actions. Il faut y croire.
En cette veille d’élections présidentielles où le président sortant, Barak Obama a des difficultés face à son challenger républicain – du moins dans les débats -, une guerre de plus pourrait sauver son audience et donc son score. Lui qui peut se targuer d’avoir venger l’Amérique en tuant celui qui a planifié les attentats les plus meurtriers et les plus spectaculaires contre son pays, se verrait bien le héros d’une guerre dans le Sahel. Facile à faire avec les drones.
Ils sont combien les Jihadistes ? Au pire des cas, un millier de combattants si l’on compte Ançar Eddine. Ils sont connus et se déplacent librement dans le Sahara. Et si les Américains envisagent de telles attaques, c’est qu’ils ont déjà des renseignements sur le terrain, assez pour leur assurer un minimum de réussite.
Imaginons un moment l’effet que cela ferait le jour où le Pentagone annoncera que des éléments de la brigade de Abu Zeyd dont l’Emir lui-même ont été tués ? Le pays qui tire plus vite que tous les autres aura aussi réussi là où les autres ont échoué. Afrique sahélienne, Maghreb et Europe réunis. Ne parlons pas s’il s’agit de Abul Hammam, fraichement intronisé Emir de toute la région, de ceux du MUJAO, de Bellawar…
L’Amérique du Président Obama peut envisager une victoire retentissante à moindres frais. De quoi laver les affronts du passé et faire grimper un peu plus les intentions de vote. Un président américain a toujours besoin d’une guerre pour gagner des points dans les sondages, soit pour aborder une élection, soit pour restaurer la confiance des électeurs. Ce que cela va coûter comme conséquences pour les autres importe peu dans la mesure où elle sert un dessein électoral.
La guerre du Sahel pourrait bien être celle de Barak Obama. Elle est en tout cas à sa mesure.

mercredi 3 octobre 2012

Impunité, impunité…


Hier encore on se réjouissait de l’enquête ouverte pour en savoir plus sur ce qui s’est passé à Dar Naim dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, et de la convocation devant la Justice des responsables de la mort de Hacen Ould Hadih. On disait que ce n’était pas suffisant et l’on souhaitait des mesures immédiates et fracassantes ainsi que la mise en œuvre d’une politique à même d’apporter des solutions aux multiples facettes de la problématique de l’administration pénitentiaire…
Le fait de penser à l’impunité me rappelle une histoire révélée par La Tribune et dont la publication avait provoqué de violentes réactions de la part des parents des incriminés. Sans plus. Il s’agissait de l’affaire MIXTA Mauritanie.
Dans cette affaire, il y avait deux aspects qui méritaient l’attention des autorités. Le premier, et le plus évident, concerne la manipulation des données de l’Interpol par un agent mauritanien qui s’est servi de ses compétences pour changer l’orthographe du nom du dernier directeur de MIXTA Mauritanie accusé de fraude et mauvaise gestion et recherché par la police mondiale. En plus de l’orthographe «écorchée» ou «remaniée», le flic en question avait enlevé tout simplement la photo du recherché. La police, le ministère de l’intérieur, Interpol… quelqu’un, n’importe qui dans les administrations concernées ou non, aurait dû réagir depuis. On aurait dû voir le fraudeur inquiété par une enquête, une affectation, une sanction quelconque. Sinon entendre sa hiérarchie répondre aux accusations et les nier catégoriquement même si elles sont avérées. Ne serait-ce que pour se donner l’air d’être aux normes. Mais rien de tout ça.
La seconde anomalie concerne l’accusation portée contre le ministre de la Justice qui aurait dirigé les plaignants (Espagnols) vers un avocat qui se trouve être son cousin et son associé dans le cabinet en leur disant que c’est la seule façon d’avoir gain de cause. Eux le disent. Qu’en dit-il lui ?
J’en reparle parce que je trouve choquant de laisser sévir des irresponsables à des niveaux aussi importants de responsabilité : un agent de l’équipe Interpol en Mauritanie et un ministre. Et ce au moment où l’on veut attirer les investisseurs étrangers. C’est par la Justice que la bataille de l’image commence.
Cheikh Salah, le richissime homme d’affaires saoudien, n’a pas fini de parler de ses mésaventures en Mauritanie, tout comme le Omanais, l’Emirati, le Koweitien, la COFACE et tous ces étrangers floués par des partenaires comptant sur une Justice corrompue et peu soucieuse des intérêts du pays.
Le mal est profond. Le combattre commence par mettre fin à la règle de l’impunité…

mardi 2 octobre 2012

Ce n’était pas un fait divers


Il s’appelait Hacen Ould Hadih. Un jeune délinquant de Nouakchott arrêté il y a quelques mois et attendant son procès dans une affaire de vol. à la fleur de l’âge, le jeune prisonnier ne manquait de punch et …d’orgueil selon ses codétenus que j’ai eu à entretenir. Il avait demandé à un avocat de l’assister pour avoir une liberté provisoire. Après âpres négociations, un prix a été fixé par les deux hommes. Mais, prudent, le prisonnier avait exigé que l’argent soit remis par le régisseur de la prison qui servirait ainsi de garantie morale, des avocats ayant abusé de la confiance de leurs clients qui n’ont d’autre recours que celui-là.
L’attente commença à durer. Perte de confiance. Le prisonnier décide d’interpeller le régisseur. Celui-ci déclare que parce qu’il avait remis l’argent à l’avocat, il ne se trouvait nullement concerné par l’affaire. Clash. Le jeune déborde et insulte le régisseur qui demande aux gardes de le mettre en isolement en attendant de le punir le soir même.
C’est une tradition dans cette prison de Dar Naim. Quand les prisonniers «débordent», ils sont mis dans des cellules d’isolement pour faire l’objet ensuite de représailles. Quand tout le monde aura dormi (ou fait semblant), ils sont sortis dans la cour et battus un à un par les gardes. L’exercice de la violence en dehors de toutes les règles pénitentiaires. Ici c’est la loi de la horde des gardes qui fait office de justice, non celle du droit et du respect des droits des prisonniers.
Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, Hacen se retrouve avec trois autres codétenus. Le premier est un évadé, repris et qui devait être puni pour son évasion. Le second était accusé d’avoir violé un compagnon de cellule. Ces deux-là n’opposent aucune résistance aux gardes déchainés. Hacen, par orgueil sans doute, mais aussi par refus de l’injustice, résiste. Il a la force pour cela. Les gardes sont de plus en plus nombreux et de plus en plus violent. Un coup de trop et il meurt dans la cour où il a été battu…
La mort de Hacen n’est pas un fait divers mais un fait (au sens de phénomène) de société où toutes les failles du système pénitentiaire apparaissent. De l’avocat indélicat, au régisseur irresponsable, au garde bête et méchant, à l’administrateur incompétent… tout y est.
Quand la prison de Dar Naim a été construite, on avait cru qu’un nouvel ordre allait voir le jour. Les autorités avaient même élaboré une ordonnance portant créant statut d’un corps spécialisé dans la surveillance pénitentiaire. Il s’agissait de former des gens qui seront chargé de gérer l’intérieur des prisons. Les former pour les doter d’un savoir académique, d’une force psychologique, d’une éthique qui leur permettrait de respecter les droits des prisonniers et de les traiter, non pas comme des «choses» - je préfère cela à «animaux» qui méritent un respect aussi -, mais des humains. Je sais qu’un à un certain moment la coopération algérienne avait proposé de former les éléments de ce corps. Si ce corps voyait le jour, les gardes resteraient à l’extérieur des prisons, eux qui ont été formés pour le maintien de l’ordre et la répression des manifestations. La gestion pénitentiaire n’a rien à voir avec le maintien de l’ordre. Elle demande des compétences particulières et une éthique humaniste.
On peut se réjouir de la réaction des pouvoirs publics. L’impunité en la matière ne doit pas exister. Mais ce n’est pas suffisant de traduire quelques gardes devant la justice, il faut que les sanctions administratives tombent. Et vite. Pour dire qu’il n’est plus question de laisser faire en matière d’exactions.
Ce n’est pas suffisant aussi parce qu’il faut réformer au plus vite le système pourri par la mauvaise gestion. Il faut savoir que la régie de l’alimentation des prisons est la seule qui n’est pas conditionnée par l’aval d’Errachad. C’est bien sur cette régie que les ponctions sont opérées par les premiers responsables du ministère. C’est sur ce chapitre qu’on pompe l’argent public. On me dit d’ailleurs que la ration quotidienne est passée de 500UM/par jour et par prisonnier à 300. C’est déjà misérable, ce l’est encore plus. On se souvient des détournements décelés par l’IGE dans l’administration pénitentiaire, des millions évaporés, détournés par des administrateurs véreux. Qu’est-ce qui a été fait pour corriger le système qui reste ouvert à toutes les malversations ?
Ce qui vient de se passer dans la prison de Dar Naim n’est que la partie visible d’un mal profond. Dont une autre des expressions est la situation dans la prison des femmes de Nouakchott qui se transforme, la nuit tombée, en un grand lupanar au vu et au su des hiérarchies judiciaires (ministère de la justice) et sécuritaires (Garde nationale).

N.B : J’ai lu quelque part que «le fait divers fait diversion», selon les termes du sociologue français Pierre Bourdieu. La bavure de Dar Naim ne doit pas divertir de la vraie problématique des prisons en Mauritanie. Au contraire, elle interpelle pour nous rappeler la perversité d’un système que nous ne dénonçons pas assez.

lundi 1 octobre 2012

Le plus authentique des Bidhânes


Il n’appartient pas à cette communauté, le plus authentique de cette communauté. Il est un mélange, comme tous les grands de cet espace ouest-africain dont il est une parfaite illustration.
Né saint-louisien en milieu Wolof, Doudou Seck est un Pulaar dont la famille vient de la région de Boghé. C’est son grand-père, Abdalla Cheikh Seck qui serait le premier à se faire connaitre par le milieu savant et commercial du N’darr (Saint-Louis) de l’époque (18-19èmes siècles). Un N’darr foisonnant de richesses et d’échanges intercommunautaires. Cadi, il est très vite adopté par les locuteurs arabes qui venaient chercher refuge auprès de ce grand érudit qui parlait parfaitement leur langue.
Quand il eut un enfant, il lui donna le prénom de Mokhtar (élu, choisi) et le surnomma Ibn El Moghdad en souvenir d’un soufi marocain qui avait marqué l’époque par un passage dans le sud-ouest de ce qui sera la Mauritanie et dont le centre était N’darr justement. Ce fils aura des enfants qui sont : Souleymane Seck, Aynina Seck et Doudou Seck. C’est ce dernier qui sera adopté par les Bidhânes sous le nom de Wul Ibn El Moghdad. C’est lui qui a accompagné es colons comme interprète, comme guide en territoire saharien.
Nombreux ceux parmi nous qui, aujourd’hui ne veulent retenir de l’homme que ce côté «collabo». Je ne suis pas de ceux-là car je trouve qu’il est aisé de faire le procès d’une époque qui a fini quand même par donner un pays, la Mauritanie, avec une capitale, des structures étatiques et un ancrage dans la Modernité. On peut pleurer un passé fortement remanié aujourd’hui, continuer à ruminer ce passé en nous disant : «comment aurions-nous été si la colonisation n’avait pas été ?»
Mais on peut aussi ne pas nous attarder sur ce qui n’a pas été pour voir ce que nous pouvons retenir de bien de ce qui a été. Ne pas oublier, voire célébrer ce qui peut l’être…
Nous sommes à Moudjéria – El Mijriya, selon la prononciation locale - où vit feu Mohamed Abdallahi Wul Hacen le début d’une carrière administrative qui va en faire l’un des premiers serviteurs accomplis du futur Etat mauritanien. C’est un peu un poste créé «pour» Abderrahmane Wul Sweid’Ahmed, Emir du Tagant, haut lieu de la résistance de l’espace Idaw’ish. Les Français acceptaient – reconnaissaient même – l’autorité de l’Emir sur cet espace qui a vu se développer l’une des plus glorieuses pages de la résistance.
Le jeune interprète reçoit un message de Wul Ibn El Moghdad, résident à Saint-Louis. Il lui demande de transmettre un gav – une sorte de quatrain, la plus concise composition de la poésie bidhâne – à l’Emir Abderrahmane, surnommé Ddaane qui était justement de passage à Moudjéria.
«lahagli lilli maa tikhtiih
khaçla min khaçlaat ehl il mulk
‘anni taari wunni nibghiih
imeshiili deyra vissilk»
…de la manière la plus adéquate dans la culture Bidhâne, Doudou Seck demandait à l’Emir, tout en l’auréolant de tous les attributs du pouvoir (de la propriété), de lui envoyer une «pincée de tabac» par… le fil (du téléphone de l’époque).
«Je comprends la partie qui concerne ehl el mulk, il veut me rappeler ma descendance esclave du côté de ma mère. Mais que veut-il dire par deyra vissilk ?» Les questions de Ddaane doivent toujours avoir des réponses. L’intelligence fulgurante et légendaire de Wul Hacen explique : «On pourrait comprendre qu’il veuille l’argent pour en acheter…» Réplique de l’Emir : «Prends ton salaire, le mien et celui de tout ressortissant Idaw’ish et envoie-lui tout». Ce qui fut fait.
La première rencontre entre l’Emir et Wul Ibn El Moghdad avait donné un échange mémorable. Malheureusement je n’en récite que les deux premiers gav. Wul Ibn El Moghdad qui dit, parlant de sa bien-aimée qui le trahissait selon tous ceux qu’il rencontrait à N’darr :
gaaridh-li vil ‘arraad
haadah ilkhalq innejbar
garidh-li viiha zaad
dhaak erraajil le’war
Certains disent que Wul Ibn El Moghdad parlait du griot Le’war Wul Ngdhey. En fait, la tournure était authentique car on dit, en milieu Bidhâne que l’état de charme est la conséquence d’une dénonciation «satanique», de Satan (Ibliis) qu’on décrit comme étant un homme borgne. Et pour dire, d’une manière détournée que vous êtes épris d’une femme, vous associez cela à une «révélation»/«dénonciation» du «borgne».
On raconte que dans l’assemblée où le poète a déclamé ce quatrain, se trouvait l’Emir qui s’était offusqué qu’un «étranger à sa culture» puisse la manier et se l’approprier aussi adroitement.
nibghi nagbadh lawça
lhaadha zaamil lekwar
ya’melni nukawça
ya’malni nuçandar
Comme quoi, pour l’Emir, le fait de redresser, à coups de bâton, ce négro vaut bien d’être mis aux arrêts et d’être discipliné (militairement). Wul Ibn El Moghdad lui répondra et la joute continuera dans les règles de l’aristocratie de l’époque. J’y reviendrai un jour, avec probablement les échanges avec ses contemporains. En attendant, sachez que Doudou Seck est l’auteur de :
yakta’ biik enta ye shaytaan
ma dhaalak ‘ayid-li wahla
shidawr ev-shaybaani sudaan
maa yitmallak zeghba kahla…

dimanche 30 septembre 2012

L’école, quelle école ?


Demain les classes rouvriront leurs portes. Sans qu’il y ait eu l’ombre d’une réforme. Nous savons cependant que des Etats généraux ont eu lieu au niveau des régions. Quels résultats, quelles perspectives ? On n’en sait strictement rien.
Tout le monde est d’accord pour dire que les problèmes de la Mauritanie sont d’abord ceux du système éducatif. Qui n’a pas pu être le moule formateur, unificateur, normatif de la société.
En 1979, une réforme improvisée est adoptée par les militaires de l’époque. Elle fait suite aux événements provoqués par l’application «incongrue» d’une circulaire – dite 02 – et par laquelle le ministère a décidé, en pleine année scolaire, de revoir à la hausse le coefficient de certaines matières, l’IMCR notamment et de les introduire au baccalauréat de la même année. La Mauritanie qui vivait un reflux des idéologies progressistes unitaires, connaissait alors une résurgence des nationalismes sectaires et chauvins. La circulaire 02 alimentera la contestation des scolaires négro-africains et permettra de cristalliser encore plus l’opposition entre les deux versants du nationalisme mauritanien (arabe et négro-africain).
Aveu d’impuissance, le Comité militaire nomme une commission composée principalement des deux courants. Résultat : la réforme qui va consacrer la division du pays avec une école dite «bilingue» où l’on retrouve essentiellement les négro-africains, une dit «arabe» où l’on retrouve les arabes. De 1979 à 1999, des générations de Mauritaniens vont évoluer parallèlement, ne parlant pas la même langue, ne se frottant pas entre eux, ne se connaissant pas, subissant cependant les mêmes aléas d’un système éducatif en perdition. Baisse des niveaux, absence de programmes, déresponsabilisation des enseignants et des familles, désengagement du public et prolifération du privé… Le système éducatif consacre la faillite du système de gouvernance que les Mauritaniens se sont choisi. Il a pour conséquence immédiate la détérioration des rapports intercommunautaires en plus de son incapacité à répondre aux exigences de la Modernité.
Deux soucis majeurs vont guider les décideurs. D’abord celui de finir l’année scolaire sans heurts. L’objectif de chaque responsable – du directeur au ministre – est de passer l’année sans grève, sans mouvement. Ce qui explique la longévité d’un Hasni Ould Didi (près de onze ans) et l’instabilité qui a suivi (en moyenne un ministre tous les ans).
Le deuxième souci fut celui de la quantité. Il fallait afficher un taux de scolarisation porteur pour permettre aux financements de continuer. Et c’est là où la Banque Mondiale est arrivée avec son «Projet éducation» qui a été une catastrophe pour le pays. Rien que parce qu’il va privilégier la quantité sur la qualité. Cela procède d’une approche qui voudrait que les populations comme les nôtres n’ont pas vraiment besoin  de connaissances académiques de haut niveau, l’essentiel étant de savoir lire et écrire, peut-être de former aux métiers. La recherche de la quantité va donner la pléthore qui se traduit aujourd’hui en termes de chômage, d’incompétence des sortants de notre système…
La sécurité et la recherche de la quantité ne peuvent inspirer la mise en place d’un système éducatif efficient. En 1999, et sur un coup de tête, le Président Ould Taya, alors qu’il était dans une tournée à l’intérieur, décide de rétablir le bilinguisme : une seule école pour les Mauritaniens, des matières scientifiques enseignées en Français, les autres en Arabe.
Sans préparation, on se lance sur cette voie. Les élèves de ce système ont fait le baccalauréat l’année passée. Sans jamais avoir eu les enseignants qu’il faut, ni les livres qu’il faut parce que jamais les programmes n’ont été élaborés pour cette nouvelle réforme qui n’est pas cependant contestée dans son fond. Ne serait-ce que parce qu’elle remet les enfants mauritaniens dans les mêmes classes.
Est donc lancée l’idée des Etats généraux de l’éducation. On ne sait pas ce qu’elle va donner. Cela fait trois ans qu’elle est en marche. Et plus ça dure et plus ce sera difficile de sauver ce qui peut l’être.