mardi 10 mars 2015

Un parcours, un livre

C’est par hasard que mon attention a été captée par un entretien diffusé sur les ondes d’une radio privée locale. La voix de l’interviewé m’était très familière. Il parlait d’un livre-mémoire qu’il venait de publier. J’ai d’abord pensé qu’il pourrait s’agir de Mohamd el Mokhtar Ould Bah, ce destin digne de faire l’objet d’un récit. Au bout de dix minutes d’échanges avec le journaliste qui s’abstenait de relancer son invité, je compris qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre, ne serait-ce que parce qu’il a fini par évoquer Ould Bah.
Son Français était de grande qualité, ses idées clairement exprimées, ses paroles d’une sincérité évidente… De quoi capter vraiment l’attention de l’auditeur que j’étais. Je saurai à la fin de l’émission, au bout d’une quarantaine de minutes d’échanges qu’il s’agissait là de Yahya Ould Menkouss, ancien ministre, ancien administrateur. Mais c’est seulement un mois après que je tombe sur le livre écrit sous forme de mémoires.
«Un parcours mouvementé : Vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien» raconte au bout d’environ 110 pages, le parcours de cet homme souvent perçu sous le seul angle de la chefferie Jlalva alors qu’il s’agit bien d’un acteur immédiat et d’un témoin privilégié des premières heures de la construction nationale. Le témoignage de cet homme mérite amplement d’être lu.
Pour sa sincérité. On sent, et c’est rare chez les gens de cette génération-là, qu’il n’y aucune velléité de se donner un rôle qui n’a pas été le sien. Il est évident aussi - et c’est rare pour être souligné – que l’objectif de l’écrit n’est absolument pas de régler un compte avec les contemporains avec lesquels les relations n’ont souvent pas été évidentes.
Pour sa qualité. L’écrit est limpide, sans recherche de style compliqué, sans recours à la rhétorique qui permet de combler les déficits en matière de relation des faits. Ce qui s’énonce bien, s’exprime clairement et les mots pour le dire arrivent aisément, une vieille sentence qui en dit long sur la simplicité des propos.
Ce qui étonne aussi chez ce vieux chef guerrier, c’est sa capacité à l’abnégation. Plusieurs fois victime de mauvaises appréciations de son action, il refuse de mettre cela sur le compte d’une inimité personnelle que lui vouerait le Président Mokhtar Ould Daddah pour lequel il a gardé un respect indélébile malgré toutes les incompréhensions. Quelqu’un d’autre aurait facilement invoqué les appartenances régionales, les conflits d’intérêt pour expliquer l’adversité du décideur. Yahya Ould Menkouss préfère expliquer ses mises à l’écart impromptues et souvent inexplicables, par les combines de l’entourage de la Présidence de l’époque. On en sort avec la certitude que cette valeur traditionnelle qu’est «al inçaav» - mélange d’équité, de tolérance, de justice et d’abnégation – est le fil conducteur de l’action de l’homme.
Nous avons tendance à négliger ces acteurs, à leur dénier le souci de l’intérêt général, de croire qu’ils sont la négation de l’Etat pour ce qu’ils sont socialement… Ceux parmi nous qui ne les connaissent pas – et ils sont malheureusement l’écrasante majorité de l’élite aujourd’hui – ne peuvent les apprécier. Alors que les générations qui les ont suivis ont essayé de leur coller l’image d’une classe rétrograde incarnation de tous les conservatismes.
C’est dommage parce que les gens comme Yahya Ould Menkouss ont beaucoup de choses à nous dire. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Surtout quand, comme lui, ils évitent de remanier l’Histoire, de ruminer de vieilles rancœurs, cherchant à assouvir une vengeance qui décrédibilise ce qu’ils ont à dire et embrouille le message par une rhétorique qui ajoute à l’artifice d’une mémoire largement affectée.

Merci à Yahya Ould Menkouss qui m’a permis de lire avec plaisir un parcours mouvementé pour redécouvrir ce qu’il fut réellement et, à travers lui, ce que furent les hommes de son époque.

mercredi 25 février 2015

Sissako au Grand journal

Abderrahmane Sissako est ce soir sur le plateau du Grand journal de Canal+. Toujours égal à lui-même : humilité, retenue, mesure dans les propos… Une présence forte qui trahit dès l’abord la profonde sensibilité du réalisateur, ce trait de caractère qui en fait un poète de l’image, un philosophe au quotidien.
Un sujet qui fâche : Charlie Hebdo. Quand on le pousse autour de la table pour juger l’hebdomadaire, devenu symbole de la liberté d’expression, Abderrahmane Sissako dit simplement : «Défendre le symbole oui, mais pas le contenu». On n’y reviendra pas.
Autour de la table, différentes approches : celles qui veulent donner au public une idée du film et celles qui veulent déstabiliser son réalisateur par les critiques les plus acerbes et les plus insignifiantes. A un moment, l’un des débatteurs fait appel à un article écrit par Nicolas Bau, ce journaliste français qui se fait passer pour un spécialiste de la Mauritanie. Nicolas Bau compare Sissako à un «BHL des dunes». En quoi Abderrahmane Sissako peut-il ressembler à Bernard-Henry Levi ? L’engagement du premier pour les causes justes est viscéral. Son désintéressement quand il s’agit de pratiquer son art. Tout comme son incommensurable constance.
Notre compatriote préfère ignorer Nicolas Bau pour parler de la dignité de ces populations qui résistent devant la barbarie et dont peu de gens parlent. Opposer à ces journalistes qui ont tout de la Françafrique (ou France-à-fric), y compris la condescendance qui frise le racisme assumé, y opposer la dignité des pauvres indigènes, c’est ce qu’il fallait faire. Sans accorder une attention particulière aux attaques gratuites (… ?).
Sur le chapitre de la proximité avec le Pouvoir, Abderrahmane Sissako répond (en substance) : «J’ai la chance de pouvoir offrir une meilleure visibilité à mon pays qui le mérite, je suis très fier d’exercer mon métier en tant que Conseiller à la Présidence et de participer à rehausser l’image de la Mauritanie…»
La Mauritanie… il en sera question sur ces plateaux pendant des semaines, ainsi que sur les grandes scènes du showbiz. Une première pour un pays qui a besoin de faire parler de lui en bien, et qui le mérite amplement.
Merci Sissako.

P.S : En dénonçant la Franceafrique dans ses aspects réseaux politiques et financiers, on occulte – volontairement – tous les autres aspects qui englobent ces journalistes et intellectuels français qui, au nom de la connaissance des peuples et des pays d’Afrique, servent une littérature qui pue le racisme et développe l’idée d’une Afrique dont on peut dire tout et son contraire.

Ceux des réseaux tout comme les journalistes et intellectuels qui tombent dans ce travers, sont les deux aspects d’une même monnaie ; la Françafrique.

mardi 24 février 2015

Dialogue = Dilemme

Aujourd’hui, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a reçu les Parlementaires de sa Majorité pour leur expliquer le sens de sa dernière démarche. C’est que nombre d’entre eux ont commencé à bouger pour mobiliser contre tout processus de dialogue. Tous semblent craindre pour la dissolution de l’Assemblée et donc la perte de sièges acquis parfois accidentellement, toujours dans les pires des conditions.
En réalité, l’offre principal du Pouvoir – et c’est probablement la demande principale de l’Opposition – est la reprise des élections législatives et municipales pour permettre la participation du plus grand nombre de partis dans des conditions optimales de transparence. Là-dessus les élus de la Chambre actuelle ne se trompent pas : la dissolution de cette Chambre et la remise en jeu des sièges dans d’autres conditions, avec notamment de sérieuses concurrences de partis plus ou moins ancrés, ceci est inévitable à terme. Ils seront d’ailleurs, visiblement, les seuls à regretter.
Réponse du Président aux inquiétudes exprimées : l’Institution présidentielle est sans doute plus importante et nous acceptons de la remettre en jeu s’il y a lieu de le faire. Et d’expliquer que la feuille de route remise à l’Opposition par le Gouvernement, constitue une base de discussions. Les points qui y sont recensés rassemblent toutes les plateformes revendicatives formulées à différents moments par l’Opposition. Ces points seront discutés selon un ordre du jour et un calendrier fixés à l’avance par les deux parties. En cas d’accord, les conclusions retenues seront absolument mises en œuvre.
Devant les élus de sa Majorité, le Président Ould Abdel Aziz a insisté sur l’importance pour lui du dialogue «qui ne découle pas d’une conjoncture particulière – ni faiblesse du Pouvoir, ni menace sur sa pérennité – mais d’une conviction qu’il est nécessaire d’ouvrir la voie à tous les acteurs de la politique nationale pour leur permettre de s’impliquer d’avantage dans le devenir de la Nation».
Le Président traitera incidemment de l’exercice de la liberté d’expression en disant que malgré les écarts, voire les dérives, et malgré les pressions qu’il subit, rien ne remettra en cause ce choix qui est celui de la Raison : la liberté d’expression est un acquis qu’il faut préserver malgré tout ce qu’on peut en dire.
Quoi conclure de cette rencontre ? D’abord sa détermination à engager un processus de dialogue : la consultation est une preuve du sérieux de la démarche. Au lieu d’être une cause de suspicion, l’appel au dialogue dans une conjoncture où tout semble en sa faveur, devait créditer le Pouvoir des meilleurs sentiments. Seulement de l’autre côté, on persiste à croire qu’il y a là matière à défiance, plus chez les uns que chez les autres.
La situation ainsi créée nous révèle un Ould Abdel Aziz objet de multiples pressions pour reculer sur des options essentielles comme la liberté d’expression. Nous savons par ailleurs que plusieurs voix – autorisées et moins autorisées, importantes et moins importantes – se sont élevées pour condamner les dérives dans la presse et demander plus de contrôle. On est allé jusqu’à accuser la presse d’attiser les conflits sectaires en oubliant que les médias ne font que relayer les discours des hommes politiques. Dans tous les milieux – y compris les plus progressistes, les plus démocrates – on a exprimé de fortes demandes pour limiter cet exercice.
Ce Ould Abdel Aziz doit être aussi sous pression lui qui est dans son dernier mandat présidentiel. Qui dans son camp voudrait le voir partir ? qui dans son camp l’encouragera à faire les choix qui sont les siens ?
Mais le plus grave, c’est l’attitude de l’Opposition qui refuse de prendre acte et d’opter pour l’avenir dès à présent. Tout comme la Majorité, elle a peur de cet avenir qu’elle a toujours mal préparé. C’est un dilemme qui provoque l’inertie chez la classe politique.
Le dialogue d’aujourd’hui ne peut être envisagé sans la perspective des présidentielles de 2019. Quel candidat pour l’Opposition ? quels leaders historiques (ou charismatiques) au moment où les chefs traditionnels sont fatalement touchés par la limite d’âge ?
La Mauritanie est à un tournant décisif. D’une part nous avons un Président en exercice, élu pour un mandat qui se termine en 2019. D’autre part une classe politique dont les leaders traditionnels vont obligatoirement à la retraite après deux ans au plus. Au moment où aucune tête ne sort du lot. Comment sortir de cette tragique donne ?
…Peut-être en essayant de léguer aux Mauritaniens de l’après 2019, un système politique apaisé, juste, équitable. Nous ne demandons pas mieux.

mercredi 11 février 2015

Les journalistes ne sont pas intouchables

Les récents événements font revenir à la surface toutes ces questions liées à la liberté d’expression et à l’exercice du métier de journaliste. L’occasion de rappeler que personne n’est au-dessus de la loi. Mais aussi de discuter certaines démarches judiciaires et policières qui nous reviennent d’un temps que l’on croyait révolu.
Une procédure judiciaire est engagée contre Ahmedou Wedi’a du site Essirage. Elle fait suite à la publication par le site de notre confrère d’une enquête sur l’affaire Maurisbank. Le Procureur de République qui a engagé la procédure, reproche «un viol du secret de l’instruction». Alors que rapporter la substance des procès-verbaux n’équivaut pas à leur publication et n’a jamais été objet d’une poursuite judiciaire en Mauritanie.
La logique voudrait que le Procureur diligente une enquête pour savoir d’où vient la fuite, mais pas la poursuite du journaliste ou de l’organe de presse qui l’a exploitée. Depuis toujours, l’actuel Procureur le sait bien, les procédures judiciaires ont toujours souffert de ces fuites, parfois sciemment organisées pour accabler les prévenus dans une affaire.
On se souvient encore de ces scoops distillés à la suite d’emprisonnements arbitraires politiques et autres. Les renseignements livraient alors en pâture les victimes à travers la publication de leurs procès-verbaux par voie de presse. Toujours les mêmes journaux qui, selon les périodes, avaient vocation de prêter main forte aux bourreaux. On s’en souviendra tant qu’on verra les auteurs de ces lynchages occuper la scène et essayer de faire revivre le passé honni.
On sait tous, y compris au Parquet, que la fuite des dossiers d’instruction sert parfois l’Autorité judiciaire, parfois la défense et qu’elle est devenue de ce fait un outil, une arme. D’autant plus que l’existence d’une presse libre permet justement d’exploiter ces documents parfois les éclairant mieux, toujours pour les faire connaitre au grand public. Les fuites n’ont plus dérangé depuis très longtemps. Alors pourquoi maintenant ?
Il y a quelques jours la presse a joué un grand rôle dans la mise à nu des dysfonctionnements de l’Appareil dans l’affaire des Salafistes et du scandale qui s’en est suivi. Le nouveau rebondissement – la poursuite de l’un des journalistes les plus connus et les plus engagés de la scène – peut-il faire oublier le revers ?
Peu importe la réponse. Peu importe les raisons. Le Parquet a d’autres chantiers, plus porteurs, plus urgents que celui de redresser les torts de la presse, surtout que le tort qu’il a choisi de réprimer n’est pas le plus grave. Pourquoi le silence face aux appels à la haine, au racisme, au tribalisme, au déni de l’Etat, aux appels aux coups d’Etat, à l’insurrection… ? Tout ça concerne le Parquet… tout ça menace vraiment le pays et la démocratie…
Nous savons quant à nous que les journalistes ont beaucoup à apprendre sur les limites de la liberté d’expression, sur leurs droits et leurs devoirs. Même si, comme la plupart des Mauritaniens, y compris le Parquet qui retient en captivité des gens dont la peine a expiré, les journalistes ignorent souvent que la loi limite et réprime la liberté de savoir et de publier.
Ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on a le droit d’enregistrer les autres, de les photographier à leur insu. Ce n’est pas l’exercice du journalisme qui nous donne le droit d’affabuler, de vilipender, d’offenser, de racketter, d’exercer un chantage continuel pour bénéficier de privilèges indus…
La tendance des syndicats de presse est de s’accommoder de toutes les dérives et d’apporter un soutien aveugle à tout journaliste mis en cause. Inique attitude quand on voit, qu’on lit et qu’on entend tout ce que les organes de presse colportent de rumeurs avérées et d’intoxications. Un corporatisme irraisonné qui fait oublier l’essentiel : moraliser et assainir l’espace médiatique.

mardi 10 février 2015

Homme politique vs homme d’Etat

La politique sous nos cieux a toujours été une entreprise faite de tricheries, de marchandages et de fausses annonces. Le mot lui-même – la politique – a été tropicalisé dans chaque culture locale pour devenir «bolletiig» par exemple chez les Hassanophones (il est prononcé différemment dans les autres langues et d’une région à une autre dans la même sphère culturelle). Avec cette constante perception dépréciée du politique, celle qui en fait un roublard, un cachotier et un faux type.
Les expériences modernes allaient accentuer cette mauvaise perception. En effet, les retournements occasionnés par les renoncements aux principes, toujours par les nominations et/ou l’entrée dans le cercle des privilégiés du pouvoir, ces retournements ont accentué l’idée, déjà popularisée, que la politique est un moyen d’ascension sur l’échelle de la décision politique. Le plus rapide et le moins coûteux depuis que la tribu et les appartenances sectaires sont devenues un outil de positionnement et une possibilité de (re)classement. Celui qui demande le moins d’aptitudes.
30-40 ans de politique politicienne nous apprennent qu’il suffit de se réclamer d’un groupe (tribal, ethnique, classe, frange…), de parler avec véhémence en son nom pour légitimer d’abord la mise en avant de sa personne, ensuite pour revendiquer «sa» part du gâteau. L’absence de compte à rendre, mais aussi de l’exigence d’exemplarité dans l’engagement, ont libéré l’homme politique des contraintes morales édictées pour l’obliger à respecter une certaine éthique et une déontologie qui doivent conduire son action. En la matière, l’impunité a fait un grand dégât.
Il est juste de comparer l’attitude dominante des hommes politiques de chez nous à ces comédiens (médiocres) que l’on voit chanter, successivement, les vertus des opérateurs de la téléphonie mobile : dans leurs bouches, Mattel est premier, Mauritel est premier, Chinguitel est premier. Les spots se suivent et les comédiens sont restés longtemps les mêmes…
Il est arrivé à des hommes politiques de faire le va-et-vient entre deux formations de positionnements diamétralement opposés, sans scrupules. Nous les avons vus représenter l’Union des forces démocratiques (UFD), le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), ou encore l’Alliance progressiste populaire (APP)… et défendre ces partis sur la scène publique, puis, le même mois, passer de l’autre côté et revenir à la même scène au nom du Parti républicain démocratique et social (PRDS), de Adil ou de l’Union pour la République (UPR) ; partir d’un positionnement radical à l’opposition pour aller au soutien aveugle et sans conditions. Nous les avons vus (re)prendre le chemin inverse, toujours avec autant de passion affichée.
Sous nos cieux, l’homme politique n’a aucun mal à s’accommoder d’indélicatesses. Pour lui, l’exercice de la politique exige un manque de scrupules, une aptitude à mentir et le don de tromper. Il n’y a pas de Morale qui guide son action et tous les moyens sont bons pour arriver au but qui se limite très souvent à la recherche d’un emplacement, d’un positionnement en vue d’un meilleur classement. La plupart des vociférations politiques auxquelles on assiste, y compris celles qui se revendiquent de particularismes, relève de cette lutte de classement qui a été le véritable moteur de l’Histoire politique durant les quarante dernières années.
Ce qui est aujourd’hui nécessaire à l’espace politique, c’est de produire des leaders capables de voir loin, d’agir vite et d’anticiper les exigences futures pour incarner le changement et la tranquillité. Des hommes capables de tracer des chemins, de nous embarquer avec eux dans une aventure faite d’illusions possibles (ou probables), de nous guider, de nous redonner confiance… On ne peut pas vendre de futur aux consciences populaires, si l’on se tue à désespérer de soi.
Les hommes de demain seront (seulement) ceux qui pourront frayer le chemin, non pas ceux qui se contenteront encore d’en suivre un, tracé bien avant eux. Les hommes de demain doivent être des Hommes d’Etat… et non pas simplement des hommes politiques.

lundi 9 février 2015

Autour de la nouvelle stratégie de pêche

Les concertations autour de la nouvelle stratégie de pêche prennent fin. Elles auront permis d’entendre tous les acteurs se prononcer sur les grandes lignes définies par le ministère. Renforçant ici un point, introduisant un autre là, les acteurs doivent désormais considérer que la nouvelle stratégie est bien la leur.
Cette stratégie découle d’une analyse sans concession de la gestion des ressources halieutiques. Elle s’approprie ce qui est positif dans l’expérience mauritanienne, une expérience accumulée à travers près de quatre décennies d’errements qui n’ont finalement pas permis d’intégrer la pêche à l’économie nationale et d’en faire un moteur. Même si, ces dernières années, on peut noter des avancées considérables notamment sur le plan de la surveillance de l’activité, de sa gestion et de l’amélioration des profits tirés des accords avec les partenaires étrangers. Les fraudes ont considérablement diminué et l’impunité en la matière a cessé. Tandis que les accords sont réellement négociés pour permettre à la Mauritanie d’en profiter (exemple : l’Accord de pêche avec l’Union européenne).
Il s’agit maintenant d’améliorer le système d’exploitation en actionnant deux leviers : celui de la production et celui de la transformation pour valoriser la ressource et en faire une mine d’emplois. Il s’agit ensuite de préserver la ressource en contrôlant l’exploitation et notamment les outils de production, en développant la recherche scientifique et en limitant la fraude et les pillages qui continuent malgré les efforts consentis.
La nouvelle stratégie (2015-2018) définit les objectifs comme suit : 1. Promouvoir une approche scientifique garantissant la préservation et la diversification des ressources exploitables ; 2. Proposer un système d’exploitation rénové qui réajuste les modes et les moyens d’accès aux potentiels exploitables des ressources ; 3. Déterminer une approche réaliste et opérationnelle permettant une réelle domestication des captures gage d’une intégration du secteur au tissu économique nationale et la génération des retombées socioéconomiques qui en sont attendues ; 4. Développer de nouveaux mécanismes pour une meilleure gestion des affaires maritimes qui favorise la préservation du milieu marin et l’exploitation du potentiel économique des activités maritimes ; 5. Concevoir un modèle de gouvernance qui garantit une exploitation durablement responsable et optimale des ressources halieutiques et une gestion saine et rentable de l’espace maritime national. (source : note conceptuelle de la stratégie)
Le secteur représente aujourd’hui 30% du budget national, 20% des ressources du Trésor et 6% du PIB. Il permet d’employer environ 40.000 personnes pour un potentiel de 150.000 au bas mot si la ressource est exploitée de manière plus efficiente, à même de permettre son intégration effective à l’économie nationale et d’en faire un levier social (emploi). Il peut rapporter un demi-milliard de dollars au lieu des deux cents millions actuels. Mais on peut dire que les politiques menées jusqu’à récemment, faisaient profiter les autres de cette manne économique et des opportunités sociales qu’elle procurait. Ce sont les Européens, les Chinois, les Japonais, les Russes… qui pompaient la ressource, chacun selon les arrangements trouvés avec les autorités par l’intermédiaire de ses partenaires privés sur place. Tandis que c’est le Sénégal qui a le plus employé dans le secteur chez nous.
Il faudra d’abord axer sur le système de production, les moyens, les types de navires, les types de captures industrielles, côtières et artisanales, sur les capacités de stockage et leur suivi. Ensuite engager une politique volontariste de développement des infrastructures de base, de promotion de l’industrialisation pour la création de valeur ajoutée. Enfin, séparer les domaines de spécialisation : le producteur ne peut pas être forcément le transformateur par exemple.
La parfaite connaissance de l’état de la ressource détermine tout le reste. C’est effectivement à partir de là qu’on pourra savoir quel système d’exploitation il nous faut. Pour ce faire, tenir compte des modes et des moyens d’accès à la ressource. L’intérêt étant de «réaliser l’équilibre tant recherché entre les exigences de préservation de la ressource et celles de la maximisation de ses retombées sur la Collectivité nationale».
Sans le développement de la transformation et la valorisation du produit, on ne peut espérer son intégration effective à l’économie nationale. Cela passe par «la domestication de la production». Parce que «l’absence d’investissement public dans les infrastructures de services de base, tout au long de nos côtes, associée à la vision rentière de l’exploitation de la ressource constituent un frein important dans la domestication et la transformation de la ressource, gage de création de valeur ajoutée et d’intégration du secteur à l’économie nationale».

dimanche 8 février 2015

Ce qu’on ne nous a pas dit sur les Salafistes

L’affaire de la prison qui a secoué le pays il y a deux semaines, continue de mettre en lumière ses nombreuses zones d’ombre. Au-delà des dysfonctionnements graves du système judiciaire et pénitencier à la source de la rébellion, il y a aussi le déroulé de l’action qui a été plus ou moins occulté, sinon qui n’a pas été suffisamment explicité.
Nous avons toujours su que ce ne sont pas les 34 prisonniers salafistes qui sont entrés en sit-in cette semaine-là. A peine une dizaine dont un seul des quatre prisonniers dont la peine avait expiré. Mais nous ne savons pas pourquoi la Garde nationale a décidé ce jour-là de passer à l’action. Qu’est-ce qui a commencé à déranger dans le mouvement, jusque-là pacifique, de la dizaine de prisonniers ? et surtout comment les deux Gardes ont-ils été pris en otage par les prisonniers ?
Si on n’a pas de réponse à la première question, la deuxième peut trouver réponse dans la familiarité qui s’est tissée entre prisonniers salafistes et Gardes. Une convivialité qui prend des aspects nauséabonds quand on sait que les prisonniers sont avertis de l’imminence des contrôles et de toute mesure exceptionnelle qui les vise. Les Gardes prennent sur eux de les mettre dans des conditions de confort maximal, de leur passer des messages, y compris des téléphones. Ils ferment les yeux sur ce que les parents et amis apportent aux prisonniers. Ils sont moins exigeants dans le contrôle… Tout ça ne se fait pas gratuitement. Tout ça ne relève pas du secret : toute la hiérarchie du commandement de la Garde le sait, les Magistrats et les avocats le savent, les journalistes le savent… Il y a d’ailleurs eu par le passé plusieurs affaires qui ont mis en lumière le trafic qui s’organise autour des prisonniers et l’économie qui s’en nourrit.
Alors, ces deux Gardes que faisaient-ils au milieu des prisonniers ? Etaient-ils venus pour les avertir de l’imminence de l’intervention du groupement spécial ? Ce n’est pas important à savoir peut-être…
Plus important sans doute de savoir ce qui se passait à l’intérieur de la prison. Depuis toujours, les prisonniers salafistes ne sont pas d’accord. La plupart d’entre eux font partie de ceux qui ont choisi le repentir. Mais ayant commis – ou participé – à des crimes de sang, les Autorités ont évité de les faire bénéficier d’une liberté anticipée. Ce qui ne les empêche pas de rompre avec l’esprit du Jihad violent.
Face au noyau dur, ils entretiennent des relations conflictuelles continuelles. Même pendant la crise da la prison, ce conflit a été exacerbé par les positions des uns et des autres. Au point d’en venir à une profonde mésentente qui a failli dégénérer.
D’abord autour de la question du sit-in. Les modérés – appelons comme ça – y voyaient un risque d’affrontement avec les forces de l’ordre. Un affrontement qui compromettrait leurs bonnes conditions carcérales. Leurs craintes devaient se confirmer. Au beau milieu de la crise, surgit la deuxième source de confrontation idéologique : la prise d’otage.
Les modérés contestent le mauvais traitement auquel pourraient être soumis deux Gardes qui ont, par le passé, aidé le groupe. Il n’est pas question pour eux de continuer le bras de fer avec les Autorités. Alors qu’ils arrivaient à un compromis – il suffit d’une promesse des Autorités concernant la libération de leurs amis – pour libérer les deux Gardes, que le régisseur est intervenu pour proposer la mise en scène qui a été finalement adoptée.
L’action menée par une minorité a compromis sérieusement toutes les chances de voir les modérés bénéficier d’une confiance à même de permettre une révision de leurs conditions ou de prendre au sérieux leurs déclarations de repentir. L’étau s’est resserré contre eux et ils ont désormais moins de facilités.

Dans quelques semaines, quelques mois, on entrera de nouveau dans la routine. Les rapports avec les Gardes redeviendront ce qu’ils ont toujours été. D’autres prisonniers seront retenus en détention malgré l’expiration de leurs peines. Un nouveau sit-in, de nouvelles escarmouches, une nouvelle prise d’otages, de nouvelles libérations sous la contrainte… Qu’est-ce qui empêcherait une telle éventualité ?