jeudi 4 septembre 2014

A qui cela profite ?

L’interdiction d’importer les véhicules usagers dans un pays comme le nôtre est plutôt surprenante. L’on invoque des raisons de «pollution» alors que les usines de farine de poisson portent plus préjudice à l’environnement et que rien n’est fait pour éloigner cette menace. L’argument environnemental ne tient pas.
Le commerce des véhicules «anciens» (usagers) permet au Mauritanien à revenu intermédiaire de pouvoir acquérir un véhicule utilitaire à sa portée. Grâce au système de transport urbain, il permet d’avoir une flotte de taxis, de camions, de bus qui peuvent être utilisés dans les échanges entre les régions d’un vaste pays en cours de maillage routier.
Il est au centre d’un réseau économique qui fait vivre des milliers de Mauritaniens : de ceux qui achètent les voitures en Europe, à ceux qui les convoient jusqu’ici, en finissant entre les mains de ceux qui les revendent ici ou sur les marchés voisins, on peut compter des milliers de jeunes qui n’auraient pas trouver d’autres débouchés que celui-là.
En épluchant les raisons, il n’y a qu’une seule qui tienne : vouloir imposer aux utilisateurs l’achat de véhicules auprès des concessionnaires de grandes marques. Qui peut acheter ces véhicules ? pourquoi les pouvoirs publics veulent-ils ouvrir une manne à des opérateurs qui pèsent déjà sur le budget de l’Etat (le prix des voitures vendues aux administrations et leur entretien par le concessionnaire) ?

On devait – on pouvait – prendre des mesures pour organiser le marché : imposer un circuit de transfert d’argent qui permettrait de surveiller l’argent utilisé pour avoir un traçage de cet argent ; empêcher la mise en vente de véhicules volés en Europe sur le marché national par un contrôle plus rigoureux ; identifier et encadrer les filières ; limiter et formaliser l’activité du marché des voitures… beaucoup de choses qui auraient dû être faites depuis longtemps, sans interdire carrément une activité qui profite finalement à des milliers de Mauritaniens qui n’ont d’autre ressource que celle-là.

mercredi 3 septembre 2014

Même si le pari de la CUN n’est pas encore gagné

Quelques semaines après son arrivée à la tête de la Communauté urbaine de Nouakchott (CUN), Maty Mint Hammady est surprise par l’ultimatum de Pizzorno, la société française qui a eu en 2006 le marché de nettoyage de la ville de Nouakchott.
Le marché avait suscité des curiosités malsaines, fondées ou non, à l’époque où l’on soupçonnait les détracteurs du régime de la transition d’avoir été «extrêmement complaisant avec l’opérateur français» qui aurait profité du lobbying de l’ancien ministre François Léotard.
Selon une enquête de Rue89, «fin 2007, {le ministre} aurait fait office d’intermédiaire pour le compte de l’entreprise française de recyclage Pizzorno afin de remporter l’appel d’offres pour la gestion de la décharge de Tunis. Du lobbying auprès du clan Ben Ali, juteusement récompensé de 120 000 euros par an.
Par la suite, il a rejoint le conseil d’administration de l’entreprise et poursuivit son rôle de lobbyiste en Mauritanie où Pizzorno a remporté le marché pour la collecte des déchets à Nouakchott, la capitale».
Pour 112 millions d’euros, la société Pizzorno s’engageait à enlever les ordures de la capitale sur une période de 10 ans par l’intermédiaire de sa filiale DRAGUI Transport Mauritanie. La société entendait engager 600 salariés pour remplir sa mission qui a effectivement commencé le 1er juin 2007. Sept ans après, la société est en conflit ouvert avec les autorités mauritaniennes.
En mai dernier, quelques semaines après la mise en place du nouveau bureau de la CUN dirigé par Maaty Mint Hammadi et un mois avant le lancement de la campagne présidentielle, l’opérateur français envoyait un ultimatum pour dire qu’il suspendrait toute activité tant que les arriérés qui lui sont dus ne seront pas payés.
Le 12 juin, il rendait public un communiqué dans lequel il expliquait : «La filiale mauritanienne du Groupe subit d'importants retards de paiements, dont le montant s'élève à ce jour à plus de 10 M€. En raison de ces difficultés, amplifiées ces derniers mois, le Groupe a été amené à interrompre temporairement ses activités le 26 mai dernier afin de sensibiliser, par cette ultime action, les autorités au respect des termes du contrat.
Notre filiale a donc proposé un arbitrage pour une solution amiable préservant les intérêts de chacun. Cette proposition n'a pour l'instant pas trouvé de réponse positive auprès de notre client, cependant le Groupe PIZZORNO Environnement met tout en œuvre pour régulariser cette situation avec les autorités compétentes
».
Tout en expliquant que les impayés résultent notamment «d’une convention de révision des prix et les intérêts moratoires non payés depuis 2008, conformément à l’application des contrats objets de l’exécution de la mission de PIZZORNO». Toujours selon les explications fournies à la presse, l’entreprise aurait écrit au directeur général de l’Agence  de Développement Urbain (ADU) pour solliciter «le règlement de 50% du montant dû afin de permettre à la société d’acquérir un certain nombre de matériel roulant pour remplacer un parc vieux de 7 années, en date du 27 octobre 2013».
En arrêtant ses activités à un moment aussi marqué par les événements politiques, il est clair que la société française mettait la pression sur la Mauritanie sans toutefois attendre les résultats de l’arbitrage demandé. Le litige a finalement atterri devant les juridictions mauritaniennes parce que la CUN a été plus prompte à déposer plainte.
Restait pour la CUN et pour sa présidente fraichement désignée de relever le défi d’assurer la propreté d’une ville tentaculaire. Avec, en prime, une mentalité de ruraux qui n’ont aucun sens de l’organisation de l’espace citadin et l’hostilité d’un environnement politique et médiatique qui exigeait tout et maintenant.
Malgré le manque d’expérience dans le domaine, la CUN choisit de faire face par elle-même. Aujourd’hui, près d’une centaine de camions – 92 exactement – et une douzaine de chargeurs travaillent jour et nuit pour assurer le ramassage des ordures dans une ville où certaines zones sont inaccessibles. Sur le plan social, l’action de la CUN a permis d’engager quotidiennement 1300 personnes en moyenne, payées 2.400 UM par jour de travail.
Au début, les difficultés étaient énormes. D’abord la nécessité de tout créer, ensuite la mobilisation des financements et enfin la méthode de travail. Mais aujourd’hui, la situation a nettement évolué. Moins d’ordures dans les rues, des équipes de veille ont été déployées dans la ville, les poches de dépôts d’ordures sont traitées quotidiennement mieux qu’avant… L’hivernage n’est pas un facteur favorable, mais on peut dire que «quelque chose a été fait» pour parer au plus pressé et pour éviter d’être pris en otage par l’opérateur français.

Cela coûte naturellement à la CUN : au lieu de la moyenne des 370 millions UM (environ) qu’il fallait verser mensuellement, la CUN en verse aujourd’hui un peu plus que 400. Ce pactole doit être prélevé sur les enveloppes de projets qui devaient servir à la ville et ses habitants. Il s’agit là d’un sacrifice qu’il fallait faire pour la bonne cause. En attendant, soit de trouver un accord avec l’opérateur français (rien n’est définitivement exclu), soit de lancer un nouvel appel d’offres pour donner le marché à un autre opérateur. Pour le moment, on peut dire que la présidente de la CUN s’en tire plutôt bien.

mardi 2 septembre 2014

Savoir ce qu’on veut (surtout ce qu’on peut)

Pour revenir au congrès du FLAM (front de libération des Africains de Mauritanie), il faut souligner le comportement des autorités. Ce congrès signe la concrétisation du retour définitif de l’organisation (non reconnue) sur le territoire national. Il arrive au bout d’un processus qui a vu les dirigeants du mouvement plusieurs fois reçus par le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Ce qui a été ressenti comme une «normalisation» d’un mouvement dont la diabolisation a constitué l’inspiration de la politique officielle durant les années 90. Surtout que ces dirigeants ont été reçus par les chefs de partis (certains d’entre eux) plus ou moins officiellement.
Le 8ème congrès arrivait donc pour donner l’occasion à ce mouvement d’investir le champ politique «normal», en attendant probablement la reconnaissance formelle d’un parti. C’est donc sans surprise que la direction du mouvement a eu l’autorisation de tenir son congrès annoncé en grande pompe à Nouakchott pour les 29 et 30 août.
Quelques jours avant la tenue du congrès, un article est publié sur le net avec comme titre : «un mouvement séparatiste tient un congrès à Nouakchott». S’en suivit une cabale générale qui rendait coupable le pouvoir de Ould Abdel Aziz de «laisser saper l’unité nationale». Un grief de plus à formuler par les détracteurs du régime, déterminés à le faire chanceler. L’article a suffi pour que la préfecture de Tevraq Zeina où le congrès devait se tenir signifie sa décision d’interdiction pour la tenue d’une telle manifestation.
Il y a quelques semaines, les jeunesses affiliées au parti islamiste Tawaçoul (ou proches de ce parti) avaient eu l’autorisation de tenir des journées de retraite à Aïoun au Hadh el Gharby. Ici encore, un article publié sur le net faisait de cette manifestation «le début de l’embrigadement militaire des jeunes islamistes». Décision de l’administration immédiate : interdiction de la tenue de la manifestation. L’administration se rétractera plus tard, quand les chefs de l’initiative avaient déjà décidé de l’organiser dans un espace privé (exactement comme le FLAM qui a fini par tenir son congrès dans le domicile de son chef, Samba Thiam).
Ces deux événements dénotent de l’une incapacité de l’administration à accompagner le climat général qui règne sur la Mauritanie, et qui est celui de la libre expression, du droit aux réunions et aux rassemblements. Au moment où elle ne lève pas le moindre doigt pour empêcher la tenue de réunions tribales. Cette administration n’a pas encore pu s’affranchir de ses anciens réflexes qui tendaient à étouffer toute velléité d’expression jugée «hors cadre».
Si l’administration ne veut pas se conformer aux lois en vigueur, elle doit au moins accompagner – à défaut de servir – la volonté du Président Mohamed Ould Abdel Aziz dont la première fierté est d’avoir sécurisé le pays et d’avoir laissé s’épanouir la liberté d’expression. Ce sont là effectivement deux des «acquis» qui ont été largement mis en avant lors de la dernière campagne électorale présidentielle.
La sécurisation du pays est effective depuis que l’Armée a pu recouvrer le contrôle de l’ensemble du territoire national dont les deux tiers étaient abandonnés aux trafiquants et intervenants illégaux de toutes sortes pendant plus de deux décennies. Les menaces concrètes sur la stabilité du pays et sur la sécurisation des biens et des personnes pèsent beaucoup moins aujourd’hui. Elles sont entrées dans le domaine du gérable, de «l’acceptable» dans la mesure où ce qui peut arriver ici est du même ordre que ce qui peut arriver à Paris, à Rabat ou à Moscou. Nulle part, on est à l’abri de quelques actions désespérées. Par contre, nous devons être heureux (et fiers) d’avoir repoussé définitivement les menaces qui pesaient sur notre devenir.
A l’intérieur, la libéralisation effective de l’espace audiovisuel, de la parole et du rassemblement a elle aussi contribué à sécuriser le pays dans la mesure où elle sert d’exutoire pouvant nous éviter un trop-plein de frustrations. C’est en général sur ce trop-plein d’aigreurs que se développent les courants violents et sectaires. Tant que la liberté d’expression et de rassemblement existe, les acteurs s’en tiendront à confronter les idées (s’il y en a), à rester au niveau des mots et des concepts.
Il y a des Mauritaniens – d’éminents essayistes, de politiques emblématiques – qui ont soutenu ici la nécessité de créer un Etat propre aux Arabes (Maures), Touaregs et assimilés pour résoudre les problèmes de coexistence dans l’espace sahélien. Personne n’a crié au scandale parce qu’il s’agit d’une proposition qu’il faut laisser passer sans commentaire ou qu’il faut discuter, chacun étant libre d’apprécier ou non.
D’autres Mauritaniens ont souhaité, parfois explicitement, le renversement du pouvoir par la violence (coup d’Etat, révolte populaire, assassinat…). D’autres ont chanté les Jihadistes pourtant coupables d’assassinats sauvages et d’attentats contre l’Armée mauritanienne. Ils ont traité en martyrs des criminels qui ont tué froidement souvent des policiers, des soldats, des officiers mauritaniens, des amis de la Mauritanie étrangers parmi nous. Cela n’a suscité aucun émoi public et c’est peut-être tant mieux. Dans la mesure où nous sommes encore dans la phase de maturation des discours et de l’action politique, et où il est difficile aussi de discipliner une élite habituée à ne pas rendre compte de ce qu’elle dit ou fait. Ce qui lui donne l’impression de bénéficier d’un statut d’impunité irrévocable.
Je crois que l’administration mauritanienne – le ministère de l’intérieur et dépendances – ne doit plus avoir peur de quelque expression que ce soit. Par la voix de son chef, le Président de la République, l’Autorité publique a déclaré refuser de limiter l’espace des libertés. Par lui, la promesse était donnée de ne plus envoyer un citoyen en prison pour ses idées ou ses positionnements politiques. La dépénalisation du délit de presse est effective parce que consacrée par la loi.
Nous voulons un espace ouvert. Totalement ouvert. Parce que nous n’avons plus peur de confronter nos idées, de nous écouter les uns les autres… nous pouvons désormais ce que nous voulons. A notre administration de se libérer de ses réflexes monstrueux d’antan.

lundi 1 septembre 2014

Qui a (encore) peur du FLAM?

La tenue à Nouakchott du 8ème congrès du Front de libération des Africains de Mauritanie (FLAM) suscite un tollé.
D’abord autour de la vision de ce mouvement dont la démarche politique consiste à aller jusqu’à demander que soit appliqué le régime de l’autonomie en Mauritanie. Soi-disant pour permettre plus d’équité envers les minorités ethniques et culturelles.
Le tollé est aussi suscité par la présence de représentants de partis reconnus comme Tawaçoul – particulièrement Tawaçoul – à la cérémonie d’ouverture. En s’abstenant de s’en prendre aux autres partis comme celui du Mouvement pour la réforme (MPR de Kane Hamidou Baba), du Parti pour la liberté, l’égalité et la justice (PLEJ de Ba Alassane) ou encore de l’Alliance populaire progressiste (représentée par une forte délégation dirigée par son secrétaire général, Ladji Traoré), ceux qui paraissent scandalisés révèlent ce qu’ils sont réellement : des racistes qui reprochent la présence d’un Arabe parmi le FLAM tout en passant sous silence la présence de Négro-africains ayant le même statut. (On doit reprocher aussi au chef du parti islamiste d’avoir cherché à se justifier d’un acte normal).
Le tollé provoqué par les propos du FLAM n’avait pas ses raisons d’être. Sur le plan purement du principe, le FLAM, même s’il ne s’agit pas de parti reconnu, a le droit d’avoir sa vision, de la discuter et de la présenter publiquement. On ne peut pas prôner le dialogue, prétendre défendre le droit à la liberté d’expression et en même temps agir pour priver des concitoyens de l’exercice de ce droit. On ne peut pas non plus accepter pour les uns tous les excès, refuser pour les autres une expression politique somme toute ancienne. Accepter pour les uns d’appeler plus ou moins explicitement à la violence pour renverser un pouvoir issu d’une élection, de ternir l’image du pays en le présentant comme terreau de la criminalité internationale (drogue, terrorisme…), de fomenter des affaires en vue de déstabiliser le pays et de remettre en cause sa cohésion et refuser aux autres de prétendre parler au nom d’une communauté pour revendiquer ce qu’ils estiment être un droit. Mettons les exagérations, les fautes d’appréciation, les mauvaises lectures de la situation…, sur le compte des difficultés pour le mouvement de revenir en Mauritanie.
Il n’y a rien de nouveau dans le discours du FLAM. Ce mouvement qui a déjà pris les armes contre la Mauritanie et qui a favorisé, parfois revendiqué, des incursions armés qui ont fait de nombreuses victimes au lendemain des évènements de 1989 (attaques meurtrières perpétrées fin 89-début 90 à partir du Sénégal), a choisi depuis longtemps de passer à la lutte politique pacifique. Et s’il n’a pas réussi à se transformer en parti depuis la libéralisation de la vie politique, il a donné plusieurs partis dont certains sont aujourd’hui représentés au Parlement. Sa présence comme courant a toujours marqué l’espace politique mauritanien, soit en association avec d’autres mouvements au sein d’un parti unitaire comme l’UFD (ancien FDUC), AC, APP, soit au sein de partis clairement sectaires comme le MPR, l’AJD/MR ou le PLEJ. Cette présence n’a jamais dérangé l’espace politique et ne l’a jamais menacé. Après tout, les animateurs de ce qui reste du mouvement sont pour la plupart à l’étranger depuis près de quatre décennies. L’exil (et les droits d’asile) les ont coupés peu à peu du pays et de l’évolution qu’il connait.
Pour faire dans le bref, nous dirons que ce qui tient congrès aujourd’hui à Nouakchott, c’est ce qui est resté du FLAM après les débauchages soit par les formules citées plus haut, soit par le ralliement du pouvoir à différentes périodes.
Le FLAM ne représente pas la communauté négro-africaine. Il est pour elle ce qu’un parti Baath ou Nassérien est pour la communauté arabe. C’est-à-dire une expression politique qui pose la problématique de la cohabitation en termes identitaires qui sentent l’exclusion et le sectarisme. C’est dire donc que rien ne justifie ce branle-bas ethnique que les activistes du net tentent d’entretenir. Toute vision nationaliste ou communautariste (parce qu’elle pose les problèmes d’une communauté) devient fatalement sectaire. Elle est dangereuse seulement si elle trouve un environnement favorable à son partage et à son expansion. Dans le cas d’espèce, si nous continuons à nous ignorer les uns les autres, à refuser de revenir à nos ambitions premières pour la Mauritanie qui devait être terre de convergence, à nous ressourcer de notre Histoire commune, à nous parler, à s’écouter les uns les autres…, on ne peut pas parier sur un avenir commun. Que cela prenne la forme d’un éclatement en territoires communautarisés ou celle d’affrontements entre factions, c’est la même chose car cela signifiera la fin de ce pays.
Nous n’en sommes pas là. D’une part parce que la Mauritanie n’est pas un pays à diviser : où est la portion du territoire – si petite soit-elle – qui ferait une entité à part entière ? Où se trouvent les territoires Soninké, Pulhaar, Wolof ou Arabe ? Où est-ce qu’il est «le pays de tel ou tel groupe ethnique et/ou tribal ? C’est une chimère de plus qui ne peut nourrir un projet.
D’autre part, nous avons accumulé assez d’expériences en matière de votes et de d’expressions démocratiques, pour savoir que le peuple mauritanien rejette ces visions sectaires que certains acteurs politiques tentent d’utiliser en instrumentalisant des injustices réelles. Les partis qui se revendiquent du spectre nationalitaire n’ont jamais totalisé plus de quatre mille voix sur l’ensemble du territoire national. Nous n’avons pas encore oublié les propos amers du candidat Sarr Ibrahima qui ne comprenait pas comment le candidat Ould Abdel Aziz pouvait largement le battre dans les camps des rapatriés qu’il croyait avoir servi tout ce temps. C’est bien cette raison qui l’a convaincu d’abandonner le terrain politique partisan et de se replonger dans ce qu’il sait très bien faire : la création littéraire.
Le peuple mauritanien n’est pas dupe. Contrairement à l’idée que s’en font ses politiques. Il sait toujours que l’avenir est dans la communauté de destin et non dans la division.
Personne ne doit avoir peur du FLAM. Sauf quelques officiers reconvertis dans la politique, devenus ou non chefs de partis et qui ont peur à l’évocation de tout débat sur la question nationale. Car ce débat ne peut faire l’économie du devoir de mémoire. Notamment sur les évènements de 90-91 où ils furent acteurs ou complices (actifs ou passifs) d’exactions impunies jusque-là.
Comme eux, ces administrateurs, anciens gouverneurs de régions, anciens préfets de départements, anciens responsables de la sécurité à l’époque des faits, anciens hauts responsables dont ministre de l’intérieur…, ceux-là ont plongé dans l’exercice de l’arbitraire contre des populations civiles qu’ils ont expulsées avant de les exproprier.
Tout ce monde a peur de tout ce qui peut ramener la question de la gestion de ce dossier par le régime de Ould Taya. Le congrès du FLAM et la revendication d’autonomie sont justement l’occasion de savoir pourquoi on en arrive là.

dimanche 31 août 2014

Le PAM précise

J’ai lu l’autre jour sur des sites mauritaniens que le Programme alimentaire mondial (PAM) a fermé ses bureaux du Hodh (Aïoun) pour «des raisons de sécurité». L’information me paraissait bizarre parce qu’elle liait cette fermeture à une mésaventure vécue par le maire de Gogui, la commune frontalière avec le Mali. Je ne voyais aucune raison pour que le PAM craigne pour la santé de ses employés parce qu’un maire mauritanien a été interpellé par les forces maliennes après avoir brûlé un poste de contrôle (ou pour une autre raison). D’autant plus que le personnel du PAM au Hodh ne compte aucun étranger, surtout occidental.
En même temps, je me dis que le PAM n’a pas le droit de procéder à une telle fermeture en invoquant des raisons de sécurités. Alors je décidai d’entrer en contact avec le représentant résident du PAM à Nouakchott. Voilà ce qu’il m’apprit.
D’abord que la fermeture, effective du reste, du bureau du Hodh, n’a rien à voir avec les questions de sécurité à la frontière. «Aïoun est très loin des foyers de tension et il n’y a aucune menace ressentie par notre personnel». Mais cette fermeture a été dictée par la nécessité de «recentrer l’action du PAM en redéployant le personnel pour rendre plus efficace son apport». Des impératifs financiers sont à prendre en compte aussi dans la décision qui a fait l’objet d’«un accord avec les autorités mauritaniennes». L’organisation mondiale a jugé que Kiffa était mieux indiquée pour servir de base d’action vers toutes les régions de l’Est et du Sud-Est sans préjuger du rayon d’action du PAM ou de son apport en Mauritanie.
On signale que certains pays européens comme la France continuent de traiter la Mauritanie comme un foyer de tension alors qu’ils reconnaissent en même temps tous l’efficacité des efforts entrepris pour sécuriser le pays et éloigner la menace terroriste de ses frontières. C’est d’autant plus injuste que ces pays ne font pas autant de pression sur leurs ressortissants quand il s’agit du Mali, du Niger ou du Cameroun où les menaces sont évidentes.

Cette stigmatisation de notre pays a sérieusement compromis l’économie touristique, appauvrissant des régions entières.

samedi 30 août 2014

Refonder l’échelle des valeurs

Dans le posting précédent, je me demandais par où faut-il commencer pour permettre un renforcement des capacités à concevoir, à promouvoir et à mettre en œuvre des projets porteurs pour la Mauritanie, des projets à même de renforcer la démocratie pour asseoir les règles d’une véritable citoyenneté. C’est bien par la tête que le poisson pourrit. C’est bien dans les têtes que se conçoivent et que s’élaborent les idées fondatrices.
Il y a quelques années je faisais appel à Anthony Rowley qui est un historien de grande renommée pour essayer de diagnostiquer la situation dans laquelle on se débattait (janvier 2007). Parce que j’étais convaincu – je le suis encore – que ce dont nous souffrons ne concerne pas une gouvernance particulière, un pouvoir donné à un moment donné. Il relève d’une crise multiforme profonde liée à l’état de déliquescence morale et intellectuelle de notre élite.
Anthony Rowley, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, s’intéresse particulièrement aux crises de sociétés. Il a tout dit là-dessus : Quand est-ce qu’une aire civilisationnelle est en crise ? Pourquoi entre-t-elle en crise ? Comment y entre-t-elle et comment se manifeste cette crise ? Je vais donc lui emprunter quelques-unes de ses lumineuses idées pour essayer d’éclairer – ne serait-ce que partiellement - la situation qui est la nôtre…
Pour Anthony Rowley, «une crise de civilisation est fondamentalement culturelle». Elle se manifeste quand on a cessé de réfléchir, de produire et de créer. Quand on est dans l’incapacité de répondre à nos questionnements. Quand on ne peut plus satisfaire nos besoins élémentaires par nous-mêmes.
Cette crise exprime alors l’incapacité d’une culture à s’adapter et à créer de nouveaux modes de pensée, de nouveaux rapports à même de répondre aux exigences du moment.
«Quand l’exténuation de la culture majeure bute sur la carence des élites, la glose domine au détriment de l’innovation». En d’autres termes, quand les élites sont incapables d’innover, nous commençons à ressasser. C’est ce que notre éminent sociologue Abdel Wedoud Ould Cheikh appelle «la rumination» de l’Histoire, je dirai des histoires. Le propre de cette «rumination», c’est qu’elle finit par nous rassasier jusqu’à l’indigestion. Cela étouffe et finit même par tuer progressivement, par extinction.
Nous apprenons avec Anthony Rowley que la mort d’une culture – et donc d’une société – «vient d’une crise d’obsolescence». Quand le système n’a plus les réflexes qui lui permettent de se renouveler, il se défait «de l’intérieur», se délite et fond.
«La mort d’une civilisation est l’incapacité à répondre à un défi», dit Rowley. Elle intervient quand «la culture dominante interprète mal ce qui se passe». C’est à ce moment selon lui que «surgissent les mythes». La tendance à pleurer le passé devient la valeur première. Hier est évidemment meilleur qu’aujourd’hui, aujourd’hui que demain. La notion de Progrès s’arrête. Tout comme le rêve et l’imagination. L’intelligence aussi. On se réfugie dans les «âges d’or», on regarde derrière soi et on oublie d’avancer.
«Crainte d’engloutissement de la civilisation qu’accompagne un phénomène d’illisibilité du monde», selon l’expression de Rowley. Alors naissent de nouveaux états d’esprit qui prennent vite l’allure de traumas profonds : déstabilisation, crise, défiance, morosité, incompréhension, enfermement, refus de reconnaissance mutuelle, intolérance, violence, barbarie, criminalité… Cités en vrac, ces maux sociaux rendent mieux l’état chaotique dans lequel nous pataugeons depuis une quarantaine d’années. Et duquel on n’arrive pas à émerger. Le défi pour notre élite, c’est bien de nous expliquer comment nous en sommes arrivés là pour nous aider peut-être à en sortir.
En prenant en compte d’autres dimensions spécifiques à la société mauritanienne dont essentiellement sa perception du temps sur laquelle il faut toujours insister. En effet, la perception que nous avons du temps est circulaire. Elle n’est pas linéaire. Et si nous avons l’impression de tourner en rond, c’est bien parce que nous continuons de discourir sur les mêmes maux auxquels les bâtisseurs de la Mauritanie indépendante ont fait face. Si les discours restent sensiblement les mêmes, tournant autour des mêmes thèmes, c’est que le refus d’avancer l’a emporté sur la volonté de changer notre état. Nous nous sommes accrochés au passé que nous avons remanié à force de le mâcher. Nous avons refusé de regarder devant nous et même autour de nous pour ne pas être détournés de ce passé. Notre mental nous refuse jusqu’à présent d’envisager le temps qui avance, de reconnaitre l’Histoire qui permet l’accumulation d’expérience et d’adopter le Progrès comme source d’inspiration et d’émulation.

L’un des aspects graves de cette fuite en avant – on a envie de dire de cette fuite en arrière - face au temps, c’est la possibilité pour chacun de ne pas être comptable de son cursus, de ses agissements, de ses choix, de sa participation active (ou passive) aux crimes d’hier. Parce que dans nos esprits le temps passé est passé, que le temps futur est déjà en train de passer, on peut à présent tout faire, tout dire : cela ne porte pas à conséquence. C’est pourquoi le refus de faire le procès du passé au lendemain du 3 août 2005 a été l’erreur principale des auteurs de ce changement majeur. C’est pourquoi il est impossible de faire l’économie de ce procès qui permettra au moins au pays de se reprendre et de se libérer définitivement de ceux qui le prennent en otage et lui refusent d’avancer.

vendredi 29 août 2014

Un ministre, cela peut dire quelque chose

Quand Emmanuel Macron est nommé ministre de l’économie en France en remplacement d’Arnaud Montebourg, cela veut dire quelque chose, cela mérite d’innombrables commentaires, des analyses de tous les milieux…, parce que cela annonce un coup de barre à droite (ou au centre, en tout cas pas à gauche). A mi-mandat, le Président François Hollande préfère rassurer les capitaux et la finance sur ses choix économiques pour l’avenir.
En Mauritanie remplacer un ministre par un autre ne peut rien vouloir dire. Parce que les ministres n’ont pas de capacité de proposition et s’ils en ont, ne sentent pas qu’il leur est demandé d’en avoir. C’est ce qui fait qu’un changement de gouvernement arrive sans vouloir dire grand-chose. C’est aussi ce qui explique que dans le mental des Mauritaniens, seul le statut de Président de la République a un sens. Il est le seul à fixer les politiques à entreprendre, à diriger leurs mises en œuvre, à surveiller leurs exécutions… A part le Président de la République, il n’est demandé à personne d’avoir une vision et des projets à mettre en œuvre.
Que le ministre mauritanien soit de la frange des politiques ancrés à gauche, qu’il soit nationaliste (arabe ou négro-africain), qu’il soit conservateur, islamiste ou autre son exercice sera toujours le même que son prédécesseur. Comme lui, il fera semblant d’attendre que les ordres viennent «d’en haut», il invoquera ce «en-haut» pour expliquer et justifier ses faiblesses et ses manquements. Un ministre chez nous ne peut même pas servir de fusible à son patron (Premier ministre ou Président). Parce que, toute son énergie sera déployée pour se déresponsabiliser face à l’opinion. Toute la gestuelle, toute la litanie sera déployée pour présenter comme celui qui subit, «qui est obligé de se plier», «qui n’est pas écouté» et à qui «on impose tout».
En Mauritanie, nous n’avons jamais vu un ministre diligenter un processus de réforme par lui-même. Aucune loi ne porte le nom d’un ministre pour signifier la paternité de cette loi. Aucun ministre n’est jamais sorti des sentiers battus. C’est vous dire qu’un ministre chez nous refuse encore d’assumer sa responsabilité.
Le mal ne concerne pas seulement les individus. Il provient aussi de l’inaptitude des partis politiques à se définir clairement, à avoir des projets propres à eux, fruits d’une réflexion et de débats longs et riches. Il suffit de lire leurs textes fondamentaux pour se rendre compte de la ressemblance entre eux. Ce qui fait que le jeu politique chez nous se limite jusqu’à présent à la démarcation entre ceux qui appartiennent au camp du Pouvoir et ceux qui s’opposent à lui. Les premiers essayant de préserver les privilèges découlant du soutien à celui qui exerce le pouvoir. Les seconds cherchant à prendre leur place. La faute de l’Opposition en Mauritanie, c’est qu’elle n’a jamais pu constituer un projet alternatif. Elle a toujours été perçue comme la deuxième face d’une pièce de monnaie : autant garder la face qui s’impose déjà.
Quand en 2009, un gouvernement d’union nationale a été mis en place pour diriger une nouvelle période transition (un mois), on a vu les choix des différents partis. On a vu le FNDD (front de défense de la démocratie, fer de lance de l’Opposition de l’époque, pépinière de cadres sérieux) choisir comme ministre quelqu’un qui était déjà membre d’un directoire de la campagne du candidat Ould Abdel Aziz. Tellement ce n’était pas important pour eux.
C’est bien la capacité de proposition qui fait défaut à nos politiques prompts à la critique stérile. Les discours que nous entendons aujourd’hui expriment plus ou moins explicitement l’espoir de voir un changement violent intervenir en Mauritanie. Que cela prenne la forme d’un coup d’Etat, ou d’une révolution populaire ou même d’une action violente visant à atteindre la personne du Président de la République, importe peu : le seul espoir pour ceux qui ne font rien pour changer le Monde, c’est de voir le ciel leur tomber sur la tête.
Ce désespoir est bien le résultat de la vacuité des projets, donc de l’incapacité à mener à bien la réflexion qui peut faire aboutir les objectifs cachés ou déclarés. Depuis 1992, le personnel politique court derrière les événements. Sans pouvoir reprendre l’initiative, encore moins repréciser et recadrer les intentions.

Par où commencer ?