lundi 5 décembre 2011

Plongée dans un passé lointain


La préhistoire, le néolithique mauritanien… Une spécialité du professeur Robert Vernet qui a enseigné, des années durant, au lycée national de Nouakchott, à l’Ecole Normale Supérieure de Nouakchott, puis à l’Université. Des générations de Mauritaniens l’ont connu. J’ai été étudiant dans ses classes de l’ENS.
En plus du cours sur la préhistoire, il dispensait un autre cours sur la problématique du développement du Tiers Monde. C’était le professeur principal de la classe, celui que l’on voyait le plus. Ses manières particulières de faire passer ses cours l’ont fait apprécier par des étudiants qui y trouvaient tout ce qu’ils cherchaient : connaissances, remise en cause (douce), détente, culture générale… Il y avait de tout dans un cours de Vernet. Il y a toujours de tout visiblement.
Hier, au CCF devenu Institut Français de Mauritanie (IFM), Robert Vernet partageait la scène avec un autre éminent professeur de l’ENS : Serge Robert, spécialiste de l’époque médiévale, précurseur des fouilles archéologiques à Tegdaoust et Koumbi Saleh, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs de cette ère. Deux conférences qui ont attiré le vieux monde de Nouakchott et quelques connaisseurs des sujets et des conférenciers.
«Quatre modèles économiques complexes dans le Néolithique récent mauritanien», sujet présenté par Robert Vernet. Le terme «récent» peut tromper les non initiés. Il s’agit des époques situées entre 6000 et 3500 ans de notre présent. Eh oui, le pays était peuplé à cette époque. L’activité économique était florissante et diversifiée. Les populations dynamiques et inventives. Ce ne fut certes pas l’Egypte du temps des Pharaons, ni l’Irak d’entre le Tigre et l’Euphrate. Mais ce fut quand même une civilisation complexe et riche.
Composée d’éleveurs, de pêcheurs, de cueilleurs, d’artisans, cette population avait mis en place un système évolué d’échanges parce qu’on retrouvait un peu partout dans l’espace concerné les produits d’ailleurs. C’est ainsi que les outils en cuivre produits dans l’aire d’Akjoujt sont retrouvés dans l’espace culturel de Tichitt qui s’étend du Tagant Ouest (Ashram) au sud de Néma au Hodh, au sud jusqu’à Walaldé sur les rives du Sénégal, au nord sur les sites du Tiris etc. Les produits de pêche se retrouvent aussi un peu partout et même très loin de la mer. On imagine aisément différents groupes humains vivant de différentes activités et échangeant entre eux.
Les amas coquilliers, les villages néolithiques, les outils (flèches, haches, hameçons, couteaux…) attestent du dynamisme de cette population. Que ce soit à Akreijit, Kaçr el Barka, Rachid, Ched Allal, Tintane (vers Nouadhibou) ou Dakhlet el Atrouss, les vestiges de villages témoignent aussi de l’importance numérique de cette population. Des villages de 400 voire 600 habitations avec un espace très bien structuré, ces villages donnent facilement l’impression que l’on est en face de «prémisses de Royaume», selon l’expression de Robert Vernet. Pourquoi pas le Ghana, serons-nous tenté de dire.
Entre cette époque et celle qui suit, il y a certainement une continuité dans le peuplement, l’organisation, les activités… Nous passons naturellement au deuxième sujet présenté par Serge Robert : «Recherches archéologiques et conservation du patrimoine national». En somme, une partie de la vie du conférencier qui surprend par son engagement, sa force de caractère, sa voix qui n’a pas besoin de micro pour être entendue…
«L’aventure archéologique» commence pour lui en 1962 quand il est chargé par le Président Moktar Ould Daddah de former une équipe en vue de dépoussiérer une partie de l’Histoire de la Mauritanie. Aux côtés de son épouse, Denise Robert (aujourd’hui disparue), de Jean Devisse (disparu) et de Robert Saison qui habite à présent sous d’autres cieux. Le seul survivant de l’équipe raconte comment ils ont travaillé à Tegdaoust, la première capitale Sanhaja, puis à Koumbi Saleh, capitale de l’Empire du Ghana, le premier Etat à s’être constitué sur cette terre d’Afrique de l’Ouest.
Il s’agissait pour les autorités de l’époque d’insérer ces recherches archéologiques dans un vaste programme de recouvrement, de réhabilitation et de conservation du patrimoine national. Découvertes des vestiges des mosquées de Akreijit, Kaçr el Barka, Rachid, Wadane, Walata, Tizignt, Sohbi… «nous étions en phase d’établir un répertoire général du patrimoine musulman dans le pays».  
Minarets, dalles, dinars frappés en Andalousie, barres d’or, bijoux, harnachement de chevaux, ustensiles de cuisine… En 1964, 5 à 6 sites archéologiques étaient repérables en Mauritanie. Le choix s’est porté sur Tegdaoust, non loin de Tamchekett au Hodh el Gharby. Puis sur Koumbi où son étudiante, Sophie Berthier avait fait un travail immense, contribuant à déblayer cette partie du passé mauritanien.
Ce qu’on peut en retenir : la parfaite organisation de l’espace qui fait dire au conférencier que l’urbanisme était de qualité exceptionnelle ; que Koumbi Saleh reste l’un des plus grands sites archéologiques – sinon le plus grand – de l’Afrique de l’Ouest ; que la succession de périodes fastes et néfastes explique les différents niveaux observés dans les constructions, cela peut aller à 7 niveaux ; que le désastre écologique né de la sécheresse est probablement à l’origine de l’abandon de ces villes : les puits passent d’une profondeur de -6 mètres au début de la naissance des villes à -14 mètres moins de deux siècles plus tard, suite à la baisse du niveau de la nappe phréatique ; que la mosquée de Koumbi est la première de l’aire géographique au sud du Sahara, qu’elle a beaucoup emprunté à la mosquée de Baçrah en  Irak et qu’on y trouve quelques inscriptions fatimides ; qu’en 1984, quand les travaux ont été arrêtés, un quartier entier a été déblayé dans chacune des villes.
Nous saurons que les barres d’or ont fait partie de matériaux envoyés en exposition à Alger. Elles ne sont jamais revenues à la présidence où elles étaient précieusement gardées depuis l’époque de Moktar Ould Daddah. Les dinars, il n’en restait plus que deux en 1991. Les sites ont été abandonnés depuis 1984. Où en est-on aujourd’hui ?
Nulle part. Les sites ont probablement été recouverts. L’histoire de ces villes n’est pas enseignée dans les établissements scolaires. Le musée national où une salle archéologique a été aménagée dans le temps – et où elle est conservée grâce à l’engagement de la direction actuelle -, ce musée est peu visité, peu promu…
Le pillage de l’Histoire du pays est un autre aspect de ce que nous avons souffert trois décennies durant. Toute refondation doit nécessairement prendre en compte la réhabilitation de ce passé et la réappropriation de ce patrimoine.

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