samedi 30 août 2014

Refonder l’échelle des valeurs

Dans le posting précédent, je me demandais par où faut-il commencer pour permettre un renforcement des capacités à concevoir, à promouvoir et à mettre en œuvre des projets porteurs pour la Mauritanie, des projets à même de renforcer la démocratie pour asseoir les règles d’une véritable citoyenneté. C’est bien par la tête que le poisson pourrit. C’est bien dans les têtes que se conçoivent et que s’élaborent les idées fondatrices.
Il y a quelques années je faisais appel à Anthony Rowley qui est un historien de grande renommée pour essayer de diagnostiquer la situation dans laquelle on se débattait (janvier 2007). Parce que j’étais convaincu – je le suis encore – que ce dont nous souffrons ne concerne pas une gouvernance particulière, un pouvoir donné à un moment donné. Il relève d’une crise multiforme profonde liée à l’état de déliquescence morale et intellectuelle de notre élite.
Anthony Rowley, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, s’intéresse particulièrement aux crises de sociétés. Il a tout dit là-dessus : Quand est-ce qu’une aire civilisationnelle est en crise ? Pourquoi entre-t-elle en crise ? Comment y entre-t-elle et comment se manifeste cette crise ? Je vais donc lui emprunter quelques-unes de ses lumineuses idées pour essayer d’éclairer – ne serait-ce que partiellement - la situation qui est la nôtre…
Pour Anthony Rowley, «une crise de civilisation est fondamentalement culturelle». Elle se manifeste quand on a cessé de réfléchir, de produire et de créer. Quand on est dans l’incapacité de répondre à nos questionnements. Quand on ne peut plus satisfaire nos besoins élémentaires par nous-mêmes.
Cette crise exprime alors l’incapacité d’une culture à s’adapter et à créer de nouveaux modes de pensée, de nouveaux rapports à même de répondre aux exigences du moment.
«Quand l’exténuation de la culture majeure bute sur la carence des élites, la glose domine au détriment de l’innovation». En d’autres termes, quand les élites sont incapables d’innover, nous commençons à ressasser. C’est ce que notre éminent sociologue Abdel Wedoud Ould Cheikh appelle «la rumination» de l’Histoire, je dirai des histoires. Le propre de cette «rumination», c’est qu’elle finit par nous rassasier jusqu’à l’indigestion. Cela étouffe et finit même par tuer progressivement, par extinction.
Nous apprenons avec Anthony Rowley que la mort d’une culture – et donc d’une société – «vient d’une crise d’obsolescence». Quand le système n’a plus les réflexes qui lui permettent de se renouveler, il se défait «de l’intérieur», se délite et fond.
«La mort d’une civilisation est l’incapacité à répondre à un défi», dit Rowley. Elle intervient quand «la culture dominante interprète mal ce qui se passe». C’est à ce moment selon lui que «surgissent les mythes». La tendance à pleurer le passé devient la valeur première. Hier est évidemment meilleur qu’aujourd’hui, aujourd’hui que demain. La notion de Progrès s’arrête. Tout comme le rêve et l’imagination. L’intelligence aussi. On se réfugie dans les «âges d’or», on regarde derrière soi et on oublie d’avancer.
«Crainte d’engloutissement de la civilisation qu’accompagne un phénomène d’illisibilité du monde», selon l’expression de Rowley. Alors naissent de nouveaux états d’esprit qui prennent vite l’allure de traumas profonds : déstabilisation, crise, défiance, morosité, incompréhension, enfermement, refus de reconnaissance mutuelle, intolérance, violence, barbarie, criminalité… Cités en vrac, ces maux sociaux rendent mieux l’état chaotique dans lequel nous pataugeons depuis une quarantaine d’années. Et duquel on n’arrive pas à émerger. Le défi pour notre élite, c’est bien de nous expliquer comment nous en sommes arrivés là pour nous aider peut-être à en sortir.
En prenant en compte d’autres dimensions spécifiques à la société mauritanienne dont essentiellement sa perception du temps sur laquelle il faut toujours insister. En effet, la perception que nous avons du temps est circulaire. Elle n’est pas linéaire. Et si nous avons l’impression de tourner en rond, c’est bien parce que nous continuons de discourir sur les mêmes maux auxquels les bâtisseurs de la Mauritanie indépendante ont fait face. Si les discours restent sensiblement les mêmes, tournant autour des mêmes thèmes, c’est que le refus d’avancer l’a emporté sur la volonté de changer notre état. Nous nous sommes accrochés au passé que nous avons remanié à force de le mâcher. Nous avons refusé de regarder devant nous et même autour de nous pour ne pas être détournés de ce passé. Notre mental nous refuse jusqu’à présent d’envisager le temps qui avance, de reconnaitre l’Histoire qui permet l’accumulation d’expérience et d’adopter le Progrès comme source d’inspiration et d’émulation.

L’un des aspects graves de cette fuite en avant – on a envie de dire de cette fuite en arrière - face au temps, c’est la possibilité pour chacun de ne pas être comptable de son cursus, de ses agissements, de ses choix, de sa participation active (ou passive) aux crimes d’hier. Parce que dans nos esprits le temps passé est passé, que le temps futur est déjà en train de passer, on peut à présent tout faire, tout dire : cela ne porte pas à conséquence. C’est pourquoi le refus de faire le procès du passé au lendemain du 3 août 2005 a été l’erreur principale des auteurs de ce changement majeur. C’est pourquoi il est impossible de faire l’économie de ce procès qui permettra au moins au pays de se reprendre et de se libérer définitivement de ceux qui le prennent en otage et lui refusent d’avancer.

vendredi 29 août 2014

Un ministre, cela peut dire quelque chose

Quand Emmanuel Macron est nommé ministre de l’économie en France en remplacement d’Arnaud Montebourg, cela veut dire quelque chose, cela mérite d’innombrables commentaires, des analyses de tous les milieux…, parce que cela annonce un coup de barre à droite (ou au centre, en tout cas pas à gauche). A mi-mandat, le Président François Hollande préfère rassurer les capitaux et la finance sur ses choix économiques pour l’avenir.
En Mauritanie remplacer un ministre par un autre ne peut rien vouloir dire. Parce que les ministres n’ont pas de capacité de proposition et s’ils en ont, ne sentent pas qu’il leur est demandé d’en avoir. C’est ce qui fait qu’un changement de gouvernement arrive sans vouloir dire grand-chose. C’est aussi ce qui explique que dans le mental des Mauritaniens, seul le statut de Président de la République a un sens. Il est le seul à fixer les politiques à entreprendre, à diriger leurs mises en œuvre, à surveiller leurs exécutions… A part le Président de la République, il n’est demandé à personne d’avoir une vision et des projets à mettre en œuvre.
Que le ministre mauritanien soit de la frange des politiques ancrés à gauche, qu’il soit nationaliste (arabe ou négro-africain), qu’il soit conservateur, islamiste ou autre son exercice sera toujours le même que son prédécesseur. Comme lui, il fera semblant d’attendre que les ordres viennent «d’en haut», il invoquera ce «en-haut» pour expliquer et justifier ses faiblesses et ses manquements. Un ministre chez nous ne peut même pas servir de fusible à son patron (Premier ministre ou Président). Parce que, toute son énergie sera déployée pour se déresponsabiliser face à l’opinion. Toute la gestuelle, toute la litanie sera déployée pour présenter comme celui qui subit, «qui est obligé de se plier», «qui n’est pas écouté» et à qui «on impose tout».
En Mauritanie, nous n’avons jamais vu un ministre diligenter un processus de réforme par lui-même. Aucune loi ne porte le nom d’un ministre pour signifier la paternité de cette loi. Aucun ministre n’est jamais sorti des sentiers battus. C’est vous dire qu’un ministre chez nous refuse encore d’assumer sa responsabilité.
Le mal ne concerne pas seulement les individus. Il provient aussi de l’inaptitude des partis politiques à se définir clairement, à avoir des projets propres à eux, fruits d’une réflexion et de débats longs et riches. Il suffit de lire leurs textes fondamentaux pour se rendre compte de la ressemblance entre eux. Ce qui fait que le jeu politique chez nous se limite jusqu’à présent à la démarcation entre ceux qui appartiennent au camp du Pouvoir et ceux qui s’opposent à lui. Les premiers essayant de préserver les privilèges découlant du soutien à celui qui exerce le pouvoir. Les seconds cherchant à prendre leur place. La faute de l’Opposition en Mauritanie, c’est qu’elle n’a jamais pu constituer un projet alternatif. Elle a toujours été perçue comme la deuxième face d’une pièce de monnaie : autant garder la face qui s’impose déjà.
Quand en 2009, un gouvernement d’union nationale a été mis en place pour diriger une nouvelle période transition (un mois), on a vu les choix des différents partis. On a vu le FNDD (front de défense de la démocratie, fer de lance de l’Opposition de l’époque, pépinière de cadres sérieux) choisir comme ministre quelqu’un qui était déjà membre d’un directoire de la campagne du candidat Ould Abdel Aziz. Tellement ce n’était pas important pour eux.
C’est bien la capacité de proposition qui fait défaut à nos politiques prompts à la critique stérile. Les discours que nous entendons aujourd’hui expriment plus ou moins explicitement l’espoir de voir un changement violent intervenir en Mauritanie. Que cela prenne la forme d’un coup d’Etat, ou d’une révolution populaire ou même d’une action violente visant à atteindre la personne du Président de la République, importe peu : le seul espoir pour ceux qui ne font rien pour changer le Monde, c’est de voir le ciel leur tomber sur la tête.
Ce désespoir est bien le résultat de la vacuité des projets, donc de l’incapacité à mener à bien la réflexion qui peut faire aboutir les objectifs cachés ou déclarés. Depuis 1992, le personnel politique court derrière les événements. Sans pouvoir reprendre l’initiative, encore moins repréciser et recadrer les intentions.

Par où commencer ?

jeudi 28 août 2014

Le retour à la réalité

En route de Kobenni, j’apprends que les bombardements sur Gaza continuent, que la guerre en Libye prend la tournure d’affrontements tribaux, que la Syrie et l’Irak s’enfoncent dans le chao provoqué par la duplicité internationale face au phénomène de l’Etat Islamique, que le virus Ebola continue de faire ravage en Afrique de l’Ouest et que la communauté internationale se mobilise timidement pour enrayer son avancée, que les factions maliennes continuent de négocier, que la guerre civile continue de ravager la Centrafrique, que Boko Haram sévit au Nigéria et au Cameroun, que l’Ukraine plonge dans le chao à cause des milices néonazies (nationalistes ukrainiens) d’un côté et néo-communistes (pro-russes) de l’autre… Le Monde est, comme on l’a laissé il y a dix jours, secoué de toutes parts.
Des lignes de fractures qui épousent les centres de démarcation entre les zones d’influence de telle ou telle puissance. D’abord entre la Russie et l’Amérique, comme puissances majeures véritables maitres du jeu, pour voir ensuite les démarcations entre les puissances mineures (France, Royaume Uni, Allemagne, Chine…), et au service des deux, les puissances régionales qui vont de la Turquie, à l’Iran, en passant par les Corées, et toutes les puissances dites émergentes
Dans notre zone arabo-islamique, c’est l’affrontement entre l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats qui  constitue le moteur des évolutions internes des pays en crise. En Afrique, c’est la lutte d’influence entre l’Afrique du Sud et le Nigéria, entre le Burkina Faso et le Tchad, entre le Rwanda et le Congo, entre le Kenya et l’Ouganda… ce sont ces luttes d’influence qui rythment la vie politique des pays de chaque zone.
Mais quand on revient à la réalité de la vie, celle qui a été oubliée l’espace des vacances, on ne peut que s’arrêter au remue-ménage politique local. Le microcosme de Nouakchott donne le la d’une rentrée qui s’annonce fructueuse en termes de soubresauts et probablement de réorientations qui ne manqueront pas d’engager de nouvelles dynamiques.
Au moment où la composition du nouveau gouvernement était annoncée, l’Institution de l’Opposition Démocratique se donnait un nouveau Chef de file en la personne d’El Hacen Ould Mohamed, Maire Tawassoul de Arafatt. Le parti islamiste qui avait boycotté la présidentielle, renouait ainsi avec la reconnaissance des Institutions et faisait un pas en avant vers la formalisation de ses intentions. Il est sûr qu’avec l’Institution de l’Opposition en mains, les Islamistes tenteront de sortir du blocage actuel. Eux qui ont une appréciation relativement réaliste de la donne politique. Reste à savoir comment vont-ils faire sans donner l’impression qu’ils laissent leurs compagnons du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) sur le carreau.
En fait, la redynamisation de l’Institution de l’Opposition va nécessairement signifier une mise à mort du FNDU qui est lui-même né sur le cadavre de la Coordination de l’opposition démocratique (COD, morte sans déclaration officielle de décès).
Cette redynamisation va aussi entrainer quelques remaniements dans le leadership de l’Opposition. C’est bien ce constat qui explique le regain d’activisme d’une personnalité comme l’ancien Chef de l’Etat Ely Ould Mohamed Val. Ses nombreux communiqués et ses quelques sorties médiatiques sont une tentative de se propulser au-devant d’une scène dont le leadership traditionnel s’éclipse peu à peu. L’aigreur de ses propos le place aujourd’hui comme étant le premier opposant au Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Dans ses propos, il laisse entendre qu’il a quelques jokers en main, ce qui en fait, aux yeux de certains détracteurs du régime actuel, un vrai challenger. Mais les mots suffisent-ils à eux seuls pour convaincre l’opinion opposante qu’il s’agit là pour elle de l’homme providentiel ? Rien n’est moins sûr, surtout si le pouvoir s’abstient de s’en prendre à lui de quelque manière que ce soit pour ne pas crédibiliser ses propos.
N’empêche que l’ancien colonel Ely Ould Mohamed Val a bien vu en se plaçant dans la perspective de la conquête du leadership de l’opposition. Même s’il a oublié qu’il devra compter avec la rude concurrence des frères ennemis de toujours : les Islamistes ; et avec le prix à payer pour la délégitimation du leader historique du Rassemblement des forces démocratiques (RFD), Ahmed Ould Daddah jusque-là Chef de file de l’Opposition démocratique. A sa droite comme à sa gauche, se trouveront toujours, au sein même de l’opposition, des forces qui refuseront à Ould Mohamed Val l’accès au statut de premier opposant et l’image de l’incarnation du changement.

On imagine aisément un proche avenir où Pouvoir et Opposition institutionnelle pourront trouver le chemin de la normalisation des rapports. A partir de là, l’ouverture d’un nouveau dialogue pouvant mener à la reprise des élections législatives et municipales pour permettre aux partis qui le désirent – ou qui le peuvent encore - de revenir dans le jeu. Une telle perspective permettra d’ouvrir le jeu, de dépasser les blocages réels ou supposés, d’asseoir la légitimité du projet de renouvellement de la classe politique, de donner un sens et un rôle au fait de s’opposer, de clarifier le jeu politique…

mercredi 27 août 2014

Camionneurs imprudents

Les routes en Mauritanie sont dangereuses. A cause principalement de l’état vétuste du parc automobile. Aggravé par l’incompétence et l’inconscience des usagers dont les manquements ne sont jamais punis. Pourtant, à chaque trentaine de kilomètres, vous tomberez sur un poste de contrôle de l’un des corps chargé d’assurer la sécurité routière. Ces poste font tout sauf assurer la sécurité des routes en obligeant les usagers à se conformer aux règles.
Sur le chemin du retour de Kobenni, nous avons compté pas moins de sept camions renversés souvent à cause du poids et d’une fausse manœuvre au moment et en un lieu peu indiqué pour cela. Ces camions sont souvent surchargés de bois au retour vers Nouakchott, de denrées à l’aller, de telle manière que le volume est multiplié par deux (du camion sort un autre camion vers le haut).
A partir de s immatriculations, on peut identifier provenance et destination de ces camions qui se comptent par dizaines. Il y a d’abord les Mauritaniens qui ne sont jamais en règle : rarement des feux de signalisation, exceptionnellement serrant leur droite, toujours stationnés en pleine chaussée, cherchant souvent à causer des accidents aux autres usagers (en poussant à la faute les autres), abordant difficilement les moindres montées à cause de la faiblesse des moteurs, tanguant dangereusement et inévitablement à chaque faux mouvements… Les camions mauritaniens ont hérité de la défunte Fédération nationale des transports (FNT) le droit à l’impunité (en contrepartie de quoi ?).
Les camions marocains viennent en deuxième position du point de vue du nombre sur les routes mauritaniennes de l’Est. Mais ils semblent tous être en règle : feux de positionnements en marche, droite serrée, stationnement toujours en règle au bas de la route, cédant facilement les passages quand il le faut, toujours prêts à renseigner sur les éventuels dangers… ça se voit que la discipline est rigoureuse et que, derrière cela se trouve une prise de conscience des devoirs et des droits de tout usager de la route.
Arrivent les camions maliens, plus proches de la situation mauritanienne, même si l’on note une plus grande discipline chez leurs chauffeurs. Ils sont cependant toujours surchargés, tanguent facilement et sont, pour la plupart, vétustes.
Les rapports des uns et des autres avec les postes de contrôle semblent se limiter à la descente du chauffeur ou de son assistant à chaque poste, à un pourparler qui dure le temps que ça dure (deux, trois, cinq, dix minutes), avant de repartir. Parfois on voit les étrangers s’embrasser avec des policiers comme s’il s’agissait de vieilles amitiés. On peut imaginer qu’à force de passer et de descendre aux postes, les chauffeurs finissent par tisser des relations avec les agents.
Il faut savoir que le poids ces camions est pour beaucoup dans le délabrement des routes mauritaniennes qui sont mal entretenues. Sur la route Aïoun-Kobenni, ENER essaye de colmater les nombreux trous existants. Cela dure depuis quelques mois. Entre Aïoun et Tintane, le trajet est plutôt bon. Mais la route Tintane-Kiffa est loin d’être finie : cinq ans que ça dure alors qu’au départ on avait annoncé 24 mois. Il en reste une trentaine de kilomètres à faire. De Kiffa à Aleg, il faut surtout compter avec quelques ouvrages qui cèdent facilement devant les pluies, notamment celui de Kamour incontournable quand on prend la route de l’Espoir. A partir d’Aleg jusqu’à Nouakchott, c’est une route usé à partir des côtés qui cause nombre d’accidents. Sans accotements, il n’y a pas de possibilité de dégagement pour les usagers en mal. Mais c’est surtout à partir de Boutilimitt que cela est véritablement dangereux, les anciennes routes ayant toujours eu une largeur de moins de sept mètres.

mardi 26 août 2014

L’adieu à Kobenni

Nous quittons nos amis de Kobenni ce matin. Quitter cette famille des Barameks est un moment d’effusions difficiles à supporter. Les moments d’adieux sont toujours difficiles… Nous aurons vécu une dizaine de jours de repos complet : pas de télévision, pas d’internet et rarement le téléphone. Loin de nous le vacarme de la ville, la cacophonie des querelles politiques stériles, les peurs de Ebola, les images terrifiantes de Gaza, d’Irak, de Syrie, de Libye et d’ailleurs. Des moments de plénitude partagée avec ceux qu’on aime (et qui nous le rendent bien), de liberté aussi et de ressourcement.
Merci à Khadar, Bennahi et aux enfants, à Brahim, à Wul Bobbi, Melaïnine et à tous ceux qui nous ont entourés avec chaleur pour rendre plus agréable le séjour dans ce morceau magique de la Mauritanie secrète, celle qui n’apparait pas dans les propos de nos discoureurs excités, de nos activistes fous de rage, de nos militants enfermés dans leurs coquilles (vides)… Une Mauritanie, certes affectée par les aléas de la nature, certes quelque peu érodée par la mal-gouvernance qui a donné le Kobenni de 1992 liant le nom à la fraude et à la manipulation, mais une Mauritanie qui a résisté aux assauts des courants racistes dévastateurs, aux tentations et aux dérives égoïstes et sectaires, à la déliquescence morale, une Mauritanie qui est restée elle-même malgré les agressions. Une terre de rencontre et de convergence, de mixité et de pluralité, une terre de labeur et d’humilité…
La veille, pour une dernière sortie dans la région, on s’était rendu à Modibougou. C’était jour de marché dans ce gros bourg de la frontière (çoug de dimanche). Les filles ont beaucoup entendu parler du village : l’une de ses ressortissantes a travaillé chez nous pendant quelques années. Mais elles imaginaient que la route qui y menait était goudronnée (asphaltée). Les filles s’attendaient à trouver une ville au bout de la route longue d’une quarantaine de kilomètres. Rien de tout ça.
Une route chaotique qui avait été une fois aménagée, très sommairement d’ailleurs. Les ouvrages destinés initialement à faciliter le passage sont devenus obstacles, tellement ils sont mal faits et mal entretenus. La route parait désormais dangereuse, surtout quand il y a la pluie.
On arrive dans le petit village sans s’en rendre compte parce qu’on estime être entré dans un énième village de la zone (qui est parsemée de villages, les tribus voulant chacune marquer son territoire). Les maisons en banco portent les stigmates du temps qui passe sans laisser de trace autre que celles du vieillissement et de la décrépitude. L’érosion de l’habitat est reflétée par les visages ridés précocement. La profondeur des rides leur donne l’aspect de ravins creusés par les gouttes de sueur qui tracent des chemins dans les visages restés, pourtant, pleins de vie. Les stigmates du labeur et du temps (qui ne passe pas cette fois-ci) n’ont rien entamé de la bonté de ces visages qui puent la dignité et la généreuse humanité.
L’habitant ici ne doit rien à personne. Il s’assume entièrement. Sa foi en lui-même est plus évidente. Son refus d’abdiquer devant les assauts conjugués de la mondialisation s’en trouve renforcé.
Les petites citadines que sont les filles de la génération facebook, sont subjuguées par cette force tranquille, par ce bonheur évident de vivre sur ces terres, loin de tout… comme si ne pas avoir internet, ne pas pouvoir acheter les recettes de la malbouffe, ne pas savoir quelles sont les dernières variations de muftila ou les derniers épisodes de feuilletons turcs, comme si ne pas vivre à Nouakchott relevait du miracle.
Le problème des générations mauritaniennes futures, ce sera bien celui-là : ne pas pouvoir concevoir la vie sans les artifices de la ville, les mensonges de la ville, les extravagances de la ville, ses excès, ses dérives, ses aliénations… Le problème aujourd’hui, c’est que la Mauritanie telle qu’elle a été, telle qu’elle est encore dans ces coins, cette Mauritanie-là est insoupçonnable pour les générations qui s’apprêtent à prendre la relève.
Il est temps de penser à instaurer un service national qui permettrait à nos enfants de découvrir le pays profond, de les préparer à mieux servir ses populations, de traiter ces populations avec plus d’équité et moins de condescendance, de parler la langue et d’adopter la culture de ces populations. Imposer à chaque fin de cycle universitaire deux ans de service volontaire dans un coin reculé, loin de chez soi pour mieux connaitre les autres, en contrepartie d’une distinction particulière, d’une compensation financière symbolique, d’un privilège pour le recrutement…
Une chose à faire d’urgence dans ce cadre : interdire aux fonctionnaires et agents, surtout de la sécurité publique de travailler chez eux pendant les quinze premières années de leurs carrières. Il est affligeant de voir que la majorité des policiers travaillant dans un département quelconque du pays sont originaires de ce département. Comment un policier va-t-il renseigner correctement sur les activités illicites des siens ? comment un enseignant va-t-il exercer sans arrière-pensée ? comment un juge va-t-il rendre sa décision impartialement alors qu’il concerné par tous les conflits ? Il faut trouver une solution définitive à ce problème qui peut fonder une partition le moment venu et qui, en attendant, entrave l’action impartiale de l’Etat et affecte son image auprès des populations. 

lundi 25 août 2014

La phobie de la nuit

Dans les Hodh et dans l’Assaba, l’évocation du Sharg (le sud ici) rappelle les peurs viscérales du pays des moustiques, des animaux sauvages, des fièvres, de l’hostilité dans toutes ses acceptions… Pour le Trarza et le Brakna, c’est un peu si l’on évoquait la Chemama qui correspond au Sud (Guebla) avec ce leitmotiv «khudh khayraha wa laa taj’alha watanan» (profite de ses biens mais n’en fait pas une patrie).
On se raconte encore dans le Sharg, l’histoire de cette princesse Awlad M’Barek dont la famille fut bannie par le cousin qui venait d’être investi Emir. Comme c’était la branche ainée de la famille émirale, la seule à pouvoir remettre en cause le nouveau pouvoir, le nouveau maître leur interdit de remonter vers le Nord, «jamais jusqu’à E’arraam…»…
La saison sèche prit fin sans que la famille remonte au Nord. Le temps des premières pluies. Avec elles les premiers nuages de moustiques qui se forment dès le crépuscule. C’est le temps pour les Bidhâne de s’installer sur les crêtes des dunes du Nord, de se laisser aller et d’oublier les jours néfastes : avec la pluie, plus question de trimer, de courir derrière des bêtes affamées, c’est la période faste, celle du bonheur.
La princesse qui avait une voix sublime scrutait l’Ouest chaque jour, au moment où le soleil déclinait. Elle prenait alors son ârdine et commençait à chanter «yallali jaani ellayl» (pauvre de moi, voilà la nuit qui arrive à moi). Lassé de l’entendre, son frère décida de plier bagage et d’emmener le campement jusqu’à E’arraam. Malheureuse décision que le maitre du moment perçut comme une provocation. Une guerre s’en suivit. Les Awlad M’Barek perdirent une bonne partie de leurs valeureux guerriers. Ce qui les fragilisa devant leurs protagonistes et cousins de la région. Ce fut peut-être l’un des facteurs de la décadence de cette tribu qui ne se relèvera jamais en tant qu’autorité de ces guerres intestines…
Quand arrive la nuit ici, il n’y a pas que ce sentiment de fin du monde avec l’ombre qui prend possession de vous. En fait les nuits ne sont jamais aussi noires qu’on le laisse penser, au contraire, il n’y a pas de «nuit noire» dans le désert saharien. Le ciel étoilé comme nulle part ailleurs y est certainement pour quelque chose.
Ce qui inquiète quand le soleil décline et qu’il disparait inexorablement, c’est bien la peur de toutes ces bestioles, moustiques, scorpions, insectes venimeux ou non. Rien ne peut vous protéger finalement contre ces êtres si fragiles pourtant, si éphémères (ils durent l’espace de quelques heures)…
Chaque soir alors, on se remémore ce chant tragique de la malheureuse princesse, «yallali jaani ellayl», l’occasion d’immortaliser l’épopée de ces guerriers intrépides que furent les Mghafra, la dernière vague des invasions Hassane.
Pour faire dans le survol, la déferlante Hassane a eu trois conséquences majeures, sur les plans culturel, social et politique.
Sur le registre culturel, la naissance d’un dialecte, le Hassaniya qui s’est imposé dans le Trab el Bidhâne, a accentué l’arabisation de cette aire. Si bien que le premier facteur d’identification des Bidhâne (Maures disent les Occidentaux) est celui de la langue Hassaniya. Prêtant à l’Arabe toutes ses règles et l’essentiel de son lexique, le Hassaniya a rapidement quitté son statut «vernaculaire», simple dérivé de l’Arabe pour prendre l’allure d’une langue à part entière. La richesse de son lexique, finalement riche de ses métissages africains (berbère et négro-africain), a permis de fonder une poésie de grande portée où l’abstraction la mieux élaborée se le dispute avec l’expression la plus simple – et la plus sublime – de l’humaine condition.
Cette poésie a été soutenue et entretenue par une musique qui, tout en empruntant au folklore, a acquis un statut d’art savant (qui a ses règles, qui demande une initiation, qui a ses spécialistes…). L’Azawâne (ou hawl, la musique) est devenu un haut-lieu de l’expression culturelle et des réalités sociales. Un concert de musique traditionnelle est un espace culturel (Histoire, art, poésie…) et social (relations entre secteurs sociaux, entre classes d’âge…).
Au registre politique et social, l’invasion Hassane a eu pour conséquence la classification sociale telle qu’elle a été léguée à l’Etat moderne et contre laquelle le projet national a été construit. En effet, la victoire des Bani Hassane sur les populations locales leur a permis d’imposer leur autorité politique à travers la création des Emirats (Trarza, Adrar, Brakna…, le Tagant étant le seul Emirat constitué par les descendants des Almoravides, des populations d’origine sanhadjienne). Ces embryons d’Etats n’auront pas le temps d’évoluer à cause de la colonisation… ou grâce à la colonisation quand on se rappelle que le fondement de ces Etats était l’inégalité sociale qui privilégiait la naissance.
En effet, la société nouvelle – Bidhâne – a calqué le schéma social du Sud pour classer la population entre libres et dominants (guerrier et marabouts), tributaires et dépendants (Zenagua notamment), castés et libres (griots, artisans), et enfin esclaves et dominés. Contrairement aux sociétés négro-africaines très rigides, la stratification de la société Bidhâne est restée très lâche. La mobilité sociale permettait de passer d’un statut à un autre dans une vie. Et si l’exercice de la violence était la caractéristique principale dans les rapports au sein de cette société, l’idéologie dominante le stigmatisait comme une manifestation de la dégénérescence morale. C’est ainsi qu’on distinguait entre le Maghafri (des Mghafra, dernière vague Hassane, qui n’exerçait ni ne laissait s’exercer l’arbitraire), le Hassane (qui s’accommodait facilement des transgressions aux règles sans porter secours à plus faible) et le Hseyssine (qui pillait sans vergogne, s’attaquait à plus faible et ne protègeait jamais la victime). 

Même si les valeurs dominantes étaient celles de la justice, de l’abnégation, de l’équité, de la modération…, cela n’empêchait absolument pas l’exercice de l’arbitraire au quotidien selon le principe de la loi du plus fort. Les inégalités sociales sont nées de là. C’est ce que la Mauritanie moderne a hérité. C’est ce qui subsiste sous formes de tares persistantes, impossibles à vaincre jusqu’à présent, et qui pèsent sur le devenir serein de la Nation en fragilisant les rapports entre composantes, en déstructurant et en rongeant les équilibres obtenus avec l’adoption d’un idéal citoyen égalitaire et juste. 

dimanche 24 août 2014

La bataille de Tringuembou

Tringuembou, un nom qui évoque la romance amoureuse dans le milieu Bidhâne. Depuis que le poète l’a immortalisé au bout d’un voyage qui va de Ramme en passant par Beneyre, Guembou, Boudembou… avec tout au bout «là-bas, c’est Trenguembou, qu’Allah absolve le péché de Son humble serviteur» parce que «le campement où vivent Ehl Swaad s’abreuve à partir de l’est de Trenguembou» (livriig illi viih Ehl Swaad/yishrub min tell Tringuembou/dhaak Tringuembou rabbi zaad/‘abdak tayiblak min dhanbou).
Tringuembou relève depuis les indépendances de l’autorité malienne. Mais elle est restée ce qu’elle a toujours été : une cité de convergence, un passage obligé pour les échanges dans l’espace sahélo-saharien. Elle est restée un souk (çoug) qui s’anime une fois par semaine en recevant commerçants et trafiquants du Mali, de la Mauritanie, mais aussi du Sénégal, du Niger, de l’Algérie, du Burkina…
Nous sommes en juin 1990… Le Nord du Mali est en proie à une nouvelle rébellion. Malgré quelques incursions, le Nord est resté loin de cette partie du Mali qui borde la frontière avec la Mauritanie et où les populations ont toujours vécu en parfaite symbiose. Aucune crainte même si des renseignements annoncent l’imminence d’une attaque spectaculaire en jour de marché. Les autorités maliennes n’ont pris aucune mesure particulière. De leur côté, marchands et trafiquants n’ont pas mesuré la portée de la menace.
Le narrateur est parti très tôt le matin de Kobenni où il fait office d’auxiliaire au Cadi local. Il avait pour mission de se rendre à Leboyziya, localité frontalière, pour délivrer une convocation à un justiciable. Mais ici il avait été surpris par la ferveur des villageois. Il apprend alors que c’est jour de marché à Tringuembou. Il apprend aussi la présence de son vieil ami sur les lieux. Un ami qu’il n’avait plus vu depuis longtemps. D’une pierre deux coups : revoir un vieil ami et découvrir à quoi ressemblait un jour de marché à Tringuembou. Il accompagna un groupe après avoir rempli sa mission.
Il n’eut aucun mal à trouver son ami au milieu du tumulte. L’ami l’amena sous un mbaar qui servait d’aire de repos aux voyageurs et commerçants du coin. Il partit pour lui apporter du méchoui. C’est en cherchant le méchoui que l’ami fut surpris par une voiture qui s’arrêta à son niveau et dont quatre hommes armés descendirent. L’un d’eux, parlant un hassaniya sans accent, lui prit la main avec force.
«Est-ce que ces land-cruzer vous appartiennent ? si elles appartiennent à des Mauritaniens, dis-leur de les dégager immédiatement et de rentrer chez eux. Nous vous avons dit plusieurs fois de ne plus commercer avec ces gens». La pression exercée sur son poignet lui fit comprendre qu’il devait faire vite. Il courut parmi les Mauritaniens pour leur dire de fuir, que les rebelles avaient attaqué, que les commerçants de teint clair risquaient de subir l’ire vengeresse des autorités et des populations après le retrait des assaillants.
Il s’agissait d’une attaque bien coordonnée. Quatre voitures dont une prit le contrôle de la Brigade de gendarmerie, une deuxième celui de l’administration et deux le marché. Gendarmes et administrateurs avaient réussi à fuir sans tirer une balle. La seule tentative de résistance est venue d’un chasseur civil qui a tenté de prendre à revers l’une des voitures, mais il a vite été repéré et neutralisé. Ce sera la seule victime malgré les salves tirés au hasard et dans tous les sens par les assaillants.
L’abri servant d’aire de repos est aussi l’objet de plusieurs tirs. A l’intérieur, notre émissaire découvrait à côté de lui un Mauritanien sur la route de retour de Côte d’Ivoire où il venait de passer cinq années consécutives. Il avait rassemblé tous ses biens et les couvrait de son corps tout en pleurant. Il reconnut son voisin immédiat et commença à le supplier : «toi qui est des Awlad Mbarek, par Dieu, ne me laisse pas mourir ici, je dois revoir ma famille que je n’ai pas vu depuis des années…» Sa voix était couverte par les rafales, mais notre homme a le temps de lui répondre : «Ecoute, mieux vaut pour toi t’en remettre à Allah. Le Destin nous commande. Moi que tu vois, je suis allé ce matin de Kobenni pour remettre une convocation à quelqu’un de Leboyziya et je suis là comme toi, à la merci d’une balle perdue… si ce n’est pas le destin funeste, qu’est-ce que c’est ? allez prie si tu sais quoi dire…»  
Apprenant le mouvement de quelques unités maliennes à partir de Nioro, les assaillants se retirent, laissant derrière eux le chao. La réaction des populations est immédiate. C’est naturellement contre les commerçants et voyageurs au teint clair que la vindicte est dirigée. C’est le branle-bas. Ceux des Mauritaniens présents fuient comme ils peuvent. Certains ont la chance d’embarquer dans les 4x4 présents, nombreux ceux qui marchent. Quatre d’entre eux avaient des chevaux qu’ils s’empressent d’enfourcher. Les soldats arrivés prennent tout le monde en chasse. Ils arrêtent une cinquantaine de marcheurs vers la frontière, et rattrapent les cavaliers qu’ils massacrent avant de les enterrer dans une fosse commune. Le Mali déclare avoir tué quatre des assaillants et arrêté une cinquantaine. C’est une victoire de l’Armée malienne qui est ainsi servie à l’opinion publique malienne. A Tringuembou, le pillage va durer quelques jours et finit par s’étendre à tous les biens détenus par les Mauritaniens. Avec même des incursions au-delà des frontières entre les deux pays.
Il va falloir attendre l’action spectaculaire dirigée par le commandant de la compagnie de gendarmerie du Hodh, un certain Sow Daouda, pour que les Mauritaniens arrêtent une trentaine d’agresseurs maliens en pleine action dans le territoire mauritanien. Ce sont ceux-là qui seront échangés avec la cinquantaine de prisonniers mauritaniens. Cette zone mettra du temps à se relever de ce coup.
Les populations ont retrouvé rapidement cependant le chemin de la concorde et des retrouvailles. Cet épisode est aujourd’hui oublié. L’instabilité de ces dernières années n’a pas affecté cette partie du territoire. On a l’impression que peuples et autorités ont définitivement compris les risques pour tout le monde de compromettre la paix et la sécurité dans une zone frontalière où les relations historiques sont plus fortes que tout.