mercredi 18 décembre 2013

Egypte, le contre-modèle

Ce qui s’est passé en Egypte est plus révélateur sur le devenir d’une révolution qui n’en est pas finalement une. D’abord la révolte populaire, ce que les spécialistes de la région (les vrais) ont considéré comme étant «le moment social» de la révolte arabe. Pour eux cette révolution s’articulait sur trois «moments» : le social, le politique et l’international.
Le temps social correspondrait à cet instant où le soulèvement est à son comble et où la spontanéité des manifestants et de leurs porte-paroles nous noie dans un romantisme révolutionnaire enivrant. L’articulation du politique sur ce temps devait prendre la forme d’une prise en charge complète de toutes les attentes des «insurgés» en quête de reconnaissance, de recouvrement de la liberté de disposer de soi et des biens de la communauté pour le bien-être de chacun, de reconquête de la dignité et de recréation de liens sociaux abimés par les autocrates et les prédateurs. Le temps international arrivant pour éviter les «pires» scénarii pour les maîtres actuels du monde : il peut prendre la forme d’une guerre visant à accélérer la chute des régimes autocratiques vilipendés par la foule (cas de la Libye et de la Syrie), ou celle de «ralentisseur» du processus d’émancipation si celui est jugé dangereux ou risqué pour les intérêts des puissances occidentales (cas de l’Egypte et de la Tunisie).
En Egypte, la victoire des Frères Musulmans aux élections et leur empressement dans la mise en œuvre de leur idéologie a empêché le nouveau pouvoir de mener la grande bataille contre les forces centrifuges en créant un réel espoir d’un lendemain meilleur. On a ici vite versé dans le tout politique et on a oublié le concret qui comprend la misère réelle des populations, la soif, la faim, le manque de toit, de soin, la carence du système éducatif, le manque d’emplois…
Le pouvoir est resté au stade de promesses. Comme par le passé. Il a aussi péché par naïveté en refusant de chercher le consensus autour de ce qui aurait pu unir et entretenir la flamme révolutionnaire. Du coup, le soulèvement est apparu comme une revanche sociale, une recréation d’une théocratie qui n’a pas de fondements historiques légitimes. On a peu pensé au système politique qui sied dans une société où le rôle de l’Armée restait à définir et à ancrer. Résultat : le coup d’Etat et ce qui s’en est suivi.

Le soulèvement des peuples arabes n’était pas soutenu par une pensée libératrice comme celle des Lumières qui a été à l’origine de la révolution française. Et s’il pouvait trouver ancrage dans la Nahda du 19ème siècle, ce soulèvement s’est interdit d’aller au-delà d’une rébellion populaire qui ne pouvait pas occasionner les ruptures nécessaires pour produire une révolution. Il est resté au stade du phénomène finalement limité dans le temps… et dans l’espace ?

mardi 17 décembre 2013

Le politique d’abord

Cela s’est passé au moment de la pose de la première pierre de la centrale hydro-électrique de Gouina, un projet gigantesque lancée par l’Organisation de mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Prenant la parole pour souhaiter la bienvenue à des pairs, le Président Ibrahim Boubacar Keita a d’abord rendu hommage aux soldats sénégalais tués dans l’attentat de Kidal qui a visé un poste de la MINUSMA, cette force africaine placée sous le couvert de l’ONU. Une petite digression pour dire qu’il ne dialoguera jamais avec des rebelles armés. «Je ne traiterai jamais d’égal à égal avec des gens qui ont les armes à la main», avait-il martelé comme pour répondre à des demandes venues d’on ne sait où. Ce n’est pas la première fois que le président malien fait de telles déclarations. Lors de sa récente tournée en Europe, notamment la France où il a assisté au sommet sur la sécurité, il a dit clairement qu’il est hors de question de discuter tant que le Mali n’a pas recouvert l’entière souveraineté de son territoire et tant qu’il y a des groupes armés. C’est légitime quand on prend en compte la situation de Kidal et de ses environs encore interdits à l’Armée malienne.
En prenant la parole à son tour, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, président en exercice de l’OMVS, a tenu à faire ses hommages aux soldats sénégalais et à présenter ses condoléances au Président du Sénégal et à son peuple. Avant d’exprimer son soutien à la position exprimée par le Président Keita. Il en a profité pour condamner les agressions terroristes dont a été victime la Mauritanie, pays qui a combattu très tôt ces extrémismes qui menaient en fait à la criminalité transfrontalière. Pour lui, l’espace OMVS doit être préservé par la coopération et la solidarité.
Ce détour par la politique a permis de remettre les pendules à l’heure quant aux positions mauritaniennes vis-à-vis de la question. Si le ciel des relations avec le Mali s’est à un moment assombri, c’est bien suite à quelques incompréhensions qui sont ainsi levées. La Mauritanie ne soutient aucune force rebelle au Mali. Elle est contre toute velléité d’indépendance et entend aider le Mali à recouvrer sa souveraineté entière sur son territoire. Elle est aux côtés du Mali dans ce que ce pays croit être le mieux pour lui. Comment d’ailleurs peut-il en être autrement ?
Le Mali et la Mauritanie sont deux dont les relations ne peuvent absolument pas souffrir l’ombre d’un désaccord. Les interférences sociales entre les habitants des frontières imposent un minimum de cohésion et de solidarité qui fait que les pouvoirs sont condamnés à cheminer ensemble. Plus que le Sénégal (fleuve), la frontière entre les deux pays crée un creuset et fait que pour l’un et l’autre il s’agit là d’un espace vital qui commande la stabilité et la sécurité.
Les discours des deux Présidents étaient nécessaires pour ce qu’ils dissipent de malentendus et pour ce qu’ils révèlent de conscience de la communauté de destin. Ils sont aussi une indication pour dire que l’espace OMVS a conscience de la nécessaire solidarité face à l’ennemi commun.

lundi 16 décembre 2013

La Tunisie à la recherche de la stabilité

«La Tunisie des frontières :Jihad et contrebande», c’est le titre du rapport de Crisis Group international consacré à l’évolution dans le pays du jasmin. Le rapport a été publié le 28 novembre dernier et ne traite de la situation tunisienne que l’aspect sécuritaire qui pèse sur l’avenir du pays et surtout sur celui du processus politique qui connait de multiples blocages.
«Bien que de faible intensité, indique le rapport, les attentats jihadistes augmentent à un rythme alarmant, choquant la population, alimentant les rumeurs les plus confuses, affaiblissant l’Etat et polarisant toujours davantage la scène politique. Coalition gouvernementale dominée par le parti islamiste An-Nahda et opposition séculariste se renvoient la balle et politisent la sécurité publique au lieu de contribuer à l’assurer.»
Le pourrissement de la scène politique et l’incapacité des acteurs à trouver un terrain d’entente font que la menace de l’insécurité est plus pesante sur l’avenir du pays que par le passé. La Tunisie n’avait pas fini de reprendre le souffle après la révolte de 2010/2011 qu’elle devait faire face déjà aux dangers venant de Libye où l’effondrement du pouvoir commençait à ouvrir la voie à toutes les dérives. Les zones frontalières devinrent rapidement un terreau de développement de la criminalité organisée. Cette économie de guerre, basée sur les trafics de tout genre, est venue se greffer sur un espace de pauvreté et de non droit. Ici, loin de la capitale et des autorités, s’est développée, depuis tout temps, une mentalité de sédition et de mise en réseau des activités illégales. Cela va du trafic de cigarettes et des produits de première nécessité, à celui de la drogue et des armes, et, pour faire le tour, le Jihad s’installe et encadre désormais toute l’activité.
Voilà pourquoi l’enjeu principal en Tunisie est d’abord celui de la restauration de l’autorité de l’Etat. La première conséquence de la révolte étant justement l’effondrement des structures étatiques.

Suit ensuite la nécessité de trouver un équilibre entre les extrêmes : d’une part les Salafistes (Jihadistes ou non) qui perturbent et déstabilisent la Nahda, parti islamiste plutôt moderniste ; d’autre part les tenants d’une laïcité qui frise l’athéisme et qui veulent imposer à la société tunisienne un modèle qui ne lui sied pas forcément, et qui, par leur action, parasite les revendications démocratiques et modernistes légitimes de la société tunisienne. Les premiers ne veulent pas entendre de la démocratie qu’ils assimilent à une hérésie. Les seconds instrumentalisent la peur développée face à l’Islam politique pour remettre en cause les résultats des urnes en obligeant la Nahda à renoncer au pouvoir. Les deux extrêmes se nourrissent l’un de l’autre. D’où le désordre actuel qui a abouti à la dissolution du gouvernement né des premières élections libres et à la suspension d’un processus politique qui aurait dû aboutir à la mise en œuvre d’un modèle tunisien. Nous en sommes là, trois ans après le déclenchement de ce que certains ont appelé pompeusement «la révolution du jasmin» et qui n’est déjà qu’un soubresaut d’une société qui se cherche en l’absence d’un éclairage que l’élite aurait dû fournir.

dimanche 15 décembre 2013

La révolution n’est pas la rébellion

A quelques jours de l’anniversaire du «suicide» de Mohammad Bouazizi, un jeune chômeur tunisien qui, excédé par l’acharnement de la police qui l’arnaquait tout le temps, se décida à s’immoler. Le désespoir qui a mené d’autres jeunes sur la voie des attentats-suicides, fait de Bouazizi le premier «martyr» d’une révolte qui va finalement emporter le régime de Zinedine Ben Ali. Comme si le geste désespéré avait été une objection de conscience à une population qui a trop longtemps accepté le règne de l’arbitraire.
On verse tout de suite dans les expressions sibyllines genre «la révolution du jasmin» qui est troquée plus tard contre «le printemps arabe», porteur croit-on de démocratie et de ruptures avec le passé.
La Tunisie va tomber en quelques semaines, suivie de près par l’Egypte où le pouvoir essaye quelques traitements d’un autre âge. L’épisode libyen donne une autre dimension, beaucoup moins romantique au mouvement.
Une dimension dramatique qui se traduit par l’intervention des forces de l’OTAN qui bombarde sans discernement. On ne saura jamais quel est le bilan réel de cette guerre qui va durer quelques mois et qui détruira les infrastructures libyennes, emportant avec elle les tissus sociaux, politiques et tout ce qui restait d’un Etat national centralisé. La mort tragique parce que violente (tout ce qui est violence gratuite produit plus d’effets) ajoute au trauma général. Surtout que les milices finissent par faire main basse sur les affaires, chacune au nom d’un groupe tribal, ethnique ou régional. La perspective la plus optimiste aujourd’hui pour la Libye est celle du retour à trois Etats distincts : la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan.
Mais c’est en Syrie que la dimension dramatique et absurde du «printemps arabe» prend toute son ampleur. Voilà un pays qui a été détruit sous prétexte d’y apporter la «révolution». Il y a moins de trois ans, la Syrie était certes dirigée par une dictature exercée par un pouvoir qui sévissait depuis une quarantaine d’années, le père passant le flambeau au fils. Mais voilà un pays qui, sans avoir les ressources nécessaires, était le plus moderne et le plus développé des pays arabes : pas d’analphabètes ou presque, autosuffisance alimentaire pour les céréales, industries développées, santé et éducation gratuites pour tous, universités performantes… Qu’en reste-t-il ? Le pays a été détruit et ses habitants errent et arrivent même jusqu’en Mauritanie où ils se muent en mendiants. Bachar Al Assad est toujours en place, son opposition dite «démocratique» a été largement dépassée par les groupes jihadistes venus de partout pour faire de ce pays un nouveau «Jihadistan» (terre de Jihad).
Ne parlons pas du processus yéménite qui a permis la restauration de l’ancien régime malgré le coût payé par la population. Ni du Bahreïn où une minorité sunnite continue de dominer la majorité chiite qui subit répressions et privations. Non plus du Soudan où la révolte a été réprimée dans le sang et dans le silence le plus total des faiseurs d’opinion dans le Monde arabe d’aujourd’hui (Al Jazeera et Al Arabiya).
Le premier bilan est plutôt catastrophique pour les Arabes. Les pays qui ont jusque-là joué le rôle de pôle de résistance devant les poussées impérialistes et sionistes ont été affaiblis (Egypte), s’ils n’ont pas été carrément détruits (Syrie). La question palestinienne n’est plus à l’ordre du jour. Et l’on pousse vers une guerre interreligieuse entre Chiites et Sunnites : on avance inexorablement vers des guerres civiles qui auront comme lignes de fracture les appartenances sociales et/ou religieuses.
Qui paye la facture ? En matière de destruction et de morts, ce sont les populations et les pays arabes concernés (Libye, Yémen, Syrie…). En matière de financements, ce sont les pays pétroliers du Golf qui remboursent aux Occidentaux le coût de leurs interventions. Ce sont donc les Arabes qui payent le prix total (destructions et financements).

Un espoir cependant : la Tunisie qui continue quand même à se chercher face aux extrémismes qui tirent chacun de son côté : les Salafistes serviteurs d’une idéologie rétrograde et les «laïcs» tout aussi obscurantistes parce que profondément intolérants et antidémocratiques. Mais l’espoir est entretenu parce que les forces «modérées» et ayant de réels projets pour le pays, ces forces continuent de travailler pour en sortir. Nous y reviendrons.

samedi 14 décembre 2013

Au Mali, tout va bien quand même

 Dans le hall de l’hôtel où je suis, personne ne semble accorder d’intérêt à l’information que diffuse en boucle France 24 et des détails qu’elle donne sur l’attaque-suicide contre une banque de Kidal dans le Nord. Malgré ces détails sur «l’explosion», le «bruit produit», la «panique» provoquée (selon le correspondant de la chaîne), personne ne tourne la tête vers la télévision installée dans le hall. Personne ne semble inquiet.
Je suis venu la veille et j’ai été agréablement surpris par un aéroport qui émet toujours cette sensation de tranquillité qui a toujours fait pour moi l’originalité du Mali. Dès l’aéroport, on sent qu’on est dans un pays où la culture de la non-violence est forte. Rien ne peut effrayer ou remettre en cause cette tranquillité. Même après l’épreuve de 2012 et dont les prolongements se déroulent encore, aucun dispositif ne semble avoir été mis en œuvre pour créer une inquiétude quelconque. Ce n’est pas le contrôle opéré par la Gendarmerie hier soir qui va gêner l’impression de sécurité. Nous venons de Nouakchott où on compte un contrôle tous les 200 mètres.
Une baisse cependant de la qualité des services dans les hôtels. Sinon rien de particulier qui indique que ce pays a subi une guerre larvée qui lui a été imposée par les groupes Jihadistes sur lesquels sont venus se greffer – parfois l’inverse – les vieilles velléités rebelles. Assez pour provoquer un traumatisme qu’on sent à peine aujourd’hui.
Ce n’est pas de l’indifférence, mais la guerre du Nord est loin et elle est menée par les Français qui ont voulu éclipser, sinon exclure, tous ceux qui pouvaient leur faire de l’ombre ou remettre en cause leur agenda pour cette partie du monde. Les Maliens, et c’est légitime, expriment souvent de l’amertume quand ils parlent de la manière avec laquelle les Français ont «géré» la reconquête du Nord.
D’abord cette «blitzkrieg» dont on ne sait pas encore les véritables résultats : combien de gens sont réellement morts sous les bombes et les tirs à l’arme lourde ? «Personne ne peut vous répondre, me dit cet homme. On a vu des chasseurs décoller vers le Nord, des jours durant. On a vu des centaines de véhicules blindés et de groupements remonter. On a senti qu’on menait des batailles d’envergure. Mais on n’a pas eu de bilan définitif…»

Mais l’amertume, c’est le statut «obtenu» jusqu’à présent pour Kidal. Comme si les Français avaient voulu garantir «une part aux rebelles du Nord». Parce qu’on ne peut rien contre la France, il faut attendre et regarder de loin… comme si ce qui se passe là-bas ne concernait en rien le Sud. «Oh que si, pourtant…»

vendredi 13 décembre 2013

Pour une cause ou pour un homme ?

Il y a lieu de féliciter Biram Ould Dah Ould Abeidi pour le prix qu’il vient de recevoir. C’est la première grande distinction que reçoit un compatriote.
Quoi qu’on dise ou qu’on pense de l’homme, de la cause qu’il défend, de la méthode choisie pour déranger l’ordre établi et finalement de la justesse du choix, il y a une vérité qui est là : même s’il n’est pas le premier à militer, même s’il est l’objet de multiples controverses dans son pays, Birame Ould Abdeidi a pu, en quelques années, devenir le symbole de la lutte contre l’esclavage. A l’extérieur et à l’intérieur. Le prix vient couronner cette stature de «combattant libérateur».
A ses détracteurs, je vais dédier cette histoire : on raconte que quelque tribu maraboutique du Sud mauritanien fut terrorisée par les apparitions intempestives d’un lion. Même si le lion n’avait pas encore commis de dégâts, tous convinrent de faire appel au premier guerrier de passage pour lui demander de le tuer.
Un guerrier de deuxième catégorie se présenta un jour. La Jemaa tribale lui proposa quelques chamelles et vaches de traite, deux bonnes montures et quelques tissus fraichement arrivés de Ndar, le tout contre la chasse au lion qui menace. Très fier d’avoir été sollicité et de venir ainsi au secours d’une tribu maraboutique, notre homme accepta. On lui indiqua la mare où le lion s’abreuvait chaque jour en milieu de journée. Il y alla pour s’installer en haut de l’arbre le plus imposant. Peu de temps après, le lion se présenta, but un coup et se dirigea vers l’arbre. Mais la peur prit notre homme qui, à force de tremblements, laissa tomber son fusil. Au moment où le fauve tournait sa tête vers le haut après avoir senti la présence. La bandoulière s’accrocha au cou du lion qui, pris de panique, disparut rapidement emportant avec lui le fusil. Notre héros revint bien après au campement et quand on lui demanda s’il avait tué le lion, il répondit : «le problème c’est qu’il est maintenant armé».
A ceux qui ont toujours cru pouvoir «écraser» par la méthode forte Birame Ould Dah Ould Abdeidi, il faut dire peut-être qu’il est désormais paré d’un prix international qui l’auréole pour le distinguer de ses autres compatriotes.
Aux amis, sympathisants et compagnons de Birame Ould Abdeidi, il va falloir poser la question de savoir comment ce prix peut être celui d’une cause à travers un homme. Comment le capitaliser pour faire avancer le combat anti-esclavagiste en Mauritanie ? Comment en faire une étape de la lutte et non son couronnement ?

L’urgence étant de «normaliser» les méthodes de lutte contre l’esclavage pour y faire adhérer le maximum de Mauritaniens qui sont souvent victimes de mauvaises interprétations. Amener nos compatriotes à concevoir cette distinction, non pas comme une mise au ban ou une stigmatisation, mais comme une prime à la volonté de faire changer les choses. C’est l’enjeu de l’après-prix.

jeudi 12 décembre 2013

Il était une fois

Il était une fois un mercredi 12 décembre 1984, le «12/12». Il s’est passé quelque chose ce jour-là en Mauritanie. Voilà comment je vous le racontais le 12/12/2011 :
«Il y a 27 ans, le 12 décembre 1984, les Mauritaniens découvraient les nouveaux maîtres du pouvoir à Nouakchott. Le nouveau CMSN (comité militaire de salut national) arrivait. Avec les mêmes promesses de lendemains meilleurs : démocratie, bonne gouvernance, refondation de l’Etat…
La «rectification» de ce jour-là mettait fin à quatre ans de répressions continues et d’errements diplomatiques. Plusieurs milliers de citoyens étaient en prison ou en exil. Ce qui expliquait en partie la ferveur qui a accueilli le putsch.
Encore une fois, les officiers composant le CMSN avaient choisi celui qu’ils croyaient le plus faible, le plus malléable d’entre eux, et, toujours selon eux, le moins «marqué politiquement et socialement».
Moawiya Ould Sid’Ahmed Taya aura raison de ses compagnons qu’il écartera, puis de ses ennemis qu’il éliminera un à un, jusqu’à fonder un pouvoir qui durera 21 ans. Plus que le fondateur du pays Mokhtar Ould Daddah (18 ans).
21 ans… assez pour marquer profondément le pays et pour asseoir les fondements d’une culture nouvelle : celle qui marquera deux décennies et dont nous vivrons, encore quelques temps, les effets. L’important n’est pas de juger présentement cette période, surtout si cela avait été fait en son temps. L’important c’est d’en tirer quelques leçons.
Au lendemain du discours de Kiffa (printemps 2004), nous écrivions : «Ould Taya a parlé de la lutte contre la gabegie. Terme qu’il n’a pas utilisé depuis près de 20 ans. Mais quand il parle aujourd’hui de gabegie au sein de l’administration, le Président Ould Taya semble oublier qu’après 20 ans passées à la tête du pays, cette administration décriée est la sienne, que le pays actuel a été façonné à partir de la vision qu’il en a et qu’il est finalement responsable et comptable de la situation actuelle. Nonobstant le jugement qu’on peut porter sur cette époque, les excuses qu’on peut trouver à tel ou tel manquement, les explications qu’on peut avancer, une chose reste : Moawiya Ould Sid’Ahmed Taya est l’unique responsable du choix des hommes. La guerre aux compétences et la promotion de la médiocrité relèvent de sa responsabilité. Toute révolution sur soi commence donc par inverser cette loi.» (La Tribune N°237 du 12-19 décembre 2004).
Cette révolution n’aura pas lieu. Ould Taya en payera le prix. Par son départ. Par la non reconnaissance de son apport (s’il en a eu).
Et s’il n’y avait pas eu le 12/12 ? Je crois qu’on aurait bien vu cet anniversaire remplacer celui de l’indépendance (28/11). Comme on avait entendu certains de nos éminents «intellectuels» chanter, faire la promotion d’idées idiotes, en contrepartie voler, exclure leurs protagonistes, détourner les moyens de l’Etat…
La grande leçon de tout cela aurait été le danger pour tout pouvoir de continuer à recruter parmi les moins outillés, les moins performants, de continuer à cultiver la médiocrité, la flagornerie, l’égoïsme, l’indignité et l’indélicatesse…

Parce que les anciens serviteurs du régime du 12/12 l’ont oublié, servons-nous en pour méditer.»