jeudi 17 octobre 2013

Mixité à défendre

L’école que fréquente l’une de mes filles a décidé de séparer garçons et filles. Désormais, les filles ont une cour à part et une porte par laquelle elles doivent entre et sortir. Sans avoir à côtoyer les garçons. Bien sûr que l’administration a réservé la cour la plus grande et la porte la plus large aux garçons. Même les salles réservées aux filles sont moins grandes. Elles sont désormais à l’étroit. Cela peut détériorer les conditions générales d’enseignement car l’administration et les enseignants pourraient être portés à ne pas accorder l’importance qui sied aux classes des filles. Nous sommes dans un pays où la chape de plomb de l’obscurantisme s’étale de jour en jour.
J’ai demandé à quelqu’un de l’administration de l’école en question, on m’a expliqué que c’est par «souci de respecter les normes de la Chari’a». Ma question était alors : «qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la Chari’a qui dicte la séparation de sexe dans les classes ?»
A mon avis, nos pères étaient sans doute plus pieux que nous, meilleurs connaisseurs des préceptes religieux, plus respectueux des us et coutumes, plus conservateurs des valeurs originelles…, pourtant ils n’ont jamais remis en cause la mixité dans les espaces publics (ou ce qui en tenait lieu). Alors qu’est-ce qu’il ya ? Rien sinon la volonté de certains d’imposer des règles venues d’ailleurs pour se conformer à des préceptes très discutables  et qui nous font revenir en arrière.
Grave le fait d’institutionnaliser ses «reculs» dans les relectures des enseignements qui ont toujours été les nôtres. Grave quand on essaye de les «officialiser». A l’école publique, on a mis fin à la mixité dès les années 90 : le résultat d’une lutte acharnée menée par quelques «clients» du Centre de prêche et de prédication qui a été un moule pour cette pensée u(i)nique et rétrograde. Maintenant la «révolution» arrive dans le privé…
Mais l’on oublie que le mal de l’éducation ne situe pas à ce niveau, mais bien à celui du contenu dispensé et de la manière avec laquelle il est dispensé. Et, comme sur d’autres plans, on s’attache à quelques détails «mécaniques» ou «physiques» en tout cas élémentaires pour oublier l’essentiel. Le théâtral au lieu du fondamental.
La vision de la femme comme «source de tentation et de perdition» mène nécessairement à des excès que nous devons dénoncer pendant qu’il est temps. L’autre soir, une parente à moi a été empêchée de quitter l’aéroport parce qu’elle avait son fils de sept mois avec elle et qu’elle n’avait pas d’«autorisation parentale». En fait sans l’autorisation du père – pas de la mère, du père seulement -, aucun enfant ne peut quitter le territoire mauritanien. Qu’est-ce que cette loi qui ignore les droits de la mère, le rôle de la mère dans le devenir de l’enfant ? à sept mois, un enfant a d’abord besoin de sa mère, pas de son père. Alors pourquoi on interdit à une mère d’amener son enfant sans avoir l’autorisation écrite du père ? Scandaleux parce que cela découle d’une démarche qui met en doute la moralité de la femme et en cause son rôle dans l’accomplissement de l’individu. Autre expression du mépris que nourrissent certaines sociétés vis-à-vis de la femme. Pas la nôtre. Il s’agit là d’un comportement et d’une perception importés. Comme tout.

mercredi 16 octobre 2013

Le faux encore le faux

Il y a une semaine, je lisais une information se rapportant au croissant lunaire qui «aurait été vu un jour avant la date annoncée par la Commission nationale chargée de la surveillance des croissants lunaires». Je comprenais alors que c’était là un prélude à une action de sape qui devait être développée ultérieurement, «le moment venu» avais-je dit à quelqu’un.
La veille de la fête, la rumeur d’une remise en cause de la date initialement annoncée par la Commission a fait le tour du pays. Certains sites allant jusqu’à affirmer que la Commission est entrée en conclave pour en discuter. Alors qu’il n’a jamais été question de remettre en cause cette date.
Il y a un an la même frénésie gagnait les médias et les salons. La même tendance à propager fausses informations, à faire des analyses basées sur le faux et à cultiver le doute, cette tendance intoxiquait politiques et espaces publics. Elle induisait de mauvaises appréciations de la situation, lesquelles dictaient à leurs auteurs des positions qu’ils allaient payer très cher. Les approximations, les mensonges francs et les rumeurs savamment entretenues finissaient par procéder d’un plan de déstabilisation et de décrédibilisation des Institutions de la République et de la parole publique. On trouvait un malin plaisir à discuter des entrailles du Président de la République, comme si le malheur d’un homme pouvait assouvir une quelconque soif de pouvoir.
Nous en avons gagné cette vergogne qui fait que l’on parle de tout comme si l’on parlait de n’importe quoi. L’on se dit que ce que nous écrivons et ce que nous disons ne portent pas à conséquence. Autant donc exagérer, créer, falsifier, tourner en dérision, mentir. Sans scrupules.
Rien de ce qui est à portée ne doit être épargné. Les politiques les plus «en vue» s’attaquent aux institutions et aux espaces sanctuarisés sans prendre de gants. Il suffit de lire ce qu’écrivent les partis de la CENI. Comme si cette institution n’est pas le fruit d’un consensus qui se voulait filtre pouvant garantir le choix de l’élite de l’élite. Moralement et professionnellement. Les six Sages choisis après un long processus de tamisage méritent le respect. Tout comme le public mérite le respect. En en parlant avec tant de légèreté et tant de désinvolture, c’est le public mauritanien qu’on indispose. C’est la démocratie et ses valeurs qu’on insulte.
La Commission de surveillance des croissants lunaires est la seule institution habilitée à s’exprimer sur l’apparition ou non des croissants. Elle est la seule qui fixe fêtes et dates religieuses importantes. Elle est composée d’un groupe d’érudits qui sont supposés être assez outillés pour se prononcer sur les questions se rapportant au domaine.
La Commission nationale électorale indépendante (CENI) est la seule à s’occuper des élections, de A à Z. personne ne peut lui discuter ce rôle. Ni remettre en cause sa respectabilité et sa compétence en la matière.
Le Conseil de l’Iftaa est le seul organe qui doit s’exprimer sur la fatwa et sur toutes les questions religieuses. Pas de place pour l’informel en la matière.
La presse en Mauritanie connait actuellement un processus de dévalorisation de l’information. On ne sait plus s’il faut croire ce qu’on lit et qu’on entend. Radios et télévisions reprennent les mêmes informations publiées sur les sites, sans prendre la peine d’en vérifier les contenus ou de changer les analyses. La fausse information n’est pas écrite seulement, mais elle est répétée sur les ondes comme s’il s’agissait d’un fait. Elle est à la base d’analyses aussi erronées les unes que les autres.
Il est temps de se reprendre. 

mardi 15 octobre 2013

Refonder le projet

Quand le candidat Mohamed Ould Abdel Aziz choisit comme symbole de campagne une banderole où s’affichent sa photo et celle du premier président de Mauritanie, Me Moktar Ould Daddah, c’est toute une page qui est ouverte dans la relation avec le passé. En effet, l’un des axes fondamentaux de la politique nihiliste de l’ère Taya fut la guerre au passé. Il s’agissait dans un premier temps de déprécier ce passé et ses acteurs, ensuite de le faire oublier.
Le livre «Le Marabout et le Colonel» de «notre ami François Soudan» fondait cette volonté de vouloir tuer le Père… de la Nation. L’entrée en scène de Moktar Ould Daddah, en janvier 1995, au lendemain des «émeutes du pain», allait concrétiser cette inimité : Ould Taya devait faire comme s’il ne pouvait exister qu’en tuant le souvenir du premier Président de la Mauritanie. Ce parallèle malvenu devait servir «le Père de la Nation» dont le retour sur la scène avait été pourtant mal fait. Quand on s’est tu tout ce temps, il fallait continuer à se taire. Cela participait à cultiver un mystère autour d’une époque et de ses hommes, principalement de celui qui les avait encadrés, dirigés et soutenus.
Le mauvais exercice du pouvoir de 1978 aux années 2000, devait servir aussi cette image qui finissait par se confondre avec «un âge d’or» mauritanien, édulcoré, travaillé par le souvenir d’une construction de la Nation mauritanienne par des gens qui n’avaient pas les moyens de leurs ambitions et qui ont fini quand même par fonder quelque chose de viable malgré les revendications de nos voisins du Nord et du Sud, malgré l’hostilité d’une grande partie de l’élite de l’époque qui ne croyait pas assez au «projet Mauritanie».
Créer un Etat et asseoir ses fondements. C’est le premier défi. Il fallait d’abord le faire reconnaitre par les voisins qui voulaient le dépecer. Tout fut bataille : de l’entrée aux Nations-Unies à celle de la Ligue arabe, en passant par la construction africaine. Il fallait ensuite le faire reconnaitre par ses habitants qui préféraient encore se retrouver dans leurs cercles restreints de tribus, d’ethnies et de régions. En moins de dix ans d’indépendance, la Mauritanie devient un élément essentiel du concert des Nations. Jouant toutes les partitions, elle entend incarner ses vocations premières. Dont «le pays d’ouverture et de convergence» ou comme disait le Président Moktar, «être la Suisse de l’Afrique», en d’autres termes «le trait-d’union entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche».
Acquérir son indépendance réelle. Révision des accords de défense avec la France, renoncer aux subventions budgétaires versées par l’ancienne Métropole coloniale, soutenir la lutte des peuples encore sous domination coloniale, s’engager du côté du faible, de l’opprimé… tels sont les actes qui fondent «l’indépendance politique».
S’approprier ses ressources. Créer une monnaie nationale, l’Ouguiya est à la base de l’axe de «l’indépendance économique» qui prend ancrage avec la nationalisation des ressources minières, le lancement d’une politique d’industrialisation.
Renforcer «l’exception mauritanienne» en recentrant l’enracinement culturel du pays. Arabisation du système éducatif, réhabilitation de la vocation «naturelle» de la Mauritanie comme pays de convergence où se côtoient diverses cultures produisant une symbiose humaine de qualité.
La triptyque construite autour de «l’indépendance politique», de «l’indépendance économique» et de «l’indépendance culturelle» devait être à l’origine des «quinze glorieuses» que constituent les premières années du «Projet Mauritanie». Un projet servi par des hommes qui ont fait de l’humilité et de la dignité des valeurs premières.
Tout cela a fini par nous manquer. Pour devenir une sorte d’objection de conscience à tous les acteurs politiques. Ne nous étonnons point devant l’indifférence affichée vis-à-vis de l’époque et de ses hommes, les leaders d’aujourd’hui ont des comptes à régler avec le passé qui les dénude et les décrédibilise. C’est comme ça qu’il faut comprendre l’origine du «meurtre du Père».
Quand il est venu au pouvoir en août 2008, le Président Ould Abdel Aziz s’est empressé de réhabiliter ce temps-là. D’abord en faisant porter le nom du premier président à la plus grande et la plus neuve des avenues de Nouakchott. Ensuite en levant le tabou concernant la période. On a fini par célébrer les hommes et l’époque. L’affichage, des photos sur la même banderole annonçait une nouvelle relation avec le passé qui n’était plus source d’inquiétantes présomptions, mais inspiration pour rebâtir un avenir meilleur et refonder le Projet sur les bases originelles. L’espoir de voir le pays reprendre la construction d’un Etat libéré des pesanteurs sociales d’antan, de le voir promouvoir la citoyenneté par l’émancipation des Hommes et de cultiver l’unité dans la diversité, cet espoir est toujours à entretenir dans un pays où les énergies sont bouffées par «la politique politicienne».

Dix ans après le décès de Moktar Ould Daddah, nous avons encore besoin de nous remémorer les valeurs qui ont fondé la Mauritanie qui a fini par devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Pour nous-mêmes et pour le pays.

lundi 14 octobre 2013

Il n’y aura pas de listes UFP

J'ai attendu tard pour savoir si des listes vont finalement être maintenues au nom de l'UFP. Sur les 24 listes initialement déposées au nom de l’Union des forces du progrès, seules cinq ont finalement continué la course au nom d’autres partis (Tawaçoul, Al Vadila et… Çawab). Toutes les autres ont soit retiré leurs candidatures d’elles-mêmes, soit la CENI leur a refusé de se présenter au nom du parti dont la direction a décidé le boycott. En d’autres temps, non loin de nous, le nom du parti aurait été retenu pour lui coller un score qui ne convient pas. Au moins une avancée…
Avec la décision de la CENI, il n’est plus question de parler d’une «participation de l’UFP», on n’a pas fini cependant de parler de cette décision de boycott qui pourrait avoir de graves conséquences pour le parti et pour tous ceux qui ont choisi une telle attitude.
En mars 1992, l’Union des forces démocratiques (UFD, avant d’être «/Ere nouvelle») a boycotté les élections législatives après avoir jugé que le pouvoir sorti des urnes en janvier de la même année, que ce pouvoir était illégitime et qu’il avait volé la victoire du candidat Ahmed Ould Daddah. La décision a été difficile à prendre parce que les composantes – à l’époque cela épousait les contours des groupuscules politiques – n’étaient pas d’accord sur l’opportunité encore moins sur la justesse d’une telle décision.
Ceux du mouvement national démocratique (MND, ancêtre de l’UFP) et ceux du Comité de crise qui allaient constituer plus tard Action pour le Changement avant de rallier l’Alliance populaire progressiste (APP) voyaient dans le boycott un risque de marginalisation pour leur parti et d’interruption du processus démocratique qui sera fatale pour le pays. Des débats passionnés et intenses vont amener à la décision de boycott sous prétexte que le pouvoir est à ses limites, que les Observateurs occidentaux ne reconnaissent pas les élections et que les forces de l’opposition sont au summum de leur popularité. On fera même des variations sur la santé du Président Ould Taya et sur ses capacités à diriger.
Ould Taya dirigera plus de treize ans après et quand viendra le changement, ce sera un changement de l’intérieur où l’opposition de l’époque n’a joué aucun rôle. Parce qu’entretemps, elle a été laminée. Le parti UFD, devenu UFD/EN a éclaté d’abord avec le départ de ceux qui allaient constituer AC puis rallier APP. Ensuite avec le déchirement qui va donner UFD/EN A de Ould Daddah et UFD/EN B qu’animent les amis de Moustapha Bedredine. Le pouvoir servant les deux en interdisant le parti en octobre 2000. Ce qui obligea les uns à créer le RFD (rassemblement des forces démocratiques), les autres l’UFP.
Les désistements continuèrent vidant les partis de leurs cadres. Si bien que quand l’UFP engage «le compromis historique» qui conduit à l’ouverture de contacts avec le pouvoir de Ould Taya, la résistance est nulle et tous les partis sont obligés d’y aller, même s’ils sont convaincus qu’il s’agit d’une mise en scène de plus. Mais douze ans d’exclusion, de tergiversations entre un radicalisme sans moyen et la compromission évidente, douze ans ont suffi pour aplatir la classe politique. Qui sera sauvée, in extrémis, par le coup d’Etat du 3 août 2005 : cette classe politique était déjà prête à abdiquer.
L’absence de programme alternatif explique largement le blanc-seing offert à la junte avec laquelle l’ensemble du personnel politique s’engage sans précautions. Les hésitations de l’UFP seront mises sur le compte du processus interrompu, celles de l’APP sur l’humeur du président Messaoud Ould Boulkheir. Personne ne prêtant attention aux avertissements des deux partis qui sont rapidement dépassés par les évènements. Les yeux sont braqués sur la présidentielle et rien ne peut en détourner l’attention.
Passons l’épisode des «indépendants», celui du «vote blanc» comme ultime tentative de revenir sur le processus de transition et celui des alliances du deuxième tour qui révèle de forts ressentiments entre les leaders de l’opposition traditionnelle. Ce deuxième tour qui met face à face deux jeunes ministres du gouvernement de Moktar Ould Daddah, renversé le 10 juillet 1978. Deux jeunes ministres qui sont entrés à la politique par effraction et qui, avant leur sollicitation n’ont jamais été intéressés (publiquement) par ce qui se passait dans le pays. Exit les ténors des mouvements politiques, ceux qui ont animé la scène une trentaine d’années durant, sinon plus pour certains d’entre eux. Première conclusion : échec et mat pour les groupuscules politiques qui ont été incapables de «produire» une figure charismatique, pouvant fédérer les Mauritaniens. La conclusion ne sera pas tirée par les hommes politiques.
La crise et ce qui s’en suit. L’éclatement des composantes de la toute jeune Institution de l’Opposition démocratique : l’UFP qui fait passer une réforme de la loi sur cette Institution et qui finit par gagner le théâtre des opérations où se déroulent des combats passionnés entre les pans d’un pouvoir qui n’a pas fini de se stabiliser. Le parti est rejoint par Tawaçoul.
L’engagement de ces partis dans une bataille qui n’est pas la leur, perturbe les rapports et renforce les craintes de l’aile militaire du pouvoir qui y voit une tentative de revanche des «victimes du 10 juillet 1978 et de celles du 3 août 2005». Les uns et les autres semblant converger vers la présidence pour «pourrir la pomme de l’intérieur». Les évènements s’accélèrent aboutissant au coup d’Etat du 6 août, qualifié par certains de «rectification». Puis l’Accord de Dakar et le gouvernement d’union nationale chargé d’organiser une élection présidentielle qui voit l’Opposition incapable de s’unifier autour d’une candidature unique encore moins d’assumer ce dont elle est responsable en premier. Elle ne reconnait pas les résultats et cherche à cacher l’échec derrière «l’encre chimique» puis en jouant sur les mots «élection légale» ou «élection légitime».

On revient au syndrome de 1992, sauf qu’il est étalé sur le temps. Le mécanisme d’alors se met définitivement en place avec la décision de boycott de ces derniers jours. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il ne faut pas s’attendre à un «rebondissement» de l’Opposition radicale à court ou à moyen termes.

dimanche 13 octobre 2013

Il y a un an

Le 13 octobre 2012, un samedi, deuxième jour d’un weekend tranquille. Sur le plan politique, la série de manifestations lancées par la Coordination de l’Opposition démocratique atteint son summum avec la marche d’il y a quelques jours. Toujours le slogan «irhal» (dégage) qui prend un coup dé vieillesse déjà tout en faisant craindre le pire pour le pays.
Sur le plan sécuritaire, la guerre au Mali prend l’allure d’une guérilla que mènent les Jihadistes frappant quand ils veulent et où ils veulent. Cherchant aussi à étendre la guerre ailleurs qu’au Mali.
Malgré ces foisonnements, la situation est calme en Mauritanie et rien n’inquiète vraiment. Un peu après 20 heures, une nouvelle fait le tour de Nouakchott : le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz a été victime d’un tir au nord de Nouakchott alors qu’il revenait d’une sortie en plein désert en compagnie d’un proche.
On pense tout de suite à une tentative d’assassinat qui serait menée par des éléments d’AQMI. C’est bien le régime de Ould Abdel Aziz qui a porté les coups les plus durs à cette organisation terroriste, n’hésitant pas à envoyer les troupes mauritaniennes dans le Nord du Mali. Une stratégie payante parce qu’elle a fini par porter la peur dans le camp ennemi et à éloigner celui-ci des frontières mauritaniennes. Elle a aussi été l’occasion d’une remise à niveau de notre Armée nationale qui a désormais les moyens et la volonté de défendre l’intégrité du pays. Pour le symbole, le Président Ould Abdel Aziz, même s’il a refusé de participer à l’opération française Serval, reste la cible idéale des groupes terroristes et des trafiquants de drogue et d’armes dont il a dérangé définitivement les activités dans le grand Sahara.
Mais très vite l’on apprend la réalité de ce qui s’est passé. Un jeune officier dirigeant une formation d’un groupe de sous-officiers de l’Armée de l’Air, a tiré sur une voiture qui essayait de le dépasser à toute vitesse. Un beau 4x4 – V8 – dont le chauffeur avait ignoré les gestes de l’officier intimant l’ordre de s’arrêter.
Dans la voiture en question, le Président et son compagnon ne pouvaient soupçonner qu’il s’agissait de militaires mauritaniens. Les deux hommes qui étaient là étaient en civil, l’un était barbu et portait une djellaba. La voiture qu’ils avaient était de type civil, immatriculée à l’étranger. Tout pour les rendre suspects. Un coup de volant et la voiture fonce pour s’éloigner au plus vite. Suffisant pour exciter le jeune officier qui tire visiblement en visant les pneus. Mais la position à genoux devait le déséquilibrer. Assez pour que la rafale touche la carrosserie de la voiture, au niveau de la portière arrière et celle de devant. Le Président est touché au moins au niveau des reins. Heureusement qu’aucun organe vital n’est touché.
Il a la présence d’esprit de foncer après avoir été rejoint par des éléments de la sécurité qui l’accompagnaient de loin. A sa sécurité il demandera de revenir vers les «agresseurs» pour savoir de qui il s’agit. Conduisant sa voiture, il arrive à l’hôpital militaire où il est immédiatement pris en charge par les meilleurs chirurgiens du pays. Quand il va en France, les médecins attesteront du professionnalisme dont les nôtres ont fait preuve.
Rumeurs folles qui ne se terminent pas avec l’évacuation du Président en France et sa prise de parole avant son départ. Entre les insuffisances de la communication officielle et la campagne mensongère qui occupe la rue, la Mauritanie tangue à certains moments. On croit être au bord d‘une déstabilisation imminente, soit par coup d’Etat, soit par soulèvement.
Pourtant, le cours de la vie est normal. Rien ne semble manquer. Pendant plus d’un mois le Président de la République sera absent, la vie publique continuera à suivre son cours. Aucun projet arrêté, aucun retard dans les salaires, dans les rendez-vous… Et la rumeur qui devient une arme. Jusqu’à son arrivée triomphale le 24 novembre, les rumeurs à son sujet continueront à être entretenues. Puis vint la fameuse interview pendant laquelle il explique son absence, il parle des faits. Pour se remémorer, je vous propose le posting du 20 novembre 2012 :
«La rumeur sur la santé du Président avait repris de plus belle. A la veille de la manifestation organisée par l’a Coordination de l’opposition démocratique (COD) autour de «la vacance du pouvoir» (pas moins !), la question était de savoir quand est-ce que le Président va venir déclarer lui-même son incapacité. C’est ce que les hauts cadres politiques, les intellectuels les plus avertis tenaient à discuter… quand la nouvelle est tombée…
Sur les ondes de RFI, on annonce le rendez-vous entre les deux présidents, le mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz et le français François Hollande. Rendez-vous qui a lieu à 11 heures ce matin de mardi. A la sortie de l’audience où il paraissait, certes amaigri, mais en bonne santé quand même, le Président Ould Abdel Aziz déclare qu’il rentre «bientôt» à Nouakchott. Plus tard, c’est la présidence mauritanienne qui annonce la date du 24 novembre comme date du retour du Président. Il sera donc là pour commémorer l’indépendance nationale, quitte à revenir dans les semaines qui viennent à Paris pour un dernier contrôle.
En Mauritanie, c’est le soulagement malgré les dernières tentatives d’intoxication. Il faut attendre la diffusion de l’interview accordée à France 24 par le Président et sa reprise par la télévision nationale pour assister à l’explosion de joie.
L’heure est aux bilans. Au niveau des camps politiques, il y a lieu, comme nous l’avons déjà fait, de souligner la capacité du pouvoir à contenir le choc sans précédent à plusieurs égards. C’est la première fois de l’Histoire du pays que les Mauritaniens vivent une telle situation, nous n’y reviendrons pas. Cette situation a ouvert la voie à toutes les manigances et pour la première fois, nous avons failli assister à un coup d’Etat par la rumeur.
L’épisode du samedi 28 octobre est effectivement une tentative de déstabilisation savamment orchestrée et qui a failli aboutir n’était-ce le sang-froid et la retenue de ceux qui avaient en charge d’assurer l’ordre et la sécurité. Imaginons un moment qu’en un lieu donné de Nouakchott, quelques badauds avaient pris au sérieux les rumeurs de renversement du régime, d’affrontements entre factions du pouvoir, d’absence de direction des opérations, pour piller une boutique, qu’ils aient été dispersés violemment par la police ou la garde, que pour cela on ait utilisé des grenades lacrymogènes, imaginons le bruit que cela ferait, complétant le tableau de désordre qu’on a voulu installer… un chao était espéré ce soir-là… heureusement pour tout le monde finalement que le pire n’est pas arrivé.
Le système aura donc tenu tout ce temps. Ni le chef d’Etat Major national, ni le Premier ministre, ni le Cabinet présidentiel, ni les responsables de la sécurité n’ont cédé à la panique. Il y a, pour Ould Abdel Aziz, quelque chose sur lequel il peut construire un système qu’il a jusqu’à présent éviter d’asseoir.
Entre ceux qui ont juré par Allah que «Ould Abdel Aziz était dans l’incapacité de diriger» et ceux qui ont défendu les pires thèses sur la personne, on retiendra que des hommes politiques, des intellectuels qui se croient de haut niveau, ont fait des viscères d’un homme et du drame d’un pays, un sujet de conversation tout au long de ces longues semaines. Comme s’il n’y avait plus d’humanité en eux…
On retiendra pour nous autres, tous ces développements qui prétendent à la science autour des intestins, du foie, des blessures à l’abdomen, des montages photos, des récits bien cousus… comme si la seule expertise que nous avions à développer est celle de la confection du faux. Rappelez-vous tout ce qui a été «prouvé» grâce à l’éveil technique (et technologique) de nos journalistes, toutes ces photos dont on avait démonté le faux. Rappelez-vous ces récits dont l’objectif était de dénigrer l’institution en travaillant les circonstances de l’accident. Rappelez-vous ces intellectuels, pseudos penseurs, quand ils se lançaient dans des démonstrations à partir de faits virtuels…
Rappelez-vous et dites-vous que notre élite est à un niveau de réflexion, à un niveau de «moralité», à un niveau d’engagement… désespérants.» 

samedi 12 octobre 2013

Kinross révise ses ambitions

Kinross fut une véritable manne les années 2009-10-11. Le cours augmentait continuellement et les valeurs de la société montaient avec. L’usine s’agrandissait et la société recrutait à tour de bras. On nous promettait alors «la plus grande exploitation d’Afrique».
Aujourd’hui tout semble remis en cause. Dans un communiqué publié par le service de communication de Kinross, la société annonce la suppression de quelques trois cents postes entre son siège à Las Palmas et ses installations en Mauritanie. Arguant la chute du cours de l’or passé de 1675$ l’once en janvier dernier à 1300$ actuellement, la société révise ses ambitions.
«En conséquence directe de cette concentration accrue sur la réduction des capitaux et la préservation des liquidités, Kinross n’envisage pas de prendre une décision sur l’opportunité d’agrandir l’usine de Tasiast avant 2015 au plus tôt». Révision à la baisse de l’optimisme de l’année passée qui situait cet agrandissement pour début 2014. Aucune date n’est plus précise : «2015 au plus tôt» !
Le communiqué explique que «les sociétés minières ont entrepris des mesures afin de réduire leurs coûts et préserver les flux de trésorerie, y compris le report de projets d’exploitation minière, des compressions des effectifs et la fermeture de bureaux». Et comme pour rassurer les Mauritaniens, le communiqué nous apprend que «les coûts ont donc été réduits dans tous les secteurs d’exploitation de Kinross, y compris l’exploitation internationale et les dépenses en capital, avec des compressions des effectifs au siège social à Toronto, la fermeture d’un bureau à Vancouver et d’un bureau d’exploitation au Mexique, ainsi que d’importantes réductions du personnel expatrié à Tasiast». Les Mauritaniens ne doivent pas se plaindre parce que tout le monde est touché, ne pas se demander aussi si les coûts de réduction du personnel sont les mêmes partout. Est-ce qu’un ouvrier ou un administratif touche la même somme et bénéficie des mêmes traitements selon qu’il est au Canada, au Mexique ou en Mauritanie ?
Kinross rassure aussi en annonçant qu’après cette compression, «environ 3000 salariés et sous-traitants demeureront à Tasiast». En plus, «la société continuera de soutenir un grand éventail d’initiatives d’investissements communautaires, y compris le développement d’une nouvelle école minière». Est-ce suffisant ? Et si Kinross quittait demain pour une raison ou une autre, qu’est-ce qui resterait à la Mauritanie ? des routes ? des cités ? des usines de dessalement de l’eau ? des puits forés dans la zone ? des zones de développement ?
Le communiqué promet quand même : «la réduction des effectifs est toujours une décision difficile pour une entreprise, et Kinross soutiendra son personnel durant cette période de transition».

vendredi 11 octobre 2013

La voix du cœur l’emporte

C’est finalement la voix du cœur qui l’a emporté dans le dénouement de la crise qui a secoué l’Union des forces du progrès (UFP). La voix du cœur, c’est celle qui a privilégié le maintien de la ligne de la direction historique du mouvement devenu parti, celle que défendaient le Président Mohamed Ould Maouloud et ses proches compagnons. Dans le rapport que nous avons eu des discussions qui auront duré trois jours, pas de trace de Mohamed Ould Khlil, le vice-président, l’ancien Wali notamment de Nouakchott. Lui qui soutenait fermement le boycott ne semble pas avoir pris la parole pendant cette dernière réunion où ce sont les dirigeants qui ont développé leurs arguments. Deux thèses.
La première, la «participationniste», a été défendue par Moustapha Bedredine, secrétaire général du parti et actuel député du parti. L’option de la participation découle de la ligne originelle du parti. Elle se justifie amplement par la nécessité pour le parti de rester dans le jeu, de pouvoir offrir à ses cadres la possibilité de s’exprimer publiquement et de se donner quelques moyens pour mener à bien son action. La démocratie étant un combat perpétuel, elle ne peut souffrir l’absence du terrain de la contestation. Et de rappeler toutes les fois où le parti a eu à choisir de s’impliquer ou de se rapprocher de pouvoirs avec lesquels il n’avait rien à partager, rien que pour pousser vers plus d’ouverture, plus de progrès. Pour ce qui est de la question de la «trahison des compagnons de la COD», il ne faut pas s’en faire parce que tous ont trahi l’UFP et ses leaders à un moment donné : ces partis n’ont pas de leçon à donner en la matière d’autant plus qu’ils ne sont pas d’accord sur la décision de boycott.
La deuxième ligne était défendue par le Professeur Lô Gourmo Abdoul et le Président Mohamed Ould Maouloud. Elle s’articule autour de l’opportunité de la décision prise par le Comité permanent alors que le Président était mandaté pour diriger la délégation de la COD pour le dialogue et qu’il devait s’en tenir à la décision collégiale de cette même COD. Pour ce qui est de la situation qui a toujours prévalu, elle était dictée par les menaces qui pesaient sur les pouvoirs : le parti aurait rallié Ould Cheikh Abdallahi parce qu’il craignait un coup d’Etat ; il se serait rapproché de Ould Taya pour éviter les déchirements qui menaçaient le pays. Alors que le pouvoir actuel ne risque rien. Allant même jusqu’à reconnaitre que «quelque chose» a été fait dans les domaines de la liberté et des infrastructures. Ce qui donne au pouvoir de Ould Abdel Aziz un répit qui peut durer le temps nécessaire pour arriver aux présidentielles sans accrocs. L’objectif stratégique du parti ne doit pas être de renforcer le camp de ce pouvoir, mais de maintenir la pression sur lui pour lui arracher le maximum de concessions d’ici là. La meilleure façon de faire est de maintenir le climat de crise politique en boycottant les futures élections.
Un second développement va viser les «élus» du parti qui semblaient être les plus engagés pour la participation. Rappel de leur «indiscipline» qui les a poussés à continuer à venir au Parlement et à toucher leurs salaires de députés alors que le parti avait jugé «illégale» l’Assemblée présente. Rappel aussi de la nécessité de maintenir le cap de l’engagement qui fait que les plus anciens cadres du parti n’ont jamais été portés sur les avantages que pouvaient procurer telle ou telle situation.
Un troisième volet du développement concernera les rapports avec les autres composantes de la COD. Reconnaissant les trahisons dont l’UFP et ses leaders ont été victimes par le passé, le discours a opposé que rien moralement ne peut justifier de se comporter de la même façon. L’UFP n’a pas le droit de faire volte-face.
Un dernier volet a traité de la nécessité de maintenir l’unité du parti et son leadership. La direction ne doit pas éclater et le leader Mohamed Ould Maouloud ne doit pas être désavoué. Pour ce faire une commission est désignée pour faire une proposition qui sera soumise au vote. Composée de cinq membres dont son président Mohamedou Nagi, supposé neutre, elle rendra son verdict vers cinq heures du matin. Elle propose le boycott et le soumet au vote : «Par 31 voix, 6 contre et 3 abstentions, le BE du Parti réuni depuis le 8 octobre a réaffirmé dans la nuit du jeudi 10 au vendredi 11 octobre, sa décision de ne participer qu’à des élections démocratiques, transparentes et consensuelles, ce qui n’est pas le cas pour celles dont l’agenda a été imposé unilatéralement par le régime. En conséquence, les listes déposées actuellement au nom du parti devront être retirées. L’UFP réitère la position commune de la COD et demande la réactivation du dialogue suspendu en vue de trouver une formule de compromis sur une gouvernance électorale transparente et juste.» (déclaration du Professeur Lô Gourmo Abdoul largement reprise sur le net).
C’est ainsi que les voix du cœur l’auront emporté sur celles de la Raison. Reste à savoir comment la décision de boycott va être appliquée, surtout si les mandataires des listes vont se plier ou non à l’exigence du parti et/ou s’ils vont aller se présenter ailleurs.

Jusque-là la discipline du parti a toujours été respectée par ses cadres et militants, mais on a vu comment ce différent a été étalé avec violence sur la voie publique. De quoi affirmer que quelque chose est en train de rompre dans la «superstructure» des camarades.