lundi 1 septembre 2014

Qui a (encore) peur du FLAM?

La tenue à Nouakchott du 8ème congrès du Front de libération des Africains de Mauritanie (FLAM) suscite un tollé.
D’abord autour de la vision de ce mouvement dont la démarche politique consiste à aller jusqu’à demander que soit appliqué le régime de l’autonomie en Mauritanie. Soi-disant pour permettre plus d’équité envers les minorités ethniques et culturelles.
Le tollé est aussi suscité par la présence de représentants de partis reconnus comme Tawaçoul – particulièrement Tawaçoul – à la cérémonie d’ouverture. En s’abstenant de s’en prendre aux autres partis comme celui du Mouvement pour la réforme (MPR de Kane Hamidou Baba), du Parti pour la liberté, l’égalité et la justice (PLEJ de Ba Alassane) ou encore de l’Alliance populaire progressiste (représentée par une forte délégation dirigée par son secrétaire général, Ladji Traoré), ceux qui paraissent scandalisés révèlent ce qu’ils sont réellement : des racistes qui reprochent la présence d’un Arabe parmi le FLAM tout en passant sous silence la présence de Négro-africains ayant le même statut. (On doit reprocher aussi au chef du parti islamiste d’avoir cherché à se justifier d’un acte normal).
Le tollé provoqué par les propos du FLAM n’avait pas ses raisons d’être. Sur le plan purement du principe, le FLAM, même s’il ne s’agit pas de parti reconnu, a le droit d’avoir sa vision, de la discuter et de la présenter publiquement. On ne peut pas prôner le dialogue, prétendre défendre le droit à la liberté d’expression et en même temps agir pour priver des concitoyens de l’exercice de ce droit. On ne peut pas non plus accepter pour les uns tous les excès, refuser pour les autres une expression politique somme toute ancienne. Accepter pour les uns d’appeler plus ou moins explicitement à la violence pour renverser un pouvoir issu d’une élection, de ternir l’image du pays en le présentant comme terreau de la criminalité internationale (drogue, terrorisme…), de fomenter des affaires en vue de déstabiliser le pays et de remettre en cause sa cohésion et refuser aux autres de prétendre parler au nom d’une communauté pour revendiquer ce qu’ils estiment être un droit. Mettons les exagérations, les fautes d’appréciation, les mauvaises lectures de la situation…, sur le compte des difficultés pour le mouvement de revenir en Mauritanie.
Il n’y a rien de nouveau dans le discours du FLAM. Ce mouvement qui a déjà pris les armes contre la Mauritanie et qui a favorisé, parfois revendiqué, des incursions armés qui ont fait de nombreuses victimes au lendemain des évènements de 1989 (attaques meurtrières perpétrées fin 89-début 90 à partir du Sénégal), a choisi depuis longtemps de passer à la lutte politique pacifique. Et s’il n’a pas réussi à se transformer en parti depuis la libéralisation de la vie politique, il a donné plusieurs partis dont certains sont aujourd’hui représentés au Parlement. Sa présence comme courant a toujours marqué l’espace politique mauritanien, soit en association avec d’autres mouvements au sein d’un parti unitaire comme l’UFD (ancien FDUC), AC, APP, soit au sein de partis clairement sectaires comme le MPR, l’AJD/MR ou le PLEJ. Cette présence n’a jamais dérangé l’espace politique et ne l’a jamais menacé. Après tout, les animateurs de ce qui reste du mouvement sont pour la plupart à l’étranger depuis près de quatre décennies. L’exil (et les droits d’asile) les ont coupés peu à peu du pays et de l’évolution qu’il connait.
Pour faire dans le bref, nous dirons que ce qui tient congrès aujourd’hui à Nouakchott, c’est ce qui est resté du FLAM après les débauchages soit par les formules citées plus haut, soit par le ralliement du pouvoir à différentes périodes.
Le FLAM ne représente pas la communauté négro-africaine. Il est pour elle ce qu’un parti Baath ou Nassérien est pour la communauté arabe. C’est-à-dire une expression politique qui pose la problématique de la cohabitation en termes identitaires qui sentent l’exclusion et le sectarisme. C’est dire donc que rien ne justifie ce branle-bas ethnique que les activistes du net tentent d’entretenir. Toute vision nationaliste ou communautariste (parce qu’elle pose les problèmes d’une communauté) devient fatalement sectaire. Elle est dangereuse seulement si elle trouve un environnement favorable à son partage et à son expansion. Dans le cas d’espèce, si nous continuons à nous ignorer les uns les autres, à refuser de revenir à nos ambitions premières pour la Mauritanie qui devait être terre de convergence, à nous ressourcer de notre Histoire commune, à nous parler, à s’écouter les uns les autres…, on ne peut pas parier sur un avenir commun. Que cela prenne la forme d’un éclatement en territoires communautarisés ou celle d’affrontements entre factions, c’est la même chose car cela signifiera la fin de ce pays.
Nous n’en sommes pas là. D’une part parce que la Mauritanie n’est pas un pays à diviser : où est la portion du territoire – si petite soit-elle – qui ferait une entité à part entière ? Où se trouvent les territoires Soninké, Pulhaar, Wolof ou Arabe ? Où est-ce qu’il est «le pays de tel ou tel groupe ethnique et/ou tribal ? C’est une chimère de plus qui ne peut nourrir un projet.
D’autre part, nous avons accumulé assez d’expériences en matière de votes et de d’expressions démocratiques, pour savoir que le peuple mauritanien rejette ces visions sectaires que certains acteurs politiques tentent d’utiliser en instrumentalisant des injustices réelles. Les partis qui se revendiquent du spectre nationalitaire n’ont jamais totalisé plus de quatre mille voix sur l’ensemble du territoire national. Nous n’avons pas encore oublié les propos amers du candidat Sarr Ibrahima qui ne comprenait pas comment le candidat Ould Abdel Aziz pouvait largement le battre dans les camps des rapatriés qu’il croyait avoir servi tout ce temps. C’est bien cette raison qui l’a convaincu d’abandonner le terrain politique partisan et de se replonger dans ce qu’il sait très bien faire : la création littéraire.
Le peuple mauritanien n’est pas dupe. Contrairement à l’idée que s’en font ses politiques. Il sait toujours que l’avenir est dans la communauté de destin et non dans la division.
Personne ne doit avoir peur du FLAM. Sauf quelques officiers reconvertis dans la politique, devenus ou non chefs de partis et qui ont peur à l’évocation de tout débat sur la question nationale. Car ce débat ne peut faire l’économie du devoir de mémoire. Notamment sur les évènements de 90-91 où ils furent acteurs ou complices (actifs ou passifs) d’exactions impunies jusque-là.
Comme eux, ces administrateurs, anciens gouverneurs de régions, anciens préfets de départements, anciens responsables de la sécurité à l’époque des faits, anciens hauts responsables dont ministre de l’intérieur…, ceux-là ont plongé dans l’exercice de l’arbitraire contre des populations civiles qu’ils ont expulsées avant de les exproprier.
Tout ce monde a peur de tout ce qui peut ramener la question de la gestion de ce dossier par le régime de Ould Taya. Le congrès du FLAM et la revendication d’autonomie sont justement l’occasion de savoir pourquoi on en arrive là.

dimanche 31 août 2014

Le PAM précise

J’ai lu l’autre jour sur des sites mauritaniens que le Programme alimentaire mondial (PAM) a fermé ses bureaux du Hodh (Aïoun) pour «des raisons de sécurité». L’information me paraissait bizarre parce qu’elle liait cette fermeture à une mésaventure vécue par le maire de Gogui, la commune frontalière avec le Mali. Je ne voyais aucune raison pour que le PAM craigne pour la santé de ses employés parce qu’un maire mauritanien a été interpellé par les forces maliennes après avoir brûlé un poste de contrôle (ou pour une autre raison). D’autant plus que le personnel du PAM au Hodh ne compte aucun étranger, surtout occidental.
En même temps, je me dis que le PAM n’a pas le droit de procéder à une telle fermeture en invoquant des raisons de sécurités. Alors je décidai d’entrer en contact avec le représentant résident du PAM à Nouakchott. Voilà ce qu’il m’apprit.
D’abord que la fermeture, effective du reste, du bureau du Hodh, n’a rien à voir avec les questions de sécurité à la frontière. «Aïoun est très loin des foyers de tension et il n’y a aucune menace ressentie par notre personnel». Mais cette fermeture a été dictée par la nécessité de «recentrer l’action du PAM en redéployant le personnel pour rendre plus efficace son apport». Des impératifs financiers sont à prendre en compte aussi dans la décision qui a fait l’objet d’«un accord avec les autorités mauritaniennes». L’organisation mondiale a jugé que Kiffa était mieux indiquée pour servir de base d’action vers toutes les régions de l’Est et du Sud-Est sans préjuger du rayon d’action du PAM ou de son apport en Mauritanie.
On signale que certains pays européens comme la France continuent de traiter la Mauritanie comme un foyer de tension alors qu’ils reconnaissent en même temps tous l’efficacité des efforts entrepris pour sécuriser le pays et éloigner la menace terroriste de ses frontières. C’est d’autant plus injuste que ces pays ne font pas autant de pression sur leurs ressortissants quand il s’agit du Mali, du Niger ou du Cameroun où les menaces sont évidentes.

Cette stigmatisation de notre pays a sérieusement compromis l’économie touristique, appauvrissant des régions entières.

samedi 30 août 2014

Refonder l’échelle des valeurs

Dans le posting précédent, je me demandais par où faut-il commencer pour permettre un renforcement des capacités à concevoir, à promouvoir et à mettre en œuvre des projets porteurs pour la Mauritanie, des projets à même de renforcer la démocratie pour asseoir les règles d’une véritable citoyenneté. C’est bien par la tête que le poisson pourrit. C’est bien dans les têtes que se conçoivent et que s’élaborent les idées fondatrices.
Il y a quelques années je faisais appel à Anthony Rowley qui est un historien de grande renommée pour essayer de diagnostiquer la situation dans laquelle on se débattait (janvier 2007). Parce que j’étais convaincu – je le suis encore – que ce dont nous souffrons ne concerne pas une gouvernance particulière, un pouvoir donné à un moment donné. Il relève d’une crise multiforme profonde liée à l’état de déliquescence morale et intellectuelle de notre élite.
Anthony Rowley, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, s’intéresse particulièrement aux crises de sociétés. Il a tout dit là-dessus : Quand est-ce qu’une aire civilisationnelle est en crise ? Pourquoi entre-t-elle en crise ? Comment y entre-t-elle et comment se manifeste cette crise ? Je vais donc lui emprunter quelques-unes de ses lumineuses idées pour essayer d’éclairer – ne serait-ce que partiellement - la situation qui est la nôtre…
Pour Anthony Rowley, «une crise de civilisation est fondamentalement culturelle». Elle se manifeste quand on a cessé de réfléchir, de produire et de créer. Quand on est dans l’incapacité de répondre à nos questionnements. Quand on ne peut plus satisfaire nos besoins élémentaires par nous-mêmes.
Cette crise exprime alors l’incapacité d’une culture à s’adapter et à créer de nouveaux modes de pensée, de nouveaux rapports à même de répondre aux exigences du moment.
«Quand l’exténuation de la culture majeure bute sur la carence des élites, la glose domine au détriment de l’innovation». En d’autres termes, quand les élites sont incapables d’innover, nous commençons à ressasser. C’est ce que notre éminent sociologue Abdel Wedoud Ould Cheikh appelle «la rumination» de l’Histoire, je dirai des histoires. Le propre de cette «rumination», c’est qu’elle finit par nous rassasier jusqu’à l’indigestion. Cela étouffe et finit même par tuer progressivement, par extinction.
Nous apprenons avec Anthony Rowley que la mort d’une culture – et donc d’une société – «vient d’une crise d’obsolescence». Quand le système n’a plus les réflexes qui lui permettent de se renouveler, il se défait «de l’intérieur», se délite et fond.
«La mort d’une civilisation est l’incapacité à répondre à un défi», dit Rowley. Elle intervient quand «la culture dominante interprète mal ce qui se passe». C’est à ce moment selon lui que «surgissent les mythes». La tendance à pleurer le passé devient la valeur première. Hier est évidemment meilleur qu’aujourd’hui, aujourd’hui que demain. La notion de Progrès s’arrête. Tout comme le rêve et l’imagination. L’intelligence aussi. On se réfugie dans les «âges d’or», on regarde derrière soi et on oublie d’avancer.
«Crainte d’engloutissement de la civilisation qu’accompagne un phénomène d’illisibilité du monde», selon l’expression de Rowley. Alors naissent de nouveaux états d’esprit qui prennent vite l’allure de traumas profonds : déstabilisation, crise, défiance, morosité, incompréhension, enfermement, refus de reconnaissance mutuelle, intolérance, violence, barbarie, criminalité… Cités en vrac, ces maux sociaux rendent mieux l’état chaotique dans lequel nous pataugeons depuis une quarantaine d’années. Et duquel on n’arrive pas à émerger. Le défi pour notre élite, c’est bien de nous expliquer comment nous en sommes arrivés là pour nous aider peut-être à en sortir.
En prenant en compte d’autres dimensions spécifiques à la société mauritanienne dont essentiellement sa perception du temps sur laquelle il faut toujours insister. En effet, la perception que nous avons du temps est circulaire. Elle n’est pas linéaire. Et si nous avons l’impression de tourner en rond, c’est bien parce que nous continuons de discourir sur les mêmes maux auxquels les bâtisseurs de la Mauritanie indépendante ont fait face. Si les discours restent sensiblement les mêmes, tournant autour des mêmes thèmes, c’est que le refus d’avancer l’a emporté sur la volonté de changer notre état. Nous nous sommes accrochés au passé que nous avons remanié à force de le mâcher. Nous avons refusé de regarder devant nous et même autour de nous pour ne pas être détournés de ce passé. Notre mental nous refuse jusqu’à présent d’envisager le temps qui avance, de reconnaitre l’Histoire qui permet l’accumulation d’expérience et d’adopter le Progrès comme source d’inspiration et d’émulation.

L’un des aspects graves de cette fuite en avant – on a envie de dire de cette fuite en arrière - face au temps, c’est la possibilité pour chacun de ne pas être comptable de son cursus, de ses agissements, de ses choix, de sa participation active (ou passive) aux crimes d’hier. Parce que dans nos esprits le temps passé est passé, que le temps futur est déjà en train de passer, on peut à présent tout faire, tout dire : cela ne porte pas à conséquence. C’est pourquoi le refus de faire le procès du passé au lendemain du 3 août 2005 a été l’erreur principale des auteurs de ce changement majeur. C’est pourquoi il est impossible de faire l’économie de ce procès qui permettra au moins au pays de se reprendre et de se libérer définitivement de ceux qui le prennent en otage et lui refusent d’avancer.

vendredi 29 août 2014

Un ministre, cela peut dire quelque chose

Quand Emmanuel Macron est nommé ministre de l’économie en France en remplacement d’Arnaud Montebourg, cela veut dire quelque chose, cela mérite d’innombrables commentaires, des analyses de tous les milieux…, parce que cela annonce un coup de barre à droite (ou au centre, en tout cas pas à gauche). A mi-mandat, le Président François Hollande préfère rassurer les capitaux et la finance sur ses choix économiques pour l’avenir.
En Mauritanie remplacer un ministre par un autre ne peut rien vouloir dire. Parce que les ministres n’ont pas de capacité de proposition et s’ils en ont, ne sentent pas qu’il leur est demandé d’en avoir. C’est ce qui fait qu’un changement de gouvernement arrive sans vouloir dire grand-chose. C’est aussi ce qui explique que dans le mental des Mauritaniens, seul le statut de Président de la République a un sens. Il est le seul à fixer les politiques à entreprendre, à diriger leurs mises en œuvre, à surveiller leurs exécutions… A part le Président de la République, il n’est demandé à personne d’avoir une vision et des projets à mettre en œuvre.
Que le ministre mauritanien soit de la frange des politiques ancrés à gauche, qu’il soit nationaliste (arabe ou négro-africain), qu’il soit conservateur, islamiste ou autre son exercice sera toujours le même que son prédécesseur. Comme lui, il fera semblant d’attendre que les ordres viennent «d’en haut», il invoquera ce «en-haut» pour expliquer et justifier ses faiblesses et ses manquements. Un ministre chez nous ne peut même pas servir de fusible à son patron (Premier ministre ou Président). Parce que, toute son énergie sera déployée pour se déresponsabiliser face à l’opinion. Toute la gestuelle, toute la litanie sera déployée pour présenter comme celui qui subit, «qui est obligé de se plier», «qui n’est pas écouté» et à qui «on impose tout».
En Mauritanie, nous n’avons jamais vu un ministre diligenter un processus de réforme par lui-même. Aucune loi ne porte le nom d’un ministre pour signifier la paternité de cette loi. Aucun ministre n’est jamais sorti des sentiers battus. C’est vous dire qu’un ministre chez nous refuse encore d’assumer sa responsabilité.
Le mal ne concerne pas seulement les individus. Il provient aussi de l’inaptitude des partis politiques à se définir clairement, à avoir des projets propres à eux, fruits d’une réflexion et de débats longs et riches. Il suffit de lire leurs textes fondamentaux pour se rendre compte de la ressemblance entre eux. Ce qui fait que le jeu politique chez nous se limite jusqu’à présent à la démarcation entre ceux qui appartiennent au camp du Pouvoir et ceux qui s’opposent à lui. Les premiers essayant de préserver les privilèges découlant du soutien à celui qui exerce le pouvoir. Les seconds cherchant à prendre leur place. La faute de l’Opposition en Mauritanie, c’est qu’elle n’a jamais pu constituer un projet alternatif. Elle a toujours été perçue comme la deuxième face d’une pièce de monnaie : autant garder la face qui s’impose déjà.
Quand en 2009, un gouvernement d’union nationale a été mis en place pour diriger une nouvelle période transition (un mois), on a vu les choix des différents partis. On a vu le FNDD (front de défense de la démocratie, fer de lance de l’Opposition de l’époque, pépinière de cadres sérieux) choisir comme ministre quelqu’un qui était déjà membre d’un directoire de la campagne du candidat Ould Abdel Aziz. Tellement ce n’était pas important pour eux.
C’est bien la capacité de proposition qui fait défaut à nos politiques prompts à la critique stérile. Les discours que nous entendons aujourd’hui expriment plus ou moins explicitement l’espoir de voir un changement violent intervenir en Mauritanie. Que cela prenne la forme d’un coup d’Etat, ou d’une révolution populaire ou même d’une action violente visant à atteindre la personne du Président de la République, importe peu : le seul espoir pour ceux qui ne font rien pour changer le Monde, c’est de voir le ciel leur tomber sur la tête.
Ce désespoir est bien le résultat de la vacuité des projets, donc de l’incapacité à mener à bien la réflexion qui peut faire aboutir les objectifs cachés ou déclarés. Depuis 1992, le personnel politique court derrière les événements. Sans pouvoir reprendre l’initiative, encore moins repréciser et recadrer les intentions.

Par où commencer ?

jeudi 28 août 2014

Le retour à la réalité

En route de Kobenni, j’apprends que les bombardements sur Gaza continuent, que la guerre en Libye prend la tournure d’affrontements tribaux, que la Syrie et l’Irak s’enfoncent dans le chao provoqué par la duplicité internationale face au phénomène de l’Etat Islamique, que le virus Ebola continue de faire ravage en Afrique de l’Ouest et que la communauté internationale se mobilise timidement pour enrayer son avancée, que les factions maliennes continuent de négocier, que la guerre civile continue de ravager la Centrafrique, que Boko Haram sévit au Nigéria et au Cameroun, que l’Ukraine plonge dans le chao à cause des milices néonazies (nationalistes ukrainiens) d’un côté et néo-communistes (pro-russes) de l’autre… Le Monde est, comme on l’a laissé il y a dix jours, secoué de toutes parts.
Des lignes de fractures qui épousent les centres de démarcation entre les zones d’influence de telle ou telle puissance. D’abord entre la Russie et l’Amérique, comme puissances majeures véritables maitres du jeu, pour voir ensuite les démarcations entre les puissances mineures (France, Royaume Uni, Allemagne, Chine…), et au service des deux, les puissances régionales qui vont de la Turquie, à l’Iran, en passant par les Corées, et toutes les puissances dites émergentes…
Dans notre zone arabo-islamique, c’est l’affrontement entre l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats qui  constitue le moteur des évolutions internes des pays en crise. En Afrique, c’est la lutte d’influence entre l’Afrique du Sud et le Nigéria, entre le Burkina Faso et le Tchad, entre le Rwanda et le Congo, entre le Kenya et l’Ouganda… ce sont ces luttes d’influence qui rythment la vie politique des pays de chaque zone.
Mais quand on revient à la réalité de la vie, celle qui a été oubliée l’espace des vacances, on ne peut que s’arrêter au remue-ménage politique local. Le microcosme de Nouakchott donne le la d’une rentrée qui s’annonce fructueuse en termes de soubresauts et probablement de réorientations qui ne manqueront pas d’engager de nouvelles dynamiques.
Au moment où la composition du nouveau gouvernement était annoncée, l’Institution de l’Opposition Démocratique se donnait un nouveau Chef de file en la personne d’El Hacen Ould Mohamed, Maire Tawassoul de Arafatt. Le parti islamiste qui avait boycotté la présidentielle, renouait ainsi avec la reconnaissance des Institutions et faisait un pas en avant vers la formalisation de ses intentions. Il est sûr qu’avec l’Institution de l’Opposition en mains, les Islamistes tenteront de sortir du blocage actuel. Eux qui ont une appréciation relativement réaliste de la donne politique. Reste à savoir comment vont-ils faire sans donner l’impression qu’ils laissent leurs compagnons du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) sur le carreau.
En fait, la redynamisation de l’Institution de l’Opposition va nécessairement signifier une mise à mort du FNDU qui est lui-même né sur le cadavre de la Coordination de l’opposition démocratique (COD, morte sans déclaration officielle de décès).
Cette redynamisation va aussi entrainer quelques remaniements dans le leadership de l’Opposition. C’est bien ce constat qui explique le regain d’activisme d’une personnalité comme l’ancien Chef de l’Etat Ely Ould Mohamed Val. Ses nombreux communiqués et ses quelques sorties médiatiques sont une tentative de se propulser au-devant d’une scène dont le leadership traditionnel s’éclipse peu à peu. L’aigreur de ses propos le place aujourd’hui comme étant le premier opposant au Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Dans ses propos, il laisse entendre qu’il a quelques jokers en main, ce qui en fait, aux yeux de certains détracteurs du régime actuel, un vrai challenger. Mais les mots suffisent-ils à eux seuls pour convaincre l’opinion opposante qu’il s’agit là pour elle de l’homme providentiel ? Rien n’est moins sûr, surtout si le pouvoir s’abstient de s’en prendre à lui de quelque manière que ce soit pour ne pas crédibiliser ses propos.
N’empêche que l’ancien colonel Ely Ould Mohamed Val a bien vu en se plaçant dans la perspective de la conquête du leadership de l’opposition. Même s’il a oublié qu’il devra compter avec la rude concurrence des frères ennemis de toujours : les Islamistes ; et avec le prix à payer pour la délégitimation du leader historique du Rassemblement des forces démocratiques (RFD), Ahmed Ould Daddah jusque-là Chef de file de l’Opposition démocratique. A sa droite comme à sa gauche, se trouveront toujours, au sein même de l’opposition, des forces qui refuseront à Ould Mohamed Val l’accès au statut de premier opposant et l’image de l’incarnation du changement.

On imagine aisément un proche avenir où Pouvoir et Opposition institutionnelle pourront trouver le chemin de la normalisation des rapports. A partir de là, l’ouverture d’un nouveau dialogue pouvant mener à la reprise des élections législatives et municipales pour permettre aux partis qui le désirent – ou qui le peuvent encore - de revenir dans le jeu. Une telle perspective permettra d’ouvrir le jeu, de dépasser les blocages réels ou supposés, d’asseoir la légitimité du projet de renouvellement de la classe politique, de donner un sens et un rôle au fait de s’opposer, de clarifier le jeu politique…

mercredi 27 août 2014

Camionneurs imprudents

Les routes en Mauritanie sont dangereuses. A cause principalement de l’état vétuste du parc automobile. Aggravé par l’incompétence et l’inconscience des usagers dont les manquements ne sont jamais punis. Pourtant, à chaque trentaine de kilomètres, vous tomberez sur un poste de contrôle de l’un des corps chargé d’assurer la sécurité routière. Ces poste font tout sauf assurer la sécurité des routes en obligeant les usagers à se conformer aux règles.
Sur le chemin du retour de Kobenni, nous avons compté pas moins de sept camions renversés souvent à cause du poids et d’une fausse manœuvre au moment et en un lieu peu indiqué pour cela. Ces camions sont souvent surchargés de bois au retour vers Nouakchott, de denrées à l’aller, de telle manière que le volume est multiplié par deux (du camion sort un autre camion vers le haut).
A partir de s immatriculations, on peut identifier provenance et destination de ces camions qui se comptent par dizaines. Il y a d’abord les Mauritaniens qui ne sont jamais en règle : rarement des feux de signalisation, exceptionnellement serrant leur droite, toujours stationnés en pleine chaussée, cherchant souvent à causer des accidents aux autres usagers (en poussant à la faute les autres), abordant difficilement les moindres montées à cause de la faiblesse des moteurs, tanguant dangereusement et inévitablement à chaque faux mouvements… Les camions mauritaniens ont hérité de la défunte Fédération nationale des transports (FNT) le droit à l’impunité (en contrepartie de quoi ?).
Les camions marocains viennent en deuxième position du point de vue du nombre sur les routes mauritaniennes de l’Est. Mais ils semblent tous être en règle : feux de positionnements en marche, droite serrée, stationnement toujours en règle au bas de la route, cédant facilement les passages quand il le faut, toujours prêts à renseigner sur les éventuels dangers… ça se voit que la discipline est rigoureuse et que, derrière cela se trouve une prise de conscience des devoirs et des droits de tout usager de la route.
Arrivent les camions maliens, plus proches de la situation mauritanienne, même si l’on note une plus grande discipline chez leurs chauffeurs. Ils sont cependant toujours surchargés, tanguent facilement et sont, pour la plupart, vétustes.
Les rapports des uns et des autres avec les postes de contrôle semblent se limiter à la descente du chauffeur ou de son assistant à chaque poste, à un pourparler qui dure le temps que ça dure (deux, trois, cinq, dix minutes), avant de repartir. Parfois on voit les étrangers s’embrasser avec des policiers comme s’il s’agissait de vieilles amitiés. On peut imaginer qu’à force de passer et de descendre aux postes, les chauffeurs finissent par tisser des relations avec les agents.
Il faut savoir que le poids ces camions est pour beaucoup dans le délabrement des routes mauritaniennes qui sont mal entretenues. Sur la route Aïoun-Kobenni, ENER essaye de colmater les nombreux trous existants. Cela dure depuis quelques mois. Entre Aïoun et Tintane, le trajet est plutôt bon. Mais la route Tintane-Kiffa est loin d’être finie : cinq ans que ça dure alors qu’au départ on avait annoncé 24 mois. Il en reste une trentaine de kilomètres à faire. De Kiffa à Aleg, il faut surtout compter avec quelques ouvrages qui cèdent facilement devant les pluies, notamment celui de Kamour incontournable quand on prend la route de l’Espoir. A partir d’Aleg jusqu’à Nouakchott, c’est une route usé à partir des côtés qui cause nombre d’accidents. Sans accotements, il n’y a pas de possibilité de dégagement pour les usagers en mal. Mais c’est surtout à partir de Boutilimitt que cela est véritablement dangereux, les anciennes routes ayant toujours eu une largeur de moins de sept mètres.

mardi 26 août 2014

L’adieu à Kobenni

Nous quittons nos amis de Kobenni ce matin. Quitter cette famille des Barameks est un moment d’effusions difficiles à supporter. Les moments d’adieux sont toujours difficiles… Nous aurons vécu une dizaine de jours de repos complet : pas de télévision, pas d’internet et rarement le téléphone. Loin de nous le vacarme de la ville, la cacophonie des querelles politiques stériles, les peurs de Ebola, les images terrifiantes de Gaza, d’Irak, de Syrie, de Libye et d’ailleurs. Des moments de plénitude partagée avec ceux qu’on aime (et qui nous le rendent bien), de liberté aussi et de ressourcement.
Merci à Khadar, Bennahi et aux enfants, à Brahim, à Wul Bobbi, Melaïnine et à tous ceux qui nous ont entourés avec chaleur pour rendre plus agréable le séjour dans ce morceau magique de la Mauritanie secrète, celle qui n’apparait pas dans les propos de nos discoureurs excités, de nos activistes fous de rage, de nos militants enfermés dans leurs coquilles (vides)… Une Mauritanie, certes affectée par les aléas de la nature, certes quelque peu érodée par la mal-gouvernance qui a donné le Kobenni de 1992 liant le nom à la fraude et à la manipulation, mais une Mauritanie qui a résisté aux assauts des courants racistes dévastateurs, aux tentations et aux dérives égoïstes et sectaires, à la déliquescence morale, une Mauritanie qui est restée elle-même malgré les agressions. Une terre de rencontre et de convergence, de mixité et de pluralité, une terre de labeur et d’humilité…
La veille, pour une dernière sortie dans la région, on s’était rendu à Modibougou. C’était jour de marché dans ce gros bourg de la frontière (çoug de dimanche). Les filles ont beaucoup entendu parler du village : l’une de ses ressortissantes a travaillé chez nous pendant quelques années. Mais elles imaginaient que la route qui y menait était goudronnée (asphaltée). Les filles s’attendaient à trouver une ville au bout de la route longue d’une quarantaine de kilomètres. Rien de tout ça.
Une route chaotique qui avait été une fois aménagée, très sommairement d’ailleurs. Les ouvrages destinés initialement à faciliter le passage sont devenus obstacles, tellement ils sont mal faits et mal entretenus. La route parait désormais dangereuse, surtout quand il y a la pluie.
On arrive dans le petit village sans s’en rendre compte parce qu’on estime être entré dans un énième village de la zone (qui est parsemée de villages, les tribus voulant chacune marquer son territoire). Les maisons en banco portent les stigmates du temps qui passe sans laisser de trace autre que celles du vieillissement et de la décrépitude. L’érosion de l’habitat est reflétée par les visages ridés précocement. La profondeur des rides leur donne l’aspect de ravins creusés par les gouttes de sueur qui tracent des chemins dans les visages restés, pourtant, pleins de vie. Les stigmates du labeur et du temps (qui ne passe pas cette fois-ci) n’ont rien entamé de la bonté de ces visages qui puent la dignité et la généreuse humanité.
L’habitant ici ne doit rien à personne. Il s’assume entièrement. Sa foi en lui-même est plus évidente. Son refus d’abdiquer devant les assauts conjugués de la mondialisation s’en trouve renforcé.
Les petites citadines que sont les filles de la génération facebook, sont subjuguées par cette force tranquille, par ce bonheur évident de vivre sur ces terres, loin de tout… comme si ne pas avoir internet, ne pas pouvoir acheter les recettes de la malbouffe, ne pas savoir quelles sont les dernières variations de muftila ou les derniers épisodes de feuilletons turcs, comme si ne pas vivre à Nouakchott relevait du miracle.
Le problème des générations mauritaniennes futures, ce sera bien celui-là : ne pas pouvoir concevoir la vie sans les artifices de la ville, les mensonges de la ville, les extravagances de la ville, ses excès, ses dérives, ses aliénations… Le problème aujourd’hui, c’est que la Mauritanie telle qu’elle a été, telle qu’elle est encore dans ces coins, cette Mauritanie-là est insoupçonnable pour les générations qui s’apprêtent à prendre la relève.
Il est temps de penser à instaurer un service national qui permettrait à nos enfants de découvrir le pays profond, de les préparer à mieux servir ses populations, de traiter ces populations avec plus d’équité et moins de condescendance, de parler la langue et d’adopter la culture de ces populations. Imposer à chaque fin de cycle universitaire deux ans de service volontaire dans un coin reculé, loin de chez soi pour mieux connaitre les autres, en contrepartie d’une distinction particulière, d’une compensation financière symbolique, d’un privilège pour le recrutement…
Une chose à faire d’urgence dans ce cadre : interdire aux fonctionnaires et agents, surtout de la sécurité publique de travailler chez eux pendant les quinze premières années de leurs carrières. Il est affligeant de voir que la majorité des policiers travaillant dans un département quelconque du pays sont originaires de ce département. Comment un policier va-t-il renseigner correctement sur les activités illicites des siens ? comment un enseignant va-t-il exercer sans arrière-pensée ? comment un juge va-t-il rendre sa décision impartialement alors qu’il concerné par tous les conflits ? Il faut trouver une solution définitive à ce problème qui peut fonder une partition le moment venu et qui, en attendant, entrave l’action impartiale de l’Etat et affecte son image auprès des populations.