vendredi 22 août 2014

Un nouveau Premier ministre

Depuis le temps qu’on en parle, cela est arrivé : Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf a démissionné et a été remplacé à la tête du Gouvernement par Yahya Ould Hademine jusque-là ministre de l’équipement et des transports. Deux questions se posent actuellement : qui est le nouveau Premier ministre et où va aller son prédécesseur ?
Natif du Hodh Chergui (Djiguenni), Yahya Ould Hademine est l’un des premiers ingénieurs de Mauritanie. Il fait partie des premières générations ayant fait leur formation au Canada. Il a travaillé à la SNIM où il a fini par être directeur général de la SAFA (société arabe de fer et d’acier), puis de ATTM (autre filiale de la SNIM spécialisée dans le BTP) avant d’être promu ministre de l’équipement et des transports dans le deuxième gouvernement de Ould Mohamed Laghdaf de l’après-élection 2009.
Travailleur d’une grande compétence, il a vite acquis la confiance du Président Ould Abdel Aziz au nom duquel il a dirigé de grands travaux qui ont permis de lancer un maillage du pays par les routes goudronnées. Ce réseau qui reste encore à terminer, a été au centre du bilan présenté par le Président sortant lors de la dernière campagne présidentielle.
Mais Ould Hademine n’est pas seulement un technicien confirmé, il est aussi un homme politique qui a fait ses preuves au cours de joutes orales dans la sphère du Parlement notamment. Très respecté par les députés de l’opposition de l’époque, Ould Hademine a pu débattre raisonnablement avec les protagonistes du pouvoir qu’il représentait.
Mais ses compétences techniques et son histoire politique seront occultées par son appartenance tribale qui fera certainement l’objet de commentaires plus ou moins sulfureux. Il appartient en effet à l’un des plus grands ensembles de Mauritanie, les Laghlal qui ont cette particularité d’être disséminés sur l’ensemble du territoire national. Jusque-là, la tradition voulait que le Premier ministre ne pèse pas en terme tribal.
On a feint d’oublier, quand il a été nommé, l’identité tribale de son prédécesseur, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf qui est lui d’une tribu, les Tajakant, aussi nombreuse, aussi disséminée, tout aussi influente sinon plus. L’homme qui avait longtemps vécu à l’extérieur et qui n’appartenait à aucune faction politique locale, pouvait faire valoir ses qualités intrinsèques pour justifier son choix par la junte au lendemain du coup d’Etat de 2008. Il a depuis servi loyalement le Président Ould Abdel Aziz. Il a été notamment l’homme qui a géré pour lui la difficile transition du gouvernement d’union nationale. Il a été son interface avec l’opposition qu’il a essayé à plusieurs reprises d’intégrer dans le processus. Bref, l’homme Ould Mohamed Laghdaf fait partie du système Ould Abdel Aziz qu’il a accompagné toutes ces années. Il est pour cela difficile de l’imaginer hors-circuit.
Les qualités propres de Ould Hademine, sa parfaite connaissance du pays et son expérience de l’administration en font un Premier ministre à part entière au moment où le nouveau dispositif fixant l’équilibre du pouvoir, doit être réellement mis en œuvre. En effet, la réforme constitutionnelle introduite à l’issue du dialogue de 2012 fait du Premier ministre un véritable chef de gouvernement et le rend responsable devant le Parlement. Ce qui libère le Président de la République de certaines contingences et, au même moment, donne une marge de manœuvre et un pouvoir réel au Premier ministre, chef du gouvernement.
C’est pourquoi il faut s’attendre à ce que les choix du nouveau Premier ministre soient bien les siens. A part pour les affaires étrangères, la défense, l’intérieur, il faut bien croire que Ould Hademine aura son mot à dire dans les choix des personnes pour occuper les autres postes de responsabilité.
C’est à partir de la nomination du gouvernement que nous saurons si oui ou non, Yahya Ould Hademine est un «nouveau»  Premier ministre.

jeudi 21 août 2014

Du côté de Kobenni

Cette ville qui devait être la porte du sud-est mauritanien, un peu la vitrine du pays sur l’Afrique noire, n’a jamais bénéficié de sérieux efforts de développement. On s’est suffi jusqu’à présent à faire actionner son réservoir électoral au profit de celui qui a le pouvoir. Elle doit sa notoriété dans le pays, à ce fameux résultat de la présidentielle de 1992. Quand, aux aguets, les soutiens de Ould Taya avaient déniché quelques 18000 voix, toutes acquises à leur candidat. La solution était intervenue alors que le candidat-Président avait envisagé de faire intervenir l’Armée. Sur cet épisode justement on aimerait bien entendre les acteurs de l’époque, parmi eux surtout ceux qui courent encore derrière une reconquête hasardeuse du pouvoir.
Kobenni est un gros village – ou une petite ville – qui vit de son hinterland. Ce qui lui donne un aspect rural évident. Il y a bien sûr la centrale électrique qui permet d’éclairer la nuit. Il y a l’alimentation en eau qui reste aléatoire : il faut attendre que la SNDE lâche l’eau dans une fourchette allant de neuf heures à onze heures du matin, cela relève du bon vouloir du gérant de la station SNDE. Il y a toutes ces grandes antennes qui devaient fournir le service télécommunication. Mais ici le réseau est si faible, que l’internet n’existe presque pas, surtout pour Mattel et Mauritel. Facilement, le réseau malien l’emporte. Du coup on paye pour un roaming, ce qui profite largement aux opérateurs mauritaniens. Ceci expliquant peut-être cela. Le problème, c’est que cette ville, vitrine de la Mauritanie, devait mieux se présenter. Pour des raisons sécuritaires, mais aussi de standing et d’image, les pouvoirs publics devraient faire plus vers Kobenni.
C’est à partir d’ici que peut s’organiser la lutte contre l’immigration clandestine, contre le terrorisme, contre les trafics, contre le crime organisé sous toutes ses formes. Le développement économique, culturel et social de ce département est le meilleur rempart contre les risques de dérives qui ont menacé et qui menacent encore les populations de cette portion de l’espace sahélo-saharien.
Kobenni, c’est aussi un espace de convergence et d’intégration qu’il faut célébrer. Ici, on passe d’une langue à une autre naturellement. On commerce quotidiennement parce que chaque village a son jour de marché où les populations viennent du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal. Quand on prend le temps d’écouter et d’observer les gens en activité, on est frappé par cette symbiose non encore polluée par les activistes de Nouakchott. Ici, on est encore dans la Mauritanie de toujours, celle qui a inspiré le pays à sa naissance et qui s’est voulue une terre d’accueil, de tolérance et d‘intégration.
L’hivernage a eu un retard cette année, mais les quantités de pluies enregistrées jusqu’à présent sont satisfaisantes. Les gens sont heureux. Ils ne demandent en général que la paix, la sécurité pour pouvoir s’adonner à leurs activités commerciales et pastorales.
A l’entrée de la ville, il y a toujours ces barrages que la police dresse, on ne sait pourquoi, si ce n’est pour obliger les usagers de la route à avoir affaire à ses éléments. Les barrages sont faits de vieux pneus et d’ustensiles usés, toute ferraille qui peut donner l’impression qu’on entre dans un dépotoir. Quand vous vous arrêtez, en général, c’est le plus maigrichon des flics présents qui vient vous voir pour vous poser la question que tous les postes de Mauritanie – et ils sont nombreux – vous posent : «’arrvouna ‘la rouçkoum». La manière la plus ancienne de demander l’identité de quelqu’un, c’est de l’inviter à se présenter. La réponse doit comporter la filiation et l’appartenance tribale, parfois aussi l’itinéraire. Vous pouvez leur dire l’identité qui vous vient à l’esprit, personne ne va jamais vous contrôler, au moins si vous êtes un propriétaire de véhicule personnel… les transporteurs et leurs passagers doivent souffrir un peu plus.

Kobenni ne déroge pas à la règle, sauf que si vous y restez quelques jours, vous devenez facilement un élément du paysage. Ce qui vous permet de passer sans trop faire attention aux contrôles.

mercredi 13 août 2014

Excès de zèle de la Justice

Je suis appelé en catastrophe par quelqu’un pour me dire qu’un jeune médecin – un ami malgré la forte différence d’âge – est arrêté par la police dans le cadre de l’enquête sur ce jeune habitant du Brakna disparu dans des conditions non encore élucidées. Le médecin l’aurait soigné. Quand j’arrive au commissariat de Tevraq Zeina, je suis frappé par la gentillesse des policiers qui tiennent à rappeler qu’ils sont juste en train d’obéir aux ordres de la Justice. On m’explique que le médecin a soigné l’individu sans réquisition. J’objecte qu’en général, quand on est aux urgences, on reçoit des malades qui nécessitent une intervention rapide et qu’il est difficile de demander un médecin de faire fi de son éthique et de sa déontologie en refusant de soigner un malade parce que celui-ci n’aura pas produit une réquisition de la police. J’apprendrai plus tard que le cas est beaucoup plus compliqué que l’on peut penser.
La disparition du jeune a provoqué un grand remous dans le Brakna où ses parents, assisté par un élu (député) ont accusé les habitants du village de Niabina d’avoir assassiné leur fils. Ils ont même produit des témoins pour dire qu’ils ont vu le jeune entrer dans le village après avoir abandonné sa monture à l’orée des premières maisons. L’interpellation par la Gendarmerie de quelques quatre habitants permettra toute de suite aux autorités (gendarmerie et administration) de soupçonner une fausse alerte. C’est pourquoi, il n’y aura pas de suite immédiate aux accusations, heureusement d’ailleurs. Mais la rumeur aidant, la thèse de l’assassinat du jeune «qui avait un million d’ouguiyas» est accréditée par les relais que constituent les sites électroniques. On parle même de membres retrouvés, de corps enterré… Si bien qu’on fait croire aux parents du disparu qu’il s’agit «d’une défaillance de l’Etat qui ne veut pas embêter un village de Peuhls et qui entend sacrifier leur fils pour empêcher une telle éventualité». La tribu s’organise et entend même se faire justice «si l’Etat ne peut pas nous protéger, nous allons nous armer et nous protéger nous-mêmes». Une logique implacable de confrontation dans un milieu qui porte encore les stigmates de 1989.
On découvrira le jeune à Nouakchott où il se fait soigner aux urgences de l’hôpital national pour un choc traumatique dû à sa chute de sa monture. C’est qu’il s’est présenté effectivement aux urgences pour demander à être consulté. L’infirmier lui fit une radio après l’avoir entendu et l’amena voir le médecin qui constata que bien que n’ayant aucune fracture fraiche, il souffrait atrocement (visiblement du moins) des mouvements de son bras. Il ordonna un plâtrage pour bloquer le bras, le temps de voir disparaitre l’origine de la douleur qui semblait être une inflammation.
En faisant consciencieusement son travail, Dr Sid el Haj était loin d’envisager ce qui allait suivre. Quelques jours après, il fut convoqué une première fois par la police devant laquelle il expliqua ce qui était arrivé et le pourquoi du plâtre. Avant de se voir mis en examen formellement par la Justice. C’est la pression des amis et confrères de ce médecin très responsable, qui obligera l’Appareil à reculer.
«Nous avons toujours attendu qu’un médecin de garde soit poursuivi parce qu’il aura refusé de soigner, mais qu’il le soit parce qu’il a fait son devoir…»
C’est justement l’essence de la deuxième histoire. Cette fois-ci, cela s’est passé quelques jours avant, à l’Hôpital de l’Amitié de Arafat (Nouakchott). Un officier de l’Armée, appartenant au quatrième GSI (unité d’intervention anti-terroriste), est ramené par un collègue à lui aux urgences de l’hôpital pour se faire soigner. Il souffrait d’une forte fièvre depuis 24 heures. Après plusieurs heures passées devant le bureau du médecin de garde, l’accompagnant intercepta le médecin au milieu de ses nombreuses allées et venues, pour lui dire : «C’est un officier de l’Armée qui a une forte fièvre depuis quelques temps, nous sommes là depuis trois heures et nous voulons bien nous faire consulter». La réponse est immédiate et cinglante : pas encore le temps pour vous… échanges vifs de grossièretés, avant de passer à l’acte : l’officier gifle le médecin, la gendarmerie arrive, entend les deux parties. Les deux versions sont concordantes et posent toutes les deux le problème : d’une part un médecin urgentiste qui refuse assistance à un malade, d’autre pas un médecin agressé en plein exercice. La Justice s’en mêle. Le Parquet ordonne l’arrestation de l’officier malade avant de le déposer dans la prison civile où il passe la nuit séparé des prisonniers salafistes par une cloison fragile, lui qui appartient aux unités qui ont permis la neutralisation de la plupart de ces groupes jihadistes. Première anomalie.
La deuxième anomalie est liée à l’excès de zèle qui a amené le Parquet à passer outre les procédures légales quand il s’agit d’éléments des forces armées : les hommes relevant de l’Etat Major des Armées ou du Corps de la Gendarmerie sont poursuivis suivant une procédure clairement définie par la loi et qui nécessite l’autorisation du ministre de la défense sinon de la hiérarchie militaire à qui revient la mission de mener enquête.
La troisième anomalie, c’est qu’une seule des parties s’est retrouvée en prison. Même en cas d’agression de fonctionnaire en exercice, il fallait entamer une quelconque poursuite contre le médecin de garde qui a refusé de soigner un malade. Il s’agit là d’un officier qui a fini par réagir de la mauvaise façon, mais combien de simples citoyens mauritaniens sont éconduits ou traités sans sérieux par des urgences d’un hôpital ? sans suite pour eux…
Entre ces deux histoires, il y a un juste milieu à adopter. On ne peut pas d’une part arrêter un médecin en plein exercice (le médecin de l’hôpital national était en train d’opérer un malade quand il a été arrêté) pour un vague soupçon, et d’autre part venger un médecin qui a fauté au départ et pour lequel on enfreint les lois et règlements. Dans l’un et l’autre des cas, il y a un dysfonctionnement à réparer au plus vite, une faute à sanctionner, un zèle à contenir.
P.S : Pour la petite histoire, sachez que l’affaire Ould Nezilou – du nom de ce jeune disparu – n’a pas livré tous ses secrets. Le «disparu» a reconnu avoir quitté chez lui pour faire une grande équipée qui l’a finalement mené dans les camps de réfugiés sahraouis. Où exactement et pourquoi ? Pourquoi surtout aucune poursuite n’a été engagée contre l’élu qui a vigoureusement participé à l’excitation des sentiments des populations et à la manipulation des médias ? Une chose est sûre : cette histoire avait toutes les chances de tourner en drame social, alors elle doit être élucidée au plus vite pour avoir une suite.

mardi 12 août 2014

Adieu Robin

«Toi, et toi seul, auras les étoiles, personne d’autre. Dans l’une d’elles, je vivrai. Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire»
En citant le Petit Prince de l’ami Antoine Saint-Exupéry, la fille de Robin Williams ne pouvait mieux trouver. Son père, cet acteur aux mille mérites, avait la tête …ailleurs. Le détachement qui lui permettait d’irradier sur les autres, de leur passer ce virus bienfaisant qui, au premier abord, mettait en condition. En même temps, cet air mystérieux qui donnait une profondeur intellectuelle à toute la gestuelle de l’acteur. Entre cette jovialité débordante et cette tristesse sournoise, se consumait le talent extraordinaire de Robin Williams.
Si je le commémore aujourd’hui, c’est qu’il fait partie de ces «bons bougres» qui m’ont rendu heureux, le temps d’une trame, l’espace d’un moment. Heureux de rire de nos malheurs, de nos mésaventures, de nos histoires qui se ressemblent finalement. Heureux de partager avec ceux que j’aime les films de ce «monstre du cinéma».
Le Nouakchott de mon cœur, celui de mes souvenirs les plus forts, est insoupçonnable aujourd’hui. Parce qu’avec le recul de la joie dans ce pays sec et chaud, on a oublié ce que nous fûmes.
Pour être bref, je rappellerai qu’il exista des cinémas à Nouakchott, des booms à Nouakchott, des aires d’émancipation culturelle et physique. C’est ici que je découvris Good Morning Vietnam, ici que je vis en avant-première Le cercle des poètes disparus et toujours sur grand écran Jumanji. Madame Doubtfire et Will Hunting ce sera en vidéo, quand la rigueur spartiate des moines du désert refera surface, quand la mal-gouvernance assèchera les intelligences, quand le réalisme cupide cultivé par les SEM (structures d’éducation de masses) et le PRDS (parti républicain, démocratique et social) tuera les rêves. La constipation des organismes et des esprits est devenue le premier Mal du pays…
Une adaptation d’un roman que je découvrirai plus tard (Quand Papa était femme de ménage de Anne Fine), Madame Doubtfire restera incontestablement le chef d’œuvre le plus marquant de la carrière de Robin Williams. L’histoire est celle d’un banal père de trois enfants qui n’arrive pas à avoir une vie régulière et stable. Alors que son épouse est quelqu’un de très carré et très passionné par son boulot. Légalement séparés, les parents n’arrivent pas à s’entendre sur la garde des enfants. La mère accuse le père de ne pas être à la hauteur et gagne facilement son procès. Incapable de se résoudre à ne voir ses enfants que l’espace d’un weekend, le père entreprend sa transformation. Il trouve un petit boulot de balayeur dans un petit studio, puis se transforme en gouvernante pour pouvoir refaire son entrée dans l’espace de ses enfants. Il répond à une annonce publiée par la mère de ses enfants qui cherchait une gouvernante capable d’encadrer et de tenir la progéniture. Madame Doubtfire fera plus : elle les rendra heureux. Le génie de Robin Williams s’exprime tout au long de la trame qui ne lasse à aucun moment. C’est un film qu’on est toujours prêt à revoir.
Good Morning Vietnam révèle l’éclectisme de Robin Williams, ce reporter qui réussit à enfreindre les lois du silence au sein de l’Armée américaine basée au Vietnam en pleine guerre. En se lâchant, le reporter, parti pour être un banal personnage, se retrouve la star d’un univers où l’odeur de la mort et l’exercice quotidien de la violence et de l’arbitraire ont asséché les sens et interdit tout humanisme.
Tandis que Le cercle des poètes disparus… quel film !... est l’occasion d’aller au plus profond de l’âme humaine pour restaurer les vestiges d’une humanité disparue et redécouvrir ce que nous sommes en vérité. Cette archéologie des sens permet de remettre en surface ce qui est notre essence, ce qui nous différencie des autres êtres vivants, la capacité de dire et de dire chaque fois autrement ce que les autres disent mécaniquement et/ou simplement, sans recherche et sans intelligence.
Robin Williams nous a fait rire. Il a provoqué chez nous le sens de la réflexion. Nous permettant de nous remettre en cause.
Il m’a personnellement permis de passer de bons moments, de les partager avec des êtres chers. Je l’en remercie.

lundi 11 août 2014

Chrétiens, Yazidis, mais aussi Musulmans

A entendre Européens et Américains, les crimes commis par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne touchent que les minorités religieuses, Chrétiens et Yazidis (ce mélange entre Islam et Mazdéisme). C’est pour eux seulement que «la communauté internationale» s’émeut, c’est pour eux qu’elle bouge. Alors que les millions de Musulmans, Sunnites et Chiites, sont les premiers à souffrir de la barbarie instaurée ici par l’EIIL. Ils sont beaucoup plus nombreux à mourir parmi les Arabes et les Kurdes Sunnites et Chiites, à mourir sinon à prendre le chemin de l’exil. Depuis le début de l’offensive des groupes armés, ils ont été les premiers à subir dans le sang cette barbarie meurtrière. Mais cela ne fait bouger personne.
Aujourd’hui que cette «communauté internationale» consent enfin quelque assistance très ciblée et très limitée dans le temps et dans l’espace, elle ne concerne que les seules minorités religieuses. Une façon d’avoir bonne conscience face aux opinions publiques, face à l’Histoire.
N’est-ce pas la faute des Américains et des Occidentaux en général si l’Irak est aujourd’hui au bord de l’effondrement total ? s’il s’effondre brutalement… Le cycle est passé par l’embargo, puis par l’occupation qui a permis de diviser les populations et de condamner le pays à éclater…
Le gouvernement auquel la gestion du pays a été confiée s’est attelé à approfondir les clivages confessionnels et ethniques. De manière à ce que la partition soit aujourd’hui inévitable. Les contours d’un pays pour les Sunnites, d’un autre pour les Chiites se dessinent, alors que le Kurdistan est déjà indépendant. Quand on engage l’opération d’armement des Peshmergas, c’est bien une façon de consolider cet Etat kurde et de lui donner les moyens militaires et psychologiques de son indépendance totale.
A l’origine de ces mouvements fondamentalistes qui détruisent aujourd’hui nos sociétés et nos projets de développement, il y a eu la volonté de l’Occident impérialiste de faire barrage aux nationalismes libérateurs. En face des discours révolutionnaires des Nassériens et des Baathistes, il fallait développer une vision conservatrice, même en risquant de la laisser afficher une volonté réformiste au nom de l’Islam. Les conservatismes pour contrer la révolution.
Al Qaeda est née du conflit d’Afghanistan qui était devenu le théâtre – le dernier – de la guerre froide. Encadré par la CIA, le mouvement est toujours passé par une phase de collaboration étroite avec les Américains. Qu’il se retourne après contre eux importe peu dans la mesure où les actions menées serviront toujours les desseins des puissances impérialistes.
Quand les Américains ont compris qu’il n’était pas possible pour eux de gérer directement un pays comme l’Irak, quand ils ont été incapables de mettre fin à la vaillante résistance, ils ont décidé de le quitter et d’y implanter avant de partir des groupes combattants qui continueront à semer terreur et désolation. L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) est d’abord une création des Américains.
Si aujourd’hui, il est mieux armé que les Monarchies du Golf, plus riche que la plupart des pays arabes, c’est bien parce qu’il a bénéficié de soutiens décisifs. Il n’est pas sorti du néant.
Dans les objectifs déclarés de Da’ish (EIIL), il n’est pas dit qu’Israël doit disparaitre de la carte alors que c’est en général le premier justificatif avancé par ce genre de mouvement et d’idéologie. Il n’y a même pas de place pour  le soutien à la résistance palestinienne, pas le moindre communiqué en cette période de guerre ouverte contre le peuple palestinien.
Pauvres Arabes… La Syrie est déchirée, tout comme la Libye, l’Egypte, l’Irak, le Yémen… la menace pèse sur la Tunisie, l’Algérie, le Bahreïn…
Pauvres Musulmans… existe-t-il une seule zone où ces groupes ne sèment pas la mort compromettant à jamais l’avenir de ces peuples ? 

dimanche 10 août 2014

La semaine d'après

Il y a une semaine, le Président réélu prêtait serment en grande pompe. Une semaine après rien ne s’est encore passé. Ni le nouveau gouvernement n’a été nommé, ni l’opposition ne s’est manifestée. Une semaine pourtant, c’est beaucoup de temps pour un pays où tout est urgence. Rien que les chantiers sur lesquels le Président réélu a axé son mandat méritent qu’on s’y atèle au plus vite.
La Justice… Toute réforme commence par un diagnostic clair et net. Pour constater qu’à la base des insuffisances de l’Appareil judiciaire se trouve l’incompétence du personnel. Pour l’essentiel constitué d’une vieille garde recrutée dans des conditions occultes et à des périodes où ce qui était recherché dans la fonction était l’enrichissement illicite et rapide. Pas plus qu’ailleurs, cette vieille garde n’accepte aujourd’hui de se démettre ou de se corriger. De l’incompétence nait naturellement l’absence de conscience professionnelle et le refus de s’améliorer par la formation continue.
Incompétence et inconscience morale sont entretenues par l’impunité qui s’exprime en deux temps. Le premier concerne le Magistrat – l’homme (ou la femme) de loi en général – qui ne subit jamais les conséquences de ses manquements. Le second est au niveau des lois et règlements qui sont souvent sans effet parce qu’ils ne sont pas appliqués. Il faut y ajouter les pesanteurs sociales qui font que le Magistrat est redevable à sa communauté qui le protège quand il est menacé dans ses intérêts personnels et même professionnels. Cette substitution de l’ensemble (ethnie, tribu ou clan) à l’Etat fragilise encore plus le Magistrat.
La Justice n’est surtout pas pour nous ce dispositif impartial pouvant rétablir le droit et du coup empêcher l’exercice de l’arbitraire. Nous la percevons comme un outil, une arme qui peut être instrumentalisée dans la réalisation de nos desseins particuliers. Quand on a affaire à la Justice, on est toujours sûr que l’issue pour nous dépend de la nature des relations que nous aurons établies avec ceux qui sont en face (Juges et même Avocats).
Aujourd’hui, les Magistrats sont les mieux payés des fonctionnaires (une indemnité de 400.000 UM). Un très grand effort a été consenti pour rénover, réhabiliter les infrastructures existantes. Mais cela n’est pas l’urgence dans ce secteur.
Il faut compter sur la promotion accélérée des jeunes (qui sont aujourd’hui aux troisième et quatrième grades) pour essayer de bousculer la vieille garde. Dans l’immédiat, assainir l’existant par l’élimination des (grandes) poches de déviance que sont les mafias tribales et affairistes qui se trouvent dans les principaux mécanismes judiciaires. Cela demande du courage et de la fermeté. Mais il s’agit d’une exigence immédiate sans laquelle il ne faut pas espérer une réforme de la Justice.
L’Administration… Nous pouvons faire le même constat que pour la Justice. C’est un ensemble qui fonctionne sensiblement de la même manière, qui subit les mêmes actions dévastatrices, qui a l’effet de clochardiser son personnel. C’est pourquoi, il faut s’arrêter à la nécessité de réhabiliter le fonctionnaire. D’abord aux yeux du citoyen, mais aussi aux yeux des Institutions. Le mépris affiché officiellement par les hauts responsables vis-à-vis du fonctionnaire n’a fait qu’accentuer l’état de délabrement moral dans lequel il se trouvait déjà. Biens sûr qu’une partie de la responsabilité dans cette perception négative que nous avons du fonctionnaire est dû d’abord à son exercice, mais elle a eu des facteurs encourageants.
Il faut arrêter de recruter en dehors de l’Appareil administratif les directeurs et les secrétaires généraux. Parallèlement promouvoir des plans de carrières qui pourraient permettre au fonctionnaire d’entrevoir un avenir meilleur qu’il devra mériter. L’impunité, l’absence de couverture, l’absence de la règle du mérite, le manque de perspective, l’inexistence de règles garantissant que chacun est comptable de ses actes… tout cela a produit la clochardisation du corps des fonctionnaires et créé cette fracture entre eux et les usagers.
Il faut réhabiliter l’Administration en tant que structure au service de tout le monde. C’est cette impartialité, cette objectivité, cette neutralité, mais aussi cette disponibilité, cette capacité à trancher correctement, à répondre rapidement… c’est tout cela qui l’empêche aujourd’hui d’être un service public utile et respecté.
L’Ecole… On préfère dire, «le système éducatif»… Pas besoin de s’attarder, tout commence par là. Ceux qui travaillent dans le secteur de la Justice ou de l’Administration sont le produit d’un cursus qui devait leur permettre non seulement d’acquérir un savoir, mais surtout des valeurs. Nous n’avons que le produit que notre école nous propose, autant dire rien que des générations qui ont souvent dû leur passage de classe en classe aux interventions de leurs parents, à l’irresponsabilité du personnel d’encadrement et à tout le reste. Ne nous étonnons point si à l’arrivée nous avons le personnel que nous avons.
Mais le plus grave à mon avis, c’est que l’école a depuis longtemps cessé d’être ce creuset d’intégration pour des générations de Mauritaniens. Elle est devenue plutôt un facteur de divisions suivant les appartenances ethniques et/ou régionales. L’urgence est de réhabiliter cet aspect «creuset» de l’école par la création de cantines et d’internats dans les communes et dans les capitales régionales (un programme est déjà mis en œuvre, il faudra le maintenir et l’exécuter rapidement). D’urgence réintroduire l’enseignement de la philosophie dans les classes de lycée. D’urgence promouvoir un enseignement efficient de l’instruction civique. D’urgence mettre en œuvre la nouvelle réforme préconisée par les Etats généraux de l’éducation…

Justice, Administration et Education… trois chantiers pour le prochain mandat. Des chantiers qui ne souffrent pas la perte de temps. Il faut y aller et vite.

samedi 9 août 2014

A quand l’Institution de l’Opposition ?

C’est bien l’un de ces instruments prévus par la Constitution pour renforcer la démocratie. En février 2007, le souci était de trouver une porte de sortie honorable pour l’opposition «traditionnelle» représentée par des candidats comme Ahmed Ould Daddah et Messaoud Ould Boulkheir. La question était de savoir comment pouvait-«on» les amener à accepter, sans heurts, de perdre en face d’un candidat sorti de nulle part, n’ayant aucune expérience politique et dont le seul atout est d’être soutenu par une partie de la junte au pouvoir.
Par la création d’un Statut de l’Opposition, on assurait aux perdants annoncés une présence sur l’échiquier et une participation plus ou moins effective dans l’exercice du pouvoir. Avec, en prime, ce rang, certes protocolaire, égal au chef du gouvernement accordé au Chef de file de l’Opposition démocratique. A l’avance «on» savait qui devait l’être et qu’est-ce que cela permettrait.
La première mouture fut rapidement adoptée, sans concertations préalables. Au lendemain de l’élection présidentielle, l’Institution de l’Opposition démocratique prit du temps à se former. La digestion de la défaite a été difficile et l’entente autour de qui fait quoi au sein de cette Institution compliquait la situation.
Le Chef de file fut reconnu et installé. Le bureau suivra plus tard, beaucoup plus tard. Cela occasionnera des échanges sulfureux entre chefs politiques. Sans pour autant empêcher des contacts entre le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi et Ahmed Ould Daddah, le Chef de file de l’Opposition. Prévues pour se tenir tous les trois mois, ces rencontres étaient juste l’occasion de voir les deux hommes ensemble. En fait par deux fois seulement.
Vint le temps des contestations intérieures. Les parlementaires de l’Union des forces du progrès qui est le seul parti ayant par le passé demandé la création d’un tel Statut, vont initier une réforme de la loi en vue de limiter les pouvoirs et le statut du Chef de file. La nouvelle loi entend faire du bureau de l’Institution, non pas de son Chef de file, la personne morale qui la représente. Le poste de secrétaire général devenait important et même ceux de membres. Surtout que la gestion d’un budget conséquent était en cause (ce budget va varier entre 90 et 110 millions par an). Qui sera quoi ? Nouvelle querelle qui va durer celle-là.
La crise politique qui s’ouvre avec la constitution du premier gouvernement de Yahya Ould Ahmed Waghf, pour s’accentuer avec le deuxième gouvernement du même Premier ministre par ailleurs président du parti Adil qui a phagocyté les Indépendants issus du PRDS, cette crise politique va reléguer au second plan la question de l’Institution. Cependant, la participation de l’UFP et des Islamistes de Tawaçoul au gouvernement de Ould Ahmed Waghf, met fin à la querelle autour du secrétariat général qui va revenir à Ibrahima Moktar Sarr.
Le 6 août 2008, le Chef de file de l’Opposition démocratique et son parti le RFD préfèrent accompagner «le mouvement de rectification» (l’appellation est la leur). S’en suit la longue nuit qui va commencer à se dissiper avec l’Accord de Dakar. Gouvernement d’union nationale, organisation d’une élection présidentielle consensuelle le 18 juillet 2009, on espère avec cela sortir de la logique de confrontation et normaliser les rapports entre les protagonistes politiques. C’était trop demander.
Il faudra attendre le 19 octobre 2010 pour voir côte à côte le Président de la République élu en juillet 2009 et jamais reconnu, et le Chef de file de l’Opposition démocratique qui n’aura pas cependant droit à faire une déclaration publique à sa sortie d’audience. Pendant quelques semaines, les deux hommes évolueront côte à côte au cours de cérémonies officielles successives. Avant de rompre à nouveau.
La Coordination de l’Opposition Démocratique (COD) se substitue peu à peu à l’Institution de l’Opposition. Elle permet à tous les leaders d’occuper le strapontin de la présidence tournante et leur évite d’avoir un seul chef. L’Institution de l’Opposition est ainsi jetée aux oubliettes. Ne subsiste d’elle que le budget et le fonctionnement dans l’opacité la plus totale. Même quand la COD s’avère dépassée comme structure regroupant l’ensemble de l’opposition au pouvoir, on choisit de créer un Forum national pour la défense de la démocratie (FNDU) au lieu de revenir à l’Institution démocratique légale. C’est que l’objectif premier est de la faire dépasser.
Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Il y a les élections législatives qui ont donné Tawaçoul comme premier parti d’opposition. Le Conseil constitutionnel devait annoncer solennellement que le poste de Chef de file de l’Opposition revenait justement à ce parti. Cela n’a pas encore été fait. Ceux de Tawaçoul accusent le pouvoir de trainer la procédure. C’est d’ailleurs ce qui ressort de la dernière interview de Cheikh Mohamed el Hacen Ould Dedew qui y voit l’un des aspects du retard de la démocratisation. Le mieux pourtant est de permettre au plus vite l’installation du bureau de l’Institution de l’Opposition démocratique et de lui permettre de travailler selon les dispositions prévues par la loi.