mercredi 23 juillet 2014

Pari sur la ressource humaine

Hier, mardi 21/7, le ministre de la défense et le chef d’Etat Major général des Armées nationales supervisaient la sortie d’une nouvelle promotion des officiers d’Etat Major formés à l’école nationale d’Etat Major. C’est la septième promotion formée ici. Ce qui la distingue, c’est la présence en son sein d’officiers saoudiens et jordaniens. La précédente promotion comptait un saoudien dans ses rangs. L’occasion de nous rappeler que jusqu’à la création de cette école, nos officiers étaient reçus dans ces pays pour les préparer au «commandement des unités et au travail d’Etat Major» (mission de l’école).
Dans son allocution à cette occasion, le Général de Brigade Mohamed Ould Cheikh Ahmed (Ould Ghazwani), chef d’Eta Major des Armées a expliqué que la formation d’une ressource humaine compétente et performante a été au centre des préoccupations nationales. C’est pourquoi notre Armée nationale a créé plusieurs centres de formation et même des pôles d’excellence en vue d’accueillir les jeunes mauritaniens désirant servir sous le drapeau.
A côté de l’Ecole nationale d’Etat Major, il faut désormais compter une Ecole de l’aéronautique (Atar), une Ecole Supérieure Polytechnique, le Lycée militaire… L’Ecole Interarmes d’Atar a vu son cursus changer pour devenir une académie militaire délivrant des diplômes équivalents à ceux des universités du pays. Les autres centres d’instruction, d’entrainement et de formation de l’Armée ont été renforcés pour permettre une plus grande efficacité des troupes et personnels d’encadrement.
Le Chef d’Etat Major des Armées a insisté sur le contexte pour rappeler que le perfectionnement du personnel de commandement va garantir la bonne réussite des réformes entreprises dans le sens de la restructuration des forces armées.
«L’Institution militaire, a-t-il conclu, est devenue incontestablement un acteur de développement à travers sa participation distinguée au renforcement des capacités des autres départements, notamment la santé, l’éducation, la construction des routes, la réalisation de réseaux d’adduction d’eau et d’assainissement en plus de son intervention dans les domaines humanitaires». Le lieu d’évoquer non seulement les écoles de formation, mais le rôle du Génie militaire, de l’Hôpital militaire… Sans oublier la mission première qui est celle de protéger le pays et les populations et de garantir l’intégrité du territoire national.
Créées par la loi 60/189 du 25 novembre 1960, les forces armées mauritaniennes sont longtemps restées le parent pauvre de l’Appareil d’Etat. Au tout début, la Mauritanie, fortement inspirée par le tempérament légendaire maraboutique, a opté pour une morale politique profondément pacifiste. «La Suisse de l’Afrique» - c’est comme ça que les pionniers la voulaient – n’avait pas besoin d’une armée forte qui pouvait devenir une menace pour le pouvoir.
La guerre du Sahara allait imposer à la Mauritanie de faire autrement. De quelques cinq mille hommes, l’Armée passe à près de vingt mille recrutés dans l’urgence. C’est cette Armée qui prend le pouvoir en 1978 sous prétexte qu’elle menait une guerre injustifiée et qui menait le pays droit à l’effondrement. Le problème, c’est qu’il y aura plus d’officiers qui seront tués après la guerre : l’instabilité y est pour quelque chose.
Quand survient la démocratisation en 1991-92, l’Armée nationale est perçue par le pouvoir comme une source d’inquiétude. Une opération de sape est engagée plus ou moins officiellement. Ce qui n’empêche pas la secousse du 8 juin 2003. Le pouvoir de l’époque avait cru se mettre en sécurité en enlevant toutes les possibilités de réaction à toutes les unités autres que celle chargée de sécuriser le Président et dont les Blindés sont le fer de lance. Quand la sédition est le fait du bataillon blindé, aucune autre unité n’a les moyens de faire face aux chars. Le putsch de juin 2003 intensifie l’hystérie du pouvoir qui continue dans sa volonté d’écraser l’Armée pour anéantir toute velléité de rébellion.

Quand le 4 juin 2005, une unité combattante du Groupe salafiste de prédication et de combat (GSPC devenue AQMI) extermine la base mauritanienne de Lemghayti, les autorités n’ont aucun scrupule à faire appel aux groupes privés d’affaires pour mobiliser la troupe et l’équiper afin de lancer une folle poursuite à des milliers de kilomètres de la capitale Nouakchott.
La transition de 2005-2007, puis le pouvoir civil (2007-2008) ne feront aucun effort pour réhabiliter la force de frappe de l’Armée nationale. L’attaque de Tourine (15 septembre 2008) et l’assassinat d’une douzaine de Mauritaniens rappellera au tout nouveau pouvoir que l’urgence était là.
Lancement des unités antiterroristes (GSI), rétablissement de l’autorité nationale sur l’ensemble du territoire (symbole de ceci, le retour des forces mauritaniens à Aïn Bintili à l’extrême nord, poste quitté en février 1976 après l’attaque du Polisario), création de bases avancées aux frontières est et nord, équipements et formations d’unités combattantes, amélioration considérable des conditions de vie et de travail des éléments des forces armées, réhabilitation du principe de la compétence, assainissement du commandement et de l’encadrement en général…

Assez pour envisager les expéditions punitives et préventives contre les groupes terroristes dans le Sahara malien. La stratégie adoptée à l’époque a permis à la Mauritanie d’éviter d’être entraînée par le bourbier malien qui devait suivre. Aujourd’hui l’Armée nationale contrôle parfaitement la situation. Elle a une force de réaction rapide et efficace… grâce notamment à ce pari sur la ressource humaine.

mardi 22 juillet 2014

Les massacres continuent à Gaza

Pitoyable Ban Ki-moon, pourtant secrétaire général des Nations-Unies, ânonnant un texte lu sans conviction et visiblement sous le contrôle de Benyamin Netanyahu, Premier israélien. L’image est frappante et exprime le désespoir de ce Monde.
Benyamin Netanyahu qui demande au secrétaire général de l’ONU, «que feriez-vous, si demain votre pays est attaqué ?», et qui répète la question pour avoir une réponse dans l’immédiat. Avec cet air de défiance qui rappelle l’attitude d’instituteurs méchants attendant la mauvaise réponse pour sévir. Et Ban Ki-moon qui bafouille, comme le plus mauvais des élèves, pour dire qu’il comprend Israël «qui subit les attaques du Hamas et qui a le droit de protéger sa population». Il pleure pour quelques tirs qui n’ont finalement fait qu’une victime et se tait sur un massacre de civils, femmes, enfants et vieillards, sur une destruction systématique d’une zone, d’un pays par une force d’occupation.
Le secrétaire général de l’ONU ne payait pas de mine à côté du Premier ministre israélien revigoré par tant de sang qui coule. Cette image restera celle qui exprimera le mieux l’incapacité de la communauté internationale à imposer le droit, à faire prévaloir la vérité et la justice.
Alors qu’Israël n’a jamais accepté d’appliquer une résolution de l’ONU, alors qu’il mène une guerre aveugle et sans objet (détruire les capacités de nuisance de la Résistance est un leurre utilisé par la droite), alors qu’il assassine les innocents par centaines, qu’il détruit les hôpitaux et les écoles du commissariat aux réfugiés de l’ONU, alors qu’il fait fi de toutes les valeurs humaines, de toutes les règles universellement reconnues en période de guerre…, voilà que Ban Ki-moon se fait tout petit, tout petit – il en devient minuscule, lui qui était déjà tout maigre -, tout petit à côté de Benyamin Netanyahu…
Pendant ce temps au Caire, John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, prend lui aussi la défense d’Israël. Il justifie l’entreprise meurtrière qui dure depuis deux semaines. Tout en promettant de «tout faire pour arriver à un cessez-le-feu». Qu’est-ce qui peut être fait si les Américains cautionnent publiquement ce massacre ?
Pendant ce temps l’Europe est réunie pour discuter de la position à prendre. Le ministre français des affaires étrangères Laurent Fabius, le plus sioniste des socialistes français, finit quand même par laisser tomber le mot «massacres» et le qualificatif «inacceptables». Cela veut bien dire que tous les excès ont été commis, que la ligne rouge a été franchie…
Pendant ce temps, la Syrie, l’Irak, la Libye sombrent un peu plus dans le chao de guerres civiles. Les fous de l’Etat Islamique de l’Iraq et du Levant (Daa’ish) épurent les zones qu’ils contrôlent de tout ce qui n’est pas Al Qaeda : Chrétiens, Musulmans modérés, Kurdes et populations non arabes… tous sont appelés à quitter leurs terres au plus vite. Dans l’indifférence générale.
Pendant ce temps, les frères arabes vivent une sorte de torpeur et sont incapables de réaction… incapables de prendre l’initiative pour amener leurs alliés (et mentors) américains à faire pression sur Israël, d’exiger des groupes jihadistes sévissant en Syrie et en Irak de laisser tranquilles les populations innocentes, ou même de dénoncer publiquement ce qui arrive tout autour…
Pendant ce temps et alors qu’ils attendaient que le ciel leur tombe sur la tête, les Israéliens découvrent que la destruction de Gaza, que le maintien du blocus autour de cette enclave affamée et privée de tout ce qui peut permettre la vie, que tous les efforts consentis par leur pays avec la complicité internationale (y compris des Arabes) n’a pas empêché la résistance palestinienne de construire un Gaza souterrain permettant de porter le danger au cœur des colonies construites sur leurs terres spoliées.
Ce n’est pas la destruction de «Gaza underground» qui va apporter la paix dans la région et éloigner le spectre de la mort et de la désolation. Quelqu’un a dit que reconstruire la Gaza «apparente», lui donner les moyens de vivre, lui ouvrir les accès à l’extérieur, laisser y arriver médicaments, nourriture, y construire des écoles, réhabiliter son tissu économique, lui donner le droit de choisir ses gouvernants et la capacité de s’autogérer, libérer ses habitants qui sont actuellement dans la plus grande prison du monde…, c’est seulement cela qui permettra d’envisager une paix réelle et durable.
Il n’y a pas que Gaza, il y a aussi toute la Palestine, avec le retour aux résolutions internationales, celles qui préconisent la création de deux Etats, il y a les prisonniers, les réfugiés de 48 et de 67, il y a la question de la légitimité de la lutte pour le recouvrement de ses droits, pour la liberté, pour la justice…

lundi 21 juillet 2014

Pourquoi se détester tant ?

L’autre soir, je marchais tranquillement sur l’avenue Moktar Ould Daddah quand, en traversant au niveau d’un feu au rouge, une voiture a failli m’écraser. Le chauffeur freina et fit marche arrière pour s’excuser. Ils étaient trois jeunes à bord.
Je dis alors que «c’est dommage que ce soit un jeune qui brûle ainsi le feu mettant sa vie et celle des autres en danger». Son ami me rétorqua : «Nous sommes dans le pays de Ould Abdel Aziz où rien n’est respecté, alors on fait comme on veut. Ce pays ne mérite pas qu’on respecte les règles…». Le chauffeur démarra sans se soucier du feu ou des autres usagers.
Je peux me dire que ces jeunes parlent comme des vieux, qu’ils se comportent comme des vieux. Je suis sûr qu’ils n’ont pas raisonné d’eux-mêmes et qu’ils n’ont fait que répéter ce qu’ils entendent dans les échanges entre ainés dans leurs salons respectifs. Parce que l’attitude mentale la mieux partagée au sein de notre élite, c’est bien ce mépris pour le pays, pour son peuple.
On reproche au peuple de ne pas avoir été aux rendez-vous des appels à la révolte. On le rend responsable de nos échecs professionnels et politiques. On lui en veut pour nos incapacités à rassasier nos faims multiples.
Cela se traduit par ces discours qui reviennent tout le temps sur «le peuple immature», «suiviste», «sa préférence pour le despotisme», «sa non préparation à la démocratie», «son incapacité à discerner entre ce qui est bien pour lui et ce qui ne l’est pas», «ses relents réactionnaires»… Pour conclure : «il n’y a rien à en espérer» (maa yirtja minnu shi)…
Quant au pays, il suffit de le confondre avec ses gouvernants pour se trouver toutes les raisons de le mépriser, voire le détester. Ceux qui dépensent tant d’énergie à donner l’image d’un pays où l’esclavage est une pratique généralisée, où les inégalités sont institutionnalisées, où l’apartheid subsiste en tant que système, où les libertés sont bafouées, où toutes les affaires relèvent de l’escroquerie, où les responsables couvrent les trafics de drogue, un pays qui est d’ailleurs une plate-forme de trafics de tous genres, une base arrière du terrorisme, une source d’inquiétude pour ses voisins…, ceux-là cherchent à imposer à la réalité les tonalités de leurs pulsions faites de préjugés, à imposer une image d’un pays où leurs soifs – toutes leurs soifs – pourraient être assouvies.
C’est en fait la haine du pays, la haine de soi, qui caractérise aujourd’hui les démarches dans l’appréciation de la situation générale. Les échecs à accéder à ce à quoi on veut accéder a détruit la capacité de discernement chez la plupart de nos acteurs. La pensée dominante est désormais nourrie par l’aigreur.
J’ai demandé un jour à un animateur d’un célèbre site dédié aux médisances et à la calomnie, le pourquoi de son choix. Il m’a répondu : «C’est une attitude révolutionnaire qui consiste à exciter l’amour-propre des gens. A la lecture de ce que nous écrivons, l’individu en sort avec une haine féroce envers l’autre, quel qu’il soit. Le texte étant toujours anonyme, c’est contre tous les autres que sa haine va être dirigée. Il peut chercher dans son entourage parental ou professionnel, parmi ses alliés ou ses adversaires politiques, chercher celui qui lui en veut tant, sans trouver exactement qui. Alors, il détestera tout le monde, tous ceux qui sont susceptibles de dire de lui ce qui a été dit…»
Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, ce fut le leitmotiv du ministre de la propagande de l’Allemagne hitlérienne, c’est encore un art très usité par ceux qui manquent de propositions convaincantes.
Les fractures qui s’intensifient malheureusement sont le résultat d’un travail minutieux de sape des fondamentaux qui doivent nous lier. Elles sont voulues et recherchées.
Le malheur, c’est qu’en face, il n’y a plus rien pour les contrer. Les idéaux progressistes d’égalité, de fraternité, de solidarité, d’équité, de vérité…, ces idéaux-là ont reculé sous l’action érosive des frustrations accumulées et des discours de plus en plus obscurantistes (l’obscurantisme n’est pas le propre du religieux, il est aussi une caractéristique de tout discours sectaire et stigmatisant). Les partis progressistes, la société civile, la presse ont été investis de l’intérieur par la même pourriture qui a gangrené le reste du corps (tribalisme, recherche effrénée du pouvoir, corruption…).
Nous avons abouti à cette situation où à force d’aller (à contrecœur parfois) dans le sens opposé aux valeurs qui nous ont nourris au tout début, nous avons fini par nous détester nous-mêmes, et par haïr ce qui nous appartient, ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes, des citoyens mauritaniens.
L’urgence aujourd’hui est de réapprendre à aimer la Mauritanie, à aimer ses concitoyens… sans cet amour nous ne pouvons nous respecter les uns les autres, ni respecter nos institutions, ni notre peuple… sans cet amour, nous ne pouvons effectivement rien espérer de notre pays, de notre peuple.

dimanche 20 juillet 2014

Enlisement français... quand même

«Enlisement : le fait de s’enliser», de «s’enfoncer progressivement dans le sol». Ce mot tant redouté par les militaires quand ils sont en campagne est ainsi défini dans le dictionnaire.
Le 11 janvier 2013, la France «répondait» à l’appel au secours des autorités de la transition malienne : les Jihadistes qui avaient du Nord malien un sanctuaire avaient décidé de marcher sur Bamako et ce n’est pas l’Armée malienne qui pouvait arrêter leur marche. Rapidement – très rapidement – le Président français François Hollande accepta d’envoyer son armée aux devants des agresseurs. C’est l’opération Serval qui tire son nom de ce félin d’Afrique vivant dans les savanes humides.
Quelques semaines plus tard, la débâcle des Jihadistes permet aux Français, accompagnés de quelques troupes maliennes de donner à l’opération un air de «libération». Si la France a été incapable de mobiliser avec elle l’Europe et l’Amérique, quelques pays de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) acceptèrent d’envoyer des troupes. Seuls cependant les Tchadiens et dans une moindre mesure les Nigériens participèrent réellement aux combats. Les premiers ont payé un prix exagéré dans l’effort de guerre.
Un rapport d’une commission parlementaire française mettait récemment l’accent sur «une intervention justifiée confirmant la capacité des forces françaises et révélant les faiblesses de l’Europe de la défense» (reproche fait aux Européens qui n’ont pas suivi automatiquement la France dans ses velléités belliqueuses). Le même rapport explique que «les intérêts européens et français en jeu se sont combinés avec l’appel au secours d’un pays central en Afrique de l’Ouest pour justifier pleinement l’intervention française». Soit.
Les responsables politiques et militaires français avaient promis qu’il s’agirait là d’une action «limitée dans le temps» (et dans l’espace parce qu’elle s’arrêtera aux confins du pays Ifoghas dont la capitale, Kidal restera aux mains des rebelles alors qu’on avait promis de permettre au Mali de recouvrer sa souveraineté totale). Pour ces responsables, il fallait faire un montage qui permette de passer d’une force africaine pour sécuriser le Mali (MISMA) à une force onusienne de maintien de la paix au Mali (MINUSMA). Ce qui aurait permis à la France de retirer ses troupes au plus vite.
Mais il fallut attendre la tenue d’élections présidentielles «libres» au Mali. Même si une partie de ces troupes a été rapatriée sous prétexte que la situation était désormais sous contrôle d’une armée malienne «réorganisée et bien formée pour faire face aux menaces».
Forces africaines et françaises continuaient à subir les attaques des groupes armés disséminés dans le désert saharien. Une guerre se déroulait loin des yeux du monde. Elle faisait de nombreuses victimes dont des civils, ce qui augmentait justement les possibilités de recrutement au profit des groupes armés. Nombre de jeunes Peulhs, Songhaïs, Touaregs et Arabes sont allés combattre dans les rangs des groupes armés suite à des bavures dont furent victimes les leurs sur leurs territoires respectifs. On n’en parle pas, parce que les médias sont tenus à l’écart de cette zone. Et les rares journalistes qui s’y aventurent doivent désormais avoir dans l’esprit le destin tragique de l’équipe de RFI près de Kidal.
L’activité des groupes armés est assez forte pour faire deux conclusions. La première oblige la France à revoir ses plans et à décider autre chose que le retrait «après la libération du Nord malien». Les troupes africaines, malgré la bravoure et la combativité des troupes tchadiennes, ne peuvent contenir, même partiellement, la menace. Elles sont de plus en plus perçues comme des forces d’occupation et leur présence est plutôt encombrante pour les populations qui n’y trouvent aucun intérêt.
De l’autre côté, l’Armée malienne est encore incapable de se reprendre et d’imposer son autorité sur son territoire et à ses populations. On a vu lors des derniers événements de Kidal, le comportement des troupes d’élite pourtant bien formées et bien équipées par les Européens.
Alors ? La France de Hollande est donc obligée de revoir sa stratégie. Sans donner cependant l’impression que l’opération Serval s’enlise. Pour ça, il faut changer son nom. Elle devient l’opération «Barkhane»… les barkhanes, ces dunes sous forme de croissant, qui se déplacent très rapidement au gré du vent dominant (en général celui qui vient du nord-est)… les géographes aiment comparer un champ de barkhane à un vol de canards. On revient fatalement aux noms d’animaux (ou d’oiseaux) que portent les expéditions militaires françaises en Afrique (épervier, sangaris, serval…).
La nouvelle orientation consiste à déployer quelques trois mille hommes dédiés à assurer la paix dans la région sahélo-saharienne et dont le commandement sera installé au Tchad avec deux postes avancés, un au Niger et un dans le Nord malien.
«Maintenant, explique le ministre français de la défense, il y a le souci pour nous et pour les pays de la zone de veiller à ce qu’il n’y ait pas de recrudescence des activités terroristes», parce qu’«il y a toujours des risques majeurs de développement de Jihadistes dans la zone qui va de la Corne de l’Afrique à la Guinée Bissau». Grande ambition que celle de sécuriser tout ce territoire !
La stratégie qui sera suivie est celle qui va allier renseignements et frappes. Grâce au déploiement des drones et bien sûr d’autres moyens de surveillances sophistiqués, la force pourra identifier tout mouvement suspect dans l’espace sahélo-saharien et «le traiter» dans l’immédiat.
On a vu ce que cette stratégie a donné en Afghanistan où les moyens déployés par l’OTAN, principalement par les Etats-Unis sont autrement plus modernes et doivent être plus précis que ceux que la France peut disponibiliser à elle seule. Chaque jour sa bavure, un jour un cortège nuptial est détruit par les avions de combat, un autre c’est une réunion de famille… Dans l’espace nomade du Sahel et du Sahara, cela risque de faire des ravages…
A peine lancée, l’opération est déjà critiquée par les experts militaires français qui trouvent que l’effectif est insuffisant. Il n’est pas exclu donc de le voir augmenter au fil des mois à venir pour permettre une couverture efficace des territoires allant du Tchad à la Mauritanie en passant par le Niger, le Burkina Faso et le Mali. En somme les pays du fameux G5 du Sahel. Comme quoi…

En conclusion, nous sommes partis d’une opération circonscrite dans le temps et dans l’espace (les troupes devaient se retirer moins d’un an après le début des opérations en janvier 2013, après avoir libéré et remis le Nord du Mali aux autorités de Bamako), on arrive à une opération qui vise l’installation dans la durée (on parle de dizaines d’années) et qui doit désormais couvrir les cinq pays de l’espace sahélo-saharien (Tchad, Burkina, Niger, Mali et Mauritanie). Alors ?

Rappel à l'ordre

Le dernier Conseil des ministres, celui de jeudi dernier (17/7), a été l’occasion pour le Président Ould Abdel Aziz de faire un rappel à l’ordre à ses ministres. Au moins sur deux questions.

La première concerne les véhicules que certains départements n’ont pas remis au Garage administratif chargé de gérer le parc automobile de l’Etat. Depuis quelques années, le gouvernement avait décidé de centraliser la gestion de ce parc en mettant à disposition les véhicules aux administrations qui en feront demande. A charge pour elles de les remettre après la mission qui doit être circonscrite dans le temps et dans l’espace.

Cette mesure phare du premier mandat limitait l’usage des 4x4 surtout et participait à la diminution considérable des charges de l’Etat. Mais elle a vite été atténuée par le comportement des administrations qui se pliaient certes à la démarche consistant à exprimer le besoin tout en «oubliant de rendre les véhicules après utilisation». Le phénomène a pris de l’ampleur et la direction du Garage administratif a donc été obligée de le signaler. C’est au cours de ce Conseil que la question a été soulevée par le Président. La réponse des ministres, surtout celui des finances, a été que ces véhicules sont utilisés dans des «missions quasi-permanentes». Ce qui n’a pas convaincu parce qu’il a été finalement convenu «d’y voir clair».

La deuxième sortie «musclée» a concerné la lutte contre la gabegie. Le Président Ould Abdel Aziz a souhaité que ce mandat soit celui du renforcement des mesures prises pendant le premier mandat. Il a ainsi fait remarquer que la procédure consistant à faire rembourser par les contrevenants les sommes détournées, n’est finalement pas dissuasive. Il est désormais décidé que tout fauteur sera immédiatement démis de ses fonctions, il devra ensuite faire face aux implications pénales de ses actes et enfin rembourser s’il y a lieu. S’il doit aller en prison, il ira en prison pour rembourser ensuite.

Le Président a mis en garde les ministres et a promis d’envoyer des équipes d’inspection dans tous les départements pour bientôt. Ces équipes seront priées de rendre leurs rapports au plus vite. Il a donné l’exemple de cette ambassade de Mauritanie qui loue depuis trois ans un immeuble à 31 millions (équivalent en devises) par mois, alors qu’elle se fait virer chaque mois la coquette somme de 71 millions. Une différence de 40 millions, soit un total de un milliard quatre-cent-quarante millions qui sont allés suivre des chemins qui restent à définir. Le plus bizarre, c’est que le Président a dit que «trois personnes différentes ont occupé ce poste d’ambassadeur». Aucune n’a signalé l’anomalie. Est-ce à dire que les trois en ont profité à des moments différents ? est-ce que le ministère des finances était de mèche ? comment se faisait la transaction ? où allait le surplus ?

On n’en sait rien, même si le Président a indiqué que la découverte du pot-aux-roses est due au hasard d’une rencontre entre les inspecteurs de l’IGE et le propriétaire de l’immeuble en question. Le propriétaire leur aurait donné les preuves qu’il recevait juste les 31 millions du contrat initial…

Ces rappels à l’ordre arrivent à un moment où le ministre qui qu’il soit tient mal dans son fauteuil, ne sachant ce qu’il va advenir après l’investiture du 2 août. En général, dans de pareilles circonstances, les responsables sont pris par une boulimie qui s’explique par la volonté de vouloir en profiter avant de partir. Non seulement, ils sont sevrés de leurs congés annuels sans pour autant savoir s’ils restent, mais ils sont avertis en plus… comme un homme averti… en fait, il en vaut combien ?

vendredi 18 juillet 2014

Vol MH 17 : L’avis du commandant Ould Boyhi

Brahim Ould Boyhi… Il est pour moi un mélange de Saint-Exupéry et de Mermoz. Il a du premier la sensibilité rebelle et généreuse, du second la détermination guerrière. Il a des deux la rigueur professionnelle et la passion pour l’aéronautique. Il fait partie de ceux qui ont fait rêver la génération qui est la mienne quand on entendait parler du premier pilote de ligne qui a conduit le Président Moktar à de nombreux sommets ou quand on se perdait dans les articles consacrés au premier commandant de bord africain d’un Airbus à Air Afrique.
Il m’a envoyé ce texte que lui a inspiré le crash de l’avion de la Malaysian Airlines, le MH 17 :
«Le 17 juillet 2014, le Boeing 777 Malaysia Airlines MH 17 a explosé en vol dans la région de Donetsk (Ukraine). Une des trois causes suivantes est responsable de cette explosion : une défaillance technique de l’avion lui-même, un engin explosif mis à bord, un missile tiré d’un autre avion ou du sol. Laquelle est la «bonne» ? Seule une enquête minutieuse peut apporter des réponses plausibles. Dans l’immédiat, chacun y va de ses supputations, analyses ou intérêts : missile tiré par les indépendantistes pour les uns, missile tiré par un avion militaire ukrainien pour les autres; une commission d’enquête ukrainienne ou internationale. Pour ce qui est de ce dernier point, lorsqu’un accident survient, la pratique internationale constante est d’engager deux commissions :
1.     Une commission judiciaire dont l’objectif est d’établir les responsabilités aux fins d’indemnisations des victimes et de sanctions pénales, le cas échéant. Le magistrat désigné a toute autorité sur l’épave et les éléments qui subsistent de l’aéronef et qui ne peuvent être déplacés qu’avec son autorisation. Les corps ne peuvent être inhumés également qu’avec son autorisation. La commission et le magistrat son désignés par les autorités judiciaires du pays d’occurrence de l’accident. Si celui-ci survient dans les eaux internationales, la prérogative revient au pays d’immatriculation de l’aéronef. Ce fut, par exemple, le cas du vol Air France Paris-Rio qui s’était abîmé dans les eaux internationales de l’Atlantique sud.
2.      Une seconde commission technique, communément connue sous la dénomination BEA : Bureau Enquête et Analyse (ou Accidents). Son rôle n’est nullement d’établir une quelconque responsabilité. Elle doit rester factuelle, recueillir et analyser tous indices et éléments physiques ou non permettant d’expliquer l’enchainement fatal afin de proposer des mesures correctives. C’est une structure de l’autorité ou du ministère chargé de l’aviation civile, mais totalement autonome et indépendante. Elle se compose au moins de :
Ø Un représentant de l’Etat d’occurrence ;
Ø Un représentant de l’Etat d’immatriculation de l’aéronef ;
Ø Un représentant de l’exploitant (compagnie aérienne) ;
Ø Un représentant du constructeur de l’aéronef ;
Ø Un représentant des organisations professionnelles des pilotes;
Elle fournit des rapports intermédiaires, le premier devant être produit sous un moins, pour permettre de prendre les mesures urgentes que la situation exige : arrêt de vol ou restriction d’utilisation éventuels de l’avion concerné ou de la flotte du même type et modèle, si leur navigabilité est soupçonnée d’être en cause. Le rapport de cette commission composée d’experts, neutres, objectifs est extrêmement important dans la mesure où ses enseignements et recommandations ont toujours permis :
ü De faire évoluer les législations de conception et les normes de construction des avions ;
ü D’adapter les normes et standards de l’exploitation aérienne ;
ü D’améliorer la formation et le maintien des compétences des personnels de conduite, d’entretien et d’exploitation.
Dans le cas présent, se pose le problème de la souveraineté sur le lieu d’occurrence dans la mesure où la région de Donetsk a proclamé son indépendance. Et dans l’état actuel des choses, les indépendantistes sont en situation d’empêcher l’accès à la zone de l’épave du MH 17, ou du moins le retarder.
Une commission d’experts indépendants doit être déployée sans délais qui auront à faire parler les débris de cet avion, loin de toutes pressions  et considérations politiques. Alors, on serait édifié relativement rapidement les causes de cette catastrophe.»

jeudi 17 juillet 2014

Soirées du Med’h

Heureuse initiative que celle qui a consisté à organiser un festival «Layaali al mad’h» (les nuits du Med’h), ce genre consacré aux louanges du Prophète Mohammad (PSL). Pendant trois nuits, des troupes reconnues se produiront dans l’espace de Biodiversité de Nouakchott. Ce sera l’occasion pour ces troupes d’étaler leur art séculaire.
Dans son discours d’ouverture, le directeur du Festival, Mohamed Ali Ould Bilal devait déclarer que «plusieurs historiens d’origines diverses et d’appartenances différentes se sont mis d’accord sur l’origine du Meddih qui constituait une forme d’expression utilisée par certaines communautés qui souffraient de privations diverses, implorant ainsi la puissance divine à travers les louanges au Prophète, pour plus de justice et de miséricorde, dans un esprit de grande spiritualité, loin de toute idée de vengeance ou de violence» (traduction distribuée par les organisateurs).
Ce qu’on veut dire ici, c’est que le genre «Med’h erçoul» (louanges du Prophète, PSL) fut un exutoire pour la caste des esclaves. Une lecture du phénomène qui occulte toutes les formes de ce Med’h. Il fut ce que furent les Gospels aux noirs d’Amérique.
Si l’objectif des Nuits est de célébrer le Prophète en perpétuant ses louanges à travers les chants qui lui sont dédiés, il aurait été plus adéquat de faire appel à toutes les écoles que je me permettrai de diviser en trois.
Celle qui est effectivement la spécialité des Haratines. On se souvient encore dans les campements de ces soirées qui commençaient tard dans la nuit autour d’un meddah accompagné par plusieurs chedad (chœur). C’est souvent le meddah qui joue au tamtam alors que le chœur et l’assistance sont chargés de faire l’ambiance qui accompagne. Je ferai appel à deux expressions et une promesse (sagesse) pour expliquer la portée de ces concerts nocturnes.
«il hammu li’bu yizyaan, isabag hem ilbidhâne», celui qui veut que sa prestation soit belle doit d’abord en finir avec les tâches qui lui sont confiées par les Bidhâne, sous entendu par ses maîtres. Le moment choisi est fatalement tard dans la nuit, quand on aura fini de traire les animaux, de servir les repas, d’accompagner les maîtres pour leur sommeil… quand tous les autres n’auront plus besoin du meddah que celui-ci a le droit d’aller célébrer celui d’ont il espère l’intermédiation devant la Toute Puissance divine, le Prophète Mohammad PSL.
«Ijiih ‘la med’h erçoul», il s’agit là d’une expression utilisée quand on veut dire que quelqu’un vous en veut gratuitement, sans raison aucune. On dit alors qu’il peut vous en vouloir parce que vous aurez chanté le Prophète PSL. On imagine aisément les conflits qui naissaient si le meddah s’aventurait à filer danser et chanter sans avoir terminé les besognes confiées par le maître. La sanction tombe alors pour la faute qui consiste à …chanter le Prophète.
La deuxième forme du med’h est celle pratiquée par certains milieux maraboutiques et qui est perpétuée aujourd’hui par des ensembles reconnus dans les villes anciennes (Chinguitti, Wadane, Tichitt et Walata). Dans le sud-ouest, existe encore l’école d’Ehl Ethfaqa A’mar grâce au merveilleux talent notamment des filles. En Inchiri, il existe un genre particulier. Il faut ajouter à cette forme, celle pratiquée dans les milieux soufis. Il s’agit d’un med’h qu’on peut qualifier d’élitiste parce qu’il est le fait d’une élite religieuse, ou de familial quand il perpétue une tradition.
La dernière forme est celle consacrée par des griots donnés. Ceux-ci choisissent de vouer leur art ancestral à la pratique des louanges du Prophète PSL. Le 20ème siècle a vu Ahmedou Ould Meydah exceller dans cet art. Aujourd’hui, Mohamed Ould Chighali est en train de faire son chemin.
Il est vrai – c’est incontestable – que le med’h pratiqué par les Haratines a dépassé le cercle restreint de l’expression d’un refuge, de la recherche d’un moment de fuite, pour devenir un art reconnu par tous. D’où l’importance de la promesse faite à tout celui qui participe à la célébration des louanges du Prophète Mohammad : le muscle qui réagit en accompagnant le rythme produit ne pourra jamais être exposé à l’Enfer promis aux mécréants et apostats. Une belle manière d’autoriser et même de sacraliser les séances du med’h qui sont finalement des moments d’échanges, de communion et de célébration, des moments sans frontières sociales.
«Bientôt incha Allah nous jouerons ici au bâton (enneygour), nous danserons ici Bendja, Degdague, Tekre, Entoussan et nous écouterons les notes de Neyfara, Erbab, qui enchantent l’âme… Tout en continuant bien sûr à chanter les Louanges du Prophète», promet le directeur du festival.
L’ensemble du folklore ainsi énuméré est un pan essentiel de la culture bidhâne, celle qui fait la spécificité de cette société, celle qui est sa vraie richesse, qui est l’emblème de son identité, sa source de fierté. Ce pan de la culture mérite d’être célébré. Il mérite un festival, non pas de trois nuits, mais de plusieurs nuits pendant lesquelles toutes les variations seront présentées. C’est aussi une promesse faite par les organisateurs du présent festival.