samedi 22 mars 2014

Le nouveau Yalta

Le 14 février dernier, ici même : «Il y a comme une odeur de magouilles internationales. Le monde bouge et se recompose. Encore suivant le clivage Est-Ouest. Cette fois-ci l’Est englobe tout l’Orient, avec des puissances comme la Russie, la Chine, le Japon et de grands pays comme l’Inde, le Pakistan, l’Iran… une aire de civilisation qui en commun l’espace et le fond culturel. L’Ouest quant à lui, c’est en gros l’espace de civilisation judéo-chrétienne. C’est l’Europe (Union Européenne), l’Amérique (USA, Canada).
Le monde «civilisé» a besoin de redistribuer les rôles et les cartes. C’est ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Les déchirements en Egypte, en Libye, en Syrie, au Bahreïn, au Yémen, mais aussi en Centrafrique, au Kenya, au Soudan, au Congo, au Nigéria…, ces déchirements ne sont que des manifestations de cette lutte d’influence. Chacun voulant garder son pré-carré, sa zone d’influence. Les engagements sont parfois directs, parfois par pays ou par factions interposées. Dans ce jeu, les monarchies du Golfe jouent le rôle du financier après avoir essayé vainement de jouer celui du gendarme.
Autour des pourparlers de Genève (I et II), c’est la carte du Monde qui est dessinée par les puissances. A la Russie on abandonnera une zone d’influence donnée : la Syrie au Moyen-Orient et dans une moindre mesure l’Egypte, l’Asie centrale et une partie de l’Europe de l’Est. La Chine pourra prendre pied en Afrique et dans des enclaves du Golfe. Le reste reviendra à l’aire d’influence occidentale.
Dans ce jeu des puissances, nous avons à réfléchir à ce que nous pesons. Autant dire rien. Avec trois millions d’habitants, nous ne constituons pas un marché attractif. Nous avons été incapables jusque-là de cultiver ce que nous savons le mieux faire : le sens du commerce et des affaires pour jouer pleinement notre rôle de charnière entre les deux bords du Sahara. Nos choix dans l’éducation ont donné un résultat catastrophique : nous n’avons même pas pu former pour les marchés d’aujourd’hui.
Que faire pour continuer à exister dans un monde sans état d’âme ?»
Ce qu’il y a à ajouter et qui se précise de plus en plus : 1. Dans le Monde arabe, on évolue rapidement vers l’éclatement du Conseil des pays du Golfe, avec tout de suite un clivage Arabie Saoudite-Qatar, et plus tard un troisième front autour du Koweït et des petits Sultanats qui ne voudront pas prêter le flanc aux nouveaux positionnements de l’Iran. La dérive du Conseil prendra effet avec la fin de la guerre en Syrie qui va certainement être à l’avantage du régime en place.
 2. La crise ukrainienne est d’abord un affrontement entre la Russie de Poutine et l’Union Européenne. Le rêve de Poutine est de créer un ensemble genre «Union Eurasie» qui comprendra certaines parties de l’Empire russe et qui pourra faire face à l’UE et probablement signer son reflux, pour ne pas dire sa décadence en tant qu’ensemble.
Le rôle de la Russie dans ces deux conflits est crucial. Le premier résultat sera peut-être la réorientation de l’aiguille qui n’indiquera plus le Nord et l’Ouest, mais l’Est et le Sud. La réforme tant attendue de l’ONU s’imposera alors d’elle-même.

La beauté du Monde est la rapidité avec laquelle les évènements se déroulent.

vendredi 21 mars 2014

Le Président et les jeunes

L’idée était sans doute excellente même si elle comportait de nombreux risques. Le risque d’être perçue comme étant le déclenchement d’une précampagne : nous sommes à quelques semaines de la présidentielle et tout peut prendre la forme d’une campagne. Le risque d’être rejetée par une jeunesse très contestataire à un moment où les repères disparaissent et où les horizons restent couverts par de noirs nuages que les éclaircies n’arrivent pas à percer. Le risque de ne pas avoir le niveau attendu. Le risque d’être infiltré par des «malintentionnés» dont la présence perturberait le déroulement de la cérémonie…
Finalement tout s’est bien passé. Ils étaient près de six mille à postuler dont quatre cents furent sélectionnés. De nombreuses compétences et une représentation équitable de l’échiquier mauritanien.
Le décor était parfait en terme de communication. D’abord le lieu : la nouvelle faculté de médecine, en phase de finition. Tapis rouge et arc de fleurs. Le Président de la République arrive seul. Il vient prendre place au milieu des majors des écoles d’excellence, en face du jeune public. Il prend la parole pour introduire le sujet. Il parle de la jeunesse et de son rôle. Du pays et de ses avancées. De ses projets pour le pays.
Dix ateliers qui doivent être présentés chacun par un interlocuteur principal. Pour chaque atelier, on donne la parole à trois intervenants. Le Président se permet parfois d’en ajouter un et même deux. A la fin des interventions, le Président répond aux éventuelles questions.
Quelques moments : 1. L’expert-comptable qui a été très critique vis-à-vis de la gestion, faisant référence aux rapports de Transparency international et invoquant «la corruption à la direction des impôts». Dans sa réponse, Ould Abdel Aziz devait s’en prendre à l’organisation internationale en rappelant son empressement à condamner les Africains et son silence quand il s’agit des richissimes pays du Golf. Faisant allusion aux campagnes contre «les biens mal acquis» quand il s’agit de l’achat par un président africain d’une villa à 500.000 euros et les silences quand il s’agit d’un prince arabe qui achète toute l’avenue des Champs-Elysées.
2. Un enseignant parlant au nom de ses collègues de Nouadhibou a arraché la parole. Agressif dans ses propos, le jeune fut invité par le Président pour prendre la parole. Il fustigea les conditions de vie des enseignants, dénonça les niveaux des salaires. Le Président lui demanda de rester pour répondre à quelques questions. Cela aboutit à savoir que l’évolution des salaires est nette depuis six ans. «Ehna maana mitdaayguiine», une manière de calmer le jeune excité sans se fâcher.
Quelques points saillants : Le Président réfute toute idée de limiter la liberté d’expression ; Il déclare que l’époque des BR (bulletins de renseignements) est révolue ; Il reconnait les dysfonctionnements du système éducatif et s’engage à multiplier les centres de formations technique destinés aux jeunes ; Selon le Président, le pays est sorti du cercle des 50 pays les plus pauvres ; Le chômage qui était à 31% est aujourd’hui à 10% selon une étude du BIT ; «S'il n'existait pas une évolution en matière de lutte contre la gabegie, on n'aurait pas dépassé une réserve de 1,7 milliards de dollars» ; «Les derniers agissements que vous connaissez étaient orientés vers la déstabilisation du pays à des fins politiques. La religion appartient à tous les Mauritaniens et doit être mise à l'abri de la politique. Après avoir tenté vainement de déstabiliser le pays, des politiciens ont essayé d'exploiter la religion. C'est le lieu ici de préciser qu'après les investigations aucune preuve matérielle n'a été trouvée pour justifier une éventuelle intention criminelle derrière l’acte de profanation du Saint Coran.
La destruction des biens publics et privés pour soutenir l'islam n'est -elle pas un paradoxe ? . L'Etat veillera à la préservation des symboles sacrés de l’Islam et c'est son devoir d’éditer le Coran, de créer une chaine du Coran et de construire une grande mosquée avec des moyens de l'Etat
»…
En somme une opération de communication réussie…

jeudi 20 mars 2014

La Francophonie en Mauritanie

J’ai entendu récemment qu’un député de l’Assemblée nationale a déchiré le rapport de la commission financière sous prétexte que ce rapport était rédigé en Français. La Communauté urbaine de Nouakchott (CUN) a pris la décision d’interdire l’utilisation du Français dans son administration… La francophonie recule dans le pays. Mais a-t-elle jamais existé en Mauritanie ? Pour essayer de répondre, je vous propose un extrait d’un Mauritanide de Habib Ould Mahfoud :
«Les premiers “francisants” de Mauritanie ont appris la langue de Ben Jelloun et de Senghor à Marseille où il séjournèrent en qualité “de types indigènes des comptoirs français de l’Afrique de l’Ouest”. Ils revinrent avec de petits miroirs ronds, du savon, du sucre roux, des billes multicolores et des mots comme “cimong” (pour “ciment, avec l’accent marsellais”), perrong” (perron, véranda), “tou z’embêtes”, “tant pis”, “Vaichê” (fais chier), “wanter” (inventaire), “bongbong” (bonbon), etc...
Pas encore de quoi obtenir le tiers des sièges à l’Académie Française. Les premières écoles ouvrirent leurs portes au début du siècle. (Entre 1907 et 1911, je crois) à Atar, Boutilimit et Méderdra. On passait le premier semestre à apprendre à lire et à écrire “I, u, o, a, e, é, ê” et le dernier trimestre à se faire “teu, peu, neu, meu, reu, veu, leu, deu, beu”. La deuxième année, les élèves apprenaient les verbes du premier groupe, à tous les temps y compris le plus improbable (“encore eût-il fallu que tu le mangeasses”). La troisième année l’élève méritant était bombardé interprète, c’est-à-dire deuxième personnage du bled derrière le français de service. La qualité de cet interprétariat influença durablement les relations colonisateurs-colonisés, l’interprète n’interprétant que ce qu’il peut bien interpréter. Avec 5 voyelles, 9 consonnes et 12 verbes du premier groupe, même à l’imparfait du sub, ça ne peut pas chercher loin. Soit en Hassania ou Pular la proposition : “Dis au. Blanc qu’il nous emmerde chaque fois avec ses histoires de corvée de bois, d’eau et de gibier, On peut lui montrer une place où il peut avoir tout ça en même temps, si c’est ça qui l’a fait venir de chez lui ».
Ça passe par l’interprète et ça donne “toi, Mouasié, lui parier, lui parlassiez, heu… lui eûmes parlé toi monter aller arriver manger petit manger chercher”. Normal qu’après les français trouvent les Mauritaniens complètement zinzins et les Mauritaniens les français très, très bizarres.
Beaucoup plus tard, j’allai moi- même à l’Ecole. La Mauritanie était déjà indépendante (je le sus beaucoup plus lard) mais les programmes étaient restés inchangés. Le matin, du lever du soleil jusqu’à midi (je l’appris plus tard) on nous enseignait le français. Après la prière du Zohr et jusqu’à celle du ‘Asr on apprenait l’arabe. Je vais vous raconter un peu de mes souvenirs de francophone.
La première journée, parti tôt du campement avec les autres élèves, j’arrivai à l’unique salle de classe au toit pentu. Ce n’était pas du tout évident, l’école. Ce fut la croix et la bannière pour s’installer correctement sur la table-banc. Je reçus une dizaine de coups sur les genoux (et sur les hiboux-choux comme on me l’apprit plus tard), pleurai un peu, reniflai beaucoup, renversai l’encrier, regardai dans toutes les directions puis me lassai dans mon coin. Je pensais à prendre la fuite mais le campement était loin et je risquais de mourir de soif. Je me fis une raison et attendis, il y eut l’appel, extrêmement impressionnant. Les noms des élèves que je connaissais si bien eurent tout à coup des résonnances de jugement dernier, des noms étrangers, étrangers, inquiétants. “Mouhammad” devenait “Mohamed”, “Woull” devenait “Ould”, Moukhtaar” devenait “Moctar”, La majorité des élèves de la classe étaient des “professionnels”, c’est à dire qu’ils étaient dans cette classe depuis trois ou quatre ans, La salle unique fit qu’ils ne passèrent jamais en classe supérieure. Il n’y avait que le CP1. Ils restaient donc au CP1.
Et c’est pourquoi ils répondaient “Prézan” avec aisance alors que moi je me demandais encore à quelle sauce je serais mangé. J’étais en fin de liste. “Ould Mafod”, Je ne reconnus pas mon nom. Et de toutes les façons je ne savais pas quoi dire, “Prezan” étant encore d’un niveau un peu trop élevé pour moi. Je bredouillai un vague “ouay”, soufflé par l’un des anciens. Puis on passa à la leçon : “i”. Je ne voyais qu’un intérêt très limité à cet “i” - là néanmoins je m’appliquais à le regarder pour le graver définitivement dans mon esprit. Habitué aux récitations coraniques, je mémorisai très facilement le “i” bien que je le trouvai assez limitatif. Il suffit cependant à remplir largement cette première journée à tel point que la leçon d’arabe - un cours de métrique, mo’alaqa du 5e siècle à l’appui ! - m’échappa complètement. D’un côté Qais:
Gardiens de la Nuit qu’est-il advenu des aurores
Et qu’est-il advenu de ceux qui nous aiment?
Et qu’ont les Etoiles, suspendues au cœur des Amants, à briller sans répit?
De l’autre côté de Syllabaire :“i”. Qais mordit la poussière, J’avais cinq ans et je ne pouvais pas répondre aux questions que posait le Poète. Par contre je saisissais parfaitement l’intensité tragique du “i”, sa terrifiante simplicité, sa gratuité.
J’apprenais les voyelles et les consonnes mais je ne savais pas encore à quoi rimait tout ça. Je récitai de toutes mes forces “un enfant nu, un enfant vêtu, un épi de mil, un canari”. Je reçus beaucoup d’information; notamment que “Toto tape Paté, Paté tape Toto, Papa tape Toto et Paté”. Ça ne me faisait ni chaud ni froid vu que je ne connaissais aucun des trois protagonistes de l’affaire, qui n’étaient pas du campement. Je ne connaissais pas non plus pourquoi on pouvait se taper dessus, les gens du campement ne m’en ayant jamais fourni l’illustration. Un “ancien” de la classe m’apprit que tout le monde tapait tout le monde à cause d’une sombre affaire de quinqueliba ou de dolo. Le quinqueliba, me dit-il, est bon pour “la colique” (le mot favori de notre syllabaire). Le Dolo, par contre, personne ne savait ce que c’était, même pas l’instit. Et pour cause : c’était du vin de riz spécifique à certaines régions sub-équatoriales. Nous étions dans une région saharosahélienne et nous étions musulmans. Et si puritains que parler français était déjà à la limite du “haram”, presque aussi grave que boire du vin ou manger du porc. Il n’empêche. Nous fîmes un bon bout de chemin avec le dolo et le syllabaire. Nous allions de girafe en éléphant et de manguier en Kapokier. Et “la colique” faisait des ravages. Rémi, Babadi et Fofana allaient et venaient, portant des fagots ou des canaris, en pirogue et à vélo, sous l’œil impavide du chef du village, qui attendait le Commandant.
Ce n’était pas le monde que je connaissais, il fallait inventer un espace dans ma tête pour caser le Nouveau Monde apporté par le français. Heureusement que notre école n’était pas fixe. Elle se déplaçait avec le campement.
C’est ainsi que le premier voyage de l’homme sur la lune nous trouva à l’ouest d’Aachkirkit. Nous faisions classe sous la tente sous la férule d’un instituteur qui passera plus tard pour l’un des grands maîtres de la poésie populaire mauritanienne. Poésie baroque, faut-il préciser. Les cours se déroulaient dans le calme, perturbés de loin en loin par l’irruption de quelque serpent ou la manifestation de quelque “colique”. Nous étions maintenant au CE1 et nous avions troqué le Syllabaire contre un manuel français pour classes du CM1 et CM2. La Grande aventure commençait.
Et l’aventure ‘francophone’ continue donc avec les nouveaux livres où le vin remplace ‘le quinqueliba’ où le cantonnier’ remplace “le tisserand”, “le sous préfet” le ‘marigot’... etc.
Nous nous moquions totalement de tout ça, ne sachant pas de toute façon de quoi s’agissait-il. Nous savions qu’après avoir casé le premier monde francophone dans nos têtes avec ses tirailleurs et ses cynocéphales sans queue il fallait trouver de la place pour le nouvel univers francophone, ses chasseurs aux gibecières en bandoulières et ses moulins à vent. Ces mondes étaient aussi irréels l’un que l’autre. Nous n’avions aucun repère pour pouvoir les appréhender. Nous saurons plus tard ce que c’était, d’être “francophone”. Nous fîmes notre bonhomme de chemin sur fond de Musset, de fables de la Fontaine, de Hugo, de révision des accords avec la France, de retrait de la zone franc, de problèmes de train Thiès-Bobo Dioulasso. Le monde grandissait avec nous.
Les fautes d’orthographe prirent le statut de péché capital. Les accords grammaticaux ne furent pas dénoncés par Mokhtar Ould Daddah. Et Dieu sait qu’ils nous étranglaient plus que les accords militaires rompus en février 73.
Quelques années plus tard, la francophonie militaire nous revint dans le fracas des Jaguars. Et là elle marqua un point définitif: un vieux rythme de la musique maure, l’Asarbat, fut réarrangé, corsé par la guitare électrique et rebaptisé Jaguar.
On reconduisit ainsi et sans le dire les fameux accords militaires avec une nouveauté: les accords de guitare. Les accords du participe malgré l’arabisation galopante et l’accord de Madrid qui avait consacré la partition du Sahara Occidental en 1975. Le Sahara ayant le tort de causer espagnol, ce qui était un affront dans cette partie de l’Afrique si francophone. Jusque-là il n’y avait pas eu de problème parce que l’Espagne, qui parlait espagnol était dirigée par Franco, la moitié déjà du mot magique. Mais Franco mourut et le Sahara ne se justifiait plus aux yeux des francophones. Le coup d’Etat du 10 juillet 78 se fit connaître par un communiqué numéro un rédigé dans un français assez moyen et resté dans les mémoires à cause d’un épineux problème de H aspiré au début de “héros”. Nous étions suffisamment grands pour se gausser du “français militaire’. Et nous nous en gaussâmes. Nous rigolions désormais de qui osait employer le passé simple en parlant, mais le passé était tout sauf simple en Mauritanie. Et encore moins simple que le futur. Disons que pour ne pas simplifier, le présent existait à peine.
Se succédèrent les militaires. S’effrita le concept de Nation. S’exaspérèrent les frustrations. Nous ne grandissions plus. Nous ne riions plus. La faute était la norme. Suspect le “francophone”. Les nationalismes arabes avaient le vent en poupe. Le monde était encore assez con pour vouloir «la monoculture». D’une répression à l’autre, la Mauritanie se perdait.
Au sommet de la francophonie de Bujumbura, Haidalla apprit qu’il avait été déboulonné. Le nouvel homme fort du pays s’appelait – s’appelle toujours d’ailleurs – Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya. “Un ami de la France”. Le chef de l’Etat-major des Armées françaises de l’époque, Jeannou Lacaze, rendu depuis à la vie civile et politiquement très très à droite, était le maître d’œuvre de “la restructuration du douze-douze”, comme on s’habitua à le dire par la suite, en français.
Je ne vous raconte pas les périodes où la Mauritanie, fâchée avec la francophonie, sombra dans le bordel le plus total, comme on dit chez nos valeureux dirigeants militaires si épris de paix, de liberté, de comptes en Suisse, de chamelles, de belles femmes, de Mercedes, de chocolats, de sandwiches et de justice, pour eux-mêmes, mais pour eux seuls.
 Cette période ne fut ni francophone ni arabophone. Ce fut la période du silence. On mourait dans les cachots, noyé dans la sueur et l’urine. On mourait à Oualata, dévoré par les yeux des geôliers. On s’aplatissait chez soi parce qu’on n’y était plus chez soi. On marchait à l’ombre pour ne pas avoir d’ombre. Rien ne se faisait. Tout mourait, se fanait, se flétrissait, pourrissait sur pied. Les années du silence.
Ould Taya arabisa ses ministres qui parurent à la télé bidon ânonnant des phrases arabes transcrites en français. Une nouvelle fois la France était l’ennemie. On sortait de la crise avec le Sénégal et de la guerre du Golfe. Le discours de François Mitterrand à La Baule, où il “conseillait’ la démocratisation à ses gardes-pays africains, était dans toutes les bouches. Radio et Télé Mauritanie raillaient la démocratisation imputée, ‘l’occidentalisation’, et saluaient l’interdiction du port du boubou sur les lieux de travail comme la décision du siècle, «attestant la clairvoyance et le patriotisme sans égal de la Direction nationale, et, à sa tête, le colonel Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, Président du CMSN, Chef de l’Etat». Ce n’était même pas ridicule. Nous n’eûmes pas le temps d’intérioriser l’idéologie boubouesque perçue comme un bouclier contre le discours démocratisant de la Baule et un abri anti-vent d’Est qui blablabla cocotiers bla bla…
 Le 15 Avril 91, la voix monocorde pousse au suicide du Chef du CMSN, président de l’Etat. L’Excellent colonel M, nous annonce «une série de mesures» où l’on parle entre autres d’élections pluralistes, des partis, de Constitution et tout le tremblement de rigueur. La veille, Michel Vauzelle était passé par là. Dans les milieux arabophones, on l’appelait «l’initiateur du complot judéo-maçonnique, visant à démembrer la Mauritanie et l’Irak». Dans les milieux francophones, il passait intensément inaperçu. La Mauritanie survécut au silence.
La francophonie nous revenait avec la France, meilleure avocate de Ould Taya, deuxième formule. Entre-temps, nous nous sommes dotés d’une constitution le 12 juillet (1e12-7, en hommage à la mitrailleuse française qui s’est illustrée en guerre d’Algérie) et d’une dix huitaine de partis.
1993 est  l’année du grand amour Mauritanie-France. Ce n’est que rendez-vous galants, escapades, petits billets et dîners aux chandelles.
La Mauritanie officielle retrouve avec soulagement les frissons du conditionnel passé deuxième forme et les vertiges de la supposition et de l’opposition. Défilé de sénateurs dont Charasse, célèbre pour son français très pur, très soigné, avec les virgules bien en face des trous, et dont les mots d’esprit les plus célèbres sont - rien à citer de tout ça, faites chier! La dernière grande manifestation de la francophonie est la très actuelle histoire du marché des télécommunications, dont l’OPT est le maître d’œuvre et le Fonds Arabe de Développement Social (FADES) le financier à hauteur de 5 millions de dinars koweitis. Les principaux soumissionnaires ont été la société française Alcatel et l’américaine Harris.
Nouveau duel français-anglais, arbitré au début par des Allemands qui claqueront la porte très tôt parce que, disent-ils, en allemand, « les Mauritaniens ne sont pas foutus de défendre leurs propres intérêts ». Le fait était que tout donnait Harris gagnante, toutes les données objectives du moins: 14 millions et demi de dollars pour l’exécution des travaux en 10 mois, contre 16 millions pour Alcatel, sur 15 mois. Sans compter la fiabilité du matériel, sa performance, etc. Ce qui aurait permis à la Mauritanie d’économiser 175 millions d’ouguiya en cette période de vaches disons maigres pour être optimistes. Tout s’est joué en fait sur la foi des questionnaires adressés, en français, à Alcatel et à Harris.
 Je n’ai pas pu voir les questionnaires en question. Personne d’ailleurs ne les a vus. J’en serai réduit donc à imaginer leur contenu,
Première question:
“Que pensez-vous du processus démocratique en Mauritanie?”
Réponse:
- Alcatel Très satisfaisant. Et c’est mieux qu’ailleurs. (Citation de l’Ambassadeur de France en Mauritanie).
- Harris : C’est intéressant, Mais les résultats ne sont pas importants. (Citation de l’Ambassadeur US en Mauritanie).
Deuxième question:
“Qui a écrit la guerre des Gaulles?”
- Alcatel : Jules César.
- Harris : Charles de?
Troisième question:
“Qui est Rémi?”
- Alcatel: C’est le copain de Fati et de Toto et le fils de Papa.
-Harris : C’est un saint, we think so. Fête le 15janvier, non?
Quatrième question:
“Connaissez-vous les deux premiers vers du Britannicus de Racine?”
-Alcatel:
Quoi? Tandis que Néron s’abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil?
- Harris:
Quoi? Tandis que Néron pique un petit somme,
Alcatel nous pique le marché des Telecom?
Cinquième question:
“Quand on dit “téléphone”, à quoi pensez-vous?”
-Alcatel: A Jeanne d’Arc.
-Harris : A Harris.
Sixième question:
“Que ferez-vous d’une girafe si vous la trouvez?”
- Alcatel : On va la peigner,
- Harris: On va la peindre.
Septième question:
“Radio, téléphone, télévision?”
- Alcatel : Des voix qui crient dans le désert.
- Harris : Radio, téléphone, télévision.
Conclusion de la Commission gouvernementale : “On invite les gens d’Alcatel à dîner et on téléphone aux Américains”
Alcatel a gagné à cause des questionnaires. Vive la francophonie. Jeanne d’arc est vengée. Les voix ont eu raison des Américains qui, comme chacun le sait, ne sont que des Anglais améliorés ( ?). On ne pouvait pas nous, francophones, permettre que nos téléphones et radios causassent (si !) en sabir anglo-hispano-américain.
En attendant (qui? Godot est déjà là) la cellule d’enseignement de l’arabe à l’Institut Pédagogique National est charpentée comme il se doit pas un Français, ce qui consacre la victoire du “i’ sur la langue du «d» emphatisé.
 La francophonie, comme l’Histoire de l’Humanité, est une affaire de voix. Les élections présidentielles qui confirmèrent Ould Taya à la tête de l‘Etat en sont l’illustration. Les voix qui lui permirent de gagner participent de cette cacophonie immense sur la quelle il fallait bien plaquer un nom.

Les voix qui crient dans le désert criaient en français. Elles ont fini par voter Ould Taya. Et Ould Taya a voté pour Alcat elles.»

mercredi 19 mars 2014

La presse, bouc-émissaire

Depuis cette fameuse nuit où des exemplaires du Saint Coran ont été découverts déchirés et jetés par terre, il ne se passe pas un jour sans qu’on s’en prenne à la presse accusée tantôt d’avoir «soufflé sur les braises», tantôt «provoqué les débordements». Prêches de vendredis, articles, entretiens, séminaires…, tout devient occasion. Comme si la presse était responsable des écrits contre le Prophète (PSL), ou du mauvais entretien des Livres saints. La presse elle-même a commencé à jouer à ce jeu dont l’objectif est de trouver un bouc-émissaire pour éviter de mettre le doigt sur là où ça fait mal. Derrière cette littérature – de mauvaise facture souvent – se dessine une volonté de faire revenir la chape de plomb, de réinventer l’article 11, de limiter la liberté d’expression.
En fait notre société n’est plus capable de se regarder en face. Notre élite – intellectuelle, religieuse et politique – ne peut plus répondre aux questionnements légitimes d’une jeunesse prise au piège d’une mauvaise préparation à la vie. Mal outillée pour faire face à un destin des plus aléatoires, notre jeunesse vu un désarroi profond. Devant l’état d’hébétude qu’elle vit, la réponse n’est pas celle du traitement violent mais celle du dialogue. il se trouve que ceux qui devaient être les «répondants» dans ce dialogue nécessaire n’ont plus rien à dire. Ils ont démissionné et préféré «les nourritures terrestres» à celles de l’esprit…
Cette régulation que l’on tente d’imposer à la presse, est en fait une nécessité dans une Mauritanie où l’on se pose plus de questions que l’on apporte de réponses. Il est vrai cependant que la démesure dont font preuve les organes de presse ajoute au désarroi général. Parce qu’elle n’est pas encore mature, la presse participe effectivement à la perte de repères. Parce qu’elle essaye d’aller au rythme des changements sociaux décidément trop rapides, la presse déboussole encore plus le mouvement social général. Mais cela n’en fait pas un responsable du tourbillon qui nous prend.
La presse peut et doit participer à la mise en place de nouveaux systèmes de valeurs partagées, de valeurs citoyennes, de valeurs positives. Et s’empêcher résolument de jouer le jeu de ceux qui tentent d’atomiser encore plus, d’émietter encore plus un corps social largement déstructuré.
La presse n’est pas responsable et la liberté d’expression n’est pas à mettre en cause. C’est plutôt notre capacité à bien lire, à bien interpréter les transformations sociales, à concevoir des solutions à nos problèmes, à apporter des réponses à nos questionnements…, c’est tout cela qu’il faut remettre en cause. 

mardi 18 mars 2014

Devant le PAP

Le but du voyage en Afrique du Sud était de participer à une session du Parlement panafricain (PAP, acronyme anglais) qui regroupe les 53 pays membres de l’Union Africaine. Le Président Ould Abdel Aziz devait, en tant que président de l’UA, partager les commémorations du dixième anniversaire de l’instance panafricaine. Ce qui explique la présence parmi la délégation de Mohamed Ould Boilil, le président de l’Assemblée nationale.
Composé de 265 députés représentant tout le continent à raison de cinq députés par pays, le PAP a tenu sa première session le 16 septembre 2004 en son siège situé à Midrand dans la banlieue de Johannesburg.
Première remarque, la présence très impressionnante des représentants de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) dont le Président Mohamed Abdel Aziz – c’est comme ça qu’on l’appelle pour éviter la confusion avec le nôtre auquel on accole le ‘Ould’ – devait prendre la parole pour accuser le Maroc de tous les maux, y compris celui de «trafic de drogue» (?). la première vice-présidente du PAP est une Sahraouie que mes compatriotes appellent Sweylma Mint Beyrouk et qui porte un nom officiel autre que celui-là. D’après tous, c’est elle qui est venue ici transmettre l’invitation du PAP au Président Ould Abdel Aziz qui devait ajouter : «Comme nous nous préparons pour le sommet UE-Afrique qui se tiendra le mois prochain, nous aimerions attirer l'attention sur l'accord de pêche conclu entre l'Union européenne et le Maroc. Cet accord qui implique les territoires sahraouis occupés en violation flagrante du droit international et l'opinion juridique du Sous-secrétaire général de l'ONU aux affaires juridiques. Pour cette raison, des mesures doivent être prises pour mettre fin au pillage des ressources naturelles africaines». De quoi poser problème aux Mauritaniens lors de ce sommet.
Yoweri Museveni a, dans son discours, longuement parlé de l’Afrique et de ses insuffisances, «ses faiblesses qui irritent la convoitise des autres». Faiblesses qui lui ont attiré les cycles de la traite négrière et de la colonisation. Avant de prendre comme exemple l’affaire de la Libye et le traitement qui en était fait par l’Occident. Il a rappelé comment «l’OTAN a refusé à six chefs d’Etats africains d’aller en Libye, en terre africaine pour négocier une solution à la crise». Le Président ougandais faisait allusion ici à l’épisode qui a vu le Panel des chefs d’Etats africains dirigé par la Mauritanie à l’époque obligé par l’OTAN de reporter un voyage à Tripoli où ils devaient expliquer la solution «africaine» pour le conflit. Concluant que la situation actuelle en Libye nous en dit long sur les véritables intentions des pays occidentaux.
Jerry Rawlings, l’ancien président du Ghana, a lui aussi insisté sur les déséquilibres du Monde et sur la perception que l’on a de l’Afrique. Il a longuement expliqué le retard du continent et l’incapacité des pays qui le composent à sortir de l’arriération. «La mauvaise gouvernance, les guerres ethniques, le poids du passé…»
Dans son discours qui devait conclure les interventions officielles, le Président Ould Abdel Aziz a transmis les félicitations des dirigeants africains pour le «rôle central dans l’ancrage des valeurs de la démocratie et de la bonne gouvernance dans notre jeune continent».
 Ajoutant à l’adresse des parlementaires : «vous représentez, honorables membres du parlement, la face rayonnante d’une Afrique qui, dans la modernité, restaure les traditions ancestrales africaines de tolérance et de sérénité du débat, en vue de dégager une profonde vision permettant d’aboutir à des solutions appropriées aux problèmes posés».
Relevant les défis majeurs auxquels le continent fait face : terrorisme, crime organisé transfrontalier et conflits armés «sont autant de menaces pour la paix, la stabilité et la sécurité dans différentes zones de notre continent». Mais aussi, la pauvreté, le chômage, les endémies et l’insécurité alimentaire.
Les stratégies à mettre en œuvre pour faire face à ces défis, demandent un Parlement capable d’accompagner les gouvernements et de les contrôler. C’est ici qu’apparait la nécessité de renforcer le rôle du PAP qui atteindra sa maturité le jour où il commencera à légiférer.
Pour le moment, le Président Ould Abdel Aziz se contente de dire : «A l’Union Africaine dont mes frères Chefs d’Etat m’ont confié la présidence, on s’active à tous les niveaux en vue d’élaborer et de mettre en œuvre une vision globale permettant de réaliser une intégration économique continentale qui soit une base d’une vision politique, traduisant l’espoir de nos peuples dans une Afrique unique avec une seule voix».
Et de conclure : «La jeunesse africaine aspire à l’édification d’une Afrique unique avec une seule voix et à votre écoute».

lundi 17 mars 2014

Voir Malabo et repartir

En route vers l’Afrique du Sud, Johannesburg précisément, l’avion présidentiel fait une longue escale à Malabo, la capitale de la Guinée Equatoriale. Il est accueille par Teodoro Obiang Nguema, le très contesté président de cette riche République d’Afrique équatoriale.
On nous explique que le temps que prennent les entretiens s’explique par la tenue prochaine d’un sommet de l’Union Africaine à Malabo. Ce sera aux environs du 26 juin prochain. C’est pourquoi l’élection présidentielle en Mauritanie devra être organisée bien avant. «C’est un Président élu qui doit présider ce sommet». La subite richesse pétrolière a permis la construction d’une capitale moderne qu’on peut contempler de loin. Le Président Nguema, pourtant décrié par ses opposants, a lancé la construction de 10.000 logements sociaux, en plus de routes, d’hôpitaux et d’aéroports modernes.
Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz accomplit ici l’une de ses missions africaines, celle de discuter avec les autorités du pays hôte du prochain sommet. Chaque année, l’UA tient deux sommets. Le premier en janvier nécessairement à Addis-Abeba, le second en juin dans l’un des pays qui accepte de le recevoir. La Guinée Equatoriale trouve dans la réception des Chefs d’Etats africains, l’occasion de sortir de son isolement et d’embellir son image le temps d’un sommet.
La présidence de l’UA est une aubaine pour la Mauritanie qui a besoin de renouer avec ses versants africains du Sud. Une manière de redorer sa diplomatie sur l’échiquier africain et de reprendre sa place au sein de son environnement géopolitique. La vocation première de la Mauritanie originelle était d’être un trait-d’union entre l’Afrique au nord du Sahara et celle au sud. Elle a perdu cette vocation à la suite de politiques hasardeuses qui ont conduit au renoncement à notre appartenance africaine par la sortie de la CEDEAO et à celle arabe par l’établissement de relations diplomatiques privilégiées avec Israël.
«Ni africaine, ni arabe» telle fut la conséquence pour la Mauritanie de cette diplomatie sans objet. Notre pays tournait ainsi le dos à ses voisins, ce qui signifiait un déracinement qui allait contribuer à approfondir le trauma social et psychique dont on n’arrive difficilement à nous guérir. Ce qui a été fait pendant une trentaine d’années – depuis 1978 et qui s’est intensifié à partir de 1980 prenant une tournure particulière à partir de 1989 -, cela devait avoir un impact profond sur les Mauritaniens qui ont perdu une grande partie de leurs repères.
On veut bien pouvoir oublier que le Royaume frère du Maroc était inscrit sur les passeports comme destination interdite au même titre qu’Israël. Que la Mauritanie et le Sénégal sont entrés dans une guerre larvée qui aura duré près de deux ans et qui a conduit à l’expulsion de dizaines de milliers de citoyens de part et d’autre et, plus grave, les autorités de l’époque en ont profité pour engager une épuration ethnique visant les habitants de la Vallée du fleuve dont des milliers se retrouveront renvoyés et dépossédés de leurs biens. Que la Mauritanie a soutenu l’occupation du Koweït, célébré les attaques irakiennes contre l’Arabie Saoudite (Khafji), avant de se retourner contre l’Irak de Saddam Hussein. Que Nouakchott a vu flotter pendant quelques années le drapeau israélien malgré tout le mal fait à nos frères de Palestine. Que le ministre des affaires étrangères d’Israël, le très extrémiste Sylvain Shalom a été reçu en grande pompe chez nous…
On veut bien oublier, mais c’est impossible…  

dimanche 16 mars 2014

7 juin, 1er tour de la présidentielle

C’est presque sûr : le premier tour de l’élection présidentielle sera fixé au 7 juin prochain, le deuxième tour sera donc le 21. Vraisemblablement, la convocation du collège électoral se fera aux environs du 21 avril. Alors que le registre des listes électorales est ouvert à partir de cette semaine.
Pendant ce temps, la classe politique se cherche. Les rencontres avec le Premier ministre se suivent et se ressemblent. Si l’on peut comprendre que quand il a été reçu par le Premier ministre, Mohamed Ould Maouloud ne pouvait aller dans le détail parce qu’on était à la veille de la tenue du fameux forum dont on espérait des propositions concrètes pour l’organisation d’élections consensuelles. Qu’en est-il de tous ces chefs de partis reçus sans faire de véritables propositions ? D’après les comptes-rendus des uns et des autres, on en est resté à de vagues discussions autour de la nécessité de l’ouverture d’un dialogue inclusif. Sans propositions concrètes. Alors que le temps passe.
Nous arrivons aujourd’hui à un timing désormais précis sans savoir quels contours et quelle forme peut prendre ce dialogue. On peut difficilement envisager des pourparlers comme ceux qui ont regroupé Majorité et Opposition «dialoguiste» (Alliance populaire progressiste, Al Wiam et Sawab) et qui ont donné les grands résultats à la base des élections législatives et municipales passées. D’ailleurs la plupart des acteurs de ce dialogue-là (2011-2012) n’accepteraient pas d’en entamer un autre. Ni Messaoud Ould Boulkheir, ni Boydiel Ould Hoummoid ne seraient prêts à reprendre à zéro un processus qu’ils estiment avoir mené jusqu’au bout. C’est le cas aussi de la plupart des (petits) partis de la Majorité qui rechigneront à revenir à la case départ.
On peut aussi faire un remake du «dialogue au rabais» accepté par la COD à la veille des législatives et municipales et qui n’avait finalement rien donné. Parce qu’il s’était terminé en queue de poisson, aucune des parties ne sachant quoi faire dans le face à face de dernière minute. Est-ce qu’il est probable de voir jouer la même partition ? Probablement quand on voit que personne ne semble vouloir aller de l’avant.
Pourtant, le Président Ould Abdel Aziz a affirmé à tous ses visiteurs récents qu’il était prêt à discuter de tout avec l’opposition «si cela pouvait l’amener à participer». De tout sauf du recul de la présidentielle fixée constitutionnellement et de la constitution d’un gouvernement d’union ou d’ouverture. «Mais on peut discuter de la dissolution de la CENI, de l’Assemblée nationale, des outils électoraux, de l’audit des listes…», aurait-il dit à ses interlocuteurs de ces dernières semaines.
Mais l’on se trouve ici devant un dilemme. En plus des nombreux partis qui n’accepteront pas l’ouverture d’un dialogue global, Tawaçoul, Al Wiam et l’UPR se résigneront difficilement à la reprise des élections municipales et législatives. Alors que faire ? comment dépasser le stade de l’expression d’une vague disponibilité à dialoguer ? comment passer au concret ? comment le faire pendant qu’il en est temps ?
L’expérience nous apprend que notre élite politique a deux «qualités» qu’il est difficile de vaincre : sa capacité à tergiverser et donc à perdre le temps, et la difficulté pour elle d’être précise dans ce qu’elle veut. Le risque aujourd’hui est de voir le temps passer sans trouver de passerelle et d’organiser une élection sans l’opposition ou sans une grande partie de l’opposition (la COD et Tawaçoul). Surtout que le dernier forum n’a pas donné un accord sur la candidature unique, certains y voyant un piège qui leur est tendu. Alors ?
On devra attendre le déroulement d’une élection qui est déjà sans surprise et d’espérer qu’en contrepartie de la reconnaissance de ses résultats, le pouvoir qui en sortira acceptera de dissoudre le Parlement et les Mairies pour ouvrir le jeu à tous ses protagonistes. Qui a intérêt au déroulement d’un tel scénario ?