dimanche 14 octobre 2012

Le Président va mieux


Pour une première c’en était une : hier, samedi, en fin d’après-midi, la voiture du Président de la République qui revenait d’une sortie dans le désert, est l’objet d’un tir d’une patrouille militaire dans les environs de Toueyla (trentaine de kilomètres au nord de Nouakchott). C’est la version donnée par le ministre de la communication qui fait foi dans la mesure où aucun crédit ne peut être accordé à tout ce qui se dit. Notamment sur l’éventualité d’un acte délibéré visant la personnalité du Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz.
Tout ce qui lie l’accident à une entreprise terroriste aurait été immédiatement exploité par les autorités qui se verraient alors à l’avant-garde de la lutte contre le phénomène et subissant pour cela l’ire des combattants. C’est pourquoi la thèse de l’accident parait la plus probable.
Au-delà du fait de savoir ce qui s’est passé exactement, c’est la santé du Président de la République qui importe en ces heures. Pas seulement pour les raisons humanitaires et affectives que l’on peut prétexter, mais surtout pour ce que cette mort aurait impliqué pour la Mauritanie. Imaginons un moment que le pire était arrivé. Le pire étant la mort du Président. Quel que soit par ailleurs le responsable de cette mort ou le mobile de l’acte, le pays serait plongé aujourd’hui dans l’inconnu.
Si j’en parle, c’est bien pour interpeller ce qui reste des consciences nationales afin de les amener à prendre sérieusement en compte la fragilité de cette entité qu’est la Mauritanie.
Nous avons encore en tête les images de juin 2003, le sac de certains édifices publics, la désertion des prisonniers, la fuite des hommes d’affaires et des dignitaires du régime de Nouakchott, la peur d’une population désemparée, celle d’une classe politique tétanisée et incapable de réaction.
Il y a eu certes des coups d’Etat chez nous, toutes sortes de coups (la nuit, le matin, l’après-midi…), mais jamais, à part celui du 8 juin 2003 cela n’a entrainé mort d’homme. Et les morts de ce jour-là, nous avons accepté, implicitement, de les inscrire dans la rubrique «pertes et profits», la plupart des responsables ayant aujourd’hui pignon sur rue (et notoriété).
Chez nous, l’assassinat politique relève du domaine de la légende. Certains continuent de croire que l’Emir Mohamed Fall Ould Oumeir, que Sidi Mohamed Ould Soumeyda, que le colonel Ahmed Ould Bouceif et ses compagnons, que le commandant Jiddou Ould Saleck, que même Ahmed Ould Minnih et Pr Mohamed Ould Ahmed Aicha… que tous ceux-là ont été victimes d’un complot (sabotage, empoisonnement…). Cela reste cependant du domaine des allégations. Jamais, depuis le temps des Emirats, il n’y a eu un assassinat politique sur cette terre. Et si la dévolution du pouvoir a toujours été par voie de coup d’Etat, elle est restée sans violence.
Ceux qui veulent accréditer l’idée d’une opération visant le Président de la République doivent se reprendre et saisir les conséquences de leur propagande.
Remercions Allah de nous avoir préservés du pire et reconnaissons qu’il n’y avait aucun intérêt à cacher la vérité si elle était autre que celle donnée officiellement. C’est d’ailleurs ici le lieu de souligner la rapidité avec laquelle le ministère de la communication a réagi. Une première aussi dans ce pays où l’on a appris à cacher tout, le temps de laisser s’installer le doute et la peur.
Tout le monde savait que le Président de la République passait ses heures de repos en plein désert, au nord de Nouakchott. Tout le monde savait qu’il se déplaçait seul, sinon «légèrement» accompagné, même dans les rues de la capitale où il a pris l’habitude de circuler de nuit comme de jour. Mais ce que nous ignorions c’est qu’il y avait des patrouilles de l’Armée dans ces zones-là. En fait, la présence, la semaine dernière, de dizaines d’intervenants miniers américains, australiens et européens à Nouakchott et le passage du rallye «légende des héros» expliquent largement les derniers renforcements de la sécurité autour de la ville de Nouakchott plusieurs fois menacée par AQMI. Cette patrouille mise en cause dans le tir accidentel pourrait faire partie de ce déploiement.
N.B: Le Président a été blessé au niveau du côté (bas, shaakla), aucun organe vital n'a été touché. Il a subi une opération réussie à l'Hôpital militaire et a été évacué pour des soins complémentaires.

samedi 13 octobre 2012

La presse en question


Au moment où l’on passe à la mise en application de la loi relative à l’aide publique à la presse, il est utile pour tous de marquer un moment d’arrêt pour savoir ce qui ne va pas.
Le foisonnement des sites et des journaux n’a finalement pas été un signe de bonne santé. Sauf peut-être qu’il est le meilleur indicateur de la facilité avec laquelle on peut créer un organe depuis que les contraintes ne sont plus là. Ce foisonnement a favorisé l’entrée sur la scène médiatique d’acteurs qui n’ont rien à voir avec le secteur. D’où les excès enregistrés ces derniers temps et qui sont le premier grand mal de la presse. Insultes, diffamation, stigmatisation, racisme, apologie de la violence… tout y est pour tendre encore plus les rapports sociaux et politiques entre les différents segments de la société. Ça se passe comme si tout le monde était de mèche pour promouvoir la rumeur, les à-peu-près, les médisances, les mensonges…
C’est que la paresse intellectuelle, mais aussi l’incompétence notoire, a fait que la plupart de nos confrères se contentent de reprendre les papiers de certains sites. Du «copier» et «coller». D’où l’uniformisation de l’information. La ligne éditoriale n’existant pas, les organes – sites, journaux et maintenant radios et télé – ont fini par répéter les mêmes informations, les mêmes analyses. Nous savions, depuis l’explosion du phénomène des pharmacies et des stations d’essence, que la duplication est le fort des Mauritaniens. Il suffit que l’un d’eux se lance dans une aventure qui lui réussit plus ou moins pour voir tous ceux qui le peuvent lui emboiter le pas, utiliser les mêmes matériaux que lui, s’adresser à la même clientèle, pêcher dans les mêmes eaux… Sans innovation, sans apport supplémentaire. C’est l’une des causes de l’échec de l’industrialisation du pays.
Aujourd’hui elle est la première raison du manque de crédit de la presse. Quand vous avez lu, avant de dormir, quelques quatre sites mauritaniens, vous pouvez vous abstenir de chercher du nouveau dans les journaux du lendemain. Ils ne font en général que reprendre, avec les fautes souvent, les textes qui paraissent dans ces sites. Même qu’ils ne changent rien à l’alignement des sujets.
Il est temps pour nos organes de presse de mûrir et de se professionnaliser. L’information qu’on donne doit être vérifiée, sinon, et pour être le plus complet possible, donner toutes les versions des faits sans prendre partie. Bien sûr qu’on a le droit d’exprimer son opinion, sa position, mais sans prétendre cependant à l’objectivité. Parce que le souci doit être celui de la transparence avec le citoyen que nous devons nous abstenir de tromper.
Entre l’expression d’une opinion ou d’une position et l’information donnée de façon tendancieuse, il y a un pas… énorme. Que l’on franchit allègrement à chaque bout de phrase ici. Tout développement de la presse commence par la prise de conscience de ses insuffisances. Qui sont criantes aujourd’hui.

vendredi 12 octobre 2012

Mauritanides, bientôt en kiosque


Jorge Luis Borges, «Loterie de Babylone» : «Comme tous les hommes de Babylone, j'ai été pro-consul; comme eux tous, esclave ; j’ai connu comme eux tous l’omnipotence, l’opprobre, les prisons…»
Abdel Wedoud Ould Cheikh, notre grand sociologue que nous n’avons su retenir parmi nous et qui «conclut» le premier recueil des «Mauritanides», la célèbre chronique de Habib Ould Mahfoud : «Comme tous les hommes de la Ruritanie, j’ai été berger, j’ai été täkûsu, j’ai été Ministre ; comme  tous, esclave du Sultan ; j’ai connu comme eux, les grands espaces démultipliés par de lointains mirages, les fétides marécages urbains de Mustikcity et les premiers frémissements de la religion du sac plastique, les sombres geôles de la Structure-boutique.  (…) La Structure-Boutique, sortant de son indifférence habituelle aux récriminations des joueurs, dût faire appel à des théologiens chargés d’élever le statut de La Loterie et celui de la place que le hasard y occupe au rang de dogme religieux essentiel corroboré par des hadîth prémonitoires. Et de faire des preuves du hasard dans la glorieuse histoire du Sultanat une matière fondamentale d’enseignement. C’est depuis cette époque que l’école ruritanienne prit le nom d’Ecole du Hasard qu’elle garde encore de nos jours».
Dans ce recueil des Mauritanides, on retrouve 94 textes triés par un comité désigné par l’Association des Amis de Habib. Les critères de choix ne sont pas expliqués et les textes ne sont pas contextualisés… m’enfin, si l‘on considère que la mise en contexte est le fait de restituer la conjoncture dans laquelle le texte a été écrit. L’une des grandes richesses des Mauritanides, c’est d’être une chronique d’un temps, d’être le commentaire de ce qui était chaque semaine. Il s’agit d’un texte littéraire certes, mais aussi d’un témoignage… sur une période donnée.
Dans ce recueil d’environ 380 pages, on retrouve la fraicheur d’antan et, sur l’essentiel, les problèmes de toujours.
Habib Ould Mahfoudh (1960-2001) est né aux environs de N’yivrâr près de Méderdra, capitale de l’Iguidi et chef-lieu de département de la région du Trarza dans le Sud-ouest mauritanien. C’est dans cette région qu’il passa ses premières années au gré des affectations de son père qui fut l’un des premiers gendarmes du pays. Issu d’une tribu guerrière du Nord, Habib a vite été pétri de cultures riches et diverses. Sous la tente qui l’a vu naître, trois écoles du domaine bidhân (maure) s’enrichissent l’une de l’autre : celle de la mesure et de l’humilité, celle de la vivacité et de la spontanéité, et celle de la candeur et de l’endurance.
C’est dans l’environnement extraordinaire de N’yifrâr des années 1960 qu’il grandit et qu’il s’ouvre à la vie. Il apprend à être curieux sans être impertinent, doué sans espièglerie, intelligent sans prétention... C’est comme ça qu’on naît et qu’on grandit ici.
Son premier maître d’école est un poète, feu Mohamed Ould Bagga, sa première classe se passe sous la tente, son premier livre personnel est un Larousse que son père lui a rapporté et qu’il se met à réciter dès qu’il a su lire.
Il débarque à Méderdra à la fin des années 1960 où il termine son cursus scolaire primaire puis se déplace à Nouakchott en 1972 où il entre au Collège des Garçons. Ceux qui ont étudié avec lui ont encore le souvenir de ce garçon intelligent, qui était toujours premier en français. C’est en classe de troisième qu’il compose son premier poème et écrit son premier théâtre.
Mais c’est au Lycée National qu’il se fait connaître. Trois années durant, les élèves de la filière Lettres Modernes n’auront d’yeux que pour celui qui peut aligner des dizaines de lignes sans faire de faute, réciter des centaines de vers sans sourciller. Il obtient le bac en 1980 et se retrouve orienté vers Alma Ata en Russie, pour faire des études de Cinéma. Ce qu’il refuse. Il est finalement inscrit à l’Ecole Normale Supérieure de Nouakchott où il brille véritablement ce qui ne l’empêche pas de la quitter au bout de deux ans. Il est envoyé à Aioun, dans l’Est de La Mauritanie où il enseigne pendant quatre ans tout en complétant sa connaissance de la Mauritanie et en redécouvrant les trésors cachés de la culture bidhân.
En 1987, il est affecté à Nouadhibou où il essaye de s’accrocher à un métier qui a perdu ses lettres de noblesse puis il est muté à Atar en 1991.
Entre-temps ses amis qui ont fondé Mauritanie-Demain, font vite appel à lui. Ici il se fait remarquer par son génie et son courage. C’est là qu’on découvre Mauritanides et c’est ici que Habib se découvre lui-même acceptant d’offrir au monde une face de son être si riche et si complexe.
Zekeria Ould Denna, sans doute le plus grand connaisseur de l’auteur pour avoir été le premier à étudier ses textes dans le cadre de sa thèse de doctorat en sciences politiques, sans doute le plus à même de saisir toutes les tournures, les réserves cachées, les dimensions des propos, la vision du monde et de la littérature, Zekeria a écrit de lui : «…Sur un autre terrain littéraire, H’bib affectionnait plus que tout l’invention langagière et l’imagination truculente du célèbre auteur des San-Antonio. L’amour des livres et de l’écrit en général était d’autant plus sincère et profondément ancré dans la vie de H’bib Ould Mahfoudh qu’il ne s’accompagnait d’aucune ostentation. Lecteur compulsif, à la mémoire prodigieuse, il cite les meilleurs vers des poètes qu’il aime (ou qu’il n’aime pas !) de façon indifférente à leur langue d’origine. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un homme qui entretenait les paradoxes et les contradictions. C’est parce qu’il se moquait des positions figées et des choix hâtifs ou définitifs qu’il n’a, contrairement à ce que l’on croit, jamais eu une ‘’position’’ politique au sens classique du terme. Il avait cependant des positions éthiques fortes et indiscutables qu’il ne se satisfaisait d’ailleurs pas, comme il est de coutume en Mauritanie, de proclamer bruyamment. Mais sa véritable posture à lui, c’était avant tout l’irrévérence et le sens de la distance ironique.
Cet authentique "écrivain populaire" dont les références vont de l’éclectisme le plus raffiné aux sources orales les plus communes, des Grands Classiques à la BD, du Coran au Mahabaratha, en passant par…tout le reste. A cet égard, je ne vois personne dans l’histoire récente de la Mauritanie qui puisse se prévaloir d’une telle quantité de connaissances sur sa propre société alliée à une parfaite maîtrise des grandes et moins grandes questions culturelles du monde actuel et qui soit capable de les restituer dans une écriture aussi parfaitement maîtrisée. Plus qu’une option, le bilinguisme était une seconde nature chez cet homme qui est sans doute l’un des rares écrivains au monde à avoir réglé à son propre niveau le lancinant problème de la ‘’Traduction’’, hantise de la littérature mondialisée et question centrale de la philosophie de la connaissance».
Nous devons ce recueil qui parait très prochainement chez Karthala, à la persévérance de la veuve de Habib, Taqla Mint Abdeidalla, à celle de ses amis, et surtout à Sylvain Fourcassié, responsable de Coopération française (financier de l’édition) et à notre ami Ali Bensaad du Centre Jacques Berque. Merci à tous ceux-là. 

jeudi 11 octobre 2012

Elections en vue


Les partis ayant participé au dialogue – Majorité et Opposition – ont été reçus par le Premier ministre la semaine dernière. Ils ont convenu de réactiver la commission de suivi des résultats du dialogue, dirigée conjointement par Boydiel Ould Hoummoid (pour l’Opposition) et Ahmed Ould Bahiya (pour la Majorité). La commission s’est ensuite réunie et a décidé de prendre contact avec la CENI pour discuter des élections et de la date de leur organisation.
Le gouvernement croit qu’il sera prêt techniquement dès décembre. Le rythme actuel de l’enrôlement permettrait d’approcher le cap des deux millions à cette date-là.
Selon les projections faites à partir des données 2009, 2007 et 2006, le nombre d’inscrits ne doit pas atteindre 1,5 millions (il était de 1,2 environ en 2009). Ce chiffre sera largement dépassé dans quelques semaines. Les textes se rapportant aux élections qui restent à élaborer, sont tous en cours de finition, la plupart sous forme de décrets. Pour le reste, la Mauritanie, quoi qu’on dise, a capitalisé une expérience considérable en la matière.
La CENI qui a la responsabilité d’organiser (entièrement) ces élections est en phase d’installation, avec une lenteur qui commence à inquiéter. Recrutements du personnel, location de locaux, visites sur les lieux des institutions concernées (commission d’appui et agence d’enrôlement)… ont été les principales activités de la CENI. Les 7 «sages» n’ont encore reçu aucune des formations politiques pour écouter les doléances des uns et des autres. C’est ce qui est attendu dans les jours qui viennent.
On peut comprendre que personne, sur l’échiquier politique national n’a intérêt à aller aux élections. Aucun parti n’est sûr d’avoir le même nombre de représentants dans une future élection et les principaux acteurs seraient très heureux de garder le statu quo.
Pour Mohamed Ould Abdel Aziz qui pousse vers ces élections, l’existence pour lui d’une majorité (qu’il a trouvée devant lui) ne doit pas déranger. Au contraire. Pour Messaoud Ould Boulkheir, la situation idéale est celle où il se trouve : président d’une Assemblée où il n’a que quatre députés (sur 95). Pour Ahmed Ould Daddah, toute nouvelle élection lui enlève le statut de chef de file de l’Opposition. Pour les autres parties prenantes rien n’indique qu’elles auront plus qu’elles n’ont aujourd’hui.
Mais il y a l’autre acteur avec lequel il faut compter : les partenaires extérieurs de la Mauritanie qui voudraient s’organiser des élections au plus vite. En plus de la volonté politique déclarée des autorités qui déclarent être prêtes à partir de décembre…
La perspective des élections et la nécessité de discuter les conditions dans lesquelles elles seront organisées, vont-elles être saisies comme une opportunité d’ouvrir un dialogue, le plus inclusif possible ? L’entêtement des acteurs va-t-il l’emporter ?

mercredi 10 octobre 2012

L’obscurantisme rampant


Chinguit TV reçoit un jeune «présumé» faqih si l’on s’en tient à sa manière d’enrouler le turban, sa barbe hirsute et l’attribut de «shaykh» qui accompagne les questions de la journaliste qui est en face de lui. Quand je capte l’image, le jeune shaykh est en train de justifier l’interdiction pour la femme de faire du sport. A peu près en ces termes : «Se bâtir des muscles, c’est le propre des hommes. Quand je veux avoir une femme, c’est une femme que je veux, pas un homme… et puis à quoi me sert d’avoir une femme qui peut me battre si je devais la frapper…» Et de se lancer dans une longue diatribe contre l’autonomisation des femmes, la promotion de leur rôle dans la société… On peut se croire n’importe où dans le monde musulman sauf en Mauritanie. Ici, en effet, la caractéristique première de notre société est bien cette place de choix que la femme occupe, celle de patronne des lieux, survivance d’un matriarcat aujourd’hui occulté.
C’était sur les ondes de Radio Nouakchott (ANI). Cette chaine privée reçoit ce jour-là l’un des grands idéologues du Salafisme mauritanien, Mohamed Ould Zarouq dit Sha’ir (le poète). L’homme est très connu ici pour avoir fait partie des victimes des répressions qui ont visé, dans les années 90 et 2000, la mouvance islamiste. Très représentatif du courant salafiste, il bénéficie d’une grande aura en son sein.
Deux heures en face de Mohamed Mahmoud Ould Aboulmaaly, fin connaisseur de la pensée religieuse et journaliste professionnel, auront permis de comprendre que le mouvement salafiste dont certains pans cherchent à créer un parti, que ce courant manque de maturité. Aucune des questions fondamentales n’a été élucidée. Ni la position vis-à-vis de la démocratie qu’on veut pratiquer à travers les élections tout en considérant le Parlement comme une hérésie. Ni de la femme qui n’a pas le droit de diriger, ni d’être totalement autonome. Et, plus grave, on en est sorti sans avoir entendu une condamnation claire des actes criminels qui sont commis au nom de l’Islam.
Si j’en parle, c’est parce qu’il faut ajouter ces propos à tous ceux entendus – et dénoncés ici – sur la légitimation de l’esclavage, la place de la femme, l’utilisation des moyens modernes, la cohabitation avec le non-musulman… Il y a une espèce d’obscurantisme rampant qui étale son échappe sur la société et qui nous fait revenir… revenir n’est pas le mot approprié, parce que nous n’en avons jamais été là… qui nous condamne à une régression (au sens psychanalytique) sans précédent dans notre Histoire.
En face, personne ne semble relever la tête. Les politiques sont occupés ailleurs. Les intellectuels ne s’intéressent pas à ce genre de problématiques. La société civile est accaparée par ce qui se passe sur la scène politique.
Normalement, les Ulémas «éclairés», ceux qui ont toujours présenté la Modernité comme le véritable enjeu pour nos sociétés, normalement ceux-là auraient pu contester cette exégèse équivoque et dangereuse. Mais ils sont réduits au silence par la pratique du terrorisme intellectuel qui fait que la meute est toujours prête à les vilipender et à les traiter de «Ulema banava»…

mardi 9 octobre 2012

Alain Gresh parmi nous

Il est à Nouakchott depuis 24 heures sur invitation de l’Institut Français de Mauritanie (ancien CCF) et déjà il anime une conférence sur le conflit israélo-arabe dans ce même Institut. Une conférence qui a attiré grand monde. C’est que Gresh est l’un de ces intellectuels occidentaux qui ont participé à la maturation d’une culture progressiste sous nos cieux.
Journaliste dans le prestigieux Monde diplomatique dont il devient rédacteur en chef en 2005 puis directeur adjoint en 2008, Alain Gresh s’impose comme l’un des plus grands spécialistes du conflit israélo-arabe. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont «Israël-Palestine, vérités sur un conflit» (2001), «l’Islam, la République et le monde» (2004) et plus récemment encore «De quoi la Palestine est-elle le nom ?». Il est aussi co-auteur de «cent clés du Proche-Orient» (1996, avec Dominique Vidal) et «L’Islam en question» (2001, avec Tariq Ramadan).
Sa manière de voir le conflit qui divise le monde et fonde des fractures énormes dans la région, est tout simplement dictée par son attachement au respect du droit international. Et quand on l’accuse d’être «pro-palestinien», il répond invariablement : «non, je suis pour le respect du droit international».
La conférence qu’il animait cet après-midi (mardi 9/10) avait pour thème : «Le conflit israélo-arabe après les révoltes régionales». Il l’a commencée par une description du processus historique de la colonisation du territoire. Pour lui, il s’agit là d’abord d’un «conflit colonial». Peut-être le dernier mais c’en est un.
Pour différentes raisons, ce conflit colonial qui devait être réglée comme le furent celui de l’Algérie (en boutant les colons dehors) ou de l’Afrique du Sud (en les laissant s’établir et jouir de leurs droits de citoyens), ce conflit a fini par cristalliser toutes les haines, remettant en surface les vieilles inimités entre l’Occident et l’Orient et alimentant du coup tous les extrémismes religieux.
Aujourd’hui, et depuis les attentats du 11/9 de New York, la nouvelle grille de lecture de ce conflit est celle qui passe par le prisme du «terrorisme international» qui est défini comme une menace globale pour le «monde libre». Cela se traduit, en Europe, par le renforcement des partis d’extrême-droite qui ont troqué leur antisémitisme contre l’islamophobie mieux vendue dans ces aires où la pensée dominante a désigné l’Islam et le Monde musulman comme «l’ennemi principal».
Cela se traduit aussi par une perception d’Israël comme étant à l’Etat «occidental» qui se trouve dans l’avant-garde de la lutte contre cette menace. Israël qui a l’intelligence de se trouver des ennemis contre lesquels les opinions occidentales sont fédérées. Un temps ce sera l’Irak, un autre l’Iran, et entretemps ce sont d’abord les organisations palestiniennes qui luttent pour recouvrer une partie de leurs droits.
Même si le conférencier reconnait «le droit de l’opprimé à répondre à la violence de l’oppresseur par la violence», ce qu’il considère être «un droit inaliénable», le conférencier estime que l’une des nouveautés du «printemps arabe» réside dans l’adoption, par les contestataires, de nouvelles formes de lutte qui s’avèrent payantes, notamment la lutte pacifique.  
Dans un article sur «la colère des Musulmans» où il essaye de démonter cette vision tronquée d’un Monde musulman unique et structuré, il écrivait récemment : «Il est vrai que domine souvent dans le monde musulman un discours contre les agressions occidentales. Mais relève-t-il seulement de la paranoïa ? On peut dresser une longue liste des guerres menées contre des pays musulmans depuis la fin de la guerre froide, de l’Irak à Gaza, du Liban à l’Afghanistan, sans parler des drones qui tuent régulièrement au Pakistan ou au Yémen. Même si ces agressions ne visent pas l’islam, elles touchent des pays appartenant tous à «l’aire musulmane».»
Plus loin, la «lettre à ma fille» qui préfaçait le livre Israël-Palestine et qui expliquait l’intérêt pour elle, et à travers elle de ses jeunes compatriotes, de comprendre ce conflit : «Avec l’échec des accords d’Oslo, avec la spirale de la violence au Proche-Orient, j’ai été pendant un temps saisi par le découragement. Une nouvelle fois la paix s’éloignait, une nouvelle fois la région se trouvait emportée dans la folie et les affrontements. Pis, le conflit débordait dans l’Hexagone. Des milliers de Français juifs, souvent très jeunes, manifestaient devant l’ambassade d’Israël, quelques-uns aux cris de «Mort aux Arabes !». Ailleurs, d’autres jeunes Français, souvent d’origine maghrébine, clamaient leur indignation devant la répression en Cisjordanie et à Gaza, quelques-uns aux cris de «Mort aux juifs !». Des synagogues ont été attaquées, brûlées. Pendant plusieurs semaines, le spectre d’une guerre communautaire a flotté sur la «douce France». Au-delà de la condamnation de principe de toutes les manifestations d’antisémitisme, les responsables politiques ont paru paralysés. Dans les collèges, les lycées, des enseignants tétanisés expliquaient qu’ils préféraient garder le silence plutôt qu’ouvrir le débat : les solidarités «communautaires» - les «feujs» avec Israël, les «beurs» avec les Palestiniens, les «Français de souche» regardant ailleurs - paraissaient tellement fortes, tellement «naturelles», tellement insurmontables ; il valait mieux éviter de les exacerber
Enfin pour expliquer les révoltes de 2011, il explique dans une interview accordée au quotidien L’Humanité : «L’autoritarisme de l’État et l’arbitraire absolu qui fait que n’importe qui peut se retrouver battu et torturé dans un commissariat, pour des raisons politiques ou non. Des problèmes économiques et sociaux, avec une détérioration de la situation depuis dix ans par les politiques ultralibérales. Un État providence érodé au moment où se créent des fortunes insolentes. Une population jeune – 50 % de moins de vingt-cinq ans – qui déboule par vagues sur le marché du travail et ne trouve pas de travail. Même s’il y a eu une révolution démographique, les vagues actuelles sont les plus nombreuses. En Égypte, un million et demi de jeunes ont fêté leurs vingt ans en 2010. Cette jeunesse, plus éduquée que les générations précédentes, a acquis d’autres schémas de pensée. Elle a grandi dans un monde plus ouvert, avec l’accès aux télévisions, à Al Djazira, à Internet. Elle est imprégnée de l’idéal des droits de l’homme et des libertés, qui, contrairement à ce qu’on pensait, n’est plus l’apanage des couches intellectuelles et petite-bourgeoises

lundi 8 octobre 2012

Un débat en Arabe

Cette fois-ci TVM a choisi de présenter un face-à-face entre deux techniciens appartenant chacun à un camp politique. Ce fut la version arabe de l’émission réussie de notre confrère Yedali Fall, «le débat». Elle a opposé l’actuel ministre de l’économie et du développement, Sidi Ould Tah à Mohamed Ould Abed qui a occupé le poste durant la première transition (2005-2007).
Je ne reviendrai pas sur le contenu, les deux hommes ayant chacun défendu ce qu’il croit être «ses» vérités. Avec quand même la reconnaissance, plus ou moins prononcée par moment, de la conformité et de l’importance pour la Mauritanie des performances mises en exergue par les partenaires au développement.
Sur le plan de la forme, le débat était sérieux, animé, passionné par moments, mais au niveau des débatteurs. Pas de dérives verbales ni de faux-fuyants.
Avec un léger avantage pour Ould Abed qui pouvait se permettre toutes les assertions pour déstabiliser son vis-à-vis. Il pouvait aussi se targuer, et il a raison de le faire, de défier sur son comportement exemplaire – compétence et droiture – durant son exercice. Tout en évitant de prendre sur lui les agissements de ses pairs et du sommet de l’Etat de l’époque. Cela demandait de l’habileté et ce fut sa grande réussite.
Quand il dit qu’il avait dénoncé à l’époque le règlement de la dette – en fait 135 milliards qui ont fait l’objet d’un protocole d’accord entre la BCM, le ministère du développement et celui des finances qui en était l’artisan principal avec la présidence du CMJD. Il a émis en son temps les questionnements qu’il fallait pour mettre en doute la régularité d’une telle procédure et sa justesse. Nous en avons compris que l’opération est bien «sale» mais que le ministre de l’époque avait essayé en vain de la contrer. C’est comme la facturation des 32 kilomètres de route séparant Rosso de M’Bignik qui ont été aussi l’occasion de malversations avérées.
A la fin de l’émission, je me retrouvais en train de regretter que la politique arrache à la Mauritanie ses meilleurs techniciens en les sortant de leurs domaines précis et utiles pour une scène où ils se perdent et s’engluent dans la nasse. Tous ces cadres de la BCM, de la SNIM, des ministères des finances, du développement, ces ingénieurs, médecins, techniciens supérieurs qui, du jour au lendemain, se lancent dans un espace pourri par les «hableurs», faussaires de tous acabits.
En 2003, on avait beaucoup parlé de la candidature d’un éminent professeur de chez nous. Une grande personnalité dont la compétence et le sérieux, mais aussi la renommée internationale, n’étaient pas à remettre en doute. J’étais contre. Je faisais partie de ceux qui disaient ceux-ci : «Il n’existe pas deux Mauritaniens qui excellent dans le domaine de compétence de …, alors que toute le monde ici fait de la politique. En le présentant, vous privez la Mauritanie d’une autorité scientifique, vous lui demander de pratiquer un art dont il ignore tous les mécanismes et vous ajoutez au surpeuplement d’une scène finalement saturée».
En 2007, nous avons vu comment l’ambition politique a emporté Zeine Ould Zeidane, un jeune qui avait tout son avenir devant lui et qui s’est retrouvé prisonnier dans le ventre d’une hydre à sept têtes. Personne ne doute de ses capacités techniques, mais personne non plus ne croit à ses aptitudes politiques, même s’il a eu un score plus qu’honorable (15%).
Combien de Ould Zeidane, de Ould Abed, de Lô Gourmo, de Ould Moulaye M’Hammed…, et avant de Ould Daddah, de Ould Cheikh Abdallahi… (vous en trouverez plus que moi et dans toutes les couches sociales), combien de techniciens devrons-nous sacrifier à la politique à la fin  ?