vendredi 10 février 2012

Un immolé encore


Abderrahmane Ould Bezeyd, enseignant de son état, issu d’un milieu maraboutique authentique et enraciné, s’immole non loin de la présidence. Il arrive un peu après 21 heures devant les grilles des affaires étrangères, juste en face de la sentinelle de la présidence. Il prend un bidon et se verse le gasoil sur le corps avant de faire feu. Les militaires essayent d’éteindre les flammes avant d’appeler les pompiers et d’amener la victime à l’hôpital.
On peut se poser des questions sur le moment choisi par Ould Bezeyd : en général quand on agit de la sorte, c’est pour se donner en spectacle, alors que l’intéressé a agi en pleine nuit, à une heure où il y a peu de passants. Aussi sur ses motivations : quelqu’un qui a un travail, qui refuse de rejoindre son poste et qui est révolté par la prise de mesures administratives à son encontre.
Mais quand un homme agit de la sorte, on est obligé de marquer un temps de méditation. De méditation et d’effroi. Qu’est-ce qui peut pousser un homme à chercher à se tuer, surtout en se brûlant ? Quelle attitude mentale, quels prédispositions intellectuelles, quelle idéologie peuvent amener un mauritanien, de surcroit de milieu de savoir cultivant la non violence, un homme de condition sociale aisée, qu’est-ce qui peut amener cet homme à vouloir se donner la mort ?
On peut toujours se rappeler que nous sommes dans une atmosphère où les leaders d’opinion cherchent à instaurer la culture de la désespérance qui est le facteur déterminant de ces comportements. Les appels au sacrifice lancés de temps en temps par les plus en vue de nos leaders d’opinion, créent une psychose surtout si certains Ulémas laissent entrevoir la porte du suicide comme une possibilité d’accéder au Paradis à moindre prix. Pourtant ce geste doit amener nos Imams à faire des prêches véhéments sur la vision de l’Islam de tels actes.
Nous restera quant à nous cette objection de conscience, cette interpellation que constitue pour les autres l’acte de se donner la mort.

jeudi 9 février 2012

Coup de com’


L’Office national du tourisme (ONT) fait de son mieux pour ramener les touristes en Mauritanie. A l’occasion du festival des villes anciennes, l’ONT a affrété un avion charter pour ramener des dizaines de touristes sur les terres de l’Adrar mauritanien. On les a vus courir les ruelles de Wadane et prendre plaisir à participer à la fête.
Classée dans la zone rouge par le Quai d’Orsay, la région de l’Adrar a perdu une importante ressource qui a huilé l’économie locale avant 2007, date à laquelle les terroristes sont passés à la phase de menaces sur les étrangers se trouvant en territoire mauritanien. On se souvient que depuis, la France officielle a fortement déconseillé à ses ressortissants de se rendre dans ces régions, avant de la classer zone extrêmement dangereuse.
Rien n’y fait depuis. Ni le lobbying des tours Operators, ni l’action énergique du gouvernement mauritanien qui a fini par pacifier la zone, d’abord en occupant le terrain, ensuite en le quadrillant par des unités spécialisées dans l’intervention face à la menace terroriste. C’est ainsi que cinq GSI (groupe spécial d’intervention) ont été mis en place. Unités légères très bien équipées, possédant la même méthodologie de frappe que l’ennemi (rapidité, combativité, sens de l’orientation dans le désert…), ces GSI sillonnent les grandes étendues allant du Dhar de Néma dans le sud-ouest mauritanien à Chegatt aux confins des frontières algéro-mauritaniennes. Des bases fixes existent aussi. Chacune des régions militaires possède aussi une unité légère d’intervention semblable au GSI. En plus l’aviation a été développée avec l’acquisition de nouveaux appareils adaptés à la demande mauritanienne (Tucano) et la formation d’un personnel qualifié à l’école aéronautique d’Atar.
Tous ces efforts expliquent les succès de l’Armée mauritanienne depuis 2010. L’effort sous-régional doit continuer pour parvenir à une stabilisation totale et donc à une sécurisation de toute la région sahélo-saharienne. Une région qui souffre en ces temps de l’absence des touristes mais aussi des ONG spécialistes dans les interventions humanitaires. La Mauritanie n’est pas le seul pays à vivre les effets néfastes de cette guerre qu’impose les groupes de terroristes AQMI.

mercredi 8 février 2012

Civilisation, ma mère


Contrairement à ce que dit l’idéologie de gauche, «toutes les civilisations ne se valent pas». C’est ce qu’a dit Claude Guéant, le ministre français de l’intérieur. Ces propos ont soulevé un tollé qui a finalement eu raison du «calme» de l’hémicycle après le lien fait par un député socialiste entre ce que dit le ministre et les idéologies qui ont donné le nazisme. Polémique au milieu d’une campagne présidentielle qui a commencé effectivement depuis quelques semaines.
Pourtant tout propos visant la comparaison entre les civilisations procède nécessairement de la logique qui a conduit Gobineau à élaborer sa théorie des races qui a fini par inspirer les idéologies dont l’une des manifestations fut le national-socialisme. On sait ce que cela a donné. Le député des DOM & TOM qui l’a interpellé là-dessus avait bien raison. D’autant plus que cette démarche allait justifier les affres de la colonisation et de la traite négrière dont les ancêtres du député en question furent victime. Les airs faussement scandalisés des amis de Claude Guéant n’y feront rien : tout propos comparatif de civilisations – surtout si c’est pour dire que l’une est meilleure que l’autre qui est au-dessus d’une autre…- tout propos du genre renvoie nécessairement aux fondements des idéologies racistes et sectaires.
Quand, en classe de terminale, on nous faisait réfléchir autour du célèbre «nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles» (Paul Valéry au lendemain de la grande guerre), on ne pouvait s’empêcher de donner cette définition de la civilisation d’Emile Durkheim : «Toute civilisation prend à l’intérieur de chaque peuple, de chaque Etat, des caractères particuliers mais les éléments les plus essentiels qui la constituent ne sont la chose ni d’un Etat, ni d’un peuple : ils débordent les frontières, soit qu’ils se répandent, à partir des foyers déterminés par une puissance d’expansion qui leur est propre soit qu’ils résultent des rapports qui s’établissent entre sociétés différentes et soient leur œuvre commune. La civilisation est une sorte de milieu moral englobant un certain nombre de nations, chaque culture nationale n’étant qu’une forme particulière du tout». On finissait toujours par développer vers le concept de la civilisation de l’Universel, là où l’on aboutit fatalement à la conclusion que toutes les civilisations se valent justement. Et qu’elles procèdent d’un tout.

mardi 7 février 2012

Les images se ressemblent


Les images qui nous viennent de Syrie me rappellent celles qui pleuvaient arrivant de Gaza il y a quelques trois ans. La différence, c’est que les bombes à phosphore ne sont pas utilisées contre les populations syriennes. Autre différence de taille, c’est l’attitude de la communauté internationale face aux deux évènements.
Hier, c’était le silence complet, une sorte d’hypocrisie qui trahissait la franche complicité avec le bourreau. Même de la part des pays arabes les plus en vue aujourd’hui. Quand la Mauritanie avait décidé de rompre toute relation avec Israël pour marquer le coup, est-ce que Qatar, l’Egypte ou la Jordanie ont fait semblant de faire quelque chose de pareil ? est-ce que les Etats du Golf ou ceux du Maghreb ont protesté auprès de leurs alliés occidentaux ?
Quand les Etats-Unis ont usé du droit de veto pour protéger Israël et empêcher le massacre des Palestiniens, laquelle des Nations arabes a appelé à des manifestations devant les ambassades américaines ? qui a appelé à rompre avec les Américains ?
Rien ne peut justifier le silence face aux malheurs qui s’abattent sur le peuple syrien qui demande plus de liberté, plus de participation à la gestion de son devenir. Absolument rien. Mais rien ne peut nous faire oublier non plus que le veto russe utilisé aujourd’hui pour protéger Bechar Al Assad et son régime, procède de la même logique du veto américain qui sert à protéger Israël. Tous deux sont destinés à encourager l’exercice de l’arbitraire contre des peuples qui n’ont d’autres moyens de se défendre que leurs torses nus. Une manière de permettre au bourreau de continuer sa basse œuvre. De laisser le victime souffrir encore plus.

lundi 6 février 2012

La nature nous rattrape


A Wadane le mauvais temps est au rendez-vous : poussière et froid perçant. A midi, la température enregistrée est de 9°, celle ressentie doit être bien plus basse. En plus le vent de poussière aveugle et salit. Les tentes où les expositions devaient se dérouler tombent les unes après les autres. Le tir à la cible est compromis par la visibilité. La fête se gâte.
Mais là où la nature nous rattrape vraiment, c’est au niveau de la forte résurgence des tribus et du tribalisme. La fête se transforme rapidement en une compétition tribale où chaque ensemble entend faire la démonstration qu’il est le seul fondateur de la ville.
Les Kounta, l’un des plus grands ensemble du Sahara, semblent avoir tiré leur épingle du jeu. Quand le Président entame sa visite de la vieille ville (aujourd’hui abandonnée), c’est bien chez eux qu’il «descend» d’abord. Au niveau de ce qu’on appelle ici «Errouhba», une agora qui aurait été le centre-ville, là où tout se décide : lieu où s’exerce l’autorité des cadis et où les sentences sont exécutées, il est aussi lieu de rencontre et d’échanges. Le Président est invité à entrer dans la maison d’Ehl Choummad, celle d’Ehl Lahah et celle d’Ehl Sidaty. Trois frères qui se seraient distribué les rôles au moment où la ville vivait son âge d’or.
Les Idewelhaj, avec la «rue des quarante savants», sont dépositaires d’une légitimité liée à l’épanouissement culturel de la ville. Ils sont venus de partout pour donner un cachet particulier à la manifestation qui est une sorte de ressourcement pour eux.
Les Chorfas qui pensent que leurs ancêtres ont été les premiers à introduire Shaykh Khalil dans le cycle de l’enseignement traditionnel des Mahadras de Wadane. Et autour desquels s’est constitué un conglomérat hybride de tribus.
Les Tajakant qui sont venue rappeler que Tinigui, leur «source» d’origine n’est pas loin. Du coup, le coup de force a été d’introduire la notion de «villes anciennes abandonnées» qui doivent bénéficier de la même attention que «les villes anciennes encore habitées». Parmi ces villes anciennes abandonnées figure bien sûr Tinigui qui a vu éclater la guerre qui sera la cause de l’exode de la tribu vers le sud. Du coup, les Tajakant se retrouvent disséminés dans tout le Sahara oriental : de Tindouf au centre de l’Azawad, en passant par la Mauritanie.
L’activisme de ces grands ensembles et les moyens déployés pour se faire voir ont sensiblement éclipsé les vrais habitants actuels de la ville. Dommage. Ce sont bien ces gens qui triment pour rester sur place, pour maintenir un semblant de vie dans un coin qui semblait à jamais perdu pour une Mauritanie qui a décidé de tourner le dos à son Histoire.

dimanche 5 février 2012

Sur la route de Wadane (3)


Je continue à vous entretenir du voyage au bout de Wadane. J’y suis pourtant depuis vendredi soir. Seulement, la route est longue et je veux le faire sentir à travers les différents épisodes de ce voyage.
Atar, la capitale de l’Adrar qui a troqué ses aspectes traditionnels de vieille ville de pierre et de banco contre les grosses bâtisses de béton armé. De nouvelles villas qui ont remplacé partout les maisons de pierre. Les quartiers de maisons ayant appartenues à l’Etat «réformées» pour des particuliers à la fin des années 90 et transformées par eux en riches demeures. Mais Atar reste cette ville très enracinée dans les valeurs des hommes de la région où, comme je l’ai déjà dit, le travail est une vertu. On le sent quand on voit les hommes se déplacer à vélo transportant les produits de la culture sous palmier (maraichage notamment), ou les femmes vendre ces produits. Chacun s’occupe. Le centre-ville est en train d’être aménagé. Mais le marché construit par Sejad Ould Abeidna, alors maire d’Atar, rappelle quand même qu’ici était la Qasba, la vieille ville de cette cité. Dommage pour la ville et pour ses habitants qui n’avaient pu empêcher à l’époque cette destruction de tout un pan de leur histoire.   
Je voulais continuer à vous parler de cette ville qui recèle un trésor immense : les habitants. De grandes qualités dont le sens de l’hospitalité, la simplicité et le sens de l’entreprise.
Mais j’apprends la mort accidentelle d’un vieil ami que je n’ai pas vu depuis quelques années : Amar Ould Hweyriya. Il se rendait, avec des frères à lui, à Wadane où il devait prendre part à la compétition de tir. Leur voiture qui roulait visiblement vite, a perdu deux de ses pneus et a fait quelques tonneaux. Amar est mort sur le coup, l’un de ses frères est dans le coma, les autres sont blessés. Catastrophe pour tout le monde. L’homme est connu pour sa gentillesse, sa disponibilité, sa gaité communicative, son franc-parler, sa prodigalité et sa bonté. Tout ce qui fait le guerrier d’antan.
Je l’ai connu personnellement en 1983, à Aïoun où il représentait la société mauritanienne de commercialisation des produits pétroliers (SMCPP). Avec Habib Ould Mahfoud, Bah Ould Bouthiah, Ahmed Ould Bah et bien d’autres nous avions tenté et réussi une intégration sociale sans précédent. En grande partie grâce à lui. Il réussira la même chose à Kaédi où il devait rencontrer celle qui sera la mère de ses enfants. Partout où il passera, Amar saura dispenser le bonheur de vivre et de partager. Puisse Allah l’accueillir dans Son Saint Paradis et donner à ses parents, ses frères et sœurs, ses amis, ses compagnons la force de supporter sa perte.
Inna liLlahi wa inna ilayhi raji’oune.

samedi 4 février 2012

Sur la route de Wadane (2)

Le front dunaire se dessine loin à droite. Il se rapproche parfois de la route qu’il occupe de temps en temps. A gauche, ce sont les étendues plates de l’Aftout (Avolle) sur les premiers cinquante kilomètres, de l’Inchiri ensuite. La monotonie des paysages n’est rompue qu’à quelques 45 km de la ville d’Agjawjet (Akjoujt) à l’apparition de Temaagouth, la dernière montagne au sud selon le parler berbère de ces contrées. C’est que la toponymie est le seul lieu de conservation de cette langue qui n’est plus parlée que par des minorités qui s’en cachent d’ailleurs.
Des villages éparpillés sur la route qui ont troqué justement les anciennes appellations pour d’autres, plus arabisés, plus «convenables» à l’air du temps. Ce n’est pas le propre de cette route, mais quelque chose qu’on voit partout en Mauritanie : Bavrayshiya qui devient Dubai, Dhbay’iyaat devenant Al Açmaa, Oumkreye devenant Elbeledou Ettayib… partout…
Et puis Agjawjet (Akjoujt), ville minière qui semble avoir l’âge de la chaîne des Mauritanides dont les affleurements l’entourent. Le plus vieux relief du monde a fini par marquer de son poids cette ville surgie de nulle part. Si l’on excepte quelques trois ou quatre – au plus cinq – maisons bien bâties, on peut facilement oublier que cette ville a vu des milliards de dollars extraits des entrailles de ses montagnes (avec le cuivre et l’or) ; qu’elle a fourni aussi plus de 70% des cadres ayant eu à gérer l’économie nationale soit en tant que hauts fonctionnaires (ministres des finances, de l’économie, des mines, des pêches…, gouverneurs de la Banque Centrale, dirigeants de grands projets, directeur de la SNIM…), soit en tant qu’hommes d’affaires ayant ou non bénéficié de l’époque des «généreux» prêts bancaires. En termes de richesses, l’époque de la prédation devait avoir plutôt bénéficié aux ressortissants de cette région.
La ville a dû son existence aux mines. Elle doit beaucoup à quelques-uns de ses fils qui ont refusé de l’abandonner. On vous cite aisément Maurice Benza qui fut son député, Abeydi Ould Qarrabi qui fut son maire, ses populations laborieuses qui ont tenu sur place malgré l’exode des plus forts, malgré la fermeture des mines dans les années 80 et 90, malgré l’état des routes tout ce temps-là… C’est le lieu de rendre hommage ici à ces dizaines de personnes qui ont continué à fouiller, bêcher pour cultiver une terre de plus en plus ingrate, pour produire quelques carottes, quelques tomates, maintenir en vie une palmeraie qui demandait plus d’efforts chaque guetna…
Yaghref… on comprend ici pourquoi les habitants de l’Adrar ont une longueur d’avance sur les autres habitants de l’espace Bidhâne : la valeur du travail. Ici, on cultive son jardin. Quel qu’en soit le prix. En plein désert, au milieu de nulle part, au loin se dessine déjà le mur du plateau de l’Adrar. Tout le monde semble s’occuper. Les cultures, malgré le déficit pluviométrique, ont été bonnes. C’est ce qu’on vous dit. Les troupeaux de chameaux sont lâchés dans les champs et les réserves fourragères de l’hivernage passé. Une exploitation maximale des dons de Dieu.
Ayn Ehl Taya… même ambiance, celle où le travail est une valeur et non une torture. Il est vrai qu’il y a eu un coup de main heureux, mais n’empêche, le fonds était là. D’ailleurs, comme dit Pasteur (ou Pascal, je ne sais plus) : «le hasard ne favorise que les esprits préparés». L’apport extérieur ne peut vouloir dire quelque chose que si, déjà sur le terrain, existe une volonté de bien faire.