dimanche 31 mai 2015

Un jour (de) chez moi (3)

D’abord les enfants autour du tamtam qui a, toute la journée, séché au soleil. A intervalles réguliers on aspergeait d’eau la peau pour la tendre encore plus. Une manière de parfaire le son qui sera produit, de le rendre plus grave, plus intense. C’est encore pour cela que la peau enroule deux poutres sur lesquelles s’assoiront de part et d’autre les plus grosses des femmes pour mieux tendre la peau. La batteuse se mettra au centre et, avec deux bâtons, percutera régulièrement la peau. C’est un art que peu de femmes maitrisent encore chez nous. Tenwazel, la fille de l’une des grandes maitresses de cet art, feue Salka Mint Hayjara, joue encore à la perfection l’art du tamtam.
Quand elle commence à jouer des deux bâtonnets, elle est entourée de femmes qui forment la chorale tout en produisant une rythmique d’accompagnement par le battement des mains. Le chant est composé de quelques poèmes dédiés à la gloire des héros d’antan. Une poésie sans prétention aucune mais dont la simplicité consacre la beauté. Parce qu’elle la rend encore plus populaire, plus excitante pour ceux qui la chantent et qui y mettent toute leur énergie et leur art.
Place aux femmes et aux adultes. Plus la fin de journée approche, plus les gens s’excitent autour du tamtam. Les hommes arrivent avec leurs bâtons à la main. Ils doivent entrer deux par deux, parfois trois mais il faut beaucoup d’art et de précision pour jouer à trois. C’est une danse typiquement de chez nous. Même si elle existe ailleurs, c’est dans la région de Mederdra que les gens excellent dans cet art et c’est ici qu’ils en font un sujet de conversation et un objet de convoitise. Il a longtemps fait partie ici des critères qui font le gentilhomme. Comme toutes les belles choses de la tradition, il s’est peu à peu perdu mais il conserve toujours le même intérêt populaire.
Quand deux joueurs de bâtons entrent en scène, les joueuses de mains s’excitent tout autour ajoutant à l’électrification de l’ambiance qui atteint son paroxysme quand le claquement du bois vient compléter l’harmonie déjà produite par le son lourd du tamtam et les battements de main. Les femmes entrent en scène en battant des mains. Elles dérangent rarement les joueurs de bâtons. Au contraire, on dirait que le désordre ainsi créé contribue à donner un niveau supérieur au jeu… d’ailleurs ce n’est plus un jeu, c’est une danse qui prend forme souvent très clairement. Les bâtons ne sont plus qu’un complément servant aux danseurs pour parfaire leurs mouvements. Le spectacle est complet.
Sans s’en rendre vraiment compte, spectateurs, joueuses de mains et joueurs de bâtons, danseurs de fortune, tous se retrouvent au milieu de l’arène. Un moment de communion et d’exaltation extraordinaire. C’est justement ce qui fait que cet art est resté populaire. Parce qu’il implique tout le monde, concerne tout le monde, emballe tout le monde.
Comment faire pour le réinventer, le restaurer et le préserver ? c’est la grande question que je pose ce jour-là dans le quartier du Gawd à Mederdra.
«Celles qui savent les mots tels qu’ils étaient chantés, qui battaient le tamtam comme il fallait, ceux qui savaient manier le bâton à la perfection, celles et ceux qui pratiquaient cet art comme il fallait, ceux-là sont partis. Ils sont désormais ensevelis de sable à quelques encablures d’ici, dans le cimetière où il y a désormais plus de gens que nous connaissons qu’il y en a dans la ville des vivants…»
En me répondant cela, Tenwazel Mint Hend, la batteuse, me rappelle à moi, tous ces hommes et femmes qui ont peuplé mon enfance, ces hommes et ces femmes qui sont restés éternels dans le souvenir des habitants de la ville. Son père Mahmoud, sa mère Salka, mais aussi bien d’autres qui avaient un sens du partage, de la solidarité, de la dignité, de l’humilité…
Qu’Allah accueille nos morts dans Son infinie Bonté dans le Saint de Ses Paradis.

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