lundi 24 novembre 2014

«Traduire, c’est trahir», n’est-ce pas ?

Il y a quelques années, sous l’impulsion d’une amoureuse des Lettres, Mick Gewinner, un groupe de poètes et de destinataires plus ou moins avertis, s’est constitué pour échanger sur les possibilités de traduire d’une langue à une autre les plus beaux textes récités ou composés par les présents.
Dans mes vieux documents dont quelques dissertations de mon passage en terminale, j’ai retrouvé cette citation de Paul Valéry : «Le travail de traduire, mené avec le souci d'une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre nos pas sur les vestiges de l'auteur ; et non point façonner un texte à partir d'un autre ; mais de celui-ci, remonter à l'époque virtuelle de sa formation, à la phase où l'état de l'esprit est celui d'un orchestre dont les instruments s'éveillent, s'appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C'est de ce vivant état imaginaire qu'il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l'originel(Bucoliques)
J’ai aussi lu quelques textes sur le sujet. J’ai voulu partager avec vous la problématique de la traduction en se posant les questions qui suivent : Quand on va traduire, doit-on respecter l’unité du vers ou la faire éclater ? faut-il chercher la concision, l’explication ou la traduction de l’émotion originelle ? doit-on changer ou conserver le rythme ? quand on dit «traduire c’est trahir», est-ce vrai pour la poésie ? doit-on chercher, comme dit Umberto Eco, à dire «presque  la même chose en d’autres mots» ? finalement, le traducteur doit-il être un poète, ou va-t-il nécessairement être un poète ?
Dans un posting d’août 2012, je donnais l’exemple du poème de feu Baba Ould Hadar :
«msha yaamis maa ‘adhamnaah
e’la Llaah el hamdu liLlaah
wulyuum uura yaamis shifnaah
wuddahr ellaa dhakiivu taam
ilyuum içub’h ella vigvaah
subhaanak yalhay el gessaam
dhaak issub’ishviih u shuraah
wajnaabu dhuuk ishviihum laam
had il yuum u haadha mahtuum
viddahr ilaa rad ittikhmaam
eddahr ella yaamis wu lyuum
wuçub’h eddahr ethlet eyaam»

Premier temps de la traduction :
(hier est parti sans en exagérer/
devant Dieu son départ, Dieu merci/
aujourd’hui après hier on le voit/
et le Temps est comme cela/
aujourd’hui, demain le suit/
et demain est là-bas, qu’y a-t-il et quoi après/
que réserve-t-il dans ses entrailles/
si quelqu’un, et c’est fatal/
médite le Temps aujourd’hui/
le Temps, c’est hier, aujourd’hui/
et demain, le Temps c’est juste trois jours)

Deuxième temps :
(Hier est parti.
Sans en exagérer devant Dieu le départ,
Dieu merci aujourd’hui après hier se fait voir ;
et le Temps est comme cela et demain est là-bas ;
quoi en cet endroit, et quoi après, quoi dans ses entrailles,
si quelqu’un - et c’est fatal - médite le Temps, aujourd’hui/
le Temps c’est juste hier  aujourd’hui
et demain ;
le Temps c’est trois jours).

Poursuivons avec quelques autres essais que vous êtes, chers lecteurs invités à parfaire.

1.      Poème de Sidi Mohamed Ould Gaçri du Tagant :
«Kel hamd illi ya waad
lemrayvig wakten raad
’liik Allah ib’aad
dahrak dhaak ilghallaak
u khissrit haalit lablaad
u ‘idt inta lilli jaak
maah inta dhaak u ‘aad
dha maahu dahr ighlaak
’idt aana maani zaad
Sidi Mohamed dhaak»
(heureusement ô Wad Lemrayvig/
qu’à présent qu’Allah a de toi éloigné/
le temps qui t’a fait aimé/
et que le pays a perdu de son éclat/
et que pour celui qui viens à toi, désormais/
tu n’es plus celui qui fut/
et que le temps qui t’a fait aimer n’est plus celui-là,/
je ne suis plus non plus
ce Sidi Mohamed-là)


   2. Poème de Garraye Ould Ahmed Youra du Trarza :
«dahr issighr u dahr istatfiil
vaat u vaat ezmaan etnahwiil
wakhbaar ellahwu dhiik il hiil
vaatit ulgivaane evlashwaar
ya lattiif illutf il jamiil
villi ‘agib dha min lakhbaar
seyr iddahr igallab lahwaal
layla layla u nhaar nhaar
lestiqbaal alla lestiqbaal
u lestidbaar alla lestidbaar»
(le temps de la jeunesse et de l’ambiance/
est passé, tout comme le temps de l’amour de la musique/
et les choses qui meublaient le temps/
sont passés les poèmes/
ô Miséricordieux, belle miséricorde/
dans tout ce qui suivra cet état/
la marche du temps change les états/
nuit après nuit, jour après jour/
le devenir n’est rien d’autre que le devenir/
la déchéance n’est rien d’autre que la déchéance)

3.      Poème de Erebâne du Gorgol :
«kelhamd illi manzal la’laab
dahru vaat u gafaat shaab
likhriiv u taavi ‘aad ish haab
il harr u varqet yaajoura
u vraq baass ilkhayl illarkaab
ilmin ha kaanit ma’dhuura
u khlat bard ellayl u lemdhal
waryaah issehwa mahruura
u khlat zaad igiliiw u dhal
ilkhayma hiya waamura»
traduction revue par Mick Gewinner :
Les grandes dunes ne sont plus occupées,
ce temps-là est passé, bonheur !
le temps des pluies hivernales s’éloigne,
les fortes chaleurs/ont baissé, bonheur !
comme le souffle de l’harmattan
qui empêchait de monter les chevaux,
-prétexte pour les mauvais cavaliers, ha !
et se sont accordées la fraîcheur de nuit et la fraîcheur de jour,/
le vent du nord ouest a soufflé,
 s’est fondu dans l’air encore humide des marigots asséchés,
dans l’ombre des tentes et celle des acacias)

4.      Poème de Cheikh Mohamed Lemine du Hodh :
«hadha eddahr vshi kaan/
imn etrab lazawaan/
wutlahiig ishuban/
laahi viih eski biih/
u hadha akhiru ezzaman/
laahi ‘idt innawiih/
inra’iviih iban/
shmaadha yatra viih/
min teqlaab ivlayam/
u dhaak ilyaana tembiih/
’lannu billi gaam/
maahu lahi tam biih» (Par ce temps qui a commencé par l’harmonie, la musique et l’insouciante jeunesse, à la fin est en train de faire faux bond, les jours changent pour me rappeler qu’il ne restera pas comme il a commencé).

traduction revue par Mick Gewinner :

(Dans les commencements de ce temps-là
Etaient l’harmonie et la musique
Ce temps qui commença
Par l’insouciante jeunesse
A la fin fait faux bond.
Les jours changent
Et me rappellent
Que le temps
De ces commencements-là
Ne restera pas
Comme il a commencé)


5.      Poème de Ahmed Salem Ould Mohamd Lehbib du Trarza :
«meçaab eddinya tenthna
billiili na’raf fiiha
min tarbi uttam essna
viblad’ha layn injiiha»

traduction revue par Mick Gewinner :
(Puisse le Temps s’enrouler sur lui-même
Et revenir sur tout ce qu’en ce temps
 J’ai connu de plaisirs
Et puisse cette année rester

Tout comme elle fut
Juste le temps de revenir vers elle)

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