jeudi 27 novembre 2014

L’hymne sacré

De temps en temps, se pose, avec plus ou moins d’acuité, la question de l’hymne national du pays. Quelques voix s’élèvent à chaque fois pour critiquer l’hymne en expliquant que «son thème est éculé et qu’il ne répond pas à la ferveur nécessaire à pareille occasion». En fait, pour certains – une minorité agissante parce que turbulente -, le poème de Shaykh Baba Ould Shaykh Sidiya est un hymne contre les déviances contractées à la suite des interprétations humaines du texte coranique originel. On y voit l’expression d’un salafisme qui fait grincer les courants confrériques, toujours très forts en Mauritanie. D’autres reprochent au texte son manque de chaleur, de force, d’agressivité… C’est qu’au début, la vocation du pays était celle de la paix, de la tranquillité, de la convergence… L’emprunte maraboutique y est pour quelque chose.
Aujourd’hui, on veut bien que l’indépendance ait été le fruit d’un combat, de sacrifices, voire d’une guerre de libération. On cherche à célébrer des martyrs de l’indépendance, à (re)faire l’histoire du processus de la création d’une Mauritanie qui a d’abord (et surtout) été le projet de Xavier Coppolani, le colon honni. Ceux qui tiennent à (re)faire cette histoire, tiennent à ce que l’hymne national reflète cet élan guerrier qui a, en fait, toujours manqué. Soit ! seulement…
En 1968, au début de l’année, Ahmedou Ould Abdel Kader, notre poète national dont les talents se révélaient alors, fut approché par un cousin à lui qui l’amena voir le ministre Ahmed Ould Mohamed Salah chargé à l’époque de réfléchir sur le changement de l’hymne. La rencontre des deux hommes se déroula très bien, le responsable expliquant au poète ce qu’il attendait de lui : un texte qui conviendrait à une célébration et qui respecterait la métrique existante. Reparti à son poste de travail, le poète Ould Abdel Kader n’eut pas le temps de composer dans l’immédiat le poème, lui qui était aussi occupé par ses activités de militant de l’organisation nationaliste arabe et du syndicat affilié. Quelques semaines passèrent et les évènements de Zouérate éclatèrent. Le poète se retrouva en prison et on oublia le projet.
En 1979, on le sollicita ainsi que d’autres poètes et compositeurs de l’époque sur instruction du colonel Moustapha Ould Mohamed Salek, chef de la junte militaire. Alors que la réflexion était engagée, survint le coup de force du 6 avril 1979, par lequel le colonel Ahmed Ould Bouceif et son groupe prenaient en main les destinées du pays. On oublia de nouveau le projet.
En mars 1989, le poète Ahmedou Ould Abdel Kader – qui a la reconnaissance des Mauritaniens – est invité par le colonel Moawiya Ould Taya, président du Comité militaire de salut national au pouvoir, à composer un poème à la gloire du pays autre que celui-là, insignifiant et trop froid. Il revient au début du mois d’avril pour remettre au Président un feuillet où il avait transcrit le poème qu’il proposait. Le Président rangea soigneusement le feuillet dans la poche de sa veste et pris congé, l’air déterminé. Mais quelques jours après survinrent les événements de Diawara, opposant éleveurs peulhs sénégalais à des agriculteurs soninké mauritaniens. Le début d’une confrontation entre les deux Etats qui a failli prendre les contours d’une guerre raciale entre Bidhane et Noirs. Le projet fut oublié dans le tumulte.
Cette chronique de l’hymne – le mot est du poète Ahmedou Ould Abdel Kader – nous dit que l’hymne est quelque part «intouchable». Les adeptes de l’administration de l’invisible – concept forgé par l’éminent Professeur Abdel Wedoud Ould Cheikh – auront compris que le poème de Baba Ould Shaykh Sidiya a quelque baraka qui l’entoure. Le thème qu’il traite est toujours actuel parce qu’il s’érige contre l’extrémisme religieux et les interprétations fallacieuses des textes originels. Il participe à l’adoucissement des mœurs et n’a pas vocation à cultiver la haine et la violence. Qui dit mieux ?
PS : A préciser à ceux qui ne le savent pas que la musique de l’hymne national a été composée par le nommé Tolia Nikiprowetzky et que certaines de ses partitions ont disparu dans ses versions jouées aujourd’hui.

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