jeudi 16 janvier 2014

Quitter Walata

Le festival n’est pas fini. Sa clôture est prévue pour lundi prochain (apparemment). Les boulistes (pétanque) ont fait leur dernier match hier soir avec la victoire d’une équipe portant le nom de Moudjéria (Tagant). La compétition de tir à la cible continue. Chaque soir, au cours de la fête au niveau de la tribune centrale, les animateurs annoncent le démarrage de telle ou telle discipline. Même hier, au beau milieu du cycle, on nous annonçait que ceux qui voulaient contribuer au concours de poésie (classique et populaire) doivent déposer leurs contributions à partir du lendemain. C’est ouvert à tout le monde, pas seulement aux ressortissants des villes anciennes.
La ville se réveille ce matin à l’appel du muezzin de l’ancienne mosquée, celle où il y a deux compartiments : un qui sert en saison chaude et un autre en saison froide. Si l’espace du premier est aéré, le second est disposé en allées séparées par de larges poteaux qui supportent la superstructure. Le premier vendredi d’avril, l’Imam se déplace vers le compartiment aménagé pour une meilleure aération. Au premier vendredi de novembre, il va diriger la prière dans le deuxième compartiment. Immuable mouvement qui rythme la vie des Walatis. Une ferveur particulière se dégage et vous étreint quand vous pénétrez ici. L’intérieur est bien aménagé, assez pour installer la personne dans l’esprit et l’atmosphère de la prosternation devant la Toute-puissance divine.
A Walata, partout à Walata, on plie sous le poids de l’Histoire. On n’a pas besoin d’être un érudit ou un historien pour sentir que les millénaires vous regardent (pour emprunter la formule de Napoléon Bonaparte parlant des Pyramides à ses soldats après la conquête d’Egypte). Le passage de Mohamed Yahya El Walaty, de Cheikhna Mohamdy Wul Sidi ‘Uthmâne, Taleb Boubacar, Amar Emmome, Enbouya, Sid’Ahmed Wul Bukaffa, Taleb Abdallahi Ennefaa, El Marwany, Shaykh Sidi Mohamed Wul ‘Abidine… et bien d’autres dont le passage sur ces terres n’aura pas été inutile et dont les traces resteront à jamais, indélébiles vestiges d’un passé aujourd’hui plus ressenti qu’entretenu.
A Walata, dans les dédales de la vieille cité, on sent les valeurs qui ont prévalu, le mépris pour le bédouin, véritable source d’inquiétude, et qui est assimilé au «sauvage» des aires «civilisées»… La Mauritanie d’aujourd’hui semble donner raison aux habitants de la vieille cité. N’est-ce pas là, dans cette propension à la prédation, dans le refus de croire au progrès et à la loi de l’accumulation, dans la négation à toute organisation, dans la sédition devant toute forme d’autorité, n’est-ce pas là qu’il faut chercher le refus du Mauritanien d’aujourd’hui de respecter le Code de la route (le plus vieux et sans doute le plus élémentaire de tous les codes), de partager la voie publique avec l’autre, de prendre en compte ses préoccupations et même son existence ?
Durant les quelques jours du festival, rares sont ceux qui auront cherché à reprendre la route que prenaient les saints de Walata. Plus rares encore sont ceux qui auront été à côté du vieux puits, celui de l’intérieur pour imaginer un temps de siège et quel rôle jouait Daar eshbaar (la maison qui servait aux guerriers Mehchdhouf qui venaient défendre la ville). Rares certainement ceux qui auront médité les passages, en labyrinthes, entre les maisons. Un peu comme si l’objectif était de reconstituer les généalogies de leurs occupants, on passe d’une maison à une autre, d’un toit à un autre. On peut faire le tour de la cité par les toits ou en passant de maison en maison.

On quitte Walata avec cet amer goût de l’inachevé. Une forme de frustration de voir une grande idée – celle qui veut restaurer et redorer les Villes anciennes – ratée pour des questions de préparation dans la forme et dans le contenu. Walata, plus que toutes les autres villes anciennes, ne supporte pas la médiocrité. Heureusement que cette cité est inaltérable dans sa splendeur cachée mais réelle.

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