mardi 16 août 2011

La lettre de Ould Daddah


En sa qualité de président du RFD (rassemblement des forces démocratiques), Ahmed Ould Daddah vient d’écrire une lettre à «Monsieur le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, Président de la République Islamique de Mauritanie» pour l’interpeller sur la question de la mort de feu Mohamed Lemine Ould Ndeyane. Cette lettre suscite quelques interrogations.
Sur la forme d’abord : ne cherche-t-on pas – au niveau de la COD par l’entremise du président Messaoud Ould Boulkheir, par d’autres canaux moins officiels – à établir un contact entre les deux hommes ? Un contact qui permettrait de voir que les deux hommes se reconnaissent, chacun dans sa fonction ? En appelant le «Président de la République», n’est-ce pas un pas de celui qui fait de cette reconnaissance un moyen de pression et de négociation ?
Sur le fond ensuite. Le 8 juin 2003, des mutins ont mobilisé chars et hommes pour prendre le pouvoir par la force. Cette folle entreprise – qui a eu quelques incidences positives dans l’ébranlement du système sécuritaire de l’époque – a abouti à la mort de 17 personnes dont de nombreux civils, et au moins deux officiers : le colonel Mohamed Lemine Ould Ndeyane et le capitaine Ould Oudaa. Parmi les civils, il y avait au moins une enfant morte d’un éclat qui l’a atteint au bas-ventre.
Les dix-sept personnes sont mortes à la suite de tirs, tantôt d’armes légères tantôt d’armes lourdes. Cela n’a jamais été déterminé au cas par cas. Leurs parents n’ont jamais bénéficié de compassion, et n’ont pas eu d’explications. Les militaires parmi eux n’ont pas été célébrés par le régime qu’ils défendaient quand ils furent tués. Et aucun parti à l’époque n’avait émis la moindre interrogation autour des victimes. Et l’on avait fini par expliquer le comportement du régime – l’indifférence vis-à-vis de ses défenseurs morts «en accomplissant leur noble mission» (c’est toujours bien de savoir que défendre un régime comme celui de l’époque est «noble») – par un accès de folie de son chef qui avait fini par croire que les vies en Mauritanie ne comptaient pas. On s’est brusquement souvenu du magistral dédain dont la catastrophe de Tijikja – plus de cent morts d’un coup – avait fait l’objet parce que «le président dormait». Un autre traumatisme qui pèsera encore sur notre équilibre psychique.
Il n’y a pas lieu de discuter si les portes sont ouvertes pour parler de faits qui ont été amnistiés, ni des témoignages cueillis à chaud ce jour-là et comportant les détails de ce qui s’est passé. Il est toujours plus facile de parler longtemps après parce que cela permet de construire, de déconstruire et de reconstruire. Je prends l’exemple du passif humanitaire.
Avoir plus de quarante ans en Mauritanie suppose qu’on en avait 18 en 1989, et plus plus tard ( le temps est venu d’utiliser les pilons comme calames pour ânonner des vérités évidentes). Avoir 18 ans dans un pays où l’arbitraire règne, l’inégalité, le pillage des ressources, l’esclavage, le tout doublé d’une politique suicidaire pour la cohésion du pays, avoir 18 ans à ce moment-là suppose une prise de conscience de l’état lamentable dans lequel on se trouvait, et une prise de position évidente vis-à-vis de cet état. Ceux qui ne l’ont pas fait alors qu'ils avaient 18 ans et plus au moment des faits, même s’ils sont excusables, car cela demandait un engagement et un prix à payer qu’ils n’étaient pas prêt à verser, ceux-là ne sont pas qualifiés pour donner des leçons plus tard. Il faut le dire car la cacophonie produite par ceux qui se sont tus s’ils n’avaient pas été carrément du côté du bourreau, cette cacophonie couvre le reste.
Quels mérites pour Ould Boulkheir, Ould Mansour, Ould Daddah, Sarr ou Ould Maouloud d’avoir subi pressions et répressions au nom de quelques nobles idéaux, quels mérites s’ils ne peuvent le revendiquer à cause de la trop grande présence à leurs côtés de leurs bourreaux d’hier ? quelle différence entre un homme – politique ou pas – qui réagit sur le coup contre l’arbitraire, qui le dénonce alors qu’il s’exerce, qui essaye de le lever, et un autre qui attend que tout soit fini, que tout soit loin et sans risque ?
Les «excités» de certaines causes ne doivent pas oublier qu’ils étaient là… que nous étions là.

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