vendredi 13 septembre 2013

Dans la ligne de mire

La nouvelle directrice de TVM n’aura pas eu droit à la période de grâce habituelle. A peine quelques semaines après sa nomination, voilà qu’elle fait l’objet d’une cabbale violente. D’une part ceux de TVM qui se sentent lésés depuis que la nouvelle directrice a essayé d’épurer le personnel en remettant les «détachés» à leurs administrations d’origine et/ou en mettant fin aux traitements accordés sans raison à des individus qui ne rendent aucun service à la boîte.
D’autre part, ceux qui sont de toutes les façons contre tout ce qui peut améliorer une situation donnée. Ceux-là ne sont pas forcément «intéressés» directement pour les prébendes distribuées jusque-là par TVM. Ils sont parfois de bonne foi et croient à tout ce qu’on leur dit. Parfois, ce sont des opposants au régime qui, à leur yeux, ne fait jamais que les mauvais choix.
Depuis qu’elle est là, Khira Mint Cheykhani – c’est son nom -, a essayé d’innover. Créant de nouveaux programmes comme ce «messaa al khayr» qui fait couler tant de salive et d’encre et qui n’est en fait que le produit de la rencontre d’un talent et d’une administration qui est désormais à la recherche des talents. L’idée, la conception de l’émission qui vise à «détendre» l’atmosphère trop officielle de la télévision nationale, relèvent du génie d’un jeune touche-à-tout du nom de Ahmed Ould Bah. Quand je dis «touche-à-tout», c’est bien pour pallier à mon incapacité à trouver le qualificatif nécessaire pour dire ce que Ould Bah sait faire. En fait, il sait faire – et très bien faire – tout ce qui relève du métier de l’information : de la rédaction de la dépêche, à la mise en place de l’appareillage permettant l’émission en direct, en passant par la présentation, la réalisation, le dépannage, l’enregistrement… tout, absolument tout est du ressort de ce jeune qui a dirigé la radio privée Saharamédia.fm qui est aujourd’hui l’un des leaders dans le domaine de la radiophonie.
Quand la nouvelle directrice le sollicite, Ahmed Ould Bah n’hésite pas et lui offre ses services sans demander de contrepartie. D’ailleurs il refusera d’être rémunéré. Comme quoi, il existe dans ce pays des jeunes (et des moins jeunes) qui sont prêts à tout donner dès l’instant où ils savent que cela peut contribuer à améliorer une situation donnée. Comme il en existe qui refusent de comprendre que la demande de changement passe nécessairement par un assainissement qui a un prix. Un prix qu’il faut se résigner à payer un jour.
J’ai entendu de grands intellectuels, des journalistes sérieux soutenir qu’il s’agit d’une émission, fruit d’un contrat portant sur des millions, contrat octroyé à l’oncle de la nouvelle directrice. Faux ! mais qu’est-ce qu’on peut contre la mauvaise foi ?  

Dans notre pays, la demande de bonne gouvernance n’est pas réelle. Il suffit de voir les réactions chaque que quelque chose de «bon» et de nouveau est réussi.

jeudi 12 septembre 2013

Ramtane Lamamra, la diplomatie à visage humain

Je l’ai connu, comme nombre de Mauritaniens, à l’occasion de la crise politique qui a secoué le pays en 2008, prenant une dimension internationale au lendemain du coup d’Etat du 6 août qui a mis fin au régime de Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Comme envoyé spécial de l’Union africaine à titre de président du CPS (Conseil de paix et de sécurité), il venait fréquemment essayer de rapprocher les points de vue des différents pôles politiques mauritaniens. Dans un premier temps, il fut boudé par les autorités qui l’accusaient d’épouser la position officielle algérienne au début «peu compréhensive».
Au bout de quelques voyages, il gagna la confiance de tous. Diplomate aguerri, Ramtane Lamamra a cette faculté de vous mettre à l’aise tout restant intraitable sur les principes. Il savait convaincre et pouvait rester le temps nécessaire pour écouter son interlocuteur. Le genre de responsable que les journalistes apprécient pour sa disponibilité et son ouverture sur eux. Des nuits durant, nous avons discuté dans le hall de l’hôtel Méridien où se déroulaient les négociations entre les trois pôles mauritaniens (Pôle du pouvoir, celui du Front national de défense de la démocratie et celui du Rassemblement des forces démocratiques). On avait l’impression qu’il nous donnait la primeur des informations liées à l’évolution des pourparlers. Il comprenait parfaitement – il nous l’a dit – que le plus dur des négociateurs était Mohamed Ould Maouloud. Mais l’habitude des longues discussions des gauchistes lui permettaient de comprendre qu’il fallait l’user par le temps et la pression extérieure. Le reste viendra quand le négociateur sentira que les autres ont le temps de l’écouter et qu’ils ne se lasseront pas de lui objecter tel ou tel argument.
Je l’ai rencontré plusieurs fois – je l’ai même interviewé pour La Tribune – après la normalisation de la situation en Mauritanie. Toujours la même courtoisie, la même convivialité, la même prestance… Ramtane Lamamra incarne parfaitement cette image que nous avons de la redoutable diplomatie algérienne toute en lui donnant un visage humain.
Sa nomination, à ce moment précis, à la tête du département des affaires étrangères du pays le plus dynamique en matière de diplomatie dans notre aire, cette nomination n’est pas le fruit du hasard. Il marque certainement un tournant dans un monde où les turbulences créent un chao indescriptible dans le Monde Arabe et Musulman, où l’Algérie a intérêt à ancrer son versant Sud dans les profondeurs africaines et où les enjeux mondiaux demandent un savoir-faire «diplomatique» performant.
Ceci est un clin d’œil destiné à saluer la nomination d’un ami de la Mauritanie, un ami qui connait désormais la classe politique et qui a une affection certaine et un respect profond pour notre pays.

L’ancien secrétaire général du ministère des affaires étrangères, ancien Ambassadeur et surtout ancien président du CPS, trouvera certainement les moyens de recadrer la diplomatie algérienne, de la recentrer sur le Maghreb et l’espace sahélo-saharien. Avec humilité et sans condescendance. 

mercredi 11 septembre 2013

L’autre 11 septembre

Avant d’être le «11 septembre 2001», le jour où l’Amérique a tremblé, il était le «11 septembre 1973», le jour où le Chili s’est effondré et avec lui l’espoir de milliers, de millions, de centaines de millions d’individus croyant à l’égalité dans les rapports citoyens, à la justice dans l’exercice de la vie de tous les jours, à l’équité dans la redistribution des biens communs…
Dans le film «Il pleut sur Santiago» (Costa Gavras), on ne peut oublier ses appels venant de Valparaiso où une manœuvre navale américano-chilienne se déroulait depuis la veille. Plus tard on saura que l’appui logistique – peut-être en hommes et en renseignements – de la flotte américaine a été nécessaire aux unités rebelles qui ont pris d’assaut le palais de la Moneda, le palais présidentiel où Salvador Allende avait trouvé refuge et où il est mort les armes à la main.
On peut affirmer aujourd’hui que l’opération a été suivie en directe depuis le bureau de Henry Kissinger, le secrétaire d’Etat de l’époque du Président Richard Nixon.
Devant la déferlante des unités armées insoumises, ce sont d’abord le Président Allende et ses compagnons qui tiennent tête avant d’être rejoint par des milliers de jeunes volontaires. Il refuse l’offre d’exil ou d’être pris par ses ennemis. On a longtemps soutenu qu’il se serait suicidé après avoir compris qu’il n’y avait rien à tenter. Peut-être. Mais des témoignages de survivants confirment son assassinat par les agresseurs du Palais présidentiel. Son dernier message à la Nation est transmis par Radio Magallanes qui est la dernière à émettre.
«Ils vont sûrement faire taire Radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son de ma voix. Peu importe, vous continuerez à m’écouter, je serai toujours près de vous, vous aurez au moins le souvenir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et humilier. Allez de l’avant, sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure. Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, j’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu’au moins ce sera une punition morale pour la lâcheté et la trahison.»
Des milliers de Chiliens meurent ce jour-là dans le stade de Santiago sous les balles d’une armada qui avait pour mission de faire taire à jamais les voix des révolutionnaires. Son épouse qui assista à son enterrement expéditif le lendemain de son assassinat, dira, en jetant des fleurs sur son cercueil : «Que l’on sache qu’ici repose le président constitutionnel du Chili.» La voix était assez forte, le geste assez courageux pour être à jamais retenus.
On saura plus tard que le renversement puis l’assassinat de Salvador Allende était le début d’un plan «Condor» (du nom de ce rapace des Andes) et dont le but était de renverser toutes les démocraties d’Amérique Latine. La CIA qui avait initié le plan mettait en œuvre la plus grande opération d’extermination des gauchistes de tous temps. La nuit s’installa pour longtemps. Guérillas, guerres civiles, assassinats politiques, génocides… Aujourd’hui encore, le Chili, l’Argentine, le Brésil, le Nicaragua, le Mexique, le Guatemala, le Pérou, le Venezuela… tous ces pays, tous ces peuples pansent encore les plaies béantes de l’époque. 

mardi 10 septembre 2013

Dialogue, vous avez dit «dialogue» ?

Il ne se passe pas un jour sans que nos médias nous donnent de fausses informations sur les attitudes politiques des uns et des autres. On nous dit ici que les Ambassadeurs européens et américain s’en mêlent. Alors que c’est faux. Et là que le Président de la République serait sur le point de rencontrer le Chef de file de l’Opposition. Alors que c’est faux. Là encore que la Coordination a mis sur pied une Commission chargée de dialoguer avec le pouvoir. Alors qu’il n’est pas encore question de dialoguer.
On nous dit encore que le Premier ministre Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf a rencontré d’autres figures autres que Jemil Mansour de Tawaçoul et qu’il aurait été disposé à entrer en discussion avec la COD. Tout ça est faux.
En réalité, chaque camp a exprimé ses prédispositions à dialoguer avec l’autre camp, sans toutefois définir les modalités de ce dialogue, encore sa forme et son objet. Aucun des camps ne sachant précisément ce qu’il veut, ni ce que veut son vis-à-vis, on ne peut rien faire de concret. On sent chez chacun une sorte d’hésitation à aller de l’avant pour dépasser les attitudes de rejet qui ont caractérisé les relations politiques. Ce qui oblige à un sur-place que rompent des déclarations tantôt «participationnistes» tantôt «boycottistes» de quelques figures plus ou moins emblématiques de la COD. Ici on n’accepte pas de faire le mea culpa – «l’autocritique» comme diraient nos amis de gauche – qui permet de rompre avec le refus d’agir et de prendre l’initiative. Du coup, on continue à subir et à courir derrière les évènements. Plus grave, on répète les erreurs du passé et on évite de faire l’analyse froide de la situation.
Comme en juin 2009, quand les Accords de Dakar ont été paraphés en attendant leur signature à Nouakchott puis leur mise en œuvre, on espère «gagner du temps» en tergiversant, en hésitant à y aller, en discutant indéfiniment de l’attitude à avoir… Au même moment, comme en 2009, le jeu continue de l’autre côté par la préparation des élections dont l’échéance a été fixée et définitivement fixée. Comme en 2009, la COD perd le temps au lieu d’en gagner. On se rappelle quand ses leaders avaient cru à un possible report s’ils continuaient à «manœuvrer» et à ruser, alors que la date du 18 juillet se rapprochait inexorablement et que le principal challenger pour eux continuait lui à sillonner le pays, de village en campement. C’est ici qu’il faut chercher l’explication de la large avance prise par le candidat Mohamed Ould Abdel Aziz et qaui s’est traduite par un passage au premier tour avec près de 53%.
Aujourd’hui encore, les mêmes leaders s’obligent à rester sur Nouakchott – à Tevraq Zeina précisément – pour discuter d’un sujet consommé à l’avance : des élections dont la date a été fixée une première fois pour le 12 octobre avant d’être reportée au 24 novembre pour permettre qu’un maximum de partis soit embarqué.
Il est certain qu’au sein de la COD, il n’y aura pas d’accord sur le boycott ou sur la participation. Certains partis ne peuvent se permettre de boycotter parce que cet acte est synonyme pour eux de suicide politique. C’est le cas de Tawaçoul qui a toutes les chances de bien s’en sortir pour une première bataille au nom du parti. C’est en fait le seul parti de l’Opposition qui semble avoir bien préparé ces élections à travers campagnes, prêches, actions sociales… Les moyens de mener campagne ne lui manquant pas, Tawaçoul est le premier parti lésé par l’indécision de ses partenaires.
L’Union des forces du progrès (UFP) fait partie de ceux qui sont «idéologiquement» opposé à tout boycott. Le «compromis historique» de l’ère Moawiya avait pour justification principale la nécessité d’exploiter toute brèche et toute ouverture pour «cultiver son jardin». Ce parti élitiste a une base rurale qu’il ne peut abandonner et qu’il ne peut convaincre du boycott. Même son aile «tagantoise» (de Tagant) ne peut se résoudre à s’exclure au moment où elle croit ouvertes devant elle toutes les chances de conquérir Tijikja, El Qidiya, Moudjéria…
Reste le Rassemblement des forces démocratiques (RFD) qui semble le plus lourd à entrainer sur la voie de la participation et même du dialogue avec le pouvoir. Le boycott est une vieille habitude chez les leaders de ce parti. Même s’ils doivent avoir tiré la conclusion quant à l’inefficacité d’une telle attitude (au contraire), rien n’indique qu’ils sauront tirer les conclusions nécessaires des expériences du passé. Personne ne reconnait parmi eux que le boycott de 1992 a pris la forme d’un «péché originel» pour ce qui est du ratage démocratique historique de l’époque. Sans remettre en cause le pouvoir en place, l’attitude boycott l’a plutôt servi.

Au sein de la COD, c’est le consensus qui prime : le RFD, l’UFP ou Tawaçoul ne peuvent décider sans l’accord de l’UNAD, du RDU ou du PLEJ. C’est ainsi que ce corps s’interdit le mouvement et s’empêche d’être dynamique. Autant dire que l’attente sera longue. La décision de participer ou non ne sera prise qu’à la dernière heure. Comme toujours…

lundi 9 septembre 2013

Le CNTIE en campagne

Après avoir présenté les rapports dans les régions sud et sud-est, le Comité national pour la transparence des industries extractives se prépare à aller prêcher dans les régions du Nord. C’est ainsi qu’il se rendra dans les prochains jours à Akjoujt, Atar et Zouératt. Dans chaque région, on discutera pendant deux jours les rapports 2010 et 2011 après avoir présenté l’institution elle-même. Peu de gens la connaissent malgré tout le tapage qui a été fait autour de la suspension temporaire de la Mauritanie à la suite du retard pris dans la publication de ces rapports. On se rappelle de cet ancien ministre des mines qui confondait Transparency international et ITIE, de ce politique qui a associait la suspension à une exclusion de la Mauritanie des «pays transparents»… Tout est rentré dans l’ordre depuis que la Mauritanie a réussi à publier les rapports et à rattraper son retard.

Dans ces rapports, il apparait que la contribution du secteur extractif a été de 212 millions dollars en 2010 et 392 millions en 2011. Selon une dépêche de la PANA, 82% des revenus ont été générés par le secteur minier et 18% par les hydrocarbures, alors qu’en 2011 les mines et les hydrocarbures ont représenté respectivement 83% et 17%. Les revenus du secteur extractif ont contribué aux recettes de l’Etat à hauteur de 24% en 2010 et 38% en 2011.

dimanche 8 septembre 2013

Le racisme en question

La visite chez nous du rapporteur spécial des Nations Unies sur le racisme et notions associées (xénophobie, discrimination…) est l’occasion de parler de ce phénomène qu’est le racisme. Qu’est-ce que le racisme ? quelles sont ses manifestations ? sous quelles formes existe-t-il chez nous ? comment faut-il le combattre ?
Est raciste celui qui croit à une suprématie quelconque due à l’appartenance à une race, une culture et/ou à une classe sociale. Quand on croit à la détermination par la naissance et donc l’appartenance, on adopte fatalement les considérations idéologiques qui véhiculent une supériorité des uns par rapport aux autres et qui donnent droit aux «supérieurs» de se comporter en conséquence en cherchant à inféoder, assujettir et/ou exploiter ceux qui sont traités en «inférieurs».
Cela peut prendre l’allure de l’esclavagisme qui est un système qui met une partie des hommes au service d’autres qui peuvent en disposer comme ils voudraient. Il peut devenir un totalitarisme quand il vise à imposer aux autres races la suprématie de l’une d’elles (tous les nationalismes ont connu cette dérive-là dont les plus abjectes restent le Nazisme, l’Apartheid et le Sionisme). Il peut tout simplement mener à des abus de langage qui prennent la forme de préjugés culturels devenant postulats. Ce cas peut ne pas rester au niveau d’une attitude xénophobe, sectaire ou ségrégationniste, mais peut évoluer, en cas d’exacerbation, vers des relents génocidaires. On passe donc de l’injure raciste toute simple au génocide… Il est une attitude individuelle vis-à-vis de l’Autre, dans la façon de le percevoir, de le traiter et de coopérer avec lui. Mais cette attitude individuelle peut se traduire en volonté collective de domination, d’exploitation qui trouve sa justification dans l’infériorité de certaines races par rapport à d’autres.
L’Afrique, notre continent, a beaucoup souffert de cette idéologie. La colonisation, l’esclavage, puis les guerres civiles les plus affreuses, les régimes totalitaires… ne sont que des manifestations de la mise en œuvre de l’idéologie raciste qui a «justifié» l’exploitation du continent. C’est bien sur le «continent noir» que s’est exercé, des décennies durant, le régime de l’Apartheid basé sur la séparation des races.
En Mauritanie, les manifestations du phénomène existent, ont toujours existé et continueront à exister. Même après l’avènement complet (et accompli) d’un Etat moderne et citoyen (si jamais cela devait arriver). Le caractère multiethnique du pays, mais surtout l’existence de systèmes sociaux basés sur la naissance sont les éléments fondateurs et promoteurs du racisme.
Les pratiques esclavagistes sont un aspect – le plus grave certes – des survivances des sociétés traditionnelles et de leurs systèmes de domination interne. Chez les Bidhâne, les Pulhaar, les Soninké ou les Wolof, le dispositif basé sur la naissance a survécu à près de soixante ans de mise en place d’un Etat citoyen. Et avec lui toutes les considérations qui font que le guerrier et le marabout –le marabout et le guerrier, cela dépend de la communauté dont on parle – dominent la société. Ils ont continué à jouir des mêmes privilèges et ne semblent pas vouloir y renoncer.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une évolution positive qui fait que l’accès à l’école s’est démocratisé depuis les premières années de l’indépendance donnant ces milliers de lettrés issus de milieux anciennement défavorisés par le système éducatif.
La Mauritanie est un pays qui a été fondé sur une vocation unitaire et égalitaire qui, malgré ses échecs, a eu des réussites considérables. Ne serait-ce que sur le plan institutionnel qui fait que la Mauritanie s’est approprié les valeurs universelles d’égalité, de justice, d’équité, de citoyenneté… Des valeurs républicaines qui devaient être la base d’une remise à niveau sociale qui aurait permis de booster les plus défavorisés pour les pousser à occuper les premières loges.
En 1992, la première Assemblée nationale a été présidée par Cheikh Sid’Ahmed Ould Baba, ancien officier issu de la caste des forgerons. Aujourd’hui elle est dirigée par un homme autrement plus symbolique parce qu’il s’agit de Messaoud Ould Boulkheir, militant de première heure de la cause anti-esclavagiste. On a eu pour quelques semaines, un Président de la République chef «Denianké» en l’occurrence feu Bâ M’Baré. Aucune voix ne s’en est offusqué. D’ailleurs rares sont les personnes qui peuvent afficher leurs attitudes racistes, même si, dans le langage de tous les jours, des expressions et des postures viennent nous rappeler constamment que le démon est là.
C’est bien pour cette raison qu’il faut encourager la mise en œuvre de toutes les lois condamnant toute expression du racisme. Associations, partis politiques, presse, syndicats et toutes organisations civiles doivent intégrer la lutte contre le racisme et ses expressions dans leurs plans de travail. Ce n’est pas l’affaire des seules autorités, parce que la pratique est généralisée. Elle procède de l’attitude imbécile de l’ignorant inconscient et irresponsable qui ne voit pas en quoi ce qu’il dit et fait peut porter à conséquence.

Et si chacun de nous commençait par bannir de son langage toute expression équivoque ?

samedi 7 septembre 2013

Pourquoi la vénération des Barameks ? (2)

On raconte que quelques années après avoir sauvagement massacrés les Barmakides, le Khalife Haroune Errachid s’en alla, seul se promener sur les vestiges de leurs palais. Il entendit alors les gémissements d’un homme dont il s’approcha. Il découvrit un vieil homme qui alternait déclamation de belles poésies à la gloire des Barmakides et les pleurs bruyants.
Le Khalife se retira rapidement et demanda à ses gardes d’aller sur les lieux lui ramener l’homme en question. Après avoir réuni sa cour, il demanda à l’homme les raisons de sa détresse croyant avoir affaire à un survivant de la famille. L’homme se contenta de raconter au Khalife comment il était venu pour la première fois à Bagdad où il cherchait de quoi nourrir sa famille qu’il avait abandonnée aux confins du désert d’Arabie. Il avait alors rencontré un homme richement habillé auquel il avait demandait un travail. L’homme s’enquit des raisons de la démarche. «J’ai abandonné les miens sans terre et sans pâturages, sans quoi se nourrir ou se vêtir. La majorité des gens que j’ai laissés là-bas sont des femmes qui n’ont d’autre ressource que celle que je pourrai apporter de mon voyage. Je ne peux me résoudre à la mendicité et même si je ne sais pas faire grand-chose, je suis prêt à faire ce qu’on me demandera pour pouvoir revenir là-bas avec de quoi les nourrir».
Les propos émurent beaucoup l’inconnu qui lui offrit immédiatement des pièces d’or et ordonna à l’un de ses accompagnateurs de lui montrer le troupeau de chamelles en période de traite qu’il avait décidé de lui donner. Des pièces de tissus lui furent offertes plus tard. Il voulut savoir qui était son bienfaiteur, mais celui-ci interdit à sa cour de lui dire qui c’était.
Reparti chez lui, l’homme vécut une décennie dans le bonheur. Jusqu’au jour où une terrible sécheresse frappa le pays, décimant bêtes et cultures. Il dut quitter de nouveau son pays en pensant à aller à Bagdad, là où se trouve le Khalife, peut-être qu’il trouvera âme charitable comme ce fut le cas avant.
En entrant dans la ville, il tomba sur un cortège. Il crut avoir affaire au Khalife et s’empressa de gagner le niveau du personnage central. Il entreprit de raconter sa détresse avant de savoir qu’il ne s’agissait pas du Khalife Haroune Errachid. Mais l’homme «important» entendit le cri de cœur et ordonna de lui verser or, argent, bétails, tissus… Il décida de ne pas repartir cette fois sans savoir qui était son bienfaiteur. Il le suivit donc après avoir confié la garde de ses nouveaux biens à l’extérieur de la ville. Il entra avec le cortège dans le quartier où l’homme descendit de cheval et alla à la rencontre d’un autre qu’il semblait affectionner fortement. Notre homme reconnut son premier bienfaiteur. C’était Al-Fadhl Ibn Yahya Ibn Khalid Al-Barmaki. Le deuxième bienfaiteur n’était autre que le frère du premier, Jaa’far.
En entendant l’histoire, le Khalife qui aimait bien au fond ses anciens collaborateurs et néanmoins victimes, pleura longuement avant d’ordonner qu’on donne à cet homme une quantité de biens considérables et variés. Alors, à la surprise générale, l’homme se tourna vers le Khalife et lui dit : «Ce que tu viens de m’offrir là est à mettre à l’actif des Barmakides. Qui peut rester aussi généreux aussi longtemps, même après avoir quitté notre monde ?»
Les paroles de l’homme n’offensèrent guère le Khalife qui apprécia plutôt le sens de la loyauté. Une valeur qui se perdait alors.
Malgré toute la mythologie dont ils furent l’objet, les Barmakides n’ont jamais été adoptés par les Arabes, encore moins par les Historiens de l’époque qui se sont employés à censurer une partie de leur gloire et de leur souvenir. Il n’y a que dans la société Bidhâne où la famille est associée aux nobles valeurs de la prodigalité, de la candeur, de l’équité…
Cela apparait dans la musique où chaque fois qu’un griot authentique est pris par le vertige de son jeu de la tidinit (luth) ou de l’ardîne (harpe féminine), chaque fois qu’il plonge dans la mélancolie, qu’il est au sommet de l’inspiration, il déclame quelques poésies à la gloire de la famille Barmakide. C’est ainsi que Yahya «Ibnou Khalidi», ses fils Al-Fadhl et Jaa’far sont célébrés dans tous les modes de la musique Bidhâne.
Dans le langage de tous les jours, quand on veut qualifier l’absolue générosité, on dit tout simplement : «untel est un Barmaki», «Ehl untel sont des Baramek»… si bien que cela est passé dans la poésie de grande classe.
La question est de savoir pourquoi les Bidhâne, cette peuplade du désert qui s’est approprié une Histoire exclusivement arabe, avec les aprioris, les préjugés qui marquent les relations avec l’Autre, avec cette aversion prononcée pour tout ce qui n’est pas Arabe à l’origine et tout ce qui n’est pas islamique à l’origine…, pourquoi cette société a-t-elle adopté les Barmakides au détriment du Khalife abbasside Haroune Errachid ? Pourquoi la glorification de ceux qui sont considérés ailleurs comme étant la cause première de la décadence de l’Empire Abbasside donc de l’Empire musulman ? Cela mérite réflexion.

Je me souviens des séances communes de pleurs : des femmes et des hommes qui se rassemblent pour écouter une partie de cette mythologie qui a fini par nourrir un imaginaire produisant des histoires tristes qui ont fini par donner le drame des Barmakides. Des histoires lues dans le livre «i’laam ennass» qui a été l’un des premiers ouvrages écrits qui ont atteint cette partie du monde. Mais ce fait n’explique pas à lui seul cette survivance magnifique du souvenir d’une famille à l’origine bouddhiste, puis zoroastrienne et enfin musulmane. Surtout pas dans une société qui se trouve à la périphérie du Monde islamique.