jeudi 12 mars 2015

Les promoteurs du chaos

De l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique installé à Nouakchott aux journalistes en mal de sujets racoleurs, en passant par les hommes politiques les plus assoiffés de pouvoir, tous veulent nous convaincre d’une chose : l’inévitable décomposition de la Mauritanie. Et son imminence.
Un épouvantail qu’on remue parfois pour arracher au Pouvoir quelques concessions qui doivent nécessairement se traduire par une implication personnelle dans l’exercice. Parce que ceux qui émettent de tels jugements alarmistes se présentent souvent comme les sauveurs potentiels. «Il suffit de faire appel à nous et de reconnaitre le rôle que nous pouvons jouer pour éviter au pays de sombrer dans le chaos qui se dessine inévitablement». Il y a mille manières de le dire, mais le sens est le même, tout comme la démarche.
Peu importe si l’analyse d’un diplomate ou celle d’un journaliste sont faussées par la méconnaissance évidente de leur sujet, peu importe s’il y a un jeu qui se défile derrière, ce n’est pas grave parce qu’il faut laisser le cours des événements apporter le démenti qu’il faut.
Par contre, il est difficile d’accepter des acteurs politiques la seule promesse d’un futur synonyme de l’émiettement, de la dislocation, de la guerre civile et donc de l’effondrement. Au lieu d’une proposition alternative qui nous pousse à rêver à un futur possible.
L’une des raisons des tergiversations face à la proposition de dialogue, c’est bien la peur de la perspective de 2019. Pour les uns, elle est dangereuse à envisager parce qu’elle peut signifier la fin de leurs privilèges. Pour les autres, elle oblige à penser l’avenir et à travailler pour sa conquête, un exercice qui n’a jamais été essayé. D’où la peur de tous d’y aller rapidement et sans préjugés.
La classe politique mauritanienne ne peut visiblement pas se résoudre à accepter que le mandat actuel est le dernier pour un Président qui a jusque-là largement profité des incohérences dont elle a été coupable. Quand elle a refusé en 2005 d’influer sur le cours des événements en se contentant de soutenir l’agenda proposé par la junte sans y apporter de touche personnelle. Quand elle a refusé de croire au changement probable en 2007 et qu’elle a voulu par la suite perpétuer des systèmes usés. Quand, en 2008, elle a joué sans tenir compte des rapports de force réels. Quand, en 2009, elle a manœuvré sans intelligence tout en obéissant aux velléités individuelles multiples qui l’ont condamnée à aller en rangs dispersés dans une élection qui constituait un tournant pour la Mauritanie. Quand elle a refusé de reconnaitre des élections qu’elle a co-organisées. Quand elle a provoqué une logique de confrontation sans en avoir les capacités. Quand elle a promu le boycott… quand… tous les rendez-vous ont été ratés. Comme disent certains de nos frères d’Afrique centrale, ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on n’a plus de fièvre. Les fuites en avant expriment l’incapacité d’anticiper et d’agir sur l’avenir. Rien de plus.
Deux manifestations de l’échec de cette classe politique à relever. La première est bien sûr cette incapacité à nous proposer un avenir possible, un rêve sous forme de mouvement d’ensemble, à même d’harmoniser nos désirs et nos revendications. Alors la fuite en avant consiste à nous faire peur de notre présent, à le noircir pour ne plus pouvoir envisager autre chose que le chaos.
La deuxième manifestation de l’échec est l’emprise d’un air nostalgique sur les consciences. On pleure le passé, plus qu’on appréhende le présent, quant à l’avenir, il n’est même pas mis en perspective. On arrive même à verser des larmes pour les époques les plus noires de notre histoire récente. C’est que l’action politique a permis de réhabiliter les hommes du régime PRDS et des Structures d’éducation de masses… en attendant de restaurer leurs pouvoirs…
C’est un peu si on nous obligeait à choisir entre ce passé-là et l’explosion du pays. Comme s’il n’y avait pas, s’il ne pouvait y avoir d’autres perspectives possibles, d’autres avenirs probables.

mercredi 11 mars 2015

Le Proconsul US

L’information étant ce qu’elle est chez nous, on peut mettre du temps à croire ce qu’on rapporte des propos que l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique aurait tenus devant quelques chefs de partis venus le rencontrer. Est-ce parce que ces leaders appartenaient à une seule communauté que l’Ambassadeur a longuement parlé des frictions ethniques et des risques de guerre civile en Mauritanie ? est-ce pour sa méconnaissance de ce pays qu’il vient de découvrir avec une mentalité, non pas de diplomate chevronné, mais de Volontaire du Peace Corps ? Probablement, les deux à la fois…
Au moment où dans son pays, le premier Président de couleur Barak H. Obama essaye de ranimer la flamme de la bataille des droits civiques pour faire oublier la résurgence du fait raciste, voilà que l’Ambassadeur US nous sort une comparaison entre la situation actuelle en Mauritanie et celle qui a caractérisé les Etats-Unis des années 70. L’Ambassadeur Larry André se trompe encore une fois et, visiblement, continuera à se tromper. Dans ses appréciations des réalités mauritaniennes, dans ses choix et dans l’expression de ces choix.
En conclusion d’un article qu’il vient de signer et qui porte sur l’esclavage et la lutte engagée par son pays contre le phénomène, l’Ambassadeur Larry André nous dit : «Quant à moi, je me préoccupe moins sur le terme approprié à utiliser pour ces pratiques criminelles que ce que je fais au sujet de mettre fin à ces pratiques... Arrêter cette exploitation humaine aux États-Unis exige que le gouvernement américain, la société civile, les médias, les chefs religieux, les dirigeants politiques et tous les Américains de bonne volonté travaillent ensemble pour identifier et libérer les victimes de la traite des êtres humains, de tenir les trafiquants d'êtres humains et ceux qui profitent de leurs crimes responsables de leurs actes, et de réformer les attitudes, les institutions et les politiques sociétales qui empêchent les victimes de la traite, et de nombreux descendants d'esclaves américains, de jouir pleinement de leurs droits et des chances en tant que membres égaux de notre société. 
Nous exhortons tous les pays à se joindre à nous pour assurer que chaque être humain- homme, femme et enfant dans le monde vive dans la liberté et la dignité
».
Belle profession de foi, juste position que celle-là. Mais qui doit valoir pour tous les pays, toutes les sociétés. Si son Excellence estime qu’il s’agit d’un combat qui reste à mener dans la société américaine, il faut bien qu’il estime à leur juste valeur les efforts fournis par les sociétés africaines. Si au Sénégal voisin, on entend encore des hommes publics comme le Président Abdoulaye Wade évoquer sous forme d’insulte les origines «esclaves» de son successeur, si l’on pardonne une sortie comme celle du Président Alpha Condé de Guinée qui rappelait à Dionkounda Traoré, président de la transition malienne, «l’origine esclave des Traoré dont les maîtres ne sont autres que les Condé», de telles réflexions ne peuvent être publiquement exprimées en Mauritanie. C’est que l’évolution des sociétés n’est pas la même partout dans le Sahel.
Dans un pays comme le nôtre, l’évolution est nette. Même si par ailleurs, un grand chemin reste à faire dans le domaine de l’égalité, de la lutte contre l’esclavage et contre toutes les tares sociales que nous trainons depuis des millénaires et qui sont en contradiction avec les principes d’un Etat moderne.
Que son Excellence pardonne à la Mauritanie les manquements et les insuffisances réelles en matière de cohésion sociale, d’égalité et de répartition juste des richesses. Mais qu’il accepte que les événements de Fergusson ne peuvent se passer ici. Des émeutes du ghetto de Watts (1965) à celles de Fergusson ces jours-ci, l’Amérique impériale ne semble pas avoir fait un grand chemin. Même si l’on peut se féliciter – tous se féliciter – de l’élection d’un Président de couleur par deux fois à la tête de la première puissance mondiale.
On ne peut non plus occulter, quand on veut donner des leçons à une société comme la nôtre, le rôle, ô combien malheureux, dans la destruction de nations et de cultures entières (Irak, Afghanistan, Syrie, Libye… pour ne citer que les pays de notre espace musulman). Le chaos qui règne actuellement dans le Levant est d’abord un fait américain : Da’esh est un produit US, comme Al Qaeda l’a été, comme les assassinats politiques, les coups d’Etat en Amérique Latine, les guerres civiles en Afrique… les Etats-Unis d’Amérique sont le parrain d’Israël… que de crimes commis ouvertement soutenus par l’administration américaine !!!
Pour rappeler enfin que l’Amérique de l’Ambassadeur Larry André nous doit des explications. Il y a peu, notre compatriote Mohamedou Ould Sellahi publiait ses mémoires. Nous y apprenons qu’il a été transféré à bord d’un avion de la CIA le 28 novembre 2001 vers Amman (le jour de l’anniversaire de l’indépendance de son pays) où il devait subir des interrogatoires musclés pendant quelques mois. Puis, en juillet 2002, la CIA l’amènera à Bagram pour continuer sa salle besogne. Avant d’être emprisonné à Guantanamo, une résidence de non-droit où la première puissance maintient encore en détention de pauvres hères qui ne représentent aucune menace pour elle ou pour le Monde.
C’est à Guantanamo que Ould Sellahi subit les pires tortures sur ordre et après autorisation du ministre américain de la défense, le fameux Donald Rumsfeld, incarnation de ce qu’il y a de pire dans la logique impériale des Etats-Unis. On sait de quoi se compose le «plan d’interrogatoire spécial» de traitements inhumains comprenant le viol de l’intimité des prisonniers, l’obligation pour eux de pratiquer le sexe, ce qui est une façon de les amener à transgresser les interdits religieux… humiliations, tortures physiques et morales.
En mars 2005, Ould Sellahi rédige sa demande d’ordonnance d’habeas corpus pour se mettre sous la protection de la justice américaine. En juin 2008, la Cour Suprême des Etats-Unis reconnait ce droit. En mars 2010, le Juge Robertson ordonne la libération de Mohamedou Ould Sellahi. Mais le gouvernement américain trouve judicieux de faire appel avant de laisser trainer le recours… Mohamedou Ould Sellahi est toujours en prison à Guantanamo… L’instrumentalisation de la Justice n’est pas l’apanage des petits pays dirigés par des tyrans. Elle est aussi le fait de puissances démocratiques comme les Etats-Unis d’Amérique, le pays que représente Larry André.

Entre la naïveté d’un Volontaire du Corps de la Paix qui se croit investi d’une mission civilisatrice et celle d’un Ambassadeur d’une grande puissance, il y a toute une mutation à opérer pour donner l’image la meilleure de soi.

mardi 10 mars 2015

Un parcours, un livre

C’est par hasard que mon attention a été captée par un entretien diffusé sur les ondes d’une radio privée locale. La voix de l’interviewé m’était très familière. Il parlait d’un livre-mémoire qu’il venait de publier. J’ai d’abord pensé qu’il pourrait s’agir de Mohamd el Mokhtar Ould Bah, ce destin digne de faire l’objet d’un récit. Au bout de dix minutes d’échanges avec le journaliste qui s’abstenait de relancer son invité, je compris qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre, ne serait-ce que parce qu’il a fini par évoquer Ould Bah.
Son Français était de grande qualité, ses idées clairement exprimées, ses paroles d’une sincérité évidente… De quoi capter vraiment l’attention de l’auditeur que j’étais. Je saurai à la fin de l’émission, au bout d’une quarantaine de minutes d’échanges qu’il s’agissait là de Yahya Ould Menkouss, ancien ministre, ancien administrateur. Mais c’est seulement un mois après que je tombe sur le livre écrit sous forme de mémoires.
«Un parcours mouvementé : Vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien» raconte au bout d’environ 110 pages, le parcours de cet homme souvent perçu sous le seul angle de la chefferie Jlalva alors qu’il s’agit bien d’un acteur immédiat et d’un témoin privilégié des premières heures de la construction nationale. Le témoignage de cet homme mérite amplement d’être lu.
Pour sa sincérité. On sent, et c’est rare chez les gens de cette génération-là, qu’il n’y aucune velléité de se donner un rôle qui n’a pas été le sien. Il est évident aussi - et c’est rare pour être souligné – que l’objectif de l’écrit n’est absolument pas de régler un compte avec les contemporains avec lesquels les relations n’ont souvent pas été évidentes.
Pour sa qualité. L’écrit est limpide, sans recherche de style compliqué, sans recours à la rhétorique qui permet de combler les déficits en matière de relation des faits. Ce qui s’énonce bien, s’exprime clairement et les mots pour le dire arrivent aisément, une vieille sentence qui en dit long sur la simplicité des propos.
Ce qui étonne aussi chez ce vieux chef guerrier, c’est sa capacité à l’abnégation. Plusieurs fois victime de mauvaises appréciations de son action, il refuse de mettre cela sur le compte d’une inimité personnelle que lui vouerait le Président Mokhtar Ould Daddah pour lequel il a gardé un respect indélébile malgré toutes les incompréhensions. Quelqu’un d’autre aurait facilement invoqué les appartenances régionales, les conflits d’intérêt pour expliquer l’adversité du décideur. Yahya Ould Menkouss préfère expliquer ses mises à l’écart impromptues et souvent inexplicables, par les combines de l’entourage de la Présidence de l’époque. On en sort avec la certitude que cette valeur traditionnelle qu’est «al inçaav» - mélange d’équité, de tolérance, de justice et d’abnégation – est le fil conducteur de l’action de l’homme.
Nous avons tendance à négliger ces acteurs, à leur dénier le souci de l’intérêt général, de croire qu’ils sont la négation de l’Etat pour ce qu’ils sont socialement… Ceux parmi nous qui ne les connaissent pas – et ils sont malheureusement l’écrasante majorité de l’élite aujourd’hui – ne peuvent les apprécier. Alors que les générations qui les ont suivis ont essayé de leur coller l’image d’une classe rétrograde incarnation de tous les conservatismes.
C’est dommage parce que les gens comme Yahya Ould Menkouss ont beaucoup de choses à nous dire. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Surtout quand, comme lui, ils évitent de remanier l’Histoire, de ruminer de vieilles rancœurs, cherchant à assouvir une vengeance qui décrédibilise ce qu’ils ont à dire et embrouille le message par une rhétorique qui ajoute à l’artifice d’une mémoire largement affectée.

Merci à Yahya Ould Menkouss qui m’a permis de lire avec plaisir un parcours mouvementé pour redécouvrir ce qu’il fut réellement et, à travers lui, ce que furent les hommes de son époque.

mercredi 25 février 2015

Sissako au Grand journal

Abderrahmane Sissako est ce soir sur le plateau du Grand journal de Canal+. Toujours égal à lui-même : humilité, retenue, mesure dans les propos… Une présence forte qui trahit dès l’abord la profonde sensibilité du réalisateur, ce trait de caractère qui en fait un poète de l’image, un philosophe au quotidien.
Un sujet qui fâche : Charlie Hebdo. Quand on le pousse autour de la table pour juger l’hebdomadaire, devenu symbole de la liberté d’expression, Abderrahmane Sissako dit simplement : «Défendre le symbole oui, mais pas le contenu». On n’y reviendra pas.
Autour de la table, différentes approches : celles qui veulent donner au public une idée du film et celles qui veulent déstabiliser son réalisateur par les critiques les plus acerbes et les plus insignifiantes. A un moment, l’un des débatteurs fait appel à un article écrit par Nicolas Bau, ce journaliste français qui se fait passer pour un spécialiste de la Mauritanie. Nicolas Bau compare Sissako à un «BHL des dunes». En quoi Abderrahmane Sissako peut-il ressembler à Bernard-Henry Levi ? L’engagement du premier pour les causes justes est viscéral. Son désintéressement quand il s’agit de pratiquer son art. Tout comme son incommensurable constance.
Notre compatriote préfère ignorer Nicolas Bau pour parler de la dignité de ces populations qui résistent devant la barbarie et dont peu de gens parlent. Opposer à ces journalistes qui ont tout de la Françafrique (ou France-à-fric), y compris la condescendance qui frise le racisme assumé, y opposer la dignité des pauvres indigènes, c’est ce qu’il fallait faire. Sans accorder une attention particulière aux attaques gratuites (… ?).
Sur le chapitre de la proximité avec le Pouvoir, Abderrahmane Sissako répond (en substance) : «J’ai la chance de pouvoir offrir une meilleure visibilité à mon pays qui le mérite, je suis très fier d’exercer mon métier en tant que Conseiller à la Présidence et de participer à rehausser l’image de la Mauritanie…»
La Mauritanie… il en sera question sur ces plateaux pendant des semaines, ainsi que sur les grandes scènes du showbiz. Une première pour un pays qui a besoin de faire parler de lui en bien, et qui le mérite amplement.
Merci Sissako.

P.S : En dénonçant la Franceafrique dans ses aspects réseaux politiques et financiers, on occulte – volontairement – tous les autres aspects qui englobent ces journalistes et intellectuels français qui, au nom de la connaissance des peuples et des pays d’Afrique, servent une littérature qui pue le racisme et développe l’idée d’une Afrique dont on peut dire tout et son contraire.

Ceux des réseaux tout comme les journalistes et intellectuels qui tombent dans ce travers, sont les deux aspects d’une même monnaie ; la Françafrique.

mardi 24 février 2015

Dialogue = Dilemme

Aujourd’hui, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a reçu les Parlementaires de sa Majorité pour leur expliquer le sens de sa dernière démarche. C’est que nombre d’entre eux ont commencé à bouger pour mobiliser contre tout processus de dialogue. Tous semblent craindre pour la dissolution de l’Assemblée et donc la perte de sièges acquis parfois accidentellement, toujours dans les pires des conditions.
En réalité, l’offre principal du Pouvoir – et c’est probablement la demande principale de l’Opposition – est la reprise des élections législatives et municipales pour permettre la participation du plus grand nombre de partis dans des conditions optimales de transparence. Là-dessus les élus de la Chambre actuelle ne se trompent pas : la dissolution de cette Chambre et la remise en jeu des sièges dans d’autres conditions, avec notamment de sérieuses concurrences de partis plus ou moins ancrés, ceci est inévitable à terme. Ils seront d’ailleurs, visiblement, les seuls à regretter.
Réponse du Président aux inquiétudes exprimées : l’Institution présidentielle est sans doute plus importante et nous acceptons de la remettre en jeu s’il y a lieu de le faire. Et d’expliquer que la feuille de route remise à l’Opposition par le Gouvernement, constitue une base de discussions. Les points qui y sont recensés rassemblent toutes les plateformes revendicatives formulées à différents moments par l’Opposition. Ces points seront discutés selon un ordre du jour et un calendrier fixés à l’avance par les deux parties. En cas d’accord, les conclusions retenues seront absolument mises en œuvre.
Devant les élus de sa Majorité, le Président Ould Abdel Aziz a insisté sur l’importance pour lui du dialogue «qui ne découle pas d’une conjoncture particulière – ni faiblesse du Pouvoir, ni menace sur sa pérennité – mais d’une conviction qu’il est nécessaire d’ouvrir la voie à tous les acteurs de la politique nationale pour leur permettre de s’impliquer d’avantage dans le devenir de la Nation».
Le Président traitera incidemment de l’exercice de la liberté d’expression en disant que malgré les écarts, voire les dérives, et malgré les pressions qu’il subit, rien ne remettra en cause ce choix qui est celui de la Raison : la liberté d’expression est un acquis qu’il faut préserver malgré tout ce qu’on peut en dire.
Quoi conclure de cette rencontre ? D’abord sa détermination à engager un processus de dialogue : la consultation est une preuve du sérieux de la démarche. Au lieu d’être une cause de suspicion, l’appel au dialogue dans une conjoncture où tout semble en sa faveur, devait créditer le Pouvoir des meilleurs sentiments. Seulement de l’autre côté, on persiste à croire qu’il y a là matière à défiance, plus chez les uns que chez les autres.
La situation ainsi créée nous révèle un Ould Abdel Aziz objet de multiples pressions pour reculer sur des options essentielles comme la liberté d’expression. Nous savons par ailleurs que plusieurs voix – autorisées et moins autorisées, importantes et moins importantes – se sont élevées pour condamner les dérives dans la presse et demander plus de contrôle. On est allé jusqu’à accuser la presse d’attiser les conflits sectaires en oubliant que les médias ne font que relayer les discours des hommes politiques. Dans tous les milieux – y compris les plus progressistes, les plus démocrates – on a exprimé de fortes demandes pour limiter cet exercice.
Ce Ould Abdel Aziz doit être aussi sous pression lui qui est dans son dernier mandat présidentiel. Qui dans son camp voudrait le voir partir ? qui dans son camp l’encouragera à faire les choix qui sont les siens ?
Mais le plus grave, c’est l’attitude de l’Opposition qui refuse de prendre acte et d’opter pour l’avenir dès à présent. Tout comme la Majorité, elle a peur de cet avenir qu’elle a toujours mal préparé. C’est un dilemme qui provoque l’inertie chez la classe politique.
Le dialogue d’aujourd’hui ne peut être envisagé sans la perspective des présidentielles de 2019. Quel candidat pour l’Opposition ? quels leaders historiques (ou charismatiques) au moment où les chefs traditionnels sont fatalement touchés par la limite d’âge ?
La Mauritanie est à un tournant décisif. D’une part nous avons un Président en exercice, élu pour un mandat qui se termine en 2019. D’autre part une classe politique dont les leaders traditionnels vont obligatoirement à la retraite après deux ans au plus. Au moment où aucune tête ne sort du lot. Comment sortir de cette tragique donne ?
…Peut-être en essayant de léguer aux Mauritaniens de l’après 2019, un système politique apaisé, juste, équitable. Nous ne demandons pas mieux.

mercredi 11 février 2015

Les journalistes ne sont pas intouchables

Les récents événements font revenir à la surface toutes ces questions liées à la liberté d’expression et à l’exercice du métier de journaliste. L’occasion de rappeler que personne n’est au-dessus de la loi. Mais aussi de discuter certaines démarches judiciaires et policières qui nous reviennent d’un temps que l’on croyait révolu.
Une procédure judiciaire est engagée contre Ahmedou Wedi’a du site Essirage. Elle fait suite à la publication par le site de notre confrère d’une enquête sur l’affaire Maurisbank. Le Procureur de République qui a engagé la procédure, reproche «un viol du secret de l’instruction». Alors que rapporter la substance des procès-verbaux n’équivaut pas à leur publication et n’a jamais été objet d’une poursuite judiciaire en Mauritanie.
La logique voudrait que le Procureur diligente une enquête pour savoir d’où vient la fuite, mais pas la poursuite du journaliste ou de l’organe de presse qui l’a exploitée. Depuis toujours, l’actuel Procureur le sait bien, les procédures judiciaires ont toujours souffert de ces fuites, parfois sciemment organisées pour accabler les prévenus dans une affaire.
On se souvient encore de ces scoops distillés à la suite d’emprisonnements arbitraires politiques et autres. Les renseignements livraient alors en pâture les victimes à travers la publication de leurs procès-verbaux par voie de presse. Toujours les mêmes journaux qui, selon les périodes, avaient vocation de prêter main forte aux bourreaux. On s’en souviendra tant qu’on verra les auteurs de ces lynchages occuper la scène et essayer de faire revivre le passé honni.
On sait tous, y compris au Parquet, que la fuite des dossiers d’instruction sert parfois l’Autorité judiciaire, parfois la défense et qu’elle est devenue de ce fait un outil, une arme. D’autant plus que l’existence d’une presse libre permet justement d’exploiter ces documents parfois les éclairant mieux, toujours pour les faire connaitre au grand public. Les fuites n’ont plus dérangé depuis très longtemps. Alors pourquoi maintenant ?
Il y a quelques jours la presse a joué un grand rôle dans la mise à nu des dysfonctionnements de l’Appareil dans l’affaire des Salafistes et du scandale qui s’en est suivi. Le nouveau rebondissement – la poursuite de l’un des journalistes les plus connus et les plus engagés de la scène – peut-il faire oublier le revers ?
Peu importe la réponse. Peu importe les raisons. Le Parquet a d’autres chantiers, plus porteurs, plus urgents que celui de redresser les torts de la presse, surtout que le tort qu’il a choisi de réprimer n’est pas le plus grave. Pourquoi le silence face aux appels à la haine, au racisme, au tribalisme, au déni de l’Etat, aux appels aux coups d’Etat, à l’insurrection… ? Tout ça concerne le Parquet… tout ça menace vraiment le pays et la démocratie…
Nous savons quant à nous que les journalistes ont beaucoup à apprendre sur les limites de la liberté d’expression, sur leurs droits et leurs devoirs. Même si, comme la plupart des Mauritaniens, y compris le Parquet qui retient en captivité des gens dont la peine a expiré, les journalistes ignorent souvent que la loi limite et réprime la liberté de savoir et de publier.
Ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on a le droit d’enregistrer les autres, de les photographier à leur insu. Ce n’est pas l’exercice du journalisme qui nous donne le droit d’affabuler, de vilipender, d’offenser, de racketter, d’exercer un chantage continuel pour bénéficier de privilèges indus…
La tendance des syndicats de presse est de s’accommoder de toutes les dérives et d’apporter un soutien aveugle à tout journaliste mis en cause. Inique attitude quand on voit, qu’on lit et qu’on entend tout ce que les organes de presse colportent de rumeurs avérées et d’intoxications. Un corporatisme irraisonné qui fait oublier l’essentiel : moraliser et assainir l’espace médiatique.

mardi 10 février 2015

Homme politique vs homme d’Etat

La politique sous nos cieux a toujours été une entreprise faite de tricheries, de marchandages et de fausses annonces. Le mot lui-même – la politique – a été tropicalisé dans chaque culture locale pour devenir «bolletiig» par exemple chez les Hassanophones (il est prononcé différemment dans les autres langues et d’une région à une autre dans la même sphère culturelle). Avec cette constante perception dépréciée du politique, celle qui en fait un roublard, un cachotier et un faux type.
Les expériences modernes allaient accentuer cette mauvaise perception. En effet, les retournements occasionnés par les renoncements aux principes, toujours par les nominations et/ou l’entrée dans le cercle des privilégiés du pouvoir, ces retournements ont accentué l’idée, déjà popularisée, que la politique est un moyen d’ascension sur l’échelle de la décision politique. Le plus rapide et le moins coûteux depuis que la tribu et les appartenances sectaires sont devenues un outil de positionnement et une possibilité de (re)classement. Celui qui demande le moins d’aptitudes.
30-40 ans de politique politicienne nous apprennent qu’il suffit de se réclamer d’un groupe (tribal, ethnique, classe, frange…), de parler avec véhémence en son nom pour légitimer d’abord la mise en avant de sa personne, ensuite pour revendiquer «sa» part du gâteau. L’absence de compte à rendre, mais aussi de l’exigence d’exemplarité dans l’engagement, ont libéré l’homme politique des contraintes morales édictées pour l’obliger à respecter une certaine éthique et une déontologie qui doivent conduire son action. En la matière, l’impunité a fait un grand dégât.
Il est juste de comparer l’attitude dominante des hommes politiques de chez nous à ces comédiens (médiocres) que l’on voit chanter, successivement, les vertus des opérateurs de la téléphonie mobile : dans leurs bouches, Mattel est premier, Mauritel est premier, Chinguitel est premier. Les spots se suivent et les comédiens sont restés longtemps les mêmes…
Il est arrivé à des hommes politiques de faire le va-et-vient entre deux formations de positionnements diamétralement opposés, sans scrupules. Nous les avons vus représenter l’Union des forces démocratiques (UFD), le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), ou encore l’Alliance progressiste populaire (APP)… et défendre ces partis sur la scène publique, puis, le même mois, passer de l’autre côté et revenir à la même scène au nom du Parti républicain démocratique et social (PRDS), de Adil ou de l’Union pour la République (UPR) ; partir d’un positionnement radical à l’opposition pour aller au soutien aveugle et sans conditions. Nous les avons vus (re)prendre le chemin inverse, toujours avec autant de passion affichée.
Sous nos cieux, l’homme politique n’a aucun mal à s’accommoder d’indélicatesses. Pour lui, l’exercice de la politique exige un manque de scrupules, une aptitude à mentir et le don de tromper. Il n’y a pas de Morale qui guide son action et tous les moyens sont bons pour arriver au but qui se limite très souvent à la recherche d’un emplacement, d’un positionnement en vue d’un meilleur classement. La plupart des vociférations politiques auxquelles on assiste, y compris celles qui se revendiquent de particularismes, relève de cette lutte de classement qui a été le véritable moteur de l’Histoire politique durant les quarante dernières années.
Ce qui est aujourd’hui nécessaire à l’espace politique, c’est de produire des leaders capables de voir loin, d’agir vite et d’anticiper les exigences futures pour incarner le changement et la tranquillité. Des hommes capables de tracer des chemins, de nous embarquer avec eux dans une aventure faite d’illusions possibles (ou probables), de nous guider, de nous redonner confiance… On ne peut pas vendre de futur aux consciences populaires, si l’on se tue à désespérer de soi.
Les hommes de demain seront (seulement) ceux qui pourront frayer le chemin, non pas ceux qui se contenteront encore d’en suivre un, tracé bien avant eux. Les hommes de demain doivent être des Hommes d’Etat… et non pas simplement des hommes politiques.