mardi 24 février 2015

Dialogue = Dilemme

Aujourd’hui, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a reçu les Parlementaires de sa Majorité pour leur expliquer le sens de sa dernière démarche. C’est que nombre d’entre eux ont commencé à bouger pour mobiliser contre tout processus de dialogue. Tous semblent craindre pour la dissolution de l’Assemblée et donc la perte de sièges acquis parfois accidentellement, toujours dans les pires des conditions.
En réalité, l’offre principal du Pouvoir – et c’est probablement la demande principale de l’Opposition – est la reprise des élections législatives et municipales pour permettre la participation du plus grand nombre de partis dans des conditions optimales de transparence. Là-dessus les élus de la Chambre actuelle ne se trompent pas : la dissolution de cette Chambre et la remise en jeu des sièges dans d’autres conditions, avec notamment de sérieuses concurrences de partis plus ou moins ancrés, ceci est inévitable à terme. Ils seront d’ailleurs, visiblement, les seuls à regretter.
Réponse du Président aux inquiétudes exprimées : l’Institution présidentielle est sans doute plus importante et nous acceptons de la remettre en jeu s’il y a lieu de le faire. Et d’expliquer que la feuille de route remise à l’Opposition par le Gouvernement, constitue une base de discussions. Les points qui y sont recensés rassemblent toutes les plateformes revendicatives formulées à différents moments par l’Opposition. Ces points seront discutés selon un ordre du jour et un calendrier fixés à l’avance par les deux parties. En cas d’accord, les conclusions retenues seront absolument mises en œuvre.
Devant les élus de sa Majorité, le Président Ould Abdel Aziz a insisté sur l’importance pour lui du dialogue «qui ne découle pas d’une conjoncture particulière – ni faiblesse du Pouvoir, ni menace sur sa pérennité – mais d’une conviction qu’il est nécessaire d’ouvrir la voie à tous les acteurs de la politique nationale pour leur permettre de s’impliquer d’avantage dans le devenir de la Nation».
Le Président traitera incidemment de l’exercice de la liberté d’expression en disant que malgré les écarts, voire les dérives, et malgré les pressions qu’il subit, rien ne remettra en cause ce choix qui est celui de la Raison : la liberté d’expression est un acquis qu’il faut préserver malgré tout ce qu’on peut en dire.
Quoi conclure de cette rencontre ? D’abord sa détermination à engager un processus de dialogue : la consultation est une preuve du sérieux de la démarche. Au lieu d’être une cause de suspicion, l’appel au dialogue dans une conjoncture où tout semble en sa faveur, devait créditer le Pouvoir des meilleurs sentiments. Seulement de l’autre côté, on persiste à croire qu’il y a là matière à défiance, plus chez les uns que chez les autres.
La situation ainsi créée nous révèle un Ould Abdel Aziz objet de multiples pressions pour reculer sur des options essentielles comme la liberté d’expression. Nous savons par ailleurs que plusieurs voix – autorisées et moins autorisées, importantes et moins importantes – se sont élevées pour condamner les dérives dans la presse et demander plus de contrôle. On est allé jusqu’à accuser la presse d’attiser les conflits sectaires en oubliant que les médias ne font que relayer les discours des hommes politiques. Dans tous les milieux – y compris les plus progressistes, les plus démocrates – on a exprimé de fortes demandes pour limiter cet exercice.
Ce Ould Abdel Aziz doit être aussi sous pression lui qui est dans son dernier mandat présidentiel. Qui dans son camp voudrait le voir partir ? qui dans son camp l’encouragera à faire les choix qui sont les siens ?
Mais le plus grave, c’est l’attitude de l’Opposition qui refuse de prendre acte et d’opter pour l’avenir dès à présent. Tout comme la Majorité, elle a peur de cet avenir qu’elle a toujours mal préparé. C’est un dilemme qui provoque l’inertie chez la classe politique.
Le dialogue d’aujourd’hui ne peut être envisagé sans la perspective des présidentielles de 2019. Quel candidat pour l’Opposition ? quels leaders historiques (ou charismatiques) au moment où les chefs traditionnels sont fatalement touchés par la limite d’âge ?
La Mauritanie est à un tournant décisif. D’une part nous avons un Président en exercice, élu pour un mandat qui se termine en 2019. D’autre part une classe politique dont les leaders traditionnels vont obligatoirement à la retraite après deux ans au plus. Au moment où aucune tête ne sort du lot. Comment sortir de cette tragique donne ?
…Peut-être en essayant de léguer aux Mauritaniens de l’après 2019, un système politique apaisé, juste, équitable. Nous ne demandons pas mieux.

mercredi 11 février 2015

Les journalistes ne sont pas intouchables

Les récents événements font revenir à la surface toutes ces questions liées à la liberté d’expression et à l’exercice du métier de journaliste. L’occasion de rappeler que personne n’est au-dessus de la loi. Mais aussi de discuter certaines démarches judiciaires et policières qui nous reviennent d’un temps que l’on croyait révolu.
Une procédure judiciaire est engagée contre Ahmedou Wedi’a du site Essirage. Elle fait suite à la publication par le site de notre confrère d’une enquête sur l’affaire Maurisbank. Le Procureur de République qui a engagé la procédure, reproche «un viol du secret de l’instruction». Alors que rapporter la substance des procès-verbaux n’équivaut pas à leur publication et n’a jamais été objet d’une poursuite judiciaire en Mauritanie.
La logique voudrait que le Procureur diligente une enquête pour savoir d’où vient la fuite, mais pas la poursuite du journaliste ou de l’organe de presse qui l’a exploitée. Depuis toujours, l’actuel Procureur le sait bien, les procédures judiciaires ont toujours souffert de ces fuites, parfois sciemment organisées pour accabler les prévenus dans une affaire.
On se souvient encore de ces scoops distillés à la suite d’emprisonnements arbitraires politiques et autres. Les renseignements livraient alors en pâture les victimes à travers la publication de leurs procès-verbaux par voie de presse. Toujours les mêmes journaux qui, selon les périodes, avaient vocation de prêter main forte aux bourreaux. On s’en souviendra tant qu’on verra les auteurs de ces lynchages occuper la scène et essayer de faire revivre le passé honni.
On sait tous, y compris au Parquet, que la fuite des dossiers d’instruction sert parfois l’Autorité judiciaire, parfois la défense et qu’elle est devenue de ce fait un outil, une arme. D’autant plus que l’existence d’une presse libre permet justement d’exploiter ces documents parfois les éclairant mieux, toujours pour les faire connaitre au grand public. Les fuites n’ont plus dérangé depuis très longtemps. Alors pourquoi maintenant ?
Il y a quelques jours la presse a joué un grand rôle dans la mise à nu des dysfonctionnements de l’Appareil dans l’affaire des Salafistes et du scandale qui s’en est suivi. Le nouveau rebondissement – la poursuite de l’un des journalistes les plus connus et les plus engagés de la scène – peut-il faire oublier le revers ?
Peu importe la réponse. Peu importe les raisons. Le Parquet a d’autres chantiers, plus porteurs, plus urgents que celui de redresser les torts de la presse, surtout que le tort qu’il a choisi de réprimer n’est pas le plus grave. Pourquoi le silence face aux appels à la haine, au racisme, au tribalisme, au déni de l’Etat, aux appels aux coups d’Etat, à l’insurrection… ? Tout ça concerne le Parquet… tout ça menace vraiment le pays et la démocratie…
Nous savons quant à nous que les journalistes ont beaucoup à apprendre sur les limites de la liberté d’expression, sur leurs droits et leurs devoirs. Même si, comme la plupart des Mauritaniens, y compris le Parquet qui retient en captivité des gens dont la peine a expiré, les journalistes ignorent souvent que la loi limite et réprime la liberté de savoir et de publier.
Ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on a le droit d’enregistrer les autres, de les photographier à leur insu. Ce n’est pas l’exercice du journalisme qui nous donne le droit d’affabuler, de vilipender, d’offenser, de racketter, d’exercer un chantage continuel pour bénéficier de privilèges indus…
La tendance des syndicats de presse est de s’accommoder de toutes les dérives et d’apporter un soutien aveugle à tout journaliste mis en cause. Inique attitude quand on voit, qu’on lit et qu’on entend tout ce que les organes de presse colportent de rumeurs avérées et d’intoxications. Un corporatisme irraisonné qui fait oublier l’essentiel : moraliser et assainir l’espace médiatique.

mardi 10 février 2015

Homme politique vs homme d’Etat

La politique sous nos cieux a toujours été une entreprise faite de tricheries, de marchandages et de fausses annonces. Le mot lui-même – la politique – a été tropicalisé dans chaque culture locale pour devenir «bolletiig» par exemple chez les Hassanophones (il est prononcé différemment dans les autres langues et d’une région à une autre dans la même sphère culturelle). Avec cette constante perception dépréciée du politique, celle qui en fait un roublard, un cachotier et un faux type.
Les expériences modernes allaient accentuer cette mauvaise perception. En effet, les retournements occasionnés par les renoncements aux principes, toujours par les nominations et/ou l’entrée dans le cercle des privilégiés du pouvoir, ces retournements ont accentué l’idée, déjà popularisée, que la politique est un moyen d’ascension sur l’échelle de la décision politique. Le plus rapide et le moins coûteux depuis que la tribu et les appartenances sectaires sont devenues un outil de positionnement et une possibilité de (re)classement. Celui qui demande le moins d’aptitudes.
30-40 ans de politique politicienne nous apprennent qu’il suffit de se réclamer d’un groupe (tribal, ethnique, classe, frange…), de parler avec véhémence en son nom pour légitimer d’abord la mise en avant de sa personne, ensuite pour revendiquer «sa» part du gâteau. L’absence de compte à rendre, mais aussi de l’exigence d’exemplarité dans l’engagement, ont libéré l’homme politique des contraintes morales édictées pour l’obliger à respecter une certaine éthique et une déontologie qui doivent conduire son action. En la matière, l’impunité a fait un grand dégât.
Il est juste de comparer l’attitude dominante des hommes politiques de chez nous à ces comédiens (médiocres) que l’on voit chanter, successivement, les vertus des opérateurs de la téléphonie mobile : dans leurs bouches, Mattel est premier, Mauritel est premier, Chinguitel est premier. Les spots se suivent et les comédiens sont restés longtemps les mêmes…
Il est arrivé à des hommes politiques de faire le va-et-vient entre deux formations de positionnements diamétralement opposés, sans scrupules. Nous les avons vus représenter l’Union des forces démocratiques (UFD), le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), ou encore l’Alliance progressiste populaire (APP)… et défendre ces partis sur la scène publique, puis, le même mois, passer de l’autre côté et revenir à la même scène au nom du Parti républicain démocratique et social (PRDS), de Adil ou de l’Union pour la République (UPR) ; partir d’un positionnement radical à l’opposition pour aller au soutien aveugle et sans conditions. Nous les avons vus (re)prendre le chemin inverse, toujours avec autant de passion affichée.
Sous nos cieux, l’homme politique n’a aucun mal à s’accommoder d’indélicatesses. Pour lui, l’exercice de la politique exige un manque de scrupules, une aptitude à mentir et le don de tromper. Il n’y a pas de Morale qui guide son action et tous les moyens sont bons pour arriver au but qui se limite très souvent à la recherche d’un emplacement, d’un positionnement en vue d’un meilleur classement. La plupart des vociférations politiques auxquelles on assiste, y compris celles qui se revendiquent de particularismes, relève de cette lutte de classement qui a été le véritable moteur de l’Histoire politique durant les quarante dernières années.
Ce qui est aujourd’hui nécessaire à l’espace politique, c’est de produire des leaders capables de voir loin, d’agir vite et d’anticiper les exigences futures pour incarner le changement et la tranquillité. Des hommes capables de tracer des chemins, de nous embarquer avec eux dans une aventure faite d’illusions possibles (ou probables), de nous guider, de nous redonner confiance… On ne peut pas vendre de futur aux consciences populaires, si l’on se tue à désespérer de soi.
Les hommes de demain seront (seulement) ceux qui pourront frayer le chemin, non pas ceux qui se contenteront encore d’en suivre un, tracé bien avant eux. Les hommes de demain doivent être des Hommes d’Etat… et non pas simplement des hommes politiques.

lundi 9 février 2015

Autour de la nouvelle stratégie de pêche

Les concertations autour de la nouvelle stratégie de pêche prennent fin. Elles auront permis d’entendre tous les acteurs se prononcer sur les grandes lignes définies par le ministère. Renforçant ici un point, introduisant un autre là, les acteurs doivent désormais considérer que la nouvelle stratégie est bien la leur.
Cette stratégie découle d’une analyse sans concession de la gestion des ressources halieutiques. Elle s’approprie ce qui est positif dans l’expérience mauritanienne, une expérience accumulée à travers près de quatre décennies d’errements qui n’ont finalement pas permis d’intégrer la pêche à l’économie nationale et d’en faire un moteur. Même si, ces dernières années, on peut noter des avancées considérables notamment sur le plan de la surveillance de l’activité, de sa gestion et de l’amélioration des profits tirés des accords avec les partenaires étrangers. Les fraudes ont considérablement diminué et l’impunité en la matière a cessé. Tandis que les accords sont réellement négociés pour permettre à la Mauritanie d’en profiter (exemple : l’Accord de pêche avec l’Union européenne).
Il s’agit maintenant d’améliorer le système d’exploitation en actionnant deux leviers : celui de la production et celui de la transformation pour valoriser la ressource et en faire une mine d’emplois. Il s’agit ensuite de préserver la ressource en contrôlant l’exploitation et notamment les outils de production, en développant la recherche scientifique et en limitant la fraude et les pillages qui continuent malgré les efforts consentis.
La nouvelle stratégie (2015-2018) définit les objectifs comme suit : 1. Promouvoir une approche scientifique garantissant la préservation et la diversification des ressources exploitables ; 2. Proposer un système d’exploitation rénové qui réajuste les modes et les moyens d’accès aux potentiels exploitables des ressources ; 3. Déterminer une approche réaliste et opérationnelle permettant une réelle domestication des captures gage d’une intégration du secteur au tissu économique nationale et la génération des retombées socioéconomiques qui en sont attendues ; 4. Développer de nouveaux mécanismes pour une meilleure gestion des affaires maritimes qui favorise la préservation du milieu marin et l’exploitation du potentiel économique des activités maritimes ; 5. Concevoir un modèle de gouvernance qui garantit une exploitation durablement responsable et optimale des ressources halieutiques et une gestion saine et rentable de l’espace maritime national. (source : note conceptuelle de la stratégie)
Le secteur représente aujourd’hui 30% du budget national, 20% des ressources du Trésor et 6% du PIB. Il permet d’employer environ 40.000 personnes pour un potentiel de 150.000 au bas mot si la ressource est exploitée de manière plus efficiente, à même de permettre son intégration effective à l’économie nationale et d’en faire un levier social (emploi). Il peut rapporter un demi-milliard de dollars au lieu des deux cents millions actuels. Mais on peut dire que les politiques menées jusqu’à récemment, faisaient profiter les autres de cette manne économique et des opportunités sociales qu’elle procurait. Ce sont les Européens, les Chinois, les Japonais, les Russes… qui pompaient la ressource, chacun selon les arrangements trouvés avec les autorités par l’intermédiaire de ses partenaires privés sur place. Tandis que c’est le Sénégal qui a le plus employé dans le secteur chez nous.
Il faudra d’abord axer sur le système de production, les moyens, les types de navires, les types de captures industrielles, côtières et artisanales, sur les capacités de stockage et leur suivi. Ensuite engager une politique volontariste de développement des infrastructures de base, de promotion de l’industrialisation pour la création de valeur ajoutée. Enfin, séparer les domaines de spécialisation : le producteur ne peut pas être forcément le transformateur par exemple.
La parfaite connaissance de l’état de la ressource détermine tout le reste. C’est effectivement à partir de là qu’on pourra savoir quel système d’exploitation il nous faut. Pour ce faire, tenir compte des modes et des moyens d’accès à la ressource. L’intérêt étant de «réaliser l’équilibre tant recherché entre les exigences de préservation de la ressource et celles de la maximisation de ses retombées sur la Collectivité nationale».
Sans le développement de la transformation et la valorisation du produit, on ne peut espérer son intégration effective à l’économie nationale. Cela passe par «la domestication de la production». Parce que «l’absence d’investissement public dans les infrastructures de services de base, tout au long de nos côtes, associée à la vision rentière de l’exploitation de la ressource constituent un frein important dans la domestication et la transformation de la ressource, gage de création de valeur ajoutée et d’intégration du secteur à l’économie nationale».

dimanche 8 février 2015

Ce qu’on ne nous a pas dit sur les Salafistes

L’affaire de la prison qui a secoué le pays il y a deux semaines, continue de mettre en lumière ses nombreuses zones d’ombre. Au-delà des dysfonctionnements graves du système judiciaire et pénitencier à la source de la rébellion, il y a aussi le déroulé de l’action qui a été plus ou moins occulté, sinon qui n’a pas été suffisamment explicité.
Nous avons toujours su que ce ne sont pas les 34 prisonniers salafistes qui sont entrés en sit-in cette semaine-là. A peine une dizaine dont un seul des quatre prisonniers dont la peine avait expiré. Mais nous ne savons pas pourquoi la Garde nationale a décidé ce jour-là de passer à l’action. Qu’est-ce qui a commencé à déranger dans le mouvement, jusque-là pacifique, de la dizaine de prisonniers ? et surtout comment les deux Gardes ont-ils été pris en otage par les prisonniers ?
Si on n’a pas de réponse à la première question, la deuxième peut trouver réponse dans la familiarité qui s’est tissée entre prisonniers salafistes et Gardes. Une convivialité qui prend des aspects nauséabonds quand on sait que les prisonniers sont avertis de l’imminence des contrôles et de toute mesure exceptionnelle qui les vise. Les Gardes prennent sur eux de les mettre dans des conditions de confort maximal, de leur passer des messages, y compris des téléphones. Ils ferment les yeux sur ce que les parents et amis apportent aux prisonniers. Ils sont moins exigeants dans le contrôle… Tout ça ne se fait pas gratuitement. Tout ça ne relève pas du secret : toute la hiérarchie du commandement de la Garde le sait, les Magistrats et les avocats le savent, les journalistes le savent… Il y a d’ailleurs eu par le passé plusieurs affaires qui ont mis en lumière le trafic qui s’organise autour des prisonniers et l’économie qui s’en nourrit.
Alors, ces deux Gardes que faisaient-ils au milieu des prisonniers ? Etaient-ils venus pour les avertir de l’imminence de l’intervention du groupement spécial ? Ce n’est pas important à savoir peut-être…
Plus important sans doute de savoir ce qui se passait à l’intérieur de la prison. Depuis toujours, les prisonniers salafistes ne sont pas d’accord. La plupart d’entre eux font partie de ceux qui ont choisi le repentir. Mais ayant commis – ou participé – à des crimes de sang, les Autorités ont évité de les faire bénéficier d’une liberté anticipée. Ce qui ne les empêche pas de rompre avec l’esprit du Jihad violent.
Face au noyau dur, ils entretiennent des relations conflictuelles continuelles. Même pendant la crise da la prison, ce conflit a été exacerbé par les positions des uns et des autres. Au point d’en venir à une profonde mésentente qui a failli dégénérer.
D’abord autour de la question du sit-in. Les modérés – appelons comme ça – y voyaient un risque d’affrontement avec les forces de l’ordre. Un affrontement qui compromettrait leurs bonnes conditions carcérales. Leurs craintes devaient se confirmer. Au beau milieu de la crise, surgit la deuxième source de confrontation idéologique : la prise d’otage.
Les modérés contestent le mauvais traitement auquel pourraient être soumis deux Gardes qui ont, par le passé, aidé le groupe. Il n’est pas question pour eux de continuer le bras de fer avec les Autorités. Alors qu’ils arrivaient à un compromis – il suffit d’une promesse des Autorités concernant la libération de leurs amis – pour libérer les deux Gardes, que le régisseur est intervenu pour proposer la mise en scène qui a été finalement adoptée.
L’action menée par une minorité a compromis sérieusement toutes les chances de voir les modérés bénéficier d’une confiance à même de permettre une révision de leurs conditions ou de prendre au sérieux leurs déclarations de repentir. L’étau s’est resserré contre eux et ils ont désormais moins de facilités.

Dans quelques semaines, quelques mois, on entrera de nouveau dans la routine. Les rapports avec les Gardes redeviendront ce qu’ils ont toujours été. D’autres prisonniers seront retenus en détention malgré l’expiration de leurs peines. Un nouveau sit-in, de nouvelles escarmouches, une nouvelle prise d’otages, de nouvelles libérations sous la contrainte… Qu’est-ce qui empêcherait une telle éventualité ?

samedi 7 février 2015

Peur sur l’Ouest africain

La recrudescence des actions militaires de la secte Boko Haram oblige les Etats de la région à mettre en œuvre une stratégie commune d’endiguement voire de destruction de cette organisation. Si le Tchad envoie ses troupes au Cameroun et au Nigéria, c’est bien parce qu’il voit la menace que fait peser sur son existence le développement de Boko Haram. Alors il faut contenir cette secte dans ses frontières et ses dimensions actuelles et chercher ensuite à l’étouffer.
Mais le Tchad prend beaucoup de risques en s’engageant de la sorte. En effet le pays se trouve pris entre trois foyers de tension : cette menace du Sud qui vient de Boko Haram, celle du Nord qui vient de la Libye et celle de l’Ouest (Nord-Ouest) qui vient de l’espace saharien, à travers le Niger à partir du Mali. Ces trois foyers cherchent fatalement à faire jonction pour plonger la région ouest-africaine dans un chaos similaire à celui qui prévaut actuellement au Moyen-Orient. Dans un deuxième temps, la jonction avec les Shebabs somaliens et les ilots d’instabilité en Centrafrique, permettra de créer cet arc de feu qui pèsera alors sur le devenir du Monde. Par les menaces directes sur les théâtres européens, sur les mers et océans de la région, sur les gisements de pétrole et d’autres minerais précieux…
Si l’un des pays - le Tchad ou le Niger - s’écroule, c’est toute la région qui sera mise à feu et à sang. Les stratèges le savent, mais ils sont de moins en moins entendus. On leur préfère les quelques «spécialistes de la question du terrorisme» constamment sollicités par les médias. Ceux-là s’en tiennent à des considérations qui ne sont plus à l’ordre du jour. En effet, comment continuer à voir dans la menace Da’esh, le seul aspect danger pour l’Europe ?
Da’esh, comme nous le disions dans un posting précédent, articule sa stratégie autour de la terreur et du chaos. Nous voyons comment elle a fait en Irak et en Syrie, mais aussi en Libye où tout se passe plus ou moins dans le noir. On assiste, depuis peu, à un début d’activité en Egypte, notamment dans le Sinaï. Un premier groupe a fait allégeance à Da’esh depuis l’Algérie. Un autre a été démantelé au Maroc.
Cette phase de constitution se manifeste par des actions d’éclat dont l’objectif est de déstabiliser les régimes en place, de les amener à réagir violemment et probablement aveuglément. Ce qui est recherché ici, c’est l’allégeance des populations.
En Irak, en Syrie et dans toute cette région, Da’esh a trouvé dans les conflits religieux un argument séduisant qui en fait le protecteur des Sunnites face à la menace des Chiites et des minorités religieuses, nombreuses dans la région.
Dans l’affaire du pilote jordanien, les médias nous ont peu renseignés sur ces populations qui ont refusé de s’associer à la douleur officielle : dans certaines villes de Jordanie, il n’y a pas eu de prière de l’absent et on a même hissé le drapeau de l’organisation jihadiste. On occulte aussi les complicités dont les terroristes bénéficient au Sinaï et dans d’autres pays. Pour éviter de donner un ancrage populaire à cette organisation.
Faire la jonction entre les théâtres libyen, malien et nigérian participerait à diminuer la pression exercée actuellement sur Da’esh par la coalition internationale dirigée par les Américains en Irak et au Levant. Elle élargirait le champ du chaos et donnerait des chances d’exister à un Khalifa islamique nouveau.
La coalition internationale, réunie à la hâte sous la houlette de Washington, a opté pour la force. Détruire l’organisation en ciblant ses hommes et sa logistique. A terme, cette stratégie ne peut être efficace. C’est la guerre contre Al Qaeda qui a donné Da’esh et ses avatars. Les frappes malheureuses ont occasionné des dommages collatéraux énormes, ajoutant aux frustrations existantes, ravivant les haines vis-à-vis d’un Occident oppresseur et boulimique (de pouvoirs et de richesses).
Il est peut-être temps de se reprendre pour engager de nouvelles approches dans chaque pays (ou dans chaque espace culturel). Il est temps de comprendre que si, pour l’Occident, extirper le Mal par l’exercice de la violence aveugle (parce que totale) est possible, pour les pays musulmans et leurs sociétés, le Mal doit être contenu, couvé pour être combattu efficacement. Bien sûr que cela nécessite des politiques de développement économique, social et politique. Cela nécessite surtout un engagement réel des institutions religieuses et de la société civile, une mise à contribution de ces institutions et des acteurs sociaux pour faire la promotion de relectures du fonds religieux dans lequel puisent les promoteurs de cette violence pour légitimer leurs actes.
Il faut domestiquer la violence et les relents de violences, pas les provoquer et les nourrir. Dans notre espace sahélo-saharien (ou nord-ouest africain pour être plus complet), nous craignons le pire pour nos Etats, nos sociétés, nos fondements culturels et religieux. Ce n’est pas la guerre à elle seule qui peut arriver à bout de la menace. Seule l’éducation peut renverser cette tendance de faire de la violence la seule arme qui vaille face à l’Autre. Revisiter les textes, engager les exégètes modérés, faire la promotion des valeurs universelles qui sont aussi celles de l’Islam (notamment en matière de respect de la vie), aller sur le terrain apporter la contradiction à ceux qui embrigadent les esprits affaiblis… En même temps apporter des réponses et des solutions aux problèmes posés aux populations, combattre les inégalités, la pauvreté endémique, l’injustice… libérer les énergies, la parole, les actes… protéger les plus démunis, les assister, prendre en charge leurs préoccupations…
Démocratie et développement comme cadre général. L’éducation comme outil principal.

vendredi 6 février 2015

Al Qaeda, Boko Haram, Da’esh…

Il y a eu d’abord Al Qaeda, nébuleuse née des manœuvres antisoviétiques en Afghanistan. Ici, les combattants arabes, appelés à la rescousse, sont entrainés et encadrés par la CIA avec le soutien financier des monarchies du Golfe. Mais très vite, l’organisation prend forme, se nourrit de ses victoires sur les troupes soviétiques, puis sur les troupes afghanes non affiliées aux Talibans et commence à s’autofinancer. Le monstre qui nait ainsi se retourne contre ses commanditaires américains.
La première vocation d’Al Qaeda est d’abord la lutte anti-impérialiste, anti-américaine, sur la base de fatwas religieuses rendant licite et même obligatoire la guerre contre les régimes arabes et musulmans soutenant ou non la guerre contre le terrorisme qui sera le moteur de l’idéologie des néoconservateurs qui font main basse sur l’administration américaine à la fin des années 90 et au début des années 2000. Les extrêmes se nourrissant les uns des autres, chacun servira de prétexte à l’autre pour engager une guerre mondiale.
Côté Al Qaeda, un débat interne commence au lendemain des attentats du 11 septembre. Quel bénéfice l’organisation en a tiré ? quels préjudices ont-ils causé pour l’Islam et les Musulmans ? faut-il combattre aveuglément les Occidentaux ou les traiter selon un ordre de priorité qui définit le degré d’inimité ? faut-il être équitable (inçaav) envers les opinions publiques qui font pression sur leurs gouvernements pour empêcher leur implication dans les conflits en terre d’Islam ?
Beaucoup de questions qui vont occasionner des débats mais surtout de fortes dissensions au sein de la nébuleuse. C’est dans cette atmosphère qu’arrive une génération spontanée de tueurs qui reprochent à Al Qaeda de prendre en considération le jugement des autres. Pour eux, semer la terreur participe à la réussite du Jihad. Nait le concept de «l’administration de la barbarie» (idarat il wahshiya) qui consiste à massacrer de la pire manière pour frapper les esprits. On n’est plus en face des combattants d’Al Qaeda qui cherchaient à frapper «l’ennemi» mais en respectant plus ou moins certaines règles (qui n’atténuent en rien le caractère criminel des actes, mais qui ne cherchent pas absolument à déshumaniser leurs procédés).
Le passage de l’acte criminel au nom d’une cause à l’acte barbare et aveugle, équivaut à un retour à la bestialité. C’est ce qui est recherché à travers cette formule idarat il wahshiya, ce qui peut être traduit soit par «administration de la barbarie», soit «la gestion de la bestialité», ou encore «l’exercice de la sauvagerie», sinon tout ça ensemble (barbarie, bestialité, sauvagerie dans l’exercice du pouvoir). Si l’on ajoute le concept de «nikaya» qui, lui, exprime le dépit vis-à-vis de l’autre, on aura compris le soubassement idéologique nihiliste de Da’esh et de Boko Haram.
Quand les frères Kouachi s’abstiennent de tirer à l’aveuglette dans la rue ou qu’ils décident de ne pas tuer le directeur de l’imprimerie où ils ont fini leur course, et qu’ils préfèrent tuer des gens en uniforme, ils impriment ici le cachet Al Qaeda de leur action : après avoir «tué Charlie» - la cible principale -, les deux terroristes n’ont pas cherché à faire des victimes parmi les civils.
Contrairement à Amedy Coulibaly dont le premier geste en entrant dans une épicerie kasher a été de tirer sur les premiers civils croisés pour en assassiner cinq au moins. Amédy Coulibaly travaille sous l’étendard de Da’esh et donne à son action un cachet encore plus violent parce qu’il tue sans chercher de raison donnée, même si par ailleurs il vise la communauté juive.
Tout ça pour dire que le Monde musulman fait face aujourd’hui à une guerre sans merci entre les deux nébuleuses, Al Qaeda et Da’esh. Ce sera à celui qui va le plus tuer et de la manière la plus inhumaine, comme par exemple l’assassinat par le feu (destin tragique du pilote jordanien). Les mutations de Boko Haram, la secte nigériane, nous renseigne mieux sur les nuances malheureuses qu’on doit comprendre dans les manières de l’une et l’autre des organisations terroristes.
Reste à savoir comment faire pour empêcher que ces organisations soient accueillies, soutenues par les populations qui ont toutes les raisons de haïr leurs gouvernements. On sait déjà que ces organisations n’affichent pas la Palestine et la cause palestinienne comme priorité, ce qui les condamne à terme aux yeux des populations de la région arabe. Mais ailleurs ?
Elles vivent ici et là sur les clivages ethniques, religieux et surtout sur «le chaos constructif» dans lequel baigne la région depuis les différentes guerres conduites par les Américains pour abattre tel ou tel régime nationaliste. C’est pourquoi elles s’inscrivent forcément dans l’architecture de la stratégie mise en œuvre par les Etats Unis d’Amérique en vue de dominer le Moyen-Orient et d’éviter à Israël l’encerclement inévitable.
Le premier ennemi de Da’esh et de Al Qaeda est bien l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah (au Liban). La guerre que mènent ces deux organisations en Syrie et en Irak sert la politique de containment déployée pour écraser l’Iran. Du coup, l’action vise tout ce qui résiste politiquement et militairement à Israël.

Deux points de convergence entre les deux stratégies, celle des organisations terroristes et celle des Etats Unis d’Amérique : instaurer un chaos dans la région arabe pour permettre une reconstruction accentuant l’émiettement de la région, de manière à tuer toute velléité d’autonomie de la décision mais aussi toute capacité de développement ; et détruire le bloc de la résistance face à l’hégémonie israélienne. Assez pour se poser des questions…