jeudi 4 juin 2015

Parcours de …combattants

On a souvent vu des petits délinquants se transformer en combattants jihadistes agissant au nom de l’une des organisations terroristes qui défient l’ordre et les sociétés dans notre espace sahélo-saharien. On assiste probablement au cheminement inverse s’il ne s’agit pas tout simplement à un retour au hobby d’origine.
J’ai lu ce matin sur l’un des sites mauritaniens que deux anciens prisonniers salafistes auraient été envoyé en prison pour association de malfaiteurs, vols, utilisation d’armes, etc. Ils ont été arrêtés à la suite de plusieurs plaintes venant de victimes diverses.
L’une des victimes a été délestée de la somme de 19 millions d’ouguiyas, la deuxième de 15 millions et la troisième sept millions. Chaque fois, la personne avait laissé de telles sommes dans la voiture, soit pour prier soit pour traiter rapidement une affaire. Pour revenir et se retrouver délestée de tout ce qu’elle avait.
L’enquête de police a donc abouti à l’arrestation de ces deux anciens activistes qui, semble-t-il, ont été confondus par l’accusation. En attendant le jugement de l’affaire et les éclaircissements qui pourraient être donnés d’ici là, il y a lieu de se poser des questions sur cette habitude des commerçants mauritaniens à transporter avec eux de grosses sommes d’argent sans sécurité particulière. Il faut dire que la gestion du système bancaire – les banques devenant des coffres de familles -, la confiance des déposants a pris un sérieux coup. Surtout que l’exemple de faillite survenue à la Maurisbank récemment est venue renforcer cette suspicion.

Comment faire pour amener les opérateurs à cesser de trimbaler tant d’argent sur eux ? 

mercredi 3 juin 2015

2019, c’est déjà demain

Vue d’ici et de maintenant, l’année 2019 est déjà un moment crucial et déterminant dans l’évolution du pays. 
2019, c’est d’abord la dernière année du deuxième et dernier mandat du Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Rien, absolument rien, ne permet actuellement d’entrevoir chez lui une quelconque volonté de tripatouiller la Constitution et de commettre le parjure afin de changer la règle limitant les mandats à deux. Ses détracteurs peuvent toujours lui prêter les intentions les plus saugrenues, mais de lui rien n’est venu nous annoncer qu’il y a risque de revenir sur le serment solennel. Pour rappel, l’article 29 de la Constitution impose au Président élu, de faire le serment suivant :
«Je jure par Allah l’Unique de bien et fidèlement remplir mes fonctions, dans le respect de la Constitution et des lois, de veiller à l'intérêt du peuple mauritanien, de sauvegarder l’indépendance et la souveraineté du pays, l’unité de la patrie et l’intégrité du territoire national. Je jure par Allah l’Unique de ne point prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement, prévues aux articles 26 et 28 de la présente Constitution.»
Cela a été fait le 4 août 2014. Depuis, nous n’avons aucun signe indiquant une évolution autre.
En 2019, les grandes figures de la politique mauritanienne qui auront 75 ans à ce moment-là ne pourront plus se présenter. Exit donc Messaoud Ould Boulkheir et surtout Ahmed Ould Daddah qui a toujours été un challenger de poids dans les présidentielles précédentes. Ceux qui prétendent à la légitimité historique seront donc dans l’incapacité technique de se présenter.
En 2019, les islamistes de Tawassoul auront opéré l’alternance souhaitée par leurs dirigeants et consacrée par leur premier congrès qui a limité les mandats à deux. En 2019, Mohamed Jamil Mansour ne sera plus président du parti qui est déjà effectivement l’une des forces politiques majeures du pays.
L’alternance chez Tawassoul obligera certainement des partis comme l’Union des forces du progrès (UFP) à envisager le même processus de renouvellement dans la direction du parti. Il est certain (ou presque) que Mohamed Ould Maouloud ne sera pas le président de l’UFP à ce moment-là.
En 2019, même l’institution militaire aura connu des départs significatifs : la majorité des généraux actuels sera déjà à la retraite. Alors que du côté de la haute fonction publique, des centaines de cadres vont eux aussi profiter de leurs droits à la retraite. Parmi eux, la plupart des dignitaires actuels, du Pouvoir comme de l’Opposition.
En 2019, le rajeunissement de la population mauritanienne s’accentuera. La pyramide des âges sera très large pour les 05-30 ans. Nous serons probablement à 80% de moins de 45 ans, acceptons-le. C’est ici que se situe le grand déterminant du changement futur. Cette jeunesse assoiffée de liberté d’entreprendre, de réussir, de gagner… va devoir se trouver le cadre adéquat pour la rassasier. Ses aspirations seront certainement plus fortes que toutes les pesanteurs qui freinent le mouvement vers la Modernité.
Le deuxième facteur est celui de la nécessité du renouvellement de la classe politique dirigeante. En se rappelant que ce renouvellement inévitable peut ne pas être positif dans la mesure où aucun des leaders traditionnels ne semble avoir prévu sa succession. On peut donc avoir quelqu’un de qualité ou pas.
Pour éviter des risques comme celui-là, toute minute passée sans discuter de cette perspective, sans y penser, sans en analyser les tenants et aboutissants, sans en faire une échéance fondamentale, toute minute passée sans en parler relève du temps perdu. Un temps perdu dans notre situation ne peut jamais être rattrapé.

mardi 2 juin 2015

Apprendre de l’Autre

Commentant son dernier ouvrage, Cosmos, le philosophe français Michel Onfray nous apprend deux choses fondamentales que je voudrai partager avec ceux de mes compatriotes qui ont encore le temps et le souci de lire et d’apprendre des autres.
«La parole est survalorisée dans ce monde où l’angoisse contraint les humains à boucher les trous ontologiques par un flux continu de mots qui, la plupart du temps, ne veulent rien dire – flatus voci. Le silence est pris pour une agression, un désintérêt, alors que c’est le flux ininterrompu de mots qui est agression et désintérêt du monde. Quand peu parler s’accompagne de bien parler, parler juste et profond, le verbe est un trésor, et le silence aussi, puisqu’il le rend possible.»
En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser à notre scène médiatique et culturelle. Des flots ininterrompus de paroles qui commencent très souvent par des affirmations rapidement infirmées par les développements qui suivent, pour finir fatalement sur des conclusions complètement inattendues voire improbables. En général, l’on à dire n’importe quoi quand on sent qu’il n’y a pas de comptes à rendre, quand on n’est pas comptable de ce qu’on dit. Alors on peut dire tout et son contraire. A entendre ceux parmi nous qui squattent l’espace public – la gazra est un phénomène bien de chez nous -, on est sidéré par la facilité avec laquelle on peut se permettre de pérorer, disserter sans retenue, sans réserve.
Ce soir j’ai entendu un homme politique mauritanien défendre ardemment l’ancien Président du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Il en voulait au journaliste qui avait utilisé les termes «dictateur» et «sanguinaire» à l’endroit du Chef d’Etat burkinabé renvoyé par une révolution populaire après avoir cherché par tous les moyens à traficoter les Institutions de la République pour rester au pouvoir. «Il faut retirer ces appréciations parce que tu n’as pas vu le Burkina Faso et ce que Blaise en a fait. Si tu avais été au Burkina, tu n’aurais pas dit de telles absurdités à l’encontre de cet homme qui a fait du Burkina un pays moderne et développé…» Selon cette logique, il ne faudra pas dire de Kadhafi qu’il a été un dictateur, ni de Ben Ali, ni Moubarak, encore moins de Assad…
Tout dire pour ne rien dire dans la réalité. Ecoutez-les, prédicateurs, tribuns politiques, intellectuels, poètes. Lisez-les, écrivains, analystes des hebdomadaires, quotidiens et sites multiples, scribouillards de toutes origines. Ecoutez-les, lisez-les et essayez de sortir une idée, une proposition, un diagnostic complet d’une situation, un constat irréprochable… vous m’en direz des nouvelles, disent ceux de RFI.
Que reste-t-il ? Les insultes et les mauvaises prophéties. «L’agression», c’est ce qui reste quand on a tout perdu… en matière d’arguments, de logique, de vérité. Ensuite la peur : «Faire peur est tout juste bon pour ceux qui ont renoncé à la raison – et qui sont nombreux ces temps-ci», nous apprend Michel Onfray.
«Parce qu’un philosophe qui utilise la peur comme méthode renonce à la raison, à l’éducation, à la démonstration, à la persuasion, au dialogue, à l’échange pour tabler sur les passions, le pathos, le sentiment, l’émotion, qui sont mauvais conseillers quand on veut penser juste et droit.» Il suffit de remplacer le mot «philosophe» par «politique» ou «intellectuel» ou encore «activiste», pour décrire ce qui se passe présentement chez nous. Pouvoir convaincre, séduire par la force de l’argument et la pertinence de la proposition, ce n’est pas ce qui est recherché. Plutôt installer l’opinion publique dans une atmosphère de déraison, dans une logique d’incertitudes, de peur du lendemain immédiat… Les acteurs de chez nous oublient qu’en nous désespérant du présent, ils nous disent qu’ils n’ont pas de futur à nous proposer.

Ici apparait l’urgence d’un changement qui passe nécessairement par cette jeunesse dynamique, nourrie de modernités, plus ou moins libérée des carcans… cette jeunesse doit oser et risquer… ce que ses ainés n’ont jamais fait.

lundi 1 juin 2015

Repenser, refonder

Au début des années soixante-dix, un cirque russe se produisit à Nouakchott. A l’époque, toutes ces manifestations étaient partagées par le gouvernement. A la fin du spectacle quelqu’un s’adressa au Président Moktar Ould Daddah pour jauger son impression. Très philosophe, le Président lui dit : «Ce qui m’a le plus captivé, c’est le funambule, celui qui marche sur une corde raide en transportant une barre, qui avance un pied, puis un autre en donnant l’impression qu’il allait à chaque fois basculer dans le vide. Et bien j’ai fait un parallèle avec la Mauritanie. Elle ressemblera toujours à ce funambule. Elle avancera tout en donnant l’impression qu’elle va faire une chute fatale, puis au bout de quelques efforts qui peuvent semblent surhumains, elle avancera un pied, puis un autre, et un autre… toujours dans une sorte de précarité dangereuse…» Mais elle avancera… sommes-nous trop pressés ? la Mauritanie est-elle trop lente dans son cheminement ? Les deux à la fois certainement.
Nous voulons tout avoir et immédiatement. Sans prix à payer, sans sacrifice à faire. Nous voulons d’un pays égalitaire, citoyen, juste, prenant en charge l’éducation de ses enfants, la santé de ses enfants, leur approvisionnement en eau et en énergie, leur assurant la sécurité et la prospérité. Immédiatement.
Mais que faisons-nous pour que le pays dont nous attendons tout, soit capable de nous offrir le cadre qu’il nous faut ? Nous refusons de respecter l’ordre : du simple code de la route à la Constitution, en passant par les lois et règlements qui régissent notre vie en commun et par le rang qui assure «premier venu, premier servi». Nous bafouons toutes les règles et nous prenons plaisir à le faire.
Nous refusons de croire à la possibilité d’avoir un cadre d’évolution qui sied pour tous. De nous regarder humblement et de traiter nos affaires entre nous. Nous refusons de compter les uns avec les autres. Nous refusons les échanges, le partage, la solidarité…
Quand le Président John F. Kennedy a voulu galvaniser les énergies de la jeunesse américaine au début des années soixante et changer la vision que ses compatriotes avaient d’eux-mêmes et qu’ils avaient du monde, il a dit : «Vous qui, comme moi, êtes Américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut  faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Vous qui, comme moi, êtes citoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les Etats-Unis peuvent faire pour le monde, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour le monde»
Le pays est lent, ou semble l’être, dans son évolution. Pourtant quand on regarde le chemin parcouru depuis 65 années, on est en droit de juger que nous sommes loin, et même très loin de notre point de départ.
N’oublions jamais que nous sommes partis d’une société fortement hiérarchisée, profondément inégalitaire, où la force faisait loi, où la naissance déterminait le destin, où les rapports étaient ceux de maitres à subordonnés, où la liberté de s’exprimer était l’apanage des plus nantis, où les possibilités de s’émanciper étaient inexistantes…
N’oublions jamais que le pire ennemi de l’Etat à construire dans les années 60 fut son élite et son incroyance à cette possibilité de voir naitre et se développer un Etat moderne. Les uns ont fui sa création vers les pays voisins qui revendiquaient le territoire, les autres ont mobilisé les forces traditionnelles pour contrecarrer le processus d’indépendance. En 1960, peu de gens, instruits ou non, croyaient en la Mauritanie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
La Mauritanie est un Etat reconnu sur le plan international. Un Etat qui offre un cadre d’émancipation et d’égalité, certes à parfaire, mais qui est là quand même. Un Etat qui a ses problèmes mais auxquels il cherche par lui-même à apporter les solutions adéquates. Il peut tergiverser, il peut balancer, il peut donner l’impression de basculer d’un côté ou de l’autre, il peut ne pas satisfaire tous les besoins de tous ses fils, mais c’est un pays qui existe et qui donne le mieux de lui-même. Encore cette question : qu’avez-vous fait pour ce pays pour lui demander tant ?

Le processus de dialogue (qui semble faire du surplace) est certainement aujourd’hui l’occasion pour tous les acteurs qui prétendent à vouloir le bien commun, de se rattraper. Il s’agira de converger vers une forme d’entente à même de renforcer la démocratie par le développement de ses outils, pour assurer la stabilité du pays et son développement. Dans un premier temps, ce qui est demandé aux politiques, c’est de trouver un terrain d’entente pour restaurer la confiance et repenser l’avenir. Puis, dans une seconde phase, de travailler pour les refondations nécessaires. Partir d’un vrai contrat social à même de prendre en charge les soucis majeurs de la Nation, d’en dessiner les contours pour sa mise en œuvre qui demandera du temps.

dimanche 31 mai 2015

Un jour (de) chez moi (3)

D’abord les enfants autour du tamtam qui a, toute la journée, séché au soleil. A intervalles réguliers on aspergeait d’eau la peau pour la tendre encore plus. Une manière de parfaire le son qui sera produit, de le rendre plus grave, plus intense. C’est encore pour cela que la peau enroule deux poutres sur lesquelles s’assoiront de part et d’autre les plus grosses des femmes pour mieux tendre la peau. La batteuse se mettra au centre et, avec deux bâtons, percutera régulièrement la peau. C’est un art que peu de femmes maitrisent encore chez nous. Tenwazel, la fille de l’une des grandes maitresses de cet art, feue Salka Mint Hayjara, joue encore à la perfection l’art du tamtam.
Quand elle commence à jouer des deux bâtonnets, elle est entourée de femmes qui forment la chorale tout en produisant une rythmique d’accompagnement par le battement des mains. Le chant est composé de quelques poèmes dédiés à la gloire des héros d’antan. Une poésie sans prétention aucune mais dont la simplicité consacre la beauté. Parce qu’elle la rend encore plus populaire, plus excitante pour ceux qui la chantent et qui y mettent toute leur énergie et leur art.
Place aux femmes et aux adultes. Plus la fin de journée approche, plus les gens s’excitent autour du tamtam. Les hommes arrivent avec leurs bâtons à la main. Ils doivent entrer deux par deux, parfois trois mais il faut beaucoup d’art et de précision pour jouer à trois. C’est une danse typiquement de chez nous. Même si elle existe ailleurs, c’est dans la région de Mederdra que les gens excellent dans cet art et c’est ici qu’ils en font un sujet de conversation et un objet de convoitise. Il a longtemps fait partie ici des critères qui font le gentilhomme. Comme toutes les belles choses de la tradition, il s’est peu à peu perdu mais il conserve toujours le même intérêt populaire.
Quand deux joueurs de bâtons entrent en scène, les joueuses de mains s’excitent tout autour ajoutant à l’électrification de l’ambiance qui atteint son paroxysme quand le claquement du bois vient compléter l’harmonie déjà produite par le son lourd du tamtam et les battements de main. Les femmes entrent en scène en battant des mains. Elles dérangent rarement les joueurs de bâtons. Au contraire, on dirait que le désordre ainsi créé contribue à donner un niveau supérieur au jeu… d’ailleurs ce n’est plus un jeu, c’est une danse qui prend forme souvent très clairement. Les bâtons ne sont plus qu’un complément servant aux danseurs pour parfaire leurs mouvements. Le spectacle est complet.
Sans s’en rendre vraiment compte, spectateurs, joueuses de mains et joueurs de bâtons, danseurs de fortune, tous se retrouvent au milieu de l’arène. Un moment de communion et d’exaltation extraordinaire. C’est justement ce qui fait que cet art est resté populaire. Parce qu’il implique tout le monde, concerne tout le monde, emballe tout le monde.
Comment faire pour le réinventer, le restaurer et le préserver ? c’est la grande question que je pose ce jour-là dans le quartier du Gawd à Mederdra.
«Celles qui savent les mots tels qu’ils étaient chantés, qui battaient le tamtam comme il fallait, ceux qui savaient manier le bâton à la perfection, celles et ceux qui pratiquaient cet art comme il fallait, ceux-là sont partis. Ils sont désormais ensevelis de sable à quelques encablures d’ici, dans le cimetière où il y a désormais plus de gens que nous connaissons qu’il y en a dans la ville des vivants…»
En me répondant cela, Tenwazel Mint Hend, la batteuse, me rappelle à moi, tous ces hommes et femmes qui ont peuplé mon enfance, ces hommes et ces femmes qui sont restés éternels dans le souvenir des habitants de la ville. Son père Mahmoud, sa mère Salka, mais aussi bien d’autres qui avaient un sens du partage, de la solidarité, de la dignité, de l’humilité…
Qu’Allah accueille nos morts dans Son infinie Bonté dans le Saint de Ses Paradis.

samedi 30 mai 2015

Da’esh reprend des couleurs

Au début était une organisation créée par des résistants irakiens qui entendaient rendre la vie difficile aux conquérants américains. Un ancien chef des renseignements irakiens de l’ère Saddam Hussein, entreprend de monter des groupes de combats très structurés et très cloisonnés. Pour rendre son réseau plus efficace, il se retire en Syrie dès le début de la rébellion et entreprend de s’y installer pour en faire une base arrière au monstre qu’il allait lâcher dans la nature. La terreur et le renseignement sont ses armes principales. Il soumet les populations et attire les volontaires de toutes parts.
A ce moment-là, les Américains ne savent pas quoi faire de l’Irak dont la partition se dessine déjà avec la création d’un Kurdistan au nord et le règne des Chiites dans le sud. La création d’une entité représentant les Sunnites complèterait le tableau.
A ce moment-là, les pays du Golf, principalement l’Arabie Saoudite et le Qatar, terrifiés par la menace du «printemps arabe», cherchent désespérément à contenir la contagion en multipliant les foyers de tension loin de leur zone. La Libye, l’Egypte et surtout la Syrie sont le théâtre sur lequel les velléités guerrières des monarchies vont s’exprimer. La Front Al Nouçra, branche d’Al Qaeda et surtout Da’esh sont des leviers dont il faut prendre la commande pour pouvoir les utiliser dans la guerre d’influence.
A ce moment-là, la Turquie cherche à imposer son leadership au monde arabo-musulman de l’espace sunnite. Face à l’Iran chiite, plus rien n’empêche la Turquie de restaurer son influence sur cet espace, jadis faisant partie de l’Empire Ottoman. Cette même Turquie ne voulant pas d’un Etat kurde à ses frontières sauf s’il va contribuer à atténuer les revendications des Kurdes en Turquie. Pour satisfaire l’un et l’autre des besoins, le chaos dans la région peut servir.
Le chaos… le chaos… le chaos constructif… qui a inventé ce concept ? N’est-ce pas là l’inspiration première de l’administration américaine pour recomposer la région de manière à détruire toutes les entités insoumises au diktat ?
Tout converge pour que la communauté internationale ferme les yeux, si elle n’encourage pas. Da’esh peut proliférer comme prolifèrent les virus. Toujours les mêmes armes : la terreur et le renseignement.
Aujourd’hui, l’Etat Islamique est une réalité. Le plus grave, c’est qu’il se présente désormais comme la milice d’autodéfense sunnite. C’est pourquoi il s’en prend aux mosquées chiites en Arabie Saoudite et ailleurs. Il prétend protéger les Sunnites en Irak contre les milices chiites répondant à l’appel de l’Imam Hussein, ceux du Yémen contre les Huthis, de Syrie contre les Alaouites, du Liban contre le Hezbollah, du Pakistan contre les Chiites de ce pays… le danger est bien celui-là : contrairement aux combattants d’Al Qaeda, ceux de l’Etat Islamique sont servis par les stratégies déployées par les pays engagés militairement et diplomatiquement dans les équilibres au Moyen-Orient. Pour les Arabes, l’ennemi principal est l’Iran. Tout ce qui peut affecter ce pays et ses supposés alliés (les Chiites) est à soutenir. Pour la Turquie, tout ce qui peut lui assurer un leadership au niveau de la zone est le bienvenu, y compris le soutien actif ou non à des groupes comme Da’esh. Pour les Etats-Unis et leurs alliés, tout ce qui peut procurer plus de sécurité à Israël est à faire, y compris (et surtout) la destruction des potentiels arabes et musulmans.
La guerre interconfessionnelle est une aubaine pour tous. Autant l’encourager, au moins la laisser faire.

vendredi 29 mai 2015

Un jour (de) chez moi (2)

Une discussion avec mon ami Mohameden qui me fait une lecture de l’évolution sociopolitique de la région de Mederdra. Quelques grands facteurs de transformation (dont on ne citera qu’un) et un élément fondamentalement «perturbateur».
Le facteur déterminant a été celui de la création de l’Etat moderne. Cette création s’est faite sur les ruines de l’ordre traditionnel que l’Emirat représentait. La proximité de la capitale du nouvel Etat a fait que la naissance de l’un signifiait nécessairement la mort de l’autre.
«Ne vous étonnez point si les leviers tribaux sont encore plus efficacement utilisés ailleurs. Les habitants de ces régions ont tout cédé au Pouvoir central de l’époque. Ce qui subsiste aujourd’hui n’est qu’une tentative de résurgence du fait tribal pour faire comme les autres». 
Est venu s’ajouter à cela les effets de la forte scolarisation dans tous les milieux. «La scolarisation a eu deux conséquences principales : la fonctionnarisation des cadres et l’émancipation des couches laborieuses».
Tous les diplômés ont pris pour modèle les premiers fonctionnaires de leur environnement. C’est ainsi que toutes les familles, ou presque, comptent aujourd’hui des salariés parmi elles. Si dans le temps, les campements vivaient des revenus du commerce pratiqué par les hommes partis au Sénégal et dans les villes naissantes, on ne compte plus que sur le salaire d’un ou plusieurs membres de la famille.
Esclaves, tributaires et suivants se sont massivement libérés de l’autorité traditionnelle. Cette libération a pris très souvent la forme d’un abandon pur et simple de l’activité qui vous affectait le statut qui est le vôtre. Ceux qui travaillaient la terre ont abandonné les champs tout comme ceux qui gardaient les troupeaux, ceux qui forgeaient, ceux qui foraient, ceux qui tissaient… chacun a abandonné cette profession qui le maintenait dans une situation d’exploité.
L’abandon massif des secteurs traditionnels de production et la fonctionnarisation des nouvelles élites ont créé une mentalité d’assistés qui a été aggravée par l’utilisation de la politique comme source de revenus. Depuis plus de trois décennies, faire la politique est devenu payant. Pour ce qu’elle rapporte sans demander une quelconque aptitude.
Vint la sécheresse. Le premier cycle affectant la région du sud-ouest est celui de 1968. Un jour de septembre de cette année-là, plus rien n’existait. Bergers et cheptels survivants avaient fui plus à l’est, à la frontière du Trarza et du Brakna. «’Aam Breykilli», du nom de ce puits vers lequel se dirigeront les bêtes et les hommes pour y trouver quelques pâturages de subsistance. Cette année noire marque encore les esprits dans la région de Mederdra. Puis se succédèrent la sécheresse des années 70 et celle des années 80. A chaque fois, mouraient plus de bêtes provoquant la pauvreté de nouvelles populations, puis leur exode vers les centres urbains les plus proches.
Des villages, des parcours, des puits furent abandonnés pour les bidonvilles de Mederdra, de Rosso, de Nouakchott… Tous les prétextes étaient bons pour quitter sans donner l’impression qu’on fuyait. A la fin des années 70 et au début des années 80, le prétexte principal était de suivre les filles admises au concours d’entrée en sixième et qui devaient donc aller dans les collèges puis les lycées. A chaque étape son lot de migrants forcés.
«Ceux qui sont restés sont soit ceux qui n’ont aucun moyen d’aller, soit ceux dont l’attachement à la terre était très fort». Les premiers préféraient leurs cantonnements où le niveau de vie – si l’on peut parler de niveau de vie – leur permettait de répondre plus ou moins aux exigences de la survie. Les seconds préféraient mourir dans le terroir hérité plutôt que de grossir le rang des mendiants dans les villes. En fait, tous survivaient grâce à l’assistance de l’Etat et/ou de membres de la famille partis travailler en ville.
«Vous remarquerez que les villages ayant survécu à ces époques sombres sont aujourd’hui perdus au milieu des dunes, d’un océan de sable qui semble les recouvrir inexorablement. C’est bien parce que les habitants, véritables survivants de ces époques, ne manifestent aucune velléité à transformer, à influer sur la nature qui les entoure…» Aucune tentative de reboisement, aucune culture, aucun effort pour produire…
«Nous en sommes là. A attendre que la pluie tombe, que l’Etat déclenche de nouveaux programmes d’urgence, qu’un fils ou un cousin se rappelle notre existence…»
Fataliste, mon ami occulte le dynamisme social impulsé par l’aspiration des uns à sortir de leurs conditions, des autres à maintenir leurs positions. Ce qui oblige les uns et les autres à se surpasser… et à la société d’évoluer.