mardi 23 décembre 2014

Les voleurs qui crient «au voleur !»

Je suis chaque fois surpris par l’arrogance de certains acteurs de l’espace médiatique et politique, une arrogance qui se double d’un manque de scrupule évident.
Quand un homme politique réduit l’action de son parti à la défense des intérêts d’une famille. Qu’il avoue, après avoir tourné autour du pot bien longtemps, que son aigreur vis-à-vis du régime s’explique par la volonté de celui-ci de viser une famille, une tribu…
Quand un homme politique s’impose en moralisateur et qu’il bâtit toute sa démarche sur ses ressentiments personnels, ses frustrations personnelles, son rapport personnel à l’Autorité. Quand il veut légitimer son ressentiment personnel, sa mésaventure personnelle, et l’effet de sa disgrâce personnelle, par un engagement soudain dans le combat qui concerne tout un chacun.
Quand un homme politique qui a roulé pour tous les régimes, participé directement et indirectement à la sape du projet démocratique, au pillage des ressources, aux exactions commises sous la dictature…, quand cet homme parle aujourd’hui comme s’il avait, depuis toujours, combattu l’arbitraire.
Quand un journaliste fonde son information sur la rumeur, s’empresse de la donner, de la commenter, d’en tirer les conclusions. Quand il se met au service d’un ou de plusieurs lobbies. Quand il signe des textes écrits par d’autres en vue de servir des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Quand il est payé par des services officiels et/ou particuliers (privés, groupes politiques…). Quand il se sert de sa position pour servir sa tribu, sa région, son ethnie…
Quand un religieux – faqih ou autre – justifie les arbitraires, les inégalités, les injustices. Quand il refuse de les dénoncer. Quand il préfère s’en prendre au corps social le rendant responsable de toutes les dérives, de toutes les hérésies. Quand il n’a d’autre combat que celui qu’il dirige contre la femme, contre l’émancipation individuelle et finalement contre la Modernité.
…On ne peut parler de courage mais de couardise. Dire NON ne relève pas obligatoirement du courage. Dire NON ne demande pas toujours – et surtout pas maintenant – du courage. N’importe qui dit aujourd’hui NON à n’importe quoi. Parfois à la chose et à son contraire à la fois.
Dans la bouche de ceux qui nous couvrent d’une cacophonie indescriptible et qui veulent parasiter, intoxiquer, détruire toute espérance en un lendemain meilleur, le NON procède de la lâcheté. Après avoir béni la pire des situations, après avoir participé au sac organisé du pays, après avoir contribué à la corruption des mœurs, à la prédation, aux orgies collectives, après avoir mangé aux râteliers de différents oppresseurs, quelle crédibilité peut-on encore accorder à ce que disent ces gens-là ?
Le courage c’est de rester les yeux ouverts, en tous temps, en tous lieux. De dire exactement ce qu’on pense, de le défendre… comme disent «ceux de par là», de dire ce qu’il faut au moment qu’il faut.
Courage, abnégation, sacrifice… des valeurs que notre élite a cessé de cultiver (si elle n’a pas cherché à les détruire). Des valeurs qui subissent aujourd’hui le coup de grâce. Avec tous ceux qui prétendent moraliser, sauver, dénoncer, révéler, redresser… et qui ne font que décrédibiliser la vérité, trafiquer la réalité, instrumentaliser les causes légitimes…
Dans la culture hassaniya, on évoque souvent «ceux qui volent avec les voleurs et pistent avec les pisteurs». C’est bien de ces gens-là que je parle.

lundi 22 décembre 2014

Revue de la coopération Mauritanie-UE

Lundi s’est ouvert à Nouakchott la première revue du portefeuille de coopération entre l’Union Européenne (UE) et la Mauritanie. A l’image de ce qui se fait avec la Banque Mondiale, les deux parties entendent évaluer plus de trois décennies de coopération dans le cadre des accords de Cotonou.
Les FED – du Fonds européen du développement – se suivent. Nous allons retenir trois chiffres. Le premier est 669,32 millions euros qui est l’enveloppe globale qui a été destinée à la Mauritanie depuis le milieu des années 80. Le deuxième chiffre que nous allons retenir est celui de 191 millions correspondant à l’enveloppe du 9ème FED qui a couvert la période allant de 2001 à 2007. Le troisième est celui du 10ème FED qui a atteint un record avec 209,32 millions pour la période de 2008 à 2014, à 2013 en fait. On peut y ajouter pour comparaison, le chiffre prévu pour le 11ème FED, 195 millions couvrant la période de 2014 à 2020, date de l’expiration des Accords de Cotonou.
Au titre du 10ème FED, 57 millions soit 27,23% sont alloués aux infrastructures et aux réformes du secteur du transport, 46 millions pour l’appui budgétaire et les réformes des finances publiques, 20 millions à la décentralisation et au développement local, 17,22 millions à la sécurité alimentaire, 13 millions à la sécurité et au développement (lutte anti-terroriste), 7 millions pour la Justice et l’Etat de droit, 7 pour la société civile, la culture et les Droits de l’homme, 6 pour la prévention des conflits… pour ne citer que l’essentiel.
Pour comprendre le record du 10ème FED, il faut savoir que l’enveloppe initiale était de 156 millions seulement. A ce montant, se sont ajoutés des financements supplémentaires qui ont concerné surtout la sécurité du Sahel pour 25 millions et d’autres interventions pour 28 millions (interventions européennes à l’occasion de crises d’urgence notamment).
Dans le jargon des techniciens, on dit que la totalité de l’enveloppe a été affectée, mais cela ne veut pas dire que l’argent a été alloué ou transféré au profit de la Mauritanie. La lourdeur des procédures a toujours été décriée par les deux partenaires.
Les Européens arguant la faiblesse d’absorption de la Mauritanie qui s’explique par les lenteurs administratives, le manque de compétence des concepteurs des projets, l’absence d’efficacité…
Les Mauritaniens se plaignant de la complexité des procédures imposées par l’UE pour accéder aux financements. Dont une bonne partie revient souvent à des sociétés européennes qui remportent facilement les marchés, à des experts qu’il faut engager pour des études de validité…
Sur les 209,32 millions du 10ème FED, ce qu’on appelle les «engagements individuels contractualisés», terme qui désigne dans le jargon consacré l’engagement par contrats, ce titre a atteint 144,33 millions soit 68,95% du montant global. Alors que les paiements exécutés n’ont pas dépassé 57,14 millions soit 39,59% de ce montant contractuel.
Il arrive même que des chapitres prévus ne soient pas touchés. C’est l’exemple ici du chapitre de la Sécurité et du développement, de la prévention des conflits (dont les conventions ont été signées seulement le 15 de ce mois), de la Justice et de l’Etat de droit, de la décentralisation et du développement local. Aucun euro n’a été déboursé pour ces secteurs malgré la mise en place de structures de coordination pour les lancer.
Autre reproche fait à la partie européenne, tout ce qui se rapporte à «l’appui sectoriel» dans les Accords de pêche et qui n’a jamais voulu dire grand-chose. Dans le passé, la partie mauritanienne s’est résignée à le voir gonfler sans vraiment en profiter. C’est que le chiffre servait d’argument aux Européens pour rester sur certaines positions, notamment le niveau de la compensation.
La présente revue doit aussi servir à réinventer la philosophie de la coopération entre les deux partenaires. Une coopération qui doit prendre en compte la nécessité d’établir les règles d’un commerce équitable et l’urgence d’introduire des mécanismes de préservation de la ressource.

dimanche 21 décembre 2014

Elections en Tunisie

C’est, nous l’espérons, la fin d’un processus en Tunisie et le début d’un autre. Le processus qui doit nécessairement finir est celui de la révolution et de ses convulsions. Celui qui doit commencer est celui de la stabilisation et de la refondation de l’Etat de droit.
Depuis cet acte d’immolation qui a déclenché les soulèvements populaires de décembre 2010 à janvier 2011, depuis ce temps, bien des secousses ont failli perturber la marche de la Tunisie vers la démocratie. Mais deux atouts au moins allaient éviter au pays de sombrer : les acquis du Bourguibisme (de Habib Bourguiba, le premier Président de la Tunisie indépendante) qui vont de la scolarisation à l’émancipation des femmes en passant par le développement d’une société civile active surtout d’un mouvement ouvrier dynamique ; et le sens de la mesure adoptée par les Islamistes modérés au lendemain de la chute de Ben Ali, en refusant de chercher à accaparer le pouvoir à eux seuls, les Islamistes de Ennahda ont donné une chance à la démocratie en Tunisie.
Au deuxième tour d’une élection présidentielle pluraliste chaudement disputée, deux hommes s’affrontent : Béji Caid Essebsi, 88 ans, ancien premier ministre, homme ayant appartenu à tous les régimes, et Moncef Marzouki, Président sortant, ayant appartenu à l’opposition à Ben Ali. Le premier est un peu le candidat de l’expérience, celui qui rassure les Tunisiens quant à la méthode de gouvernement pour le futur. Le second se présente comme le candidat du renouveau de la Tunisie pour ce qu’il symbolise en termes d’opposition à l’ancien régime.
Le premier défi pour les deux hommes est d’être capables d’accepter le verdict des urnes. Il est demandé au gagnant d’aller au-delà des dérives verbales de la campagne électorale, de rassurer, de s’imposer comme le Président de tous les Tunisiens, d’éviter de confirmer l’image régionaliste qu’a donnée la campagne, de s’approprier les avancées faites pendant la longue transition et de se rappeler que le danger de l’extrémisme frappe déjà son pays.
Pour le perdant, il s’agira d’accompagner le Destin qui se dessine pour la Tunisie en imposant un système de veille démocratique. Le retour de la bête n’est jamais à exclure dans nos pays qui sont fragiles et peuvent à tout moment basculer dans le chaos.
Dans nos pays, le péché originel des acteurs politiques a été de ne jamais considérer que la démocratie est le fruit d’un long cheminement, d’une longue transition, d’une grande accumulation qui se fait le temps… qui se fait à travers heurts, échanges… un foisonnement qui fait pointer une lueur à l’horizon jusque-là assombri.

Le cheminement démocratique est une recherche constante de l’établissement d’un système de valeurs à même d’assurer une meilleure utilisation des ressources dans l’intérêt général des populations, une sorte de rénovation de l’Etat qui devient effectivement celui de tout le monde, l’Etat qui émancipe, qui contribue au bonheur de chacun et de tous, qui assure l’égalité, la justice, l’équité…  

samedi 20 décembre 2014

Le G5 du Sahel est lancé

La réunion des Chefs d’Etats du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad a permis le lancement effectif du G5 du Sahel. Un regroupement qui vise la mutualisation des efforts et des stratégies déployées en vue d’éradiquer le crime organisé sévissant dans la région.
Le sommet a permis l’adoption des textes fondateurs du Groupe et du Programme d’investissement prioritaire chiffré à 15 milliards de dollars environ, ainsi que la désignation d’un Secrétaire Permanent en vue de la mise en œuvre des décisions prises.
La convention est le fondement juridique du regroupement. Elle se fonde sur «les liens séculaires et multiformes qui unissent les peuples du Sahel» et a pour objectif de «faire du Sahel un espace de paix, de prospérité et de concorde». Elle part du principe qu’il n’y a pas de sécurité sans développement, et vice versa.
La convention énumère les défis que le regroupement des Etats devra relever : «a. Le renforcement de la paix et la sécurité, la lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière ; b. Le besoin d’institutions démocratiques stables et pérennes avec une forte implication des populations ; c. La nécessité de promouvoir les zones les moins développées ; d. Le déficit en infrastructures et services de base (transport, énergie, hydraulique et  télécommunications) ; e. La sécurité alimentaire et le pastoralisme ; f. Le développement humain (démographie, santé, éducation, formation technique et professionnelle) ; g.  Les changements climatiques et la gestion de l’eau».
A travers cette convention, les Chefs d’Etats présents «réaffirment la priorité qu’ils accordent à la sécurité et au développement de la région et réitèrent leur plein engagement à promouvoir la démocratie, les droits de l’Homme, et la bonne gouvernance». Ils s’engagent aussi à coopérer et à négocier ensemble avec les partenaires techniques et financiers, publics et privés en vue de réaliser leurs objectifs fixés d’un commun accord.
L’article 4 de la convention indique : «Le G 5  Sahel  a pour objet : (i) de garantir des conditions de développement et de sécurité dans l’espace des pays membres ; (ii) d’offrir un cadre stratégique d’intervention permettant d’améliorer les conditions de vie des populations ; (iii) d’allier le développement et la sécurité, soutenus par la démocratie et la bonne gouvernance dans un cadre de coopération régionale et internationale mutuellement bénéfique et (iv) de promouvoir un développement régional inclusif et durable».
L’article 5 quant à lui stipule : «Le G 5 Sahel contribue à la mise en œuvre des actions de sécurité et de développement dans les Etats membres grâce notamment : Au renforcement de la paix et la sécurité dans l’espace du G 5 Sahel ; Au développement des infrastructures de transport, d’hydraulique, d’énergie et de télécommunications ; A la création des conditions d’une meilleure gouvernance dans les pays membres ; Au renforcement des capacités de résilience des populations en garantissant durablement la sécurité alimentaire, le développement humain et le pastoralisme».
Les Chefs d’Etats ont évalué positivement la situation au Mali avant de demander la mise en place d’une patrouille composée des forces africaines présentes dans le cadre de la MINUSMA et de l’Armée malienne. Ils ont demandé au Conseil de Sécurité des Nations Unies d’entrevoir la possibilité d’une intervention militaire en Libye avec l’assentiment de l’Union Africaine. Ils ont aussi salué les efforts des Etats riverains du Lac Tchad en vue de lutter contre Boko Haram. Ils ont enfin exprimé toute leur solidarité avec les pays ravagés par l’épidémie Ebola.

vendredi 19 décembre 2014

Conférence de presse réussie

La veille, il y a eu la foire d’empoigne à l’occasion d’une première sortie du Président de la République devant la presse. C’était quand il avait exposé les résultats du sommet du Processus de Nouakchott devant les journalistes. Impossible d’aller au-delà de la première question. La cohorte – pour ne pas dire la meute – couvrit l’espace de mille cacophonies. Chacun cherchant à poser la question qu’il estime la plus intelligente, chacun voulant passer avant les autres, chacun tentant désespérément d’éclipser les autres en occupant le plus d’espace et en faisant le plus de bruits. Cela s’est traduit par le retrait immédiat du Président qui a voulu éviter à ses hôtes ce spectacle désolant. Mais à qui la faute ? bien sûr à ceux qui ont invité cette cohorte et qui la traitent comme s’il s’agissait d’êtres normaux, de journalistes sérieux…
Aujourd’hui, la salle est beaucoup plus aérée. Les organes de presse présents existent soit sur la toile, sur les satellites, soit sur le papier… Les journalistes qui les représentent sont plus ou moins responsables et savent à peu près de quoi il ressort. Résultat : une excellente sortie du Président de la République à qui a été donnée l’occasion d’évaluer les deux sommets de Nouakchott, de rendre public les conclusions du G5 du Sahel, et incidemment de répondre à des questions relatives à la situation du pays.
En attendant de revenir sur le sommet sahélien, je reviendrai ici sur la réponse du Président Mohamed Ould Abdel Aziz à la question relative aux rapports avec l’Institution de l’Opposition et aux possibilités de dialogue. Pour remarquer d’abord qu’il a délibérément choisi de répondre en Arabe alors que la question était posée en Français. Ce qui dénote du soucis de se faire entendre par la grande majorité des Mauritaniens et surtout par les intéressés.
Le Président Ould Abdel Aziz a réitéré sa volonté d’ouvrir un dialogue constructif et sérieux avec l’ensemble des acteurs politiques qui le désirent. Il a expliqué que l’ancien bureau de l’Institution de l’Opposition Démocratique n’a jamais accepté ses invites à le rencontrer, ni d’ailleurs de participer aux cérémonies officielles. Parce qu’il ne reconnaissait rien de tout ce qui nous occupe.
Le nouveau bureau a répondu favorablement à la première invitation qui lui a été adressée. Ce fut l’occasion, a-t-il indiqué, de faire le tour d’horizon de la situation nationale comme le préconise la loi. «Nous leur avons exprimé notre entière disponibilité à dialoguer avec toutes les parties, de tout, sans tabou. C’est une attitude de principe que nous adoptons et que nous croyons être la meilleure en vue de faire face aux problèmes de pauvreté, de développement, d’insécurités… à tout ces défis que nous devons relever».

L’établissement de cette passerelle prévue par la loi constitutionnelle, ouvre inévitablement de nouvelles perspectives politiques au pays. Il est peut-être l’entrée en matière d’un dialogue qui peut être ouvert autour des questions qui sont restées pendantes tout ce temps. Y compris celles se rapportant aux élections et aux garanties pour leur transparence, ou aux ouvertures politiques possibles, aux propositions en matière de gouvernance, aux solutions alternatives et surtout à l’apaisement des rapports entre les acteurs qui ont continué ces dernières années à s’insulter et à se haïr. Le temps des reconnaissances mutuelles est certainement arrivé. Avec lui, la sérénité dans les échanges et probablement – du moins on l’espère – le renforcement du front intérieur à un moment où la Mauritanie a besoin de l’intelligence, de la compétence, de l’expérience, de l’engagement sincère de tous ses fils.

jeudi 18 décembre 2014

Le chaud et le froid de l’UE

Nous sommes le 12 décembre. Le représentant de l’Union européenne (UE) au Sahel, Michel Reveyrant Dementhon, est en Mauritanie où il est reçu par les premiers responsables du pays. Au sujet de l’arrestation de Biram Ould Dah Ould Abeid, l’émissaire européenne déclare à la presse : «En tant qu’Européens, nous trouvons un peu bizarre qu’un homme politique puisse être incarcéré quelque soit ce qui s’est passé. Mais on peut aussi comprendre le type de raisonnement des autorités mauritaniennes qui disent que la société mauritanienne est complexe, il y a des tensions ouvertes et qu’il ne faut pas jouer avec le feu». Avant de préciser que l’intéressé «est un homme politique mauritanien d’abord qui défend un certain nombre d’idées et prend position sur certains sujets et il a sa stratégie logique que nous respectons. Mais lorsque la société civile devient des acteurs politiques (sic), c’est toujours un sujet délicat pour la Communauté internationale, parce qu’on a envie de continuer de travailler avec elle vu qu’elle remplit des fonctions sociales tout à fait importantes notamment dans les pays du Sahel dont fait partie la Mauritanie». Pour finir en insistant : «La priorité aujourd’hui, c’est que le cours de la Justice soit respecté, que les choses avancent comme il se doit dans un cadre légal».
Cette attitude «compréhensive» est vite éclipsée quelques jours plus tard avec d’abord le déroulement d’un round du dialogue politique entre l’UE représentée par les Ambassadeurs des pays présents à Nouakchott et le Gouvernement mauritanien dirigé par son Premier ministre Yahya Ould Hademine.
La séance est certes l’occasion de faire le tour des questions de coopération, les ministres concernées par les secteurs d’intervention de l’UE sont présents. Mais le point d’orgue des discussions va tourner autour de l’Accord de pêche en fin de validité. La position mauritanienne est réitérée : le Protocole signé le 31 juillet 2012 pour deux ans aurait pu être reconduit tel quel ou en y ajoutant les quelques amendements acceptés entretemps par les deux parties, parce que sa non dénonciation par l’une ou l’autre des parties est l’expression de la satisfaction de chacune d’elle. On rappellera que le dernier round des négociations avait fait avancer les choses, ne laissant comme point d’achoppement que le niveau de la compensation : 47 millions euros pour les Européens, 67 pour les Mauritaniens.
Au cours de cette réunion, il fut aussi question des Droits humains et surtout de l’arrestation du président et des militants de l’IRA à Rosso. Pour la partie mauritanienne, il s’agit simplement d’une affaire pendante devant la justice pour troubles à l’ordre public… Mais les Européens ne l’entendaient pas de cette oreille. Pour eux il s’agit bien d’une atteinte aux Droits qu’il faut corriger au plus vite.
La réunion se passait en même temps que se préparait à Strasbourg la motion votée par le Parlement et demandant la libération immédiate de Biram Ould Dah Ould Abeid et de ses compagnons.
Naturellement, toutes ces démarches sont ressenties en Mauritanie comme une tentative de faire plier le pays devant le négociateur européen. Surtout que la balle étant dans le camp des Européens, ils tardent à réagir. Comme si on faisait un remake de l’interminable aller-retour qui a accompagné l’adoption de l’Accord arrivant à terme (2012-2013). Le travail des lobbies d’armateurs des deux parties prenantes avait retardé sa ratification par le Parlement européenne.
Aujourd’hui, la partie européenne espère pouvoir fléchir la position mauritanienne sur le dossier de la pêche en instrumentalisant ce qu’elle estime être une défaillance du pouvoir dans l’exigence du respect de la liberté d’expression et de manifestation. Oubliant que la Mauritanie a une marge de manœuvre considérable qui lui permet d’atténuer les effets négatifs de l’absence d’accord. D’ailleurs, on ne trouve nulle trace de l’argent provenant de la pêche dans la loi de finances en cours de validation. Comme en 2012, les autorités se sont abstenues d’inscrire ce pactole et de compter là-dessus en termes de ressources budgétaires. Un atout pour les Mauritaniens qui ont aussi fermé la porte aux interférences politiques qui pesaient par le passé. L’Accord est un «objet technique» qui doit répondre à un souci gagnant-gagnant, donc qui doit être confié exclusivement à des techniciens capables d’en discuter les termes.
Que ceux dont les intérêts sont touchés, en Mauritanie ou ailleurs, payent des campagnes de presse pour dénaturer les enjeux réels, pour vilipender ou déstabiliser les négociateurs mauritaniens, ne pèsera pas dans les décisions européennes. Ces gens savent comment se passaient les négociations, qui en profitait et quels usages politiques on en faisait.
Le socle de valeurs qui fait l’essence du camp progressiste aujourd’hui – en Europe, en Amérique, en Asie mais aussi en Afrique – est celui qui milite pour une gestion équilibrée des ressources et pour un commerce équitable. Deux soucis auxquels répond le dernier Protocole d’accord de pêche entre la Mauritanie et l’Union Européenne. Deux fondements qu’il faut défendre.

Dans quelques jours, se tiendront les assises de la première revue de la coopération entre l’UE et notre pays. Comme cela se fait avec la Banque Mondiale et d’autres partenaires techniques et financiers, il s’agira d’évaluer le volume, la qualité, l’efficacité et les résultats de l’apport considérable de l’UE dans l’effort de développement de la Mauritanie. L’occasion probablement aussi de redéfinir la philosophie d’ensemble qui soutient cette coopération. Celle qui fait du respect mutuel la base du traitement d’égal à égal.

mercredi 17 décembre 2014

Le coup de gueule des Africains

Le forum de Dakar a finalement été l’occasion de laisser exploser les représentants africains. Ce qui a fait dire au Président Macky Sall du Sénégal à la fin des discussions que «la parole s’est libérée ce soir». Ce qui aussi a fait faire de nombreuses grimaces au ministre français de la défense, Jean-Ives Le Drian.
Sur la question libyenne, c’est le malien qui donne le ton en estimant que «tant que le problème sud-libyen ne sera pas résolu, nous n’aurons pas la paix». Explication de texte par le Sénégalais Macky Sall : «« Malheureusement, la Libye est un travail inachevé. Il faut que ceux qui l’ont entamé puissent nous aider à le terminer. A cela, il faut ajouter les influences venues d’Egypte, avec les Frères musulmans qui, par vagues, rejoignent ce pays ; et le commerce du pétrole qui se poursuit et qui alimente le financement de l’armement. Donc, c’est véritablement une poudrière pour la zone sahélienne, qu'il convient de traiter de manière appropriée.» Rebondissant sur ces propos, le Tchadien Idriss Déby précise que «le travail en Libye, les Occidentaux et l’Otan l’ont bien achevé puisqu’ils voulaient tuer Kadhafi et qu’ils l’ont bien tué ! Le problème, c’est qu’ils n’ont pas mené le service après-vente.» Et de poursuivre : «En Libye, la solution n’est pas entre nos mains, mais entre celles de l’Otan, qui doit détruire les terroristes comme elle a détruit Kadhafi.»
Mais la plus forte des grimaces du ministre français était en réaction aux propos du Président Mohamed Ould Abdel Aziz qui a préféré s’attaquer à l’indulgence des partenaires occidentaux quand il s’agit de financer les groupes terroristes. Pour lui, les partenaires de l’Afrique doivent s’abstenir de payer des rançons qui vont renforcer les capacités des terroristes. L’on sait que la moyenne payée par les Occidentaux pour libérer leurs otages dans le Sahel atteint les trois millions euros par personne. A elle seule, la France a payé 58 millions euros depuis 2008, sans compter le dernier échange. Elle a fait pression sur le Mali notamment pour libérer une dizaine de terroristes depuis l’affaire Pierre Camatte en 2010. Dans son intervention le Président Ould Abdel Aziz a annoncé la mise en place prochaine d’une force d’intervention rapide au niveau africain, insistant sur la nécessité pour le continent de se prendre en charge pour faire face aux dangers qui le menacent, notamment le terrorisme et le trafic de drogue.
Le forum de Dakar se tient à quelques heures du sommet de Nouakchott qui a pour thème «La Processus de Nouakchott» dont l’objectif est de lancer un package comprenant l’approche sécuritaire, la démarche développement et l’effort en vue d’une restructuration sociale des communautés en Afrique.
Ce processus enclenché par l’Union Africaine (UA) en 2013 n’est pas du goût de tout le monde, notamment de la France. Comme pour le contrecarrer, il y a ce Forum de Dakar qui suit une autre logique pour traiter du même problème.
Ce n’est pas la première fois que l’ancienne puissance coloniale interfère pour torpiller un processus de l’UA. On n’oublie difficilement les interventions en Libye et en Côte d’Ivoire qui ont été décidées alors que l’UA était sur le point de trouver une solution plus raisonnable. Pour la Libye, des négociations devaient aboutir au départ de Kadhafi et à la mise en place d’un gouvernement d’union et de transition qui aura pour tâche d’amener la Libye à bon port.
En Côte d’Ivoire, le Président Laurent Gbagbo avait déjà accepté le principe de retrait politique au profit de Alassane Ouattara quand les forces françaises sont passées à l’attaque.
Dans l’un et l’autre des cas, la volonté guerrière de la France de Nicolas Sarkozy l’avait emporté sur la Raison et la solution réfléchie. Résultat : la Libye a sombré dans le chao et la Côte d’Ivoire reste fragile, très fragile…