dimanche 9 mars 2014

Une milice finalement ?

Selon la presse locale – il faut toujours douter de ce qu’on lit -, l’ancien ministre Zeydane Ould Hmeida qui se trouve être président d’honneur de l’association de tir à la cible, a déclaré quelque chose comme : «Nous, membres et travailleurs dans les clubs de tir à la cible sommes prêts à diriger nos armes contre toute menace contre la stabilité et la sécurité du pays». A cette mise à disposition, le Wali de Nouadhibou a répondu quelque chose comme : «Je remercie Zeydane Ould Hmeida pour le sens de sacrifice patriotique et la disponibilité des membres des clubs à défendre l’intégrité et la stabilité du pays». Ajoutant qu’il espère «la meilleure des utilisations de l’expertise en armes pour défendre la liberté, la stabilité et la quiétude si besoin est».
Ces deux déclarations sont dangereuses surtout qu’elles émanent de responsables politiques dont l’un fut ministre de la République et l’autre est encore Wali, première autorité administrative de la région économique du pays.
Elles posent encore la problématique du tir à la cible comme sport traditionnel. Jusque-là, heureusement, il n’y a pas eu de dérapage. Pas encore, diront les détracteurs de ce sport. Malgré cela, les différentes compétitions sont l’occasion de déploiement d’armes et de munitions, avec notamment des armes automatiques de combat.
La présidence de l’association fait l’objet d’une intense querelle entre deux factions de ses membres. C’est le camp de Ould Eli Val propriétaire de la Tour du Meuble qui l’a emporté officiellement. Alors que le président sortant, Khattri Ould Djié a porté plainte devant les tribunaux qui semblent, comme d’habitude, hésiter à trancher prétextant qu’il va falloir attendre de statuer sur le fond des contestations. Alors que ce qui est contesté est la nature du collège électoral qui devait comprendre les adhérents ayant participé à un nombre donné de compétitions les deux dernières années. L’actuelle direction a été élue par un collège fait des années 2011 et 2012. L’élection qui s’est déroulée en janvier 2014 devait comprendre 2012 et 2013.
Maintenant que de l’aveu de son fondateur et président d’honneur, l’Association de tir peut intervenir pour «défendre l’intégrité et la stabilité du pays», que l’Autorité s’en félicite, le doute n’est plus permis : cette association n’est pas loin de jouer le rôle d’une milice. Auquel cas, il est urgent de la dissoudre et/ou de prendre les mesures qui s’imposent.

samedi 8 mars 2014

Al Moustaqbal dans la ligne de mire

L’association «Al Moustaqbal» (l’avenir) présidée par Shaykh Mohamd el Hacen Ould Dedew a été fermée par décision du ministère de l’intérieur.
En son article 4, la loi N°098/64 du 9 juin 1964 indique : «L'autorisation visée à l'article précédent pourra être retirée à tout instant par arrêté motivé du ministre de l'Intérieur, lorsque l'association : a) Provoquerait des manifestations armées ou non dans la rue compromettant l'ordre ou la sécurité publique ; b) Recevrait des subsides de l'étranger ou se livrerait à une propagande antinationale ; c) Porterait atteinte par ses activités au crédit de l'Etat ou exercerait une influence fâcheuse sur l'esprit des populations».
C’est en vertu de cette vieille loi que le ministère de l’intérieur a décidé la dissolution de l’association Al Moustaqbal pour incitation à la terreur publique (?) pour traduire l’expression en Arabe et activités suspectes. Mais le ministère semble avoir trouvé des raisons suffisantes à son avis pour mettre fin à l’activité de l’association.
Le récépissé initial a été délivré en 2008 à une association culturelle et éducative, et non pas la prédication. Selon les informations savamment distillées à partir de ce soir par les services publics, le P-V de constitution indiquait : «L'animation de la scène nationale au service du développement humain, la contribution à l'essor national et à la stabilité du pays». En plus, le P-V en question indiquait que le président de l’Association est Ismail Ould Moussa, son Secrétaire général Khattri Ould Babah et son Trésorier Salem Ould Mohamed Lemine. Le ministère de l’intérieur affirme qu’il n’a jamais été prévenu de changements à la direction d’Al Moustaqbal.

Mais l’Association existe et travaille depuis des années et personne n’a jamais relevé d’anomalies dans son état. C’est pourquoi, l’opinion publique persiste à croire qu’il s’agit là d’une mesure prise dans le cadre de la guéguerre menée aux Islamistes et à leurs symboles. Cette guéguerre pourrait être le fruit de plusieurs convergences. Entre ceux qui croient qu’il est nécessaire de porter un coup à cette force politique qui a eu 16 sièges aux dernières législatives et quelques mairies importantes, ceux qui trouvent dans la situation internationale et dans le ciblage des Frères Musulmans par l’Arabie Saoudite notamment, l’occasion d’en finir, entre tous ceux-là et les ennemis traditionnels de la mouvance, une opinion apeurée s’est installée au sein de l’Appareil. L’explosion causé par la rumeur sur la maltraitance des exemplaires du Coran est venue ravivée la crainte pour exciter une réaction sécuritaire des autorités. Mais à en croire les apparences, ni le parti Tawaçoul, ni les organes d’information dits «islamistes» ne seront inquiétés. L’intelligence politique dicte au parti de faire profil bas en attendant que la tempête passe. Ce qu’il fait très bien en refusant d’aller sur le terrain de la confrontation pour ne pas satisfaire ses ennemis. Et ils sont nombreux sur la scène politique et médiatique mauritanienne.

vendredi 7 mars 2014

Lancement d’une feuille de route contre l’esclavage

«Une étape essentielle» a dit Mma Gulnara Shahinian, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les formes modernes de l’esclavage. C’est bien elle qui avait annoncé l’adoption par le gouvernement mauritanien, dans sa réunion du 6 mars, de la feuille de route sur l’éradication de l’esclavage et de ses séquelles. C’est aussi elle qui a supervisé la conclusion des discussions autour de la feuille de route.
«Je vois le 6 mars comme un tournant dans la lutte contre l’esclavage en Mauritanie», a déclaré Mme Shahinian qui a considéré que «l’adoption formelle de la feuille de route pour la mise en œuvre» des recommandations faites en 2010, «est non seulement symbolique, mais marque une nouvelle étape dans les efforts pour éradiquer l’esclavage et ses restes une fois pour toutes». Avant de se dire «confiante que le gouvernement, en étroite coopération avec la société civile, va déployer tous les efforts nécessaires pour mettre pleinement en œuvre la feuille de route afin que ses engagements résultent dans des changements concrets dans la pratique».
Le document comporte 29 points qui proposent un traitement global et multisectoriel. Selon les révélations du ministre de la justice, Sidi Ould Zeine, dans les cas de flagrance, les maîtres seront obligés de verser une compensation financière. Les esclaves ainsi libérés pourront bénéficier de programmes spécifiques pour les sortir de la misère et leur donner les moyens de se libérer mentalement et matériellement. La feuille de route donne «une définition précise de l’esclavage, qui oblige les criminels à accorder des compensations financières aux victimes et accorde à ces dernières l’assistance judiciaire en cas de besoin», a déclaré le ministre lors de son intervention à l’issue du Conseil des ministres.
Mme Shahinian semble satisfaite de l’aspect traitement judiciaire de la pratique : «Le Tribunal spécial pour crime d’esclavage annoncé en décembre, va être mis en place. Et, point très important, les juges bénéficieront d’une formation spécifique. Deuxièmement, le rôle des ONG a été renforcé. Les ONG et les avocats indépendants peuvent désormais se porter partie civile. Ce sont là des éléments cruciaux pour que les victimes aient accès à la justice».

Il faut rappeler que Mme Shahinian doit présenter son rapport sur la Mauritanie en septembre prochain devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

jeudi 6 mars 2014

Pendant ce temps…

Alors que l’on se relève à peine des effets de la secousse lundi, l’Union pour la République (UPR) change de président et de vice-président. Le Conseil national se transforme en Congrès extraordinaire – comme dans le temps du PRDS qui a fini par ne plus organiser de congrès ordinaire. Mohamed Mahmoud Ould Mohamed Lemine est remplacé à la présidence du parti par Isselkou Ould Ahmed Izidbih, l’ancien directeur de cabinet du Président, ancien ministre, ancien Recteur de l’Université de Nouakchott. Tandis que Me Sidi Mohamed Ould Maham, actuel ministre de la communication, remplace Mohamed Yahya Ould Horma à la vice-présidence.
Il est facile de chercher une explication de la mise à l’écart l’ancienne direction du parti qui ferait suite à la «mauvaise prestation» de l’UPR au cours des dernières élections législatives et municipales. Une appréciation qu’on peut discuter si l’on prend en compte deux données : 1. L’interférence dans les choix des candidats qui ont finalement ignoré les directives du parti, les premières listes ayant été largement remaniées avant de les présenter ; 2. L’encouragement par les hauts responsables (Président et ministres) de candidatures «rebelles» sous les couleurs de partis inféodés.
Malgré tout ce qui a été fait, l’UPR a fini par gagner une Majorité absolue à l’Assemblée nationale et environ 43% des conseils municipaux. Ce qui n’est pas peu. Pourtant, dès la mise en place des nouvelles structures de l’Assemblée, le mécontentement vis-à-vis de la direction du parti était visible. Son président, Ould Mohamed Lemine ne devient pas président de l’Assemblée nationale, c’est son conseiller Ould Boilil qui le devient alors qu’il n’aurait jamais eu de carte d’adhésion à l’UPR. Il n’est pas non plus président du groupe parlementaire de l’UPR, c’est Mohamed el Mokhtar Ould Zamel qui le devient. Et quand est nommé le gouvernement, il est vidé de tous les responsables UPR : le vice-président Ould Horma, le secrétaire général Oumar Ould Maatalla et la responsable des femmes Mint Vergès.
C’est pourquoi le remplacement de Ould Mohamed Lemine était attendu. Tout comme celui de son vice-président Ould Horma désigné récemment à la tête de l’Autorité de Régulation. Ce n’est pas l’explication officielle car on vient bien croire qu’il s’agit d’une évolution «normale» du parti qui a atteint l’âge de la maturité avec ses résultats aux dernières élections. Donc le moment de désigner Isselkou Ould Ahmed Izidbih, antipode de Ould Mohamed Lemine. Ancien militant gauchiste, puis membre de la direction de l’Union pour la démocratie et le progrès (UDP) du temps de feu Hamdi Ould Mouknass, il rejoint les rangs du Rassemblement des forces démocratiques (RFD) et soutient le candidat Ahmed Ould Daddah. Il devient Recteur de l’Université pour son cursus et ses compétences. Le «clash» avec les syndicats affiliés aux Islamistes est immédiat. Il est dans la ligne de mire de la mouvance et le lui rend bien.
La guerre ouverte prend une tournure beaucoup plus prononcée quand Ould Ahmed Izidbih est nommé directeur de cabinet du Président de la République. C’est pourquoi sa nomination à la tête du parti UPR est sentie comme une pointe de plus dans la guerre que le pouvoir semble vouloir engager contre la mouvance islamiste (Tawaçoul et ses démembrements supposés ou réels). Quelles que soient les raisons «cachées» de cette nomination, on notera que le changement intervient quelques semaines avant l’élection présidentielle. En effet c’est le 21 avril que le collège électoral sera convoqué alors que la CENI a fait une première proposition pour le premier tour qu’elle veut fixer au 21 juin.
On ne semble pas cependant pressé : le temps passe alors que les délais légaux des mesures à prendre se contractent, le renouvellement des listes électorales doit par exemple se faire trois mois avant ; si les approches faites par le Premier vis-à-vis des partis en vue d’une concertation autour de l’élection «consensuelle» et si le résultat du forum doit avoir une suite, il va falloir s’engager rapidement car les délais de la présidentielle sont fixées par la Constitution…

mercredi 5 mars 2014

Le jour d’après

On est revenu à la raison. On commence se poser les questions qu’il fallait poser dès les premiers instants, celles qui relèvent de l’intelligence du fait. On comprend désormais que la version que nous avons eue est celle d’un adolescent de 16 ans. On comprend que l’information n’est pas aussi avérée qu’on l’a laissé penser. En attendant que l’enquête en cours aboutisse, on peut faire une évaluation de ce qui s’est passé.
Une grande casse qui a entrainé mort d’homme, un jeune étudiant, mort à la suite de l’inhalation des gaz lacrymogènes et probablement de l’explosion de la grenade tout près de lui. Une mort de trop sans aucun doute qu’on pouvait éviter d’une part en imposant aux forces de l’ordre de se comporter avec prudence, d’autre part en laissant les manifestants exprimer leur colère en toute liberté comme cela a été fait en toute quiétude jusque-là.
Les grandes gueules se sont tout de suite ouvertes pour condamner «le trop de liberté d’expression», d’autres ont commencé à indexer les médias dits «islamistes» avant d’attaquer tout ce qui est presse pour la rendre responsable des débordements. La cabale qui avait commencé il y a quelques mois avec les attaques contre Sahel TV, puis Al Wataniya et Aqlam, cette cabale a repris de plus belle.
La Haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) a alors convoqué les responsables des stations (radios et télévisions) pour parler des responsabilités, des dérapages, des cahiers de charge, du professionnalisme… Tout le monde semble avoir fini par comprendre que l’heure est grave et que la situation ne supportait pas plus d’excitation ou de provocation. Un pays déstabilisé, une quiétude bouleversée, une société traumatisée, un homme en meurt, d’autres sont blessés, avec des dégâts matériels importants…, tout ça pour un récit d’un enfant de 16 ans, une relation d’une grande imprécision et comportant de nombreuses contradictions… mais un récit qui a failli emporter un pays et qui a ébranlé la paix sociale.
On s’en remettra difficilement. Mais cela m’a rappelé les jours néfastes qui ont précédé les évènements d’avril 1989. Avec notamment, les rumeurs qui naissent ici et là-bas pour faire état de massacres interethniques là-bas et ici (selon que vous soyez ici ou là-bas). Les mêmes vecteurs, la même intoxication, peut-être les mêmes hommes qui vont, après, se décharger sur le protagoniste du moment traité comme «ennemi». Cela m’a rappelé aussi l’époque où El Bouchra et La Vérité annonçaient les répressions futures par des attaques ciblées contre tel ou tel organe de presse accusé d’être affilié à telle ou telle mouvance. C’est peut-être pour cela que les observateurs ont, ces jours-ci, pensé à de possibles reculs sur le plan des libertés. Il n’en sera rien parce que le Président Ould Abdel Aziz n’acceptera pas de faire le moindre pas en arrière dans ce domaine. Il est conscient que les acquis en la matière ne doivent pas être remis en cause, sous aucun prétexte.

Nous sommes quant à nous tristes et inquiets parce que la démocratie et son fondement la liberté d’expression ont besoin d’être défendues. Alors que nous sommes dans un pays où la demande démocratique n’a jamais été très forte (elle n’a jamais vraiment fait l’objet de sacrifices), et où ceux qui sont hostiles à l’exercice de la liberté d’expression sont nombreux et bien incrustés dans l’encadrement social et politique. Tout comme ceux qui ne veulent pas de la démocratie.

mardi 4 mars 2014

Pourquoi ? pourquoi pas ?

On se réveille ce matin avec la gueule de bois. La veille, la capitale a été sérieusement secouée par des évènements dont on se demande encore les tenants et aboutissants. On nous apprend aussi ce matin que 18,5% des ménages mauritaniens sont «en situation d’insécurité alimentaire». Ce sont les conclusions d’une enquête du Programme alimentaire mondial (PAM) qui révèle que plus 635.000 personnes souffrent de la malnutrition et/ou de la famine (situation d’insécurité alimentaire).
«Au cours des cinq dernières années, un taux similaire d’insécurité alimentaire n’a été observé qu’en décembre 2008, qui fut une année d’importante hausse des prix des produits alimentaires», nous apprend le rapport. Circonstance aggravante : cette enquête diligentée par le PAM et le Commissariat à la sécurité alimentaire (CSA) a été réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, c’est-à-dire dans une période de «post-récolte», insiste le rapport qui explique que notre pays connait «une insécurité alimentaire chronique» parce que la production agricole «est structurellement déficitaire et ne couvre annuellement qu’environ 30% des besoins alimentaires de sa population».
C’est sans doute l’un des premiers facteurs explicatifs de la facilité avec laquelle une situation peut se détériorer pour exploser sans prévenir. Quand on ne fait pas du travail une valeur, qu’on ne produit rien de ce que nous consommons, qu’on est incapable de mettre en valeur les milliers d’hectares de terres cultivables (135.000 hectares dans la Vallée du fleuve Sénégal, plus de 200.0000 en zones pluvieuses), quand on attend tout d’un donateur…, on est forcément toujours à l’affût de l’occasion qui va permettre une aubaine.
Ajoutons à cette misère endémique, l’état du système éducatif qui est incapable de fournir un enseignement de qualité à ceux qui y vont, l’ignorance qui accentue l’arriération des mentalités, les inégalités sociales qui creusent les fossés entre riches et pauvres, entre bien lotis et mal lotis, les injustices et l’arbitraire ressentis quotidiennement, les incohérences de l’élite encore en rupture avec les populations qu’elle tend à mépriser, l’incapacité de cette élite à susciter un espoir, une vision… les fractures sont nombreuses et graves.
La détérioration de la culture traditionnelle et l’impossibilité pour nous d’entrer dans la Modernité ont donné une scène bâtarde où tout se mêle : le religieux et le non-religieux, la spontanéité et le calcul, la droiture et la mesquinerie, la vérité et le mensonge, le sérieux et le vulgaire… Plus de repères, plus de valeurs, plus de lumières… l’obscurité qui donne fatalement l’obscurantisme qui installe sa chape.  
Tout cela fait de nous un terreau favorable à toutes les visées. Il ne faut pas exclure qu’à l’origine des évènements qui nous ont sérieusement secoués, se trouve la manipulation. D’abord intérieure, ensuite à partir de l’extérieur parce que le terrain s’y prête. C’est pourquoi la question primordiale à poser est celle-là : à qui profite le crime ?
Il y a quelques semaines, on nous rapportait, avec grand détails, que des exemplaires de Coran ont été souillés à Zouérate. Il y a quelques jours on nous disait qu’à Kankossa (Assaba), des exemplaires du Saint Livre ont été déchirés ou brûlés (selon les versions). De l’extrême nord du pays, à l’extrême sud avant de venir à la capitale.
Soit tout est vrai, auquel cas il faut penser à une belle orchestration visant à enflammer les sentiments et à déstabiliser une Nation déjà fragilisée par toutes sortes d’agressions. Certains analystes auront compris que ce ne sont pas les hausses de prix, ni les contradictions politiques, ni l’exercice de l’arbitraire, ni la mauvaise gestion… qui font bouger les masses mauritaniennes, mais l’atteinte au sacré et sa violation. A partir de l’autodafé d’avril 2012, on aura compris que seule la menace sur les symboles religieux peut produire un électrochoc. D’ici à croire qu’une main se trouve derrière tout ça, il n’y a qu’un pas. Evitons quand même d’aller vite pour dire que les protagonistes politiques y sont pour quelque chose. Ceux visibles parmi eux – ceux du pouvoir et ceux de l’opposition ayant été présents au Forum de la démocratie et de l’unité – n’ont aucun intérêt à faire exploser la situation à ce moment précis. Mais il n’y a pas qu’eux.
Il y a aussi tous ceux qui aspirent à restaurer un régime, une gouvernance et un ordre dont ils savent profiter. Ceux-là n’ont jamais baissé les bras et savent pertinemment manipuler et provoquer. Ils ont les relations «adéquates» à l’extérieur et les réseaux efficaces à l’intérieur. Parce que rien n’a été démantelé des anciens cercles du pouvoir d’avant août 2005. Les plus grands désordres de l’Histoire ont été à la source des tentatives de Restauration des Anciens régimes.
Tout ce qui a été dit peut être faux. Il s’agirait alors d’un mensonge fabriqué avec calcul. Ce serait aussi criminel que dans le cas où l’acte de maltraitance du Saint Coran est réel. Les conséquences étant les mêmes, on ne peut se perdre en conjectures pour savoir s’il s’agit d’un acte réel ou pas. Surtout qu’il est difficile aujourd’hui de revenir à la vérité des faits. Le grand mal de la rumeur et les à-peu-près c’est qu’ils créent une atmosphère de suspicion qui décrédibilise toute information officielle.
Le «complot» - si complot il y a – ne vise pas seulement le pouvoir, il participe à la destructuration de la société et à la fragilisation de ses fondements moraux et religieux. Il est surtout un complot contre la démocratie quand on fait attention aux premières conclusions qui retiennent l’attention des commentateurs et des leaders d’opinion : la liberté d’expression est menacée par tous, certains organes de presse sont désormais dans la ligne de mire, les possibilités d’ouverture de dialogue sont éclipsées, la parole publique et les partis sont discrédités…
La démocratie est en danger. Entre le déficit dans la demande sociale démocratique et l’hostilité des conservateurs et des réseaux mêlant fascisme et exclusion de l’autre, les menaces pèsent lourdement. Jusqu’où iront les forces de l’ombre ? 

lundi 3 mars 2014

La colère des hommes

Nouakchott se réveille en colère. Une colère qui a apparemment duré toute la nuit. En effet, dans la nuit de dimanche à lundi, quelque chose s’est passé dans une petite mosquée de Teyarett. Version reprise par tous : une voiture avec à son bord quatre personnes s’est arrêtée devant la mosquée, entre les prières d’Al Maghrib et d’Al ‘Isha (19:30-20:35) ; deux des hommes qui étaient dans le pick-up sont descendus et se sont positionnés de part et d’autre de la porte d’entrée, un troisième, visiblement le chauffeur, est entré dans la mosquée ; celui-là serait ressorti après avoir pris quatre des six exemplaires de Coran se trouvant là ; le groupe serait reparti en trombe ; c’est en venant pour faire son appel traditionnel pour la deuxième prière de la nuit, que le muezzin a découvert les exemplaires jetés par terre et dont quelques feuilles étaient déchirées ; il avertit l’Imam, lequel en parle aux fidèles déjà en place ; commencent les conciliabules ; quelqu’un (qui ? on ne vous dira jamais) déclare avoir averti la présidence ; l’Imam reçoit un appel de la présidence ; il dit que le Président de la République lui a parlé en personne pour le rassurer ; arrivent les autorités judiciaires et administratives ; on écoute le seul témoin de l’évènement : un enfant de seize ans dont la version est reprise par tous les médias avec de légères transformations çà et là pour dramatiser souvent ; la presse s’en mêle ; la rumeur fait le tour de la ville ; la mosquée devient la destination de centaines de gens qui commencent à manifester ; un peu moins avant 23 heures, les manifestants de Teyarett sont rejoints par des milliers d’autres venus des autres quartiers de Nouakchott ; les foules déferlent vers la Présidence, puis vers l’ancienne mosquée de Nouakchott (Jama’ Ibn Abbass) ; quelques échauffourées avec les forces de l’ordre, ce qui prépare les violents affrontements qui vont suivre pour durer toute la journée ; les casseurs se mêlent aux manifestants désireux de gagner la présidence, les marchés ferment, la circulation baisse considérablement ; partout se dressent les barrages faits de pneus et de poubelles brûlés ; les forces de l’ordre répriment violemment les manifestants ; vers 11 heures, une radio de la place annonce la mort d’un manifestant ; son correspondant se trouvant à l’hôpital décrit avec précision le corps et ce qui l’entoure ; l’une des journalistes se trouvant dans le studio ne peut s’empêcher de pleurer ; l’excitation est à son comble ; le désordre règne dans les grandes avenues de Nouakchott ; les autorités sortent du silence pour donner une version : oui, il s’agit là d’un acte criminel qui sera puni, non ce ne doit pas être l’occasion de désordres ; vers 14 heures, la tension tombe et la contre-campagne peut commencer…
C’est en résumé le film des évènements. Voyons voir maintenant quelles remarques nous pouvons faire : 1. Tout le monde s’est approprié la version du jeune de 16 ans qui n’a rien raté des mouvements suspects des occupants de la voiture pick-up et qui n’a rien fait pour déranger leurs activités. Les médias, l’Imam, tous ceux qu’on attend pour nous éclairer sur le fait ont repris cette version, en y ajoutant parfois quelques ingrédients. 2. Dans toutes les versions rendues publiques, des contradictions et des inexactitudes évidentes n’ont gêné personne. 3. L’entretien téléphonique de l’Imam avec la Présidence n’a visiblement rien arrangé, il a peut-être excité et laissé entrevoir l’ampleur que l’acte pouvait prendre. 4. Cet événement est intervenu à quelques heures de l’inauguration d’une grande chaîne présentée par les autorités comme une pièce de plus dans l’édifice de reconstruction d’un Islam tolérant et ouvert, celui de nos ancêtres. Les autorités voulaient faire de cette inauguration un acte fondateur de la réhabilitation du Malékisme qui peut prémunir contre les déviances de toutes sortes. 5. Il est intervenu à moins d’une heure après la clôture du Forum de l’unité et de la démocratie qui a réuni les forces de l’opposition dite «radicale». Après moult tergiversations, syndicats, ONG et partis politiques se situant dans le camp de l’opposition ont réussi à mener à terme un conclave qui a fini par leur permettre de faire certaines propositions qui ne sont certes pas nouvelles mais qui peuvent nécessairement servir pour assurer la participation du plus grand nombre à la future présidentielle.
Conclusion de ces remarques : il faut peu pour faire exploser la situation parce qu’il a suffi d’un événement dont personne ne peut affirmer l’exactitude et où la seule source est un garçon de 16 ans, pour brûler la ville ; la communication est une arme redoutable dans une aire culturelle où la rumeur est l’élément fondateur de l’information ; l’apprentissage démocratique reste à faire parce que les manifestants et les forces de l’ordre ne savent pratiquer que la violence et à outrance ; on ne peut en vouloir aux partis politiques d’enfourcher le cheval qui se présente, mais ils doivent nécessairement le faire avec prudence et sans excès ; les évènements n’ont pas été commandités par le pouvoir ou l’opposition, parce qu’ils éclipsent les deux grandes actions des protagonistes, ils ne sont dans l’intérêt de personne…

…Alors ?