dimanche 4 novembre 2012

"Je t'aime... tu es parfait... change!"

Ce n’est pas un pays en crise qui attend Ould Abdel Aziz quand il reviendra, très probablement dans une semaine. C’est un pays secoué par des perspectives sans précédent, celle d’avoir risqué de voir le Président en exercice mourir, d’assister ensuite à une absence physique imprévue par les dispositifs constitutionnels, celle enfin de la survie d’un système encore très jeune.
Balle perdue ou dommage collatéral d’un système sécuritaire en alerte, la balle qui a transpercé le flanc du Président Ould Abdel Aziz le 13 octobre dernier, a failli coûter cher au pays. On taira les manquements du jeune officier qui n’avait absolument rien à faire là où il était et comme il était. On les mettra sur le compte des dérèglements de l’Univers quand le Destin frappe. Mais on ne doit s’empêcher d’en tirer les leçons qu’il faut.
La Mauritanie est assez fragile pour dépendre de la vie d’un homme. Et cet homme n’a pas le droit de mettre sa vie en danger parce que l’existence d’une Nation en dépend. Ce n’est pas le propre à Ould Abdel Aziz, c’est l’une des constantes de ces Etats toujours en construction et où la disparition du chef peut être synonyme de grandes secousses. «Tir ami» certes, mais tir qui doit nous permettre de changer notre perception de la sécurité et notre rapport aux exigences de cette sécurité. Quand Ould Abdel Aziz reviendra, c’est d’abord une profonde mutation de l’homme dans ses rapports avec la fonction qui l’attend.
C’est un pays en mal – pas en crise – mais en mal. En mal d’élections et de consensus. Les législatives et les municipales sont en retard d’un an. Qu’importe les causes, si l’essentiel est de les organiser quand même et au plus vite. Si les organiser demande un minimum de convergence entre les acteurs politiques. Et si justement l’organisation de telles élections peut être l’occasion d’entrer dans de nouvelles perspectives de dialogue qui engloberait l’ensemble de ces acteurs.
Il suffira de faire jouer à la CENI le rôle qui est le sien : l’appareil pas seulement technique mais aussi politique qui a en charge de superviser, de bout en bout, les opérations électorales. C’est à la CENI d’écouter les partis politiques pour savoir dans quelles conditions ils participeraient et quelles exigences il faudrait pour garantir la régularité et la sincérité des scrutins.
En parallèle, Ould Abdel Aziz devrait procéder à un remaniement du gouvernement qui permettrait d’élargir sa base «d’embauche» vers des milieux autres que ceux qui lui sont inconditionnels. Ce remaniement devra obligatoirement toucher les ministères de l’intérieur et de la justice. Au lendemain de la mise en œuvre des accords avec la CAP (coordination pour une alternance pacifique, partis ayant participé au dialogue) et à la veille de la première élection fruit de ce dialogue, Ould Abdel Aziz enverrait un excellent message en désignant de nouveaux visages capables de traduire les prédispositions du pouvoir à s’ouvrir d’abord sur les autres pans de la société politique, à jouer ensuite franc jeu. La présence d’opposants aux postes de ministres de l’intérieur, de la communication, des finances, de la défense… lors des élections en juillet 2009 est une heureuse expérience à rééditer. Sinon à imiter.
Pas besoin de gouvernement d’union nationale qui doit être le dernier recours dans un processus de confrontations paralysant le pays. Qu’on le veuille ou non, le pays, même en l’absence de Ould Abdel Aziz qu’on disait pourtant «omnipotent», marche à la normale. Rien de tout ce qui peut constituer un risque de dérive n’a affleuré à la surface. Le Premier ministre a assuré en l’absence du chef. Et sur le plan sécuritaire, le dispositif n’a donné aucun signe de faiblesse ou de dysfonctionnement. Si bien que le système qu’on disait pourtant inexistant encore, a fait ses preuves.
Une blessure par balle guérit physiquement, mais le choc qu’elle produit est grand. Elle peut être le déclic, l’électrochoc dont on avait besoin pour nous résoudre – enfin – à entreprendre et brutalement les réformes profondes dont le pays a besoin pour assurer les refondations (re)commencées il y a peu.

N.B: "Je t'aime... tu es parfait... change!", une pièce qui a eu du succès à Broadway et à Avignon.

samedi 3 novembre 2012

Souvenirs d’un grand talent


Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 2001 disparaissait un frère, un ami, un compagnon : Beddah Ould Mahfoudh plus connu sous son nom officiel (état civil) Habib Ould Mahfoudh. Il était dans sa quarante-et-unième année quand il s’est éteint à l’hôpital Hôtel-Dieu où il avait été admis quelques jours avant. La solidarité avait joué en ces jours funestes. Que tous ceux qui avaient apporté une aide, exprimé une affinité et un soutien aux parents et proches de Habib, le renouvellement de tous nos remerciements. Jeunes de l’exil, amis, proches, officiels et non officiels…
Je voudrai partager avec vous quelques passages, quelques réflexions, un florilège qui donne une idée de l’ampleur du travail accompli à travers la chronique «Mauritanides» qu’il a animée à Mauritanie-Demain, puis Al Bayane et enfin au Calame.
Ici, un billet sous forme de lettre écrite de Nouadhibou et qui décrit l’ambiance qui y prévalait :
«Vu de Nouadhibou, le Monde est un gigantesque poisson, contenant un poisson, que contient un poisson, dans un poisson, inclus en un autre.... Un vertige sentant la marée... Un tourbillon sentant la sueur... Une spirale sentant la magouille…
Ici, plus qu'ailleurs, partout ailleurs, se sent la dimension mythique du poisson. Les civilisations totémiques, les allégories bibliques, côté poisson, ce  n'est pas si loin…
Ici, plus que partout ailleurs, on comprend que certains chercheurs s'évertuent de démontrer que nous descendons plus ou moins, du poisson…
On comprend, et on trouve normal, que, dans le ciel, brillent les étoiles de la constellation des poissons…
On trouve juste, et on comprend, que le poisson mange le poisson, que l'homme mange le poisson, que le poisson rapporte de l'argent, l'argent de l'argent, et l'argent du poisson… On s'étonne, ici plus qu'ailleurs, que la différence entre poisson et poison ne soit qu'un infime petit "S"… "S" comme SMCP…
Ici, à Nouadhibou, le poisson est un sujet incontournable. La conversation tourne obligatoirement autour de ces charmantes bestioles. Plus ou moins rapidement, plus ou moins directement… Sans doute plus plus que moins…
Qu'on parle de poissons quand vous parlez de la Mer, de la Mère ou du Maire, c'est normal… Qu'on en parle lorsque vous évoquez la Guetna, ça peut passer. Qu'un poème de Saadi serve de prétexte pour nommer tous les types de poissons, ça paraît déjà assez suspect… Mais ça devient carrément paranoïaque lorsqu'on vous fait valser les daurades sur les dunes de l'Aouker…
Et tous les soirs on se met à rêver… Qu'un jour la mer vomira ses poissons sur la plage, que l'harmattan déversera des milliers et des milliers de poissons congelés, qu'il pleuvra du poisson, qu'il poussera des poissons, qu'on moissonnera des poissons… Et les journées s'écouleront dans un délire continuel de fêtes qu'arroseront de grands verres d'eau de mer… Et l'on dansera sur des tapis couleur vert-dollar… Et les confettis de ces bacchanales seront des écailles de poisson  scintillantes à la lumière d'un gros soleil rond sur lequel on pourra lire "Banque Centrale de Mauritanie"…
Et tous les gars du monde voudront bien se donner la main pour faire de notre planète un joli petit poisson. Et l'on lira dans le manuel de géographie que "la terre est un poisson tournant autour de lui-même en 24 heures et en 365 jours un quart autour du soleil"… Et un beau jour, à force de tourner autour du soleil, le poisson finira par rôtir… Et tous les crève-la-faim du monde, tous les damnés de la terre, tous les va-nu-pieds, tous ceux qui ne peuvent pas chanter "We are the World", tous ceux qui n'ont inventé ni la Bombe Atomique ni Coca-Cola, tous, ce mettront à manger… Et après deux ou trois révolutions (autour du soleil), du poisson, il ne restera plus que les arêtes…» (publié dans le numéro 5 de M-D, septembre 1991)
Al Bayane N°3 du 1er janvier 1992 : «Foutu bled de nom de Dieu pour la connaissance duquel on ne sait même pas s'il faut recourir à l'Histoire, la Géographie, la Chimie, l'Éducation physique, l'astrologie, la théosophie, la kabbale ou la numérologie»
Al Bayane N°50 du 25 novembre 1992 : «Quelques hommes aux moyens dérisoires se battant pour arracher à l'harmattan un espace état-nation(...) Ce n'est pas aujourd'hui qu'on trouverait des gens de ce calibre. Prenez l'actuelle équipe au pouvoir et projetez-la en 1958 ou au début 60. Imaginez le résultat. Trente boutiques dans le meilleur des cas. Un terrain vague et un feu de brousse, dans le pire. Deux boutiques, une chèvre et un fusil Lebel dans le cas intermédiaire».
Al Bayane N°20 du 29 avril 1992 : «Avant le 12-12 on comptait la Mauritanie avec les pays de l'ouest africain. Après elle disparaît des cartes, sans réapparaître nulle part ailleurs. Avant, on appelait la Mauritanie 'Terre des Hommes', après le douze-douze, c'est le milieu de nulle part, c'est la République Infestée de Mouches, le pays où le flic ne se couche jamais. Avant, on nous donnait quelques sous et on nous prêtait quelques petites choses qu'on oubliait de payer. Après, on est toujours aussi mauvais payeurs, seulement on accepte plus de nous prêter quoi que ce soit...»
Al Bayane N°9 du 12 février 1992 : «Tout ça finira par avoir raison de ce peuple fatigué, anémié, épandu sur les terres les plus inhospitalières que jamais chacal ait rêvées. Peuple de Mauritanie, repose en paix. Que la terre te soit légère. On se demande comment pourrait-elle. Elle te pesait lorsque tu étais dessus. Alors lorsque tu seras en dessous...De toutes façons, peuple de Mauritanie, tu es foutu.»
Passage d’un «Mauritanides» publié dans Le Calame N°33 du 14 février 1994 :
«La Mauritanie est devenue la Muritanie: le mur que construit Ould Taya autour de la Présidence de La République est en passe de s'achever (...) De quoi le Président a-t-il peur? Qu'est ce qu'il a à se reprocher, le Président? (...) On comprend que les gens de Jericho aient bâti des murs pour se défendre. Mais Ould Taya? N'est-ce pas à nous, tous les Mauritaniens, de nous entourer de murs contre lui? Qui de nous ou de lui fait peur, emprisonne, saigne à blanc, terrorise, prend le beurre et l'argent du beurre, expulse? Qui de lui ou de nous a les bombes lacrymogènes, les automitrailleuses, les fusils (...) Qui? Qui de lui ou de nous a transformé la Mauritanie en radeau de la Méduse? (...) La Mauritanie, si l'on s'en tient à la limiter dans l'espace, est limitée aujourd'hui à l'est par un mur, au nord par un mur, au sud et à l'ouest par un mur. Entre ces quatre, physiquement on trouve un Président pour lequel le pays se résume à sa personne et moralement, entre les quatre murs, un peuple prisonnier de son Président, lui-même prisonnier de son immobilisme, de sa naïveté, de lui-même et de ses illusions (...) Ould Taya vient de nous offrir un mur de lamentations. Nous y viendrons pour pleurer la dislocation de la Mauritanie (...) Nous avons encore, heureusement, nos yeux pour pleurer. Et un mur pour cogner nos têtes.»
Et enfin ce passage sur la conception que nous avions du journalisme, toujours actuelle : «Notre journal, que nous avons pensé différent d'une boutique, affirmait dès le départ qu'il ne prétendait nullement à "l'objectivité" (qui est une démission), ni à "l'impartialité" (qui est une vue d'esprit).
Nous partions d'un point de départ: toutes les vérités doivent se savoir.
Cela heurtait beaucoup de monde. La preuve pour nous que nous avions raison. Nous nous prîmes assez tôt à appeler les insultes et les menaces de tous nos voeux: elles voulaient dire que nous avions fait mouche.
La presse en général, et la presse indépendante en particulier, était un phénomène très nouveau en Mauritanie.
L'Ecrit -le Mektoub- avait quelque chose de sacré et on tenait pour évident que ce qui se dit ne s'écrit qu'en partie.
Les "informations" qui se transmettaient, de bouche à oreille, avaient toutes un caractère "calomnieux", même pour les plus anodines. L'information dépendait de l'intonation. Et "s'aggravait" au fil des interlocuteurs.
"L'Asaqa", le ragot, la rumeur, était la seule "information" qui circulait dans le pays. L'Ecrit était réservé aux choses "sérieuses": traités de théologie, précis de grammaire, et autres "commentaires en marge"…
Nous avons ainsi l'exemple du "divorce" chez les Maures: il ne devient "sérieux" que quand la divorcée reçoit "sa lettre", c'est-à-dire la notification par écrit de la répudiation.
Ainsi de l'astrologie qu'on prend au mot quand elle est "écrite" (même dans un magazine Nous Deux), alors qu'elle laisse assez sceptique quand elle est faite "oralement".
Encore plus; et plus grave: "Le pays du million de poètes", expression qui désigne la Mauritanie, fait une étrange ségrégation: sont reconnus comme "poètes" ceux qui ont noté noir sur blanc leurs bouts rimés même si la poésie n'a rien à voir avec ce qu'ils écrivent. Or les poètes les plus originaux, les plus novateurs, les plus puissants sont ceux-là qui n'ont pas "écrit".
On étudie Ould Hambal à l'école mais les élèves terminent leur scolarité sans jamais entendre parler de Seddoum le Grand.
On pourra attirer mon attention ici sur le fait que ce dernier exemple a d'autres implications: la "revanche" historique des marabouts (gens de l'Ecrit) sur les "guerriers" (héritiers de la tradition "déclamatoire" arabe). Mais ce qui importe ici c'est la prééminence de poètes mineurs -des rimailleurs- sur de vrais poètes qui, eux, n'ont pas "écrit". La brusque apparition de l'écrit au sein d'une société très traditionnelle, la "démocratisation" de l'Ecrit, pourrait-on dire, ne  pouvait se faire sans mal.
Ainsi vit-on de réactions assez inattendues d'une société si "permissive" quand il s'agit de "dire" et si frileuse lorsqu'il est question de l'écrit.
On oublia que ce qu'écrivent les journaux est beaucoup plus policé, beaucoup plus "cuit" que ce que disent les bouches.
Mais les journaux n'oublient pas que l'hypocrisie est la chose la mieux partagée en Mauritanie.
Si nous nous permettions d'écrire le centième de ce qui se dit dans les bureaux et les salons des "donneurs de leçons", il eût été normal pour tout le monde que l'on nous fusillât.
Mais le fait est: le peu de choses que nous écrivons dérange. Un but en soi.»



vendredi 2 novembre 2012

Changement de CAP pour la COD ?


Le meeting d’hier a été décidé pour rompre la trêve décrétée par les acteurs politiques au lendemain de l’accident dont a été victime le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Une trêve qui a été plutôt bien accueillie par l’opinion publique. Les observateurs y avaient vu une attitude nouvelle qui pouvait fonder certains revirements ouvrant de nouvelles perspectives devant l’action politique.
La Coordination de l’opposition démocratique (COD) a donc décidé de reprendre ses activités avant même le retour du Président Ould Abdel Aziz. Est-ce à dire que la COD sait désormais que les choses se normalisent avec une nette amélioration de l’état de santé du Président ? Peut-être.
En dehors de l’appréciation du nombre des participants à ce meeting – variant entre trois et quatre mille, selon les observateurs -, il y avait aussi le discours qui était très attendu. On avait beaucoup parlé du désaccord entre les principales figures de l’opposition sur la teneur du discours et la présentation de la problématique.
Pour les uns, parler de la vacance et insister sur l’état de santé pourraient constituer un piège, rien n’empêchant le Président de réapparaître publiquement le lendemain. Ce qui ridiculisera les options retenues. Pour les autres, il fallait reprendre le discours là où on l’avait suspendu : l’exigence du départ du Président Aziz du pouvoir, posture qui n’a rien donné tout ce temps.
Les tergiversations ont donné plusieurs intonations, plusieurs attitudes, donc des discours qui se radicalisaient de l’un à l’autre mais qui évitaient cependant de les faire paraitre comme les «méchants», ceux qui instrumentalisent un accident qui aurait pu être mortel pour le premier Magistrat du pays.  N’empêche qu’on est passé à une position qui dénonçait l’omniprésence du chef de l’Etat, à celle qui dénonce son absence. De celle qui exigeait sa destitution à celle qui demande le dialogue inclusif. De celle qui voulait une révolution populaire à celle qui demande un gouvernement d’union et une transition consensuelle.
La classe politique, l’opposition traditionnelle en particulier, paye ici les erreurs du passé. Quand elle a refusé, déjà en 1992, de participer à des législatives qui lui assuraient pourtant une bonne présence sur l’échiquier. Quand, par la suite, elle s’est installée dans une attitude de rejet qui l’a réduite à un justificatif pour un pouvoir qu’elle était sensée combattre. Quand elle s’est laissée tétanisée par les événements du 8 juin 2003, incapable de réaction, ni dans un sens ni dans l’autre. Quand elle a refusé de comprendre que le changement ne pouvait venir que de l’intérieur du système, en l’absence d’une initiative externe. Quand elle a soutenu, sans retenue, le coup d’Etat du 3 août 2005. Quand elle a invité, d’une manière ou d’une autre, la junte à rompre le pacte de non ingérence dans les affaires politiques du pays. Quand elle a suivi, dans sa grande majorité, les vœux et désirs, exprimés ou non, de la junte au pouvoir : avec les indépendants inspirés par le président de la junte et/ou le soutien de la candidature de Sidi Ould Cheikh Abdallahi parrainé publiquement par l’ensemble de la junte. Quand, en partie, elle a préparé et soutenu la déchéance du pouvoir civil élu. Quand elle a légitimé le coup d’Etat d’août 2008, d’abord en l’accompagnant pour certains, ensuite en le normalisant à travers les accords de Dakar de juin 2009. Quand elle a été incapable d’assumer ses erreurs et d’en tirer les conclusions. Quand elle a essayé de se cacher derrière l’illégitimité d’une élection qu’elle a pourtant cogérée. Quand elle a été incapable de s’accorder sur une plate-forme commune et qu’elle a perdu du temps autour de la question de savoir qui sera l’interface face au pouvoir. Quand elle a été engagée par une fausse lecture de la situation mauritanienne sur la voie de la radicalisation et du rejet qui ne menait nulle part, sinon droit au mur…
L’opposition paye pour ses mauvaises appréciations, ses contradictions et le manque de visibilité et de continuité dans l’action. Et comme elle, la classe politique entière : il en va de même de cette Majorité qui fait profil bas à des moments où le silence est tuant.
Le grand danger pour cette opposition, c’est l’existence d’une «doublure» non institutionnelle qui tire toujours plus vite et plus à gauche, perturbant et déstabilisant les partis reconnus de l’opposition institutionnelle. Toutes ces organisations non reconnues, ces sites qui se veulent ancrés dans l’opposition, ces cercles de «réflexion» plus ou moins assimilés à des sectes, ces électrons libres qui prétendent à l’analyse froide de «penseurs» au-dessus de la mêlée… toute cette expression qui est la leur participe à parasiter la scène politique, à la couvrir d’une cacophonie malheureuse qui occulte les réalités du terrain.
Rumeurs, analyses pseudo-scientifiques, déclarations enflammées de gens bien nourris et bien payés à l’étranger (souvent), sinon d’autres anciens collaborateurs et/ou soutiens de toutes les dérives dictatoriales… intoxiquent la scène et empêchent l’opposition institutionnelle de prendre les positions les justes.
Cette «opposition parallèle» a son pendant dans le camp d’en face. Et comme tous les esprits malveillants et conspirateurs, ceux des deux camps se rejoignent et travaillent la main dans la main. C’est ce qui empêche les Mauritaniens de se retrouver…

jeudi 1 novembre 2012

Vous avez vu la lune ?


Ces nuits de «dhuul ennawba vinnawba», ce qu’on appelle chez nous «la bouche de l’hiver» et qui correspond à la fin d’un automne particulièrement court sous nos latitudes, en ces nuits la lune apparait dans toute sa splendeur.
Je commence à méditer la relation que nous avons avec ce satellite de notre planète et qui, en reflétant les rayons du soleil vers nous, nous donne l’impression d’émettre une lumière qui nous enchante souvent. C’est ce qui m’arrive ce soir-là…
Quand je pense à toutes les merveilles paroles composées par les poètes arabes et où la lune est au centre de l’impression, tantôt comme muse en elle-même, tantôt comme incarnation de la bien-aimée, tantôt comme compagnon d’une longue de nuit de rendez-vous, ou comme témoin d’un moment de délices amoureuses… Je me dis que les poètes hassanophones n’ont pas eux célébré la lune. Pas un gaav, pas une tal’a où l’on retrouve une évocation heureuse (ou malheureuse de la lune). Cherchez dans les plus grands répertoires des plus grands poètes, vous ne trouverez rien pour consacrer la lune et sa beauté. Pourtant la plus belle nuit pour nous est celle où la lune est pleine. Mais seulement quand on parle, quand on raconte. Pas quand on compose. Pourquoi ?
J’ai cherché et je n’ai pas trouvé. Il y a quelques années j’en discutais avec un poète hors catégorie. Nous n’avions trouvé qu’une seule réponse que je permets d’évoquer ici par pure provocation.
En réalité dans la manière de gérer les relations amoureuses dans la société Bidhâne traditionnelle, la lune n’est pas un allié de l’amoureux qui se faufile en pleine nuit, profitant de la pénombre, contournant les espaces animés, pour rencontrer la dulcinée. Parfois la démarche demande tout un art du camouflage parce que l’amoureux doit se rendre sous la tente où dort l’aimée, pour l’y réveiller, discuter et flirter éventuellement.
Dans ce cas il faut dire que la lune n’est pas ce compagnon qui éclaire des moments heureux, mais un ennemi qui met à nu des manigances qui auraient dû rester cachées. Alors nos poètes hassanophones ont décidé de faire la …tête à la lune qu’ils ont exclue de leurs nombreuses sources d’inspirations. Voilà probablement pourquoi, le poète hassanophone peut chanter la lune dans un poème en Arabe classique, mais jamais en dialecte Hassaniya.
A méditer pour les jeunes.

mercredi 31 octobre 2012

La sortie de Messaoud


Depuis une semaine, des sites d’information qui prétendent à un certain sérieux écrivent (et réécrivent) que le Président de l’Assemblée, Messaoud Ould Boulkheir, a demandé au Premier ministre de lui donner un bulletin de santé du Président de la République. Dans un deuxième temps, les mêmes sites ont publié que le même Ould Boulkheir a menacé d’interpeller le Conseil constitutionnel sur la vacance du pouvoir.
C’est pourquoi son intervention marque un tournant dans le feuilleton de l’automne que constitue l’événement du 13 octobre. L’intervention du Président Messaoud devait être comprise dans ce contexte de rumeurs et de fausses informations, d’accusations aussi contre sa personne. Il a voulu, comme il l’a dit, rassurer les Mauritaniens sur la santé de leur Président. Il devait ajouter, pour être juste, ceux des Mauritaniens qui veulent être rassurés et il y en a heureusement. Parce qu’il y a aussi ceux qui ne cherchent pas à l’être et qu’il faut laisser se débattre dans les pénombres de leurs noires consciences.
Des anciens collaborateurs de Ould Abdel Aziz, abandonnés en cours de route, des anciens soutiens de Ould Taya, orphelins aujourd’hui d’un passé «généreux», des prédateurs d’antan toujours assoiffés de misères mauritaniennes, des jeunes fils-à-papas dont les pères ont sévi en leur temps, tous relayés par des sites «intéressés» parce que partisans, ont pu entretenir une atmosphère malsaine tout ce temps. L’intervention de Messaoud a éclipsé, voire annihilé les efforts et la stratégie de ceux-là.
Pour conclure en attendant le retour ici du Président de la République, on peut retenir deux choses : la continuité des services publics donc du gouvernement et la maitrise de l’élément sécuritaire.
Rien, absolument rien, n’a été perturbé dans la marche publique quotidienne. Les salaires ont été versés normalement la veille de la fête de l’Aïd, la prière s’est déroulée normalement sous la présidence du Premier ministre et avec la présence des personnalités qu’il faut : Président de l’Assemblée, ministres, ambassadeurs, personnalités civiles et militaires…
Mais là où les autorités ont excellé à mon avis, c’est l’absence de tout déploiement particulier dans les rues. Aucun dispositif n’a été déployé depuis le 13 octobre, ce qui a permis d’atténuer les effets dévastateurs des rumeurs savamment orchestrées et répandues à Nouakchott et à l’intérieur du pays. Et c’est tant mieux.
Le Président de l’Assemblée nationale s’est emporté face aux questions qu’il a ressenties comme des provocations. A travers lui, ce sont tous les acteurs politiques qui doivent savoir que les journalistes ne sont pas là pour leur faire des cadeaux, pour les caresser dans le sens du poil ou pour les encenser. Leur devoir est de les déranger, de les acculer et de les sortir de leurs réserves. A eux de se retenir, de se contrôler, d’esquiver les questions indésirables, de ne pas y répondre, de contre-attaquer mais dans la mesure du convenable… Heureusement que le Président de l’Assemblée a eu le réflexe de présenter ses excuses à la profession, une humilité qui demande un certain sens de la responsabilité qui fait défaut chez la plupart de nos hommes politiques qui nous reprochent parfois leurs échecs et leur manque de discernement. L’incident est clos mais il doit être le moment de repenser nos rapports les uns aux autres. Encore une fois, c’est aux politiques de revoir leurs copies…

mardi 30 octobre 2012

Aux sources de la rumeur

Il était habillé sobrement : un boubou passablement terni, une chemise rose manches longues, des chaussures de grande qualité… Il s’est assis face à moi dans la salle d’attente d’un haut responsable politique de la place. On ne se connaissait pas, on se tournait donc le dos (en fait le regard).
Son téléphone sonne. «Wanni, wanni… ah, bon ? sur la chaine Al Alam, la chaine iranienne ? ah bon ? Je n’ai pas vu, mais je sais que c’est une chaine très sérieuse. D’ailleurs il y a quelque chose qui ne tient pas. Je vais prendre pour toi toutes les informations et te rendre compte. Mais je peux te dire d’ores et déjà que les médecins français qui l’ont traité ont effectivement exprimé beaucoup d’inquiétudes. Ça, gaa’, je le sais par une source digne de foi qui était à l’hôpital Percy… ah bon ? ils ont dit l’hôpital américain ? donc à l’hôpital américain, c’est là-bas qu’il s’est soigné… en tout cas les médecins disent qu’il est irrécupérable… non, ne t’en fais pas, je te donnerai l’information exacte, mais saches que tu dois être certain qu’il est mal en point…»
Est parti ainsi cette rumeur concernant des révélations qui auraient été faites sur cette chaine que peu, très peu, de Mauritaniens regardent. Une chaine qui n’a aucune prédisposition particulière à être plus informée que les autres et surtout pas que les Mauritaniens.
De retour ici, je me rends compte combien le pays a été secoué par les folles rumeurs de samedi dernier (27/10). Coup d’Etat, incapacité du Président, réunion du Conseil de sécurité… mais quel «conseil de sécurité» ? qui décide de l’incapacité du Président ? le Conseil constitutionnel ? qui dirige en son absence ?
L’esprit critique aurait permis à chacun de nous de faire les conclusions qu’il devait faire. Il n’y a pas de conseil de sécurité en Mauritanie. Si on me dit que l’Etat Major est encerclé, je vais voir ce qu’il en est. Si on me dit qu’un autre lieu est encerclé par des forces spéciales, je m’en vais contrôler. En Mauritanie tout peut être connu si l’on veut. Mais veut-on vraiment ?
Je ne pense pas pour ma part. Comme je le répète depuis des années, la vérité n’est plus l’objet de quête. La précision non plus. C’est ce qui explique le règne de la rumeur. On en vit désormais. Mais avec elle, nous perdons du temps et de l’énergie. D’abord à savoir comment, ensuite à savoir pourquoi…

lundi 29 octobre 2012

Faute de communication


Quand en 1989, le gouvernement de Ould Taya refusait de communiquer ou de laisser communiquer sur les évènements avec le Sénégal, il condamnait le pays à paraitre comme le méchant du contentieux. Tout le monde l’avait dit, lui-même l’avait reconnu. On croyait qu’avec lui finissait cette époque où la rigidité de la personne et son renfermement déteignait sur la conduite des autorités. L’ouverture médiatique sans précédent enclenchée en 2005 devait convaincre les premiers décideurs de l’utilité d’une communication utile et efficace. Rien ne semble acquis.
On doit certes se féliciter de la rapidité avec laquelle les autorités ont donné l’information sur l’accident du Président, même si les imprécisions devaient participer à semer la confusion. Se féliciter surtout de la sortie du Président lui-même avant de prendre l’avion pour Paris. Mais depuis ?
On a cumulé maladresses et insouciance. Quand on sort une photo du Président en pyjama, en compagnie du ministre de la défense en visite à Percy, on prend beaucoup de risques. Quand, une semaine après les évènements, on décide de sortir la version du tireur malheureux, on ajoute à l’interrogation. Quand on publie, sans l’image ou le son, un message du Président à son peuple, on renforce le doute…
En la matière, l’amateurisme n’a pas sa place. Il peut même être contreproductif donc dangereux. Qu’est-ce qui est en jeu ? C’est la santé du Président de la République. Ce n’est pas celle du citoyen lambda. C’est celle de celui qui a été élu par 53% de Mauritaniens pour assurer la stabilité du pays, la justice pour les citoyens, l’application de la loi, la prospérité pour tous, la démocratie, l’égalité… je cite en vrac pour dire l’ampleur de la mission de l’homme dont on ne sait absolument rien aujourd’hui. Du moins officiellement.
Quand les autorités ont communiqué l’autre soir sur les évènements, il y a eu une version officielle, plus ou moins crédible mais tout à fait proche du réel. Cela a fait cesser momentanément les rumeurs. Alors pourquoi ne pas communiquer aujourd’hui ?
Etant à Paris, je crois savoir que le Président s’est rendu, après sa sortie de Percy, dans une maison de la campagne, «hors de Paris» en tout cas. Là, il vit une convalescence entouré de ses proches, sans contact avec les Mauritaniens de France. Mais en liaison permanente avec le pays dont il suit les affaires comme s’il était en voyage. Qu’y a-t-il diable à cacher en cela ? Rien sinon qu’on veuille, pour une raison ou une autre, entretenir les rumeurs les plus folles. Quel intérêt ? Aucun, si ce n’est de cultiver une culture de doute et de décrédibilisation de tout ce qui est officiel.
Le droit de savoir et le devoir de communiquer, deux notions qui doivent être remises à jour chez nous. Deux notions qui sont aussi le fondement de la démocratie, même si elles n’ont jamais semblé préoccuper la plupart d’entre nos acteurs.
On sent l’inquiétude chez chaque Mauritanien. L’inquiétude fonde le doute qui est en lui-même un drame que notre espèce peut vivre en termes de violentes déchirures. Ce n’est pas de la philosophie, c’est la condition humaine qui fait qu’on n’aime pas l’incertain, qu’on est sceptique quand on sent qu’on nous cache quelque chose et qu’on perd la foi quand on est à ce stade-là.
Demain le Président rentrera ou après-demain… Restera pour nous le goût amer d’avoir été floués : nous ne savons rien aujourd’hui (de précis) de l’homme qui a promis d’être «nouveau» et qui ne nous a jamais rien caché depuis qu’il est là.