mercredi 19 mars 2014

La presse, bouc-émissaire

Depuis cette fameuse nuit où des exemplaires du Saint Coran ont été découverts déchirés et jetés par terre, il ne se passe pas un jour sans qu’on s’en prenne à la presse accusée tantôt d’avoir «soufflé sur les braises», tantôt «provoqué les débordements». Prêches de vendredis, articles, entretiens, séminaires…, tout devient occasion. Comme si la presse était responsable des écrits contre le Prophète (PSL), ou du mauvais entretien des Livres saints. La presse elle-même a commencé à jouer à ce jeu dont l’objectif est de trouver un bouc-émissaire pour éviter de mettre le doigt sur là où ça fait mal. Derrière cette littérature – de mauvaise facture souvent – se dessine une volonté de faire revenir la chape de plomb, de réinventer l’article 11, de limiter la liberté d’expression.
En fait notre société n’est plus capable de se regarder en face. Notre élite – intellectuelle, religieuse et politique – ne peut plus répondre aux questionnements légitimes d’une jeunesse prise au piège d’une mauvaise préparation à la vie. Mal outillée pour faire face à un destin des plus aléatoires, notre jeunesse vu un désarroi profond. Devant l’état d’hébétude qu’elle vit, la réponse n’est pas celle du traitement violent mais celle du dialogue. il se trouve que ceux qui devaient être les «répondants» dans ce dialogue nécessaire n’ont plus rien à dire. Ils ont démissionné et préféré «les nourritures terrestres» à celles de l’esprit…
Cette régulation que l’on tente d’imposer à la presse, est en fait une nécessité dans une Mauritanie où l’on se pose plus de questions que l’on apporte de réponses. Il est vrai cependant que la démesure dont font preuve les organes de presse ajoute au désarroi général. Parce qu’elle n’est pas encore mature, la presse participe effectivement à la perte de repères. Parce qu’elle essaye d’aller au rythme des changements sociaux décidément trop rapides, la presse déboussole encore plus le mouvement social général. Mais cela n’en fait pas un responsable du tourbillon qui nous prend.
La presse peut et doit participer à la mise en place de nouveaux systèmes de valeurs partagées, de valeurs citoyennes, de valeurs positives. Et s’empêcher résolument de jouer le jeu de ceux qui tentent d’atomiser encore plus, d’émietter encore plus un corps social largement déstructuré.
La presse n’est pas responsable et la liberté d’expression n’est pas à mettre en cause. C’est plutôt notre capacité à bien lire, à bien interpréter les transformations sociales, à concevoir des solutions à nos problèmes, à apporter des réponses à nos questionnements…, c’est tout cela qu’il faut remettre en cause. 

mardi 18 mars 2014

Devant le PAP

Le but du voyage en Afrique du Sud était de participer à une session du Parlement panafricain (PAP, acronyme anglais) qui regroupe les 53 pays membres de l’Union Africaine. Le Président Ould Abdel Aziz devait, en tant que président de l’UA, partager les commémorations du dixième anniversaire de l’instance panafricaine. Ce qui explique la présence parmi la délégation de Mohamed Ould Boilil, le président de l’Assemblée nationale.
Composé de 265 députés représentant tout le continent à raison de cinq députés par pays, le PAP a tenu sa première session le 16 septembre 2004 en son siège situé à Midrand dans la banlieue de Johannesburg.
Première remarque, la présence très impressionnante des représentants de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) dont le Président Mohamed Abdel Aziz – c’est comme ça qu’on l’appelle pour éviter la confusion avec le nôtre auquel on accole le ‘Ould’ – devait prendre la parole pour accuser le Maroc de tous les maux, y compris celui de «trafic de drogue» (?). la première vice-présidente du PAP est une Sahraouie que mes compatriotes appellent Sweylma Mint Beyrouk et qui porte un nom officiel autre que celui-là. D’après tous, c’est elle qui est venue ici transmettre l’invitation du PAP au Président Ould Abdel Aziz qui devait ajouter : «Comme nous nous préparons pour le sommet UE-Afrique qui se tiendra le mois prochain, nous aimerions attirer l'attention sur l'accord de pêche conclu entre l'Union européenne et le Maroc. Cet accord qui implique les territoires sahraouis occupés en violation flagrante du droit international et l'opinion juridique du Sous-secrétaire général de l'ONU aux affaires juridiques. Pour cette raison, des mesures doivent être prises pour mettre fin au pillage des ressources naturelles africaines». De quoi poser problème aux Mauritaniens lors de ce sommet.
Yoweri Museveni a, dans son discours, longuement parlé de l’Afrique et de ses insuffisances, «ses faiblesses qui irritent la convoitise des autres». Faiblesses qui lui ont attiré les cycles de la traite négrière et de la colonisation. Avant de prendre comme exemple l’affaire de la Libye et le traitement qui en était fait par l’Occident. Il a rappelé comment «l’OTAN a refusé à six chefs d’Etats africains d’aller en Libye, en terre africaine pour négocier une solution à la crise». Le Président ougandais faisait allusion ici à l’épisode qui a vu le Panel des chefs d’Etats africains dirigé par la Mauritanie à l’époque obligé par l’OTAN de reporter un voyage à Tripoli où ils devaient expliquer la solution «africaine» pour le conflit. Concluant que la situation actuelle en Libye nous en dit long sur les véritables intentions des pays occidentaux.
Jerry Rawlings, l’ancien président du Ghana, a lui aussi insisté sur les déséquilibres du Monde et sur la perception que l’on a de l’Afrique. Il a longuement expliqué le retard du continent et l’incapacité des pays qui le composent à sortir de l’arriération. «La mauvaise gouvernance, les guerres ethniques, le poids du passé…»
Dans son discours qui devait conclure les interventions officielles, le Président Ould Abdel Aziz a transmis les félicitations des dirigeants africains pour le «rôle central dans l’ancrage des valeurs de la démocratie et de la bonne gouvernance dans notre jeune continent».
 Ajoutant à l’adresse des parlementaires : «vous représentez, honorables membres du parlement, la face rayonnante d’une Afrique qui, dans la modernité, restaure les traditions ancestrales africaines de tolérance et de sérénité du débat, en vue de dégager une profonde vision permettant d’aboutir à des solutions appropriées aux problèmes posés».
Relevant les défis majeurs auxquels le continent fait face : terrorisme, crime organisé transfrontalier et conflits armés «sont autant de menaces pour la paix, la stabilité et la sécurité dans différentes zones de notre continent». Mais aussi, la pauvreté, le chômage, les endémies et l’insécurité alimentaire.
Les stratégies à mettre en œuvre pour faire face à ces défis, demandent un Parlement capable d’accompagner les gouvernements et de les contrôler. C’est ici qu’apparait la nécessité de renforcer le rôle du PAP qui atteindra sa maturité le jour où il commencera à légiférer.
Pour le moment, le Président Ould Abdel Aziz se contente de dire : «A l’Union Africaine dont mes frères Chefs d’Etat m’ont confié la présidence, on s’active à tous les niveaux en vue d’élaborer et de mettre en œuvre une vision globale permettant de réaliser une intégration économique continentale qui soit une base d’une vision politique, traduisant l’espoir de nos peuples dans une Afrique unique avec une seule voix».
Et de conclure : «La jeunesse africaine aspire à l’édification d’une Afrique unique avec une seule voix et à votre écoute».

lundi 17 mars 2014

Voir Malabo et repartir

En route vers l’Afrique du Sud, Johannesburg précisément, l’avion présidentiel fait une longue escale à Malabo, la capitale de la Guinée Equatoriale. Il est accueille par Teodoro Obiang Nguema, le très contesté président de cette riche République d’Afrique équatoriale.
On nous explique que le temps que prennent les entretiens s’explique par la tenue prochaine d’un sommet de l’Union Africaine à Malabo. Ce sera aux environs du 26 juin prochain. C’est pourquoi l’élection présidentielle en Mauritanie devra être organisée bien avant. «C’est un Président élu qui doit présider ce sommet». La subite richesse pétrolière a permis la construction d’une capitale moderne qu’on peut contempler de loin. Le Président Nguema, pourtant décrié par ses opposants, a lancé la construction de 10.000 logements sociaux, en plus de routes, d’hôpitaux et d’aéroports modernes.
Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz accomplit ici l’une de ses missions africaines, celle de discuter avec les autorités du pays hôte du prochain sommet. Chaque année, l’UA tient deux sommets. Le premier en janvier nécessairement à Addis-Abeba, le second en juin dans l’un des pays qui accepte de le recevoir. La Guinée Equatoriale trouve dans la réception des Chefs d’Etats africains, l’occasion de sortir de son isolement et d’embellir son image le temps d’un sommet.
La présidence de l’UA est une aubaine pour la Mauritanie qui a besoin de renouer avec ses versants africains du Sud. Une manière de redorer sa diplomatie sur l’échiquier africain et de reprendre sa place au sein de son environnement géopolitique. La vocation première de la Mauritanie originelle était d’être un trait-d’union entre l’Afrique au nord du Sahara et celle au sud. Elle a perdu cette vocation à la suite de politiques hasardeuses qui ont conduit au renoncement à notre appartenance africaine par la sortie de la CEDEAO et à celle arabe par l’établissement de relations diplomatiques privilégiées avec Israël.
«Ni africaine, ni arabe» telle fut la conséquence pour la Mauritanie de cette diplomatie sans objet. Notre pays tournait ainsi le dos à ses voisins, ce qui signifiait un déracinement qui allait contribuer à approfondir le trauma social et psychique dont on n’arrive difficilement à nous guérir. Ce qui a été fait pendant une trentaine d’années – depuis 1978 et qui s’est intensifié à partir de 1980 prenant une tournure particulière à partir de 1989 -, cela devait avoir un impact profond sur les Mauritaniens qui ont perdu une grande partie de leurs repères.
On veut bien pouvoir oublier que le Royaume frère du Maroc était inscrit sur les passeports comme destination interdite au même titre qu’Israël. Que la Mauritanie et le Sénégal sont entrés dans une guerre larvée qui aura duré près de deux ans et qui a conduit à l’expulsion de dizaines de milliers de citoyens de part et d’autre et, plus grave, les autorités de l’époque en ont profité pour engager une épuration ethnique visant les habitants de la Vallée du fleuve dont des milliers se retrouveront renvoyés et dépossédés de leurs biens. Que la Mauritanie a soutenu l’occupation du Koweït, célébré les attaques irakiennes contre l’Arabie Saoudite (Khafji), avant de se retourner contre l’Irak de Saddam Hussein. Que Nouakchott a vu flotter pendant quelques années le drapeau israélien malgré tout le mal fait à nos frères de Palestine. Que le ministre des affaires étrangères d’Israël, le très extrémiste Sylvain Shalom a été reçu en grande pompe chez nous…
On veut bien oublier, mais c’est impossible…  

dimanche 16 mars 2014

7 juin, 1er tour de la présidentielle

C’est presque sûr : le premier tour de l’élection présidentielle sera fixé au 7 juin prochain, le deuxième tour sera donc le 21. Vraisemblablement, la convocation du collège électoral se fera aux environs du 21 avril. Alors que le registre des listes électorales est ouvert à partir de cette semaine.
Pendant ce temps, la classe politique se cherche. Les rencontres avec le Premier ministre se suivent et se ressemblent. Si l’on peut comprendre que quand il a été reçu par le Premier ministre, Mohamed Ould Maouloud ne pouvait aller dans le détail parce qu’on était à la veille de la tenue du fameux forum dont on espérait des propositions concrètes pour l’organisation d’élections consensuelles. Qu’en est-il de tous ces chefs de partis reçus sans faire de véritables propositions ? D’après les comptes-rendus des uns et des autres, on en est resté à de vagues discussions autour de la nécessité de l’ouverture d’un dialogue inclusif. Sans propositions concrètes. Alors que le temps passe.
Nous arrivons aujourd’hui à un timing désormais précis sans savoir quels contours et quelle forme peut prendre ce dialogue. On peut difficilement envisager des pourparlers comme ceux qui ont regroupé Majorité et Opposition «dialoguiste» (Alliance populaire progressiste, Al Wiam et Sawab) et qui ont donné les grands résultats à la base des élections législatives et municipales passées. D’ailleurs la plupart des acteurs de ce dialogue-là (2011-2012) n’accepteraient pas d’en entamer un autre. Ni Messaoud Ould Boulkheir, ni Boydiel Ould Hoummoid ne seraient prêts à reprendre à zéro un processus qu’ils estiment avoir mené jusqu’au bout. C’est le cas aussi de la plupart des (petits) partis de la Majorité qui rechigneront à revenir à la case départ.
On peut aussi faire un remake du «dialogue au rabais» accepté par la COD à la veille des législatives et municipales et qui n’avait finalement rien donné. Parce qu’il s’était terminé en queue de poisson, aucune des parties ne sachant quoi faire dans le face à face de dernière minute. Est-ce qu’il est probable de voir jouer la même partition ? Probablement quand on voit que personne ne semble vouloir aller de l’avant.
Pourtant, le Président Ould Abdel Aziz a affirmé à tous ses visiteurs récents qu’il était prêt à discuter de tout avec l’opposition «si cela pouvait l’amener à participer». De tout sauf du recul de la présidentielle fixée constitutionnellement et de la constitution d’un gouvernement d’union ou d’ouverture. «Mais on peut discuter de la dissolution de la CENI, de l’Assemblée nationale, des outils électoraux, de l’audit des listes…», aurait-il dit à ses interlocuteurs de ces dernières semaines.
Mais l’on se trouve ici devant un dilemme. En plus des nombreux partis qui n’accepteront pas l’ouverture d’un dialogue global, Tawaçoul, Al Wiam et l’UPR se résigneront difficilement à la reprise des élections municipales et législatives. Alors que faire ? comment dépasser le stade de l’expression d’une vague disponibilité à dialoguer ? comment passer au concret ? comment le faire pendant qu’il en est temps ?
L’expérience nous apprend que notre élite politique a deux «qualités» qu’il est difficile de vaincre : sa capacité à tergiverser et donc à perdre le temps, et la difficulté pour elle d’être précise dans ce qu’elle veut. Le risque aujourd’hui est de voir le temps passer sans trouver de passerelle et d’organiser une élection sans l’opposition ou sans une grande partie de l’opposition (la COD et Tawaçoul). Surtout que le dernier forum n’a pas donné un accord sur la candidature unique, certains y voyant un piège qui leur est tendu. Alors ?
On devra attendre le déroulement d’une élection qui est déjà sans surprise et d’espérer qu’en contrepartie de la reconnaissance de ses résultats, le pouvoir qui en sortira acceptera de dissoudre le Parlement et les Mairies pour ouvrir le jeu à tous ses protagonistes. Qui a intérêt au déroulement d’un tel scénario ?

samedi 15 mars 2014

Du «coma profond» à la «conscience minimale»

«Dans la vie d’une Nation, il est des moments graves. Pour ce qu’ils comportent d’incertitudes, de risques et de dangers. Trois mots (maux) qui n’induisent pas forcément les mêmes conséquences, et qui, conjugués avec la fragilité, entraînent nécessairement la chute finale» (…) «Il y a 27 ans – on était le 1er août 2005, NDLR – l’Armée prenait le pouvoir pour ‘mettre fin au régime de la corruption’, nous sortir d’une guerre coûteuse, redresser l’économie et engager un processus démocratique réel. 27 ans après, la corruption est devenue la valeur première, nous entrons dans une guerre qui n’est pas forcément la nôtre, l’économie ‘nationale’ n’existe plus pour être redressée et la démocratie reste une utopie pour nous. C’est essentiellement pour cela que nous craignons un autre coup d’Etat, un autre retour de l’Armée aux devants, d’autres promesses de lendemains meilleurs».
Ces phrases sont tirés d’un article écrit et publié le 1er août 2005, deux jours avant le coup d’Etat qui allait mettre fin au régime de Ould Taya qui a duré 21 ans.
La Mauritanie était plongée dans coma profond, le pouvoir ne réagissant plus, ne «répondant» plus. La communication est nulle. La conscience de soi et des autres est nulle. Le pays se mourait lentement. Il tombait inexorablement dans le trou noir de la déconfiture. Dans les dictionnaires, on explique : «Le coma est une abolition plus ou moins complète des fonctions de la vie de relation (conscience, motilité, sensibilité) alors que les fonctions de la vie végétative sont relativement conservées. Le patient, inconscient, est couché sans bouger et ne sent rien».
Le coup d’Etat du 3 août 2005 devait avoir l’effet d’un électrochoc avec toutes les ouvertures qu’il a laissé entrevoir. On est alors entré dans un coma végétatif, puis nous sommes sortis pour entrer peu à peu dans l’état de «conscience minimale» où les pronostics s’améliorent. Un état qui nous a permis d’avoir quelques chances de récupérer quelques-unes de nos facultés. Nous pouvons désormais refonder nos choix de départ et réhabiliter nos valeurs originelles. C’est le défi qui nous est lancé.
Au départ est la nécessité de lancer un nouveau contrat social fondant un Etat de droit moderne. Avec des propositions d’égalité citoyenne, de justice pour tous, du droit à la prospérité pour tous, à l’éducation pour tous, à l’émancipation pour tous, à la dignité pour tous…
La Mauritanie a besoin de refonder les bases d’un Etat viable (et fiable) qui peut assurer le toit pour tous ses enfants, leur procurer la sécurité et la prospérité. La Mauritanie a besoin de retrouver la sérénité pour exister dans un environnement apaisé et ouvert. Elle a besoin de recouvrer ses vocations originelles de terre de convergence, de se réconcilier avec son passé, de regarder en face son présent pour mieux se projeter dans le futur. Pour ce faire, les «bienpensants» doivent cesser de faire semblant d’oublier que nous venons de loin… de très loin… de vraiment très loin…

vendredi 14 mars 2014

Qui doit dire quoi ?

L’autre soir, TVM a invité le groupe des Ulémas représentant un forum dédié «à la glorification du Prophète Mohammad». Deux discours ont été entendus pendant cette discussion – qui n’était pas un débat parce qu’il n’y avait pas de protagonistes.
Le premier est celui de Mohamed Lemine Ould Hacen, une autorité religieuse, Imam de la prestigieuse «mosquée des Chorafa», un haut lieu de la résistance à l’époque de la répression engagée contre la mouvance islamiste à l’époque de Ould Taya. Le respecté Imam a soutenu (en substance) l’application pure et simple de la Chari’a à l’encontre de l’auteur de l’article constituant à ses yeux «une hérésie que seule la mise à mort doit punir». Ajoutant que si la justice ne le condamnait pas à mort, il en conclurait qu’il n’y aura «pas eu de justice».
Le deuxième discours est celui du jeune Cheikh Ould Saleh qui a déclaré qu’en tant qu’association, ils suivront l’affaire devant les tribunaux, feront appel s’il y a lieu et useront de toutes les voies pour amener à l’application «stricte de la Chari’a». le discours, même s’il prend un ton moins tranché, moins brutal revient finalement au même résultat : le jeune auteur est déjà condamné avant même que le procès ne se tienne. Et c’est là où la question se pose avec acuité : qui doit dire quoi ?
Est-ce au seul Juge de prononcer la loi ou est-ce que n’importe qui se sentant en mesure de le faire peut déterminer le verdict ? Est-ce que nos Ulémas vont comprendre un jour que le rôle du Juge est celui de dire la loi en dehors de toute forme de pression, en son âme et conscience ? Ou devons-nous accepter que tout «’aalem» est en lui-même un Juge et peut rendre un verdict sans procès ?
Il n’est pas utile de rappeler à nos Ulémas qu’il existe un Code pénal qui date de 1983 et qui dit dans sa section IV intitulée «Attentats aux mœurs de l’Islam, Hérésie, apostasie, athéisme, refus de prier, adultère», Article 306 : «Toute personne qui aura commis un outrage public à la pudeur et aux mœurs islamiques ou a violé les lieux sacrés ou aidé à les violer, si cette action ne figure pas dans les crimes emportant la Ghissass ou la Diya, sera punie d'une peine correctionnelle de trois mois à deux ans d'emprisonnement et d'une amende de 5.000 à 60.000 UM.
Tout musulman coupable du crime d'apostasie, soit par parole, soit par action de façon apparente ou évidente, sera invité à se repentir dans un délai de trois jours. S'il ne se repent pas dans ce délai, il est condamné à mort en tant qu'apostat, et ses biens seront confisqués au profit du Trésor. S'il se repent avant l'exécution de cette sentence, le parquet saisira la Cour suprême, à l'effet de sa réhabilitation dans tous ses droits, sans préjudice d'une peine correctionnelle prévue au 1er paragraphe du présent article.
Toute personne coupable du crime d'apostasie (Zendagha) sera, à moins qu'elle ne se repente au préalable, punie de la peine de mort. 
Sera punie d'une peine d'emprisonnement d'un mois à deux ans, toute personne qui sera coupable du crime d'attentat à la pudeur.
Tout musulman majeur qui refuse de prier tout en reconnaissant l'obligation de la prière sera invité à s'en acquitter jusqu'à la limite du temps prescrit pour l'accomplissement de la prière obligatoire concernée. S'il persiste dans son refus jusqu'à la fin de ce délai, il sera puni de la peine de mort.
S'il ne reconnaît pas l'obligation de la prière, il sera puni de la peine pour apostasie et ses biens confisqués au profit du Trésor public. Il ne bénéficiera pas de l'office consacré par le rite musulman.»
Nous avons besoin d’entendre nos Ulémas sur ce texte élaboré sous la supervision d’un comité de seize grandes autorités religieuses du pays dont le plus illustre des Ulémas contemporains, Lemrabott Mohamed Salem Ould Addoud qui présidait ce comité. Sur cela ils doivent se prononcer pour qu’on sache ce qu’ils peuvent apporter de nouveau par rapport à ses éminences dont plusieurs sont encore en vie.

jeudi 13 mars 2014

Yahya Ould Hamidoune, toujours irremplaçable

Il s’appelle Alain Plagne. Il est chercheur mathématicien et enseigne à l’Ecole polytechnique de Paris. Ces centres d’intérêt dans la recherche se rapportent notamment à la Combinatoire additive et à l’Arithmétique. Et c’est bien ce domaine pointu de la recherche qui lui a fait découvrir notre compatriote Yahya Ould Hamidoune. C’était en 1998 quand il terminait une thèse dans un domaine très peu étudié en France. On le mit sur la piste de «Yahya» - un prénom qu’il prononce avec une tonalité particulière, un peu pour rappeler ce qu’il veut dire et qu’il ne veut plus dire aujourd’hui que l’homme n’est plus là. Ould Hamidoune était célèbre pour avoir réussi à déchiffrer «la conjecture de Erdös-Heilbronn».
Dans les années 60, les deux scientifiques travaillaient sur des applications qu’ils résolvaient en allant directement aux résultats, sans faire de démonstrations, laissant aux chercheurs le soin de trouver ces démonstrations qui devaient nécessairement mener à ces résultats. En 1994, Yahya Ould Hamidoune put percer le mystère de cette conjecture précise. Je vous épargne – comme je m’épargne à moi-même plus de détails sur la question.
Les deux hommes vont partager un immense travail de recherches qui leur permet de passer de beaux moments et de tisser les liens d’une forte et sincère amitié. Preuve de l’intensité de cette amitié, tous les efforts et toute l’énergie que dépense aujourd’hui Alain Plagne pour entretenir la mémoire de ce génie inégalé. Il écrit de lui au lendemain de sa mort : «Tout récemment encore, Yahya avait résolu brillamment, et de façon élémentaire, une conjecture de T. Tao portant sur une version non commutative du théorème de Kneser. En fait, je me souviens que c’est presque immédiatement à la lecture de la question qu’il a su qu’il allait pouvoir y donner une réponse. Il est probable que le résultat – peut-être sous une forme informelle – lui était préalablement familier et existait dans son vivier mental de résultats, ceux qu’il pouvait probablement démontrer, mais dont il ne s’attaquait à la rédaction que si l’occasion s’en présentait. . . quand tant d’autres publient ce que lui considérait – c’était son côté élitiste – comme des remarques. En l’occurrence, la publication de la question sur le blog de T. Tao aura juste agi comme un déclencheur. A mon avis, la valeur des autres trésors de ce vivier, ceux que Yahya a emporté avec lui, est inestimable».
Quand il parle de Yahya, c’est comme si celui-ci vivait encore. Comme s’il pouvait encore rencontrer un autre Yahya. Et c’est pourquoi il a poussé, avec d’autres chercheurs et professeurs de mathématiques à la création d’un concours de mathématiques en Mauritanie. En 2012 et 2013, ce concours a été ouvert aux élèves du secondaire et aux universitaires pour essayer de déceler dans le tas une partie du génie enfoui dans cette terre.
Soutenu par plusieurs institutions françaises et mauritaniennes, ce concours est organisé chaque année aux environs du 11 mars pour commémorer le jour du décès du génie Yahya Ould Hamidoune… de celui qui n’aimait pan «raconter les mathématiques mais plutôt les écrire». Ceci explique son aversion pour la mise en scène publique (conférences, interviews…) et la richesse de ses publications. Il a fait plus d’une centaine de publications, «sans déchets» insiste Alain Plagne pour mettre en exergue la qualité exceptionnelle du travail de celui que nous n’avons pas su célébrer comme il se doit et dont le souvenir et la flamme doivent pourtant inspirer les générations actuelles et futures.
Samedi prochain (15 mars) auront lieu les épreuves du concours Yahya Ould Hamidoune et mercredi (19 mars) la distribution des prix aux lauréats. Une occasion de rendre hommage à cet homme décidément hors du commun.