mercredi 27 août 2014

Camionneurs imprudents

Les routes en Mauritanie sont dangereuses. A cause principalement de l’état vétuste du parc automobile. Aggravé par l’incompétence et l’inconscience des usagers dont les manquements ne sont jamais punis. Pourtant, à chaque trentaine de kilomètres, vous tomberez sur un poste de contrôle de l’un des corps chargé d’assurer la sécurité routière. Ces poste font tout sauf assurer la sécurité des routes en obligeant les usagers à se conformer aux règles.
Sur le chemin du retour de Kobenni, nous avons compté pas moins de sept camions renversés souvent à cause du poids et d’une fausse manœuvre au moment et en un lieu peu indiqué pour cela. Ces camions sont souvent surchargés de bois au retour vers Nouakchott, de denrées à l’aller, de telle manière que le volume est multiplié par deux (du camion sort un autre camion vers le haut).
A partir de s immatriculations, on peut identifier provenance et destination de ces camions qui se comptent par dizaines. Il y a d’abord les Mauritaniens qui ne sont jamais en règle : rarement des feux de signalisation, exceptionnellement serrant leur droite, toujours stationnés en pleine chaussée, cherchant souvent à causer des accidents aux autres usagers (en poussant à la faute les autres), abordant difficilement les moindres montées à cause de la faiblesse des moteurs, tanguant dangereusement et inévitablement à chaque faux mouvements… Les camions mauritaniens ont hérité de la défunte Fédération nationale des transports (FNT) le droit à l’impunité (en contrepartie de quoi ?).
Les camions marocains viennent en deuxième position du point de vue du nombre sur les routes mauritaniennes de l’Est. Mais ils semblent tous être en règle : feux de positionnements en marche, droite serrée, stationnement toujours en règle au bas de la route, cédant facilement les passages quand il le faut, toujours prêts à renseigner sur les éventuels dangers… ça se voit que la discipline est rigoureuse et que, derrière cela se trouve une prise de conscience des devoirs et des droits de tout usager de la route.
Arrivent les camions maliens, plus proches de la situation mauritanienne, même si l’on note une plus grande discipline chez leurs chauffeurs. Ils sont cependant toujours surchargés, tanguent facilement et sont, pour la plupart, vétustes.
Les rapports des uns et des autres avec les postes de contrôle semblent se limiter à la descente du chauffeur ou de son assistant à chaque poste, à un pourparler qui dure le temps que ça dure (deux, trois, cinq, dix minutes), avant de repartir. Parfois on voit les étrangers s’embrasser avec des policiers comme s’il s’agissait de vieilles amitiés. On peut imaginer qu’à force de passer et de descendre aux postes, les chauffeurs finissent par tisser des relations avec les agents.
Il faut savoir que le poids ces camions est pour beaucoup dans le délabrement des routes mauritaniennes qui sont mal entretenues. Sur la route Aïoun-Kobenni, ENER essaye de colmater les nombreux trous existants. Cela dure depuis quelques mois. Entre Aïoun et Tintane, le trajet est plutôt bon. Mais la route Tintane-Kiffa est loin d’être finie : cinq ans que ça dure alors qu’au départ on avait annoncé 24 mois. Il en reste une trentaine de kilomètres à faire. De Kiffa à Aleg, il faut surtout compter avec quelques ouvrages qui cèdent facilement devant les pluies, notamment celui de Kamour incontournable quand on prend la route de l’Espoir. A partir d’Aleg jusqu’à Nouakchott, c’est une route usé à partir des côtés qui cause nombre d’accidents. Sans accotements, il n’y a pas de possibilité de dégagement pour les usagers en mal. Mais c’est surtout à partir de Boutilimitt que cela est véritablement dangereux, les anciennes routes ayant toujours eu une largeur de moins de sept mètres.

mardi 26 août 2014

L’adieu à Kobenni

Nous quittons nos amis de Kobenni ce matin. Quitter cette famille des Barameks est un moment d’effusions difficiles à supporter. Les moments d’adieux sont toujours difficiles… Nous aurons vécu une dizaine de jours de repos complet : pas de télévision, pas d’internet et rarement le téléphone. Loin de nous le vacarme de la ville, la cacophonie des querelles politiques stériles, les peurs de Ebola, les images terrifiantes de Gaza, d’Irak, de Syrie, de Libye et d’ailleurs. Des moments de plénitude partagée avec ceux qu’on aime (et qui nous le rendent bien), de liberté aussi et de ressourcement.
Merci à Khadar, Bennahi et aux enfants, à Brahim, à Wul Bobbi, Melaïnine et à tous ceux qui nous ont entourés avec chaleur pour rendre plus agréable le séjour dans ce morceau magique de la Mauritanie secrète, celle qui n’apparait pas dans les propos de nos discoureurs excités, de nos activistes fous de rage, de nos militants enfermés dans leurs coquilles (vides)… Une Mauritanie, certes affectée par les aléas de la nature, certes quelque peu érodée par la mal-gouvernance qui a donné le Kobenni de 1992 liant le nom à la fraude et à la manipulation, mais une Mauritanie qui a résisté aux assauts des courants racistes dévastateurs, aux tentations et aux dérives égoïstes et sectaires, à la déliquescence morale, une Mauritanie qui est restée elle-même malgré les agressions. Une terre de rencontre et de convergence, de mixité et de pluralité, une terre de labeur et d’humilité…
La veille, pour une dernière sortie dans la région, on s’était rendu à Modibougou. C’était jour de marché dans ce gros bourg de la frontière (çoug de dimanche). Les filles ont beaucoup entendu parler du village : l’une de ses ressortissantes a travaillé chez nous pendant quelques années. Mais elles imaginaient que la route qui y menait était goudronnée (asphaltée). Les filles s’attendaient à trouver une ville au bout de la route longue d’une quarantaine de kilomètres. Rien de tout ça.
Une route chaotique qui avait été une fois aménagée, très sommairement d’ailleurs. Les ouvrages destinés initialement à faciliter le passage sont devenus obstacles, tellement ils sont mal faits et mal entretenus. La route parait désormais dangereuse, surtout quand il y a la pluie.
On arrive dans le petit village sans s’en rendre compte parce qu’on estime être entré dans un énième village de la zone (qui est parsemée de villages, les tribus voulant chacune marquer son territoire). Les maisons en banco portent les stigmates du temps qui passe sans laisser de trace autre que celles du vieillissement et de la décrépitude. L’érosion de l’habitat est reflétée par les visages ridés précocement. La profondeur des rides leur donne l’aspect de ravins creusés par les gouttes de sueur qui tracent des chemins dans les visages restés, pourtant, pleins de vie. Les stigmates du labeur et du temps (qui ne passe pas cette fois-ci) n’ont rien entamé de la bonté de ces visages qui puent la dignité et la généreuse humanité.
L’habitant ici ne doit rien à personne. Il s’assume entièrement. Sa foi en lui-même est plus évidente. Son refus d’abdiquer devant les assauts conjugués de la mondialisation s’en trouve renforcé.
Les petites citadines que sont les filles de la génération facebook, sont subjuguées par cette force tranquille, par ce bonheur évident de vivre sur ces terres, loin de tout… comme si ne pas avoir internet, ne pas pouvoir acheter les recettes de la malbouffe, ne pas savoir quelles sont les dernières variations de muftila ou les derniers épisodes de feuilletons turcs, comme si ne pas vivre à Nouakchott relevait du miracle.
Le problème des générations mauritaniennes futures, ce sera bien celui-là : ne pas pouvoir concevoir la vie sans les artifices de la ville, les mensonges de la ville, les extravagances de la ville, ses excès, ses dérives, ses aliénations… Le problème aujourd’hui, c’est que la Mauritanie telle qu’elle a été, telle qu’elle est encore dans ces coins, cette Mauritanie-là est insoupçonnable pour les générations qui s’apprêtent à prendre la relève.
Il est temps de penser à instaurer un service national qui permettrait à nos enfants de découvrir le pays profond, de les préparer à mieux servir ses populations, de traiter ces populations avec plus d’équité et moins de condescendance, de parler la langue et d’adopter la culture de ces populations. Imposer à chaque fin de cycle universitaire deux ans de service volontaire dans un coin reculé, loin de chez soi pour mieux connaitre les autres, en contrepartie d’une distinction particulière, d’une compensation financière symbolique, d’un privilège pour le recrutement…
Une chose à faire d’urgence dans ce cadre : interdire aux fonctionnaires et agents, surtout de la sécurité publique de travailler chez eux pendant les quinze premières années de leurs carrières. Il est affligeant de voir que la majorité des policiers travaillant dans un département quelconque du pays sont originaires de ce département. Comment un policier va-t-il renseigner correctement sur les activités illicites des siens ? comment un enseignant va-t-il exercer sans arrière-pensée ? comment un juge va-t-il rendre sa décision impartialement alors qu’il concerné par tous les conflits ? Il faut trouver une solution définitive à ce problème qui peut fonder une partition le moment venu et qui, en attendant, entrave l’action impartiale de l’Etat et affecte son image auprès des populations. 

lundi 25 août 2014

La phobie de la nuit

Dans les Hodh et dans l’Assaba, l’évocation du Sharg (le sud ici) rappelle les peurs viscérales du pays des moustiques, des animaux sauvages, des fièvres, de l’hostilité dans toutes ses acceptions… Pour le Trarza et le Brakna, c’est un peu si l’on évoquait la Chemama qui correspond au Sud (Guebla) avec ce leitmotiv «khudh khayraha wa laa taj’alha watanan» (profite de ses biens mais n’en fait pas une patrie).
On se raconte encore dans le Sharg, l’histoire de cette princesse Awlad M’Barek dont la famille fut bannie par le cousin qui venait d’être investi Emir. Comme c’était la branche ainée de la famille émirale, la seule à pouvoir remettre en cause le nouveau pouvoir, le nouveau maître leur interdit de remonter vers le Nord, «jamais jusqu’à E’arraam…»…
La saison sèche prit fin sans que la famille remonte au Nord. Le temps des premières pluies. Avec elles les premiers nuages de moustiques qui se forment dès le crépuscule. C’est le temps pour les Bidhâne de s’installer sur les crêtes des dunes du Nord, de se laisser aller et d’oublier les jours néfastes : avec la pluie, plus question de trimer, de courir derrière des bêtes affamées, c’est la période faste, celle du bonheur.
La princesse qui avait une voix sublime scrutait l’Ouest chaque jour, au moment où le soleil déclinait. Elle prenait alors son ârdine et commençait à chanter «yallali jaani ellayl» (pauvre de moi, voilà la nuit qui arrive à moi). Lassé de l’entendre, son frère décida de plier bagage et d’emmener le campement jusqu’à E’arraam. Malheureuse décision que le maitre du moment perçut comme une provocation. Une guerre s’en suivit. Les Awlad M’Barek perdirent une bonne partie de leurs valeureux guerriers. Ce qui les fragilisa devant leurs protagonistes et cousins de la région. Ce fut peut-être l’un des facteurs de la décadence de cette tribu qui ne se relèvera jamais en tant qu’autorité de ces guerres intestines…
Quand arrive la nuit ici, il n’y a pas que ce sentiment de fin du monde avec l’ombre qui prend possession de vous. En fait les nuits ne sont jamais aussi noires qu’on le laisse penser, au contraire, il n’y a pas de «nuit noire» dans le désert saharien. Le ciel étoilé comme nulle part ailleurs y est certainement pour quelque chose.
Ce qui inquiète quand le soleil décline et qu’il disparait inexorablement, c’est bien la peur de toutes ces bestioles, moustiques, scorpions, insectes venimeux ou non. Rien ne peut vous protéger finalement contre ces êtres si fragiles pourtant, si éphémères (ils durent l’espace de quelques heures)…
Chaque soir alors, on se remémore ce chant tragique de la malheureuse princesse, «yallali jaani ellayl», l’occasion d’immortaliser l’épopée de ces guerriers intrépides que furent les Mghafra, la dernière vague des invasions Hassane.
Pour faire dans le survol, la déferlante Hassane a eu trois conséquences majeures, sur les plans culturel, social et politique.
Sur le registre culturel, la naissance d’un dialecte, le Hassaniya qui s’est imposé dans le Trab el Bidhâne, a accentué l’arabisation de cette aire. Si bien que le premier facteur d’identification des Bidhâne (Maures disent les Occidentaux) est celui de la langue Hassaniya. Prêtant à l’Arabe toutes ses règles et l’essentiel de son lexique, le Hassaniya a rapidement quitté son statut «vernaculaire», simple dérivé de l’Arabe pour prendre l’allure d’une langue à part entière. La richesse de son lexique, finalement riche de ses métissages africains (berbère et négro-africain), a permis de fonder une poésie de grande portée où l’abstraction la mieux élaborée se le dispute avec l’expression la plus simple – et la plus sublime – de l’humaine condition.
Cette poésie a été soutenue et entretenue par une musique qui, tout en empruntant au folklore, a acquis un statut d’art savant (qui a ses règles, qui demande une initiation, qui a ses spécialistes…). L’Azawâne (ou hawl, la musique) est devenu un haut-lieu de l’expression culturelle et des réalités sociales. Un concert de musique traditionnelle est un espace culturel (Histoire, art, poésie…) et social (relations entre secteurs sociaux, entre classes d’âge…).
Au registre politique et social, l’invasion Hassane a eu pour conséquence la classification sociale telle qu’elle a été léguée à l’Etat moderne et contre laquelle le projet national a été construit. En effet, la victoire des Bani Hassane sur les populations locales leur a permis d’imposer leur autorité politique à travers la création des Emirats (Trarza, Adrar, Brakna…, le Tagant étant le seul Emirat constitué par les descendants des Almoravides, des populations d’origine sanhadjienne). Ces embryons d’Etats n’auront pas le temps d’évoluer à cause de la colonisation… ou grâce à la colonisation quand on se rappelle que le fondement de ces Etats était l’inégalité sociale qui privilégiait la naissance.
En effet, la société nouvelle – Bidhâne – a calqué le schéma social du Sud pour classer la population entre libres et dominants (guerrier et marabouts), tributaires et dépendants (Zenagua notamment), castés et libres (griots, artisans), et enfin esclaves et dominés. Contrairement aux sociétés négro-africaines très rigides, la stratification de la société Bidhâne est restée très lâche. La mobilité sociale permettait de passer d’un statut à un autre dans une vie. Et si l’exercice de la violence était la caractéristique principale dans les rapports au sein de cette société, l’idéologie dominante le stigmatisait comme une manifestation de la dégénérescence morale. C’est ainsi qu’on distinguait entre le Maghafri (des Mghafra, dernière vague Hassane, qui n’exerçait ni ne laissait s’exercer l’arbitraire), le Hassane (qui s’accommodait facilement des transgressions aux règles sans porter secours à plus faible) et le Hseyssine (qui pillait sans vergogne, s’attaquait à plus faible et ne protègeait jamais la victime). 

Même si les valeurs dominantes étaient celles de la justice, de l’abnégation, de l’équité, de la modération…, cela n’empêchait absolument pas l’exercice de l’arbitraire au quotidien selon le principe de la loi du plus fort. Les inégalités sociales sont nées de là. C’est ce que la Mauritanie moderne a hérité. C’est ce qui subsiste sous formes de tares persistantes, impossibles à vaincre jusqu’à présent, et qui pèsent sur le devenir serein de la Nation en fragilisant les rapports entre composantes, en déstructurant et en rongeant les équilibres obtenus avec l’adoption d’un idéal citoyen égalitaire et juste. 

dimanche 24 août 2014

La bataille de Tringuembou

Tringuembou, un nom qui évoque la romance amoureuse dans le milieu Bidhâne. Depuis que le poète l’a immortalisé au bout d’un voyage qui va de Ramme en passant par Beneyre, Guembou, Boudembou… avec tout au bout «là-bas, c’est Trenguembou, qu’Allah absolve le péché de Son humble serviteur» parce que «le campement où vivent Ehl Swaad s’abreuve à partir de l’est de Trenguembou» (livriig illi viih Ehl Swaad/yishrub min tell Tringuembou/dhaak Tringuembou rabbi zaad/‘abdak tayiblak min dhanbou).
Tringuembou relève depuis les indépendances de l’autorité malienne. Mais elle est restée ce qu’elle a toujours été : une cité de convergence, un passage obligé pour les échanges dans l’espace sahélo-saharien. Elle est restée un souk (çoug) qui s’anime une fois par semaine en recevant commerçants et trafiquants du Mali, de la Mauritanie, mais aussi du Sénégal, du Niger, de l’Algérie, du Burkina…
Nous sommes en juin 1990… Le Nord du Mali est en proie à une nouvelle rébellion. Malgré quelques incursions, le Nord est resté loin de cette partie du Mali qui borde la frontière avec la Mauritanie et où les populations ont toujours vécu en parfaite symbiose. Aucune crainte même si des renseignements annoncent l’imminence d’une attaque spectaculaire en jour de marché. Les autorités maliennes n’ont pris aucune mesure particulière. De leur côté, marchands et trafiquants n’ont pas mesuré la portée de la menace.
Le narrateur est parti très tôt le matin de Kobenni où il fait office d’auxiliaire au Cadi local. Il avait pour mission de se rendre à Leboyziya, localité frontalière, pour délivrer une convocation à un justiciable. Mais ici il avait été surpris par la ferveur des villageois. Il apprend alors que c’est jour de marché à Tringuembou. Il apprend aussi la présence de son vieil ami sur les lieux. Un ami qu’il n’avait plus vu depuis longtemps. D’une pierre deux coups : revoir un vieil ami et découvrir à quoi ressemblait un jour de marché à Tringuembou. Il accompagna un groupe après avoir rempli sa mission.
Il n’eut aucun mal à trouver son ami au milieu du tumulte. L’ami l’amena sous un mbaar qui servait d’aire de repos aux voyageurs et commerçants du coin. Il partit pour lui apporter du méchoui. C’est en cherchant le méchoui que l’ami fut surpris par une voiture qui s’arrêta à son niveau et dont quatre hommes armés descendirent. L’un d’eux, parlant un hassaniya sans accent, lui prit la main avec force.
«Est-ce que ces land-cruzer vous appartiennent ? si elles appartiennent à des Mauritaniens, dis-leur de les dégager immédiatement et de rentrer chez eux. Nous vous avons dit plusieurs fois de ne plus commercer avec ces gens». La pression exercée sur son poignet lui fit comprendre qu’il devait faire vite. Il courut parmi les Mauritaniens pour leur dire de fuir, que les rebelles avaient attaqué, que les commerçants de teint clair risquaient de subir l’ire vengeresse des autorités et des populations après le retrait des assaillants.
Il s’agissait d’une attaque bien coordonnée. Quatre voitures dont une prit le contrôle de la Brigade de gendarmerie, une deuxième celui de l’administration et deux le marché. Gendarmes et administrateurs avaient réussi à fuir sans tirer une balle. La seule tentative de résistance est venue d’un chasseur civil qui a tenté de prendre à revers l’une des voitures, mais il a vite été repéré et neutralisé. Ce sera la seule victime malgré les salves tirés au hasard et dans tous les sens par les assaillants.
L’abri servant d’aire de repos est aussi l’objet de plusieurs tirs. A l’intérieur, notre émissaire découvrait à côté de lui un Mauritanien sur la route de retour de Côte d’Ivoire où il venait de passer cinq années consécutives. Il avait rassemblé tous ses biens et les couvrait de son corps tout en pleurant. Il reconnut son voisin immédiat et commença à le supplier : «toi qui est des Awlad Mbarek, par Dieu, ne me laisse pas mourir ici, je dois revoir ma famille que je n’ai pas vu depuis des années…» Sa voix était couverte par les rafales, mais notre homme a le temps de lui répondre : «Ecoute, mieux vaut pour toi t’en remettre à Allah. Le Destin nous commande. Moi que tu vois, je suis allé ce matin de Kobenni pour remettre une convocation à quelqu’un de Leboyziya et je suis là comme toi, à la merci d’une balle perdue… si ce n’est pas le destin funeste, qu’est-ce que c’est ? allez prie si tu sais quoi dire…»  
Apprenant le mouvement de quelques unités maliennes à partir de Nioro, les assaillants se retirent, laissant derrière eux le chao. La réaction des populations est immédiate. C’est naturellement contre les commerçants et voyageurs au teint clair que la vindicte est dirigée. C’est le branle-bas. Ceux des Mauritaniens présents fuient comme ils peuvent. Certains ont la chance d’embarquer dans les 4x4 présents, nombreux ceux qui marchent. Quatre d’entre eux avaient des chevaux qu’ils s’empressent d’enfourcher. Les soldats arrivés prennent tout le monde en chasse. Ils arrêtent une cinquantaine de marcheurs vers la frontière, et rattrapent les cavaliers qu’ils massacrent avant de les enterrer dans une fosse commune. Le Mali déclare avoir tué quatre des assaillants et arrêté une cinquantaine. C’est une victoire de l’Armée malienne qui est ainsi servie à l’opinion publique malienne. A Tringuembou, le pillage va durer quelques jours et finit par s’étendre à tous les biens détenus par les Mauritaniens. Avec même des incursions au-delà des frontières entre les deux pays.
Il va falloir attendre l’action spectaculaire dirigée par le commandant de la compagnie de gendarmerie du Hodh, un certain Sow Daouda, pour que les Mauritaniens arrêtent une trentaine d’agresseurs maliens en pleine action dans le territoire mauritanien. Ce sont ceux-là qui seront échangés avec la cinquantaine de prisonniers mauritaniens. Cette zone mettra du temps à se relever de ce coup.
Les populations ont retrouvé rapidement cependant le chemin de la concorde et des retrouvailles. Cet épisode est aujourd’hui oublié. L’instabilité de ces dernières années n’a pas affecté cette partie du territoire. On a l’impression que peuples et autorités ont définitivement compris les risques pour tout le monde de compromettre la paix et la sécurité dans une zone frontalière où les relations historiques sont plus fortes que tout.

samedi 23 août 2014

Sans rupture, un gouvernement en pleine nuit

Même si on s’attendait à la nomination imminente d’un nouveau gouvernement après le changement de Premier ministre, la surprise est venue du moment choisi : un peu avant minuit dans la nuit de jeudi à vendredi. On a «feinté» les pronostics qui donnaient samedi au plus tôt comme date d’annonce de la composition du gouvernement de … Yahya Ould Hademine… Ce n’est finalement pas «son» gouvernement…
On va éviter de pérorer sur les dosages qui n’ont aucun rôle ici, même si il y a eu des «remplacements» qui ne peuvent être justifiés autrement (Ismael Ould Sadeq à la place de Ismael Ould Bodde, Mohamed Lemine Ould Mamy à la place de Sidi Mohamed Ould Maham, Sidi Ould Salem à la place de Bekaye Ould Sidi Malek…). On va essayer de comprendre suivant un autre mode d’explications.
Il y a peu, on commentait les priorités fixées par le Président de la République réélu pour un deuxième mandat. Les trois grandes priorités étaient ainsi définies : la Justice, l’Administration et l’Ecole mauritanienne.
A la base des insuffisances de l’Appareil judiciaire se trouvent l’incompétence et l’inconscience du personnel. Pour l’essentiel constitué d’une vieille garde recrutée dans des conditions discutables et à des périodes où ce qui était recherché dans la fonction était l’enrichissement illicite et rapide. Pas plus qu’ailleurs, cette vieille garde n’accepte aujourd’hui de se démettre ou de se corriger. De l’incompétence nait naturellement l’absence de conscience professionnelle et le refus de s’améliorer par la formation continue.
La Justice n’est toujours pas ce dispositif impartial pouvant rétablir le droit et du coup empêcher l’exercice de l’arbitraire. Elle est encore un outil, une arme qui peut être instrumentalisée dans la réalisation de desseins particuliers. Quand on a affaire à la Justice, on est toujours sûr que l’issue dépend de la nature des relations établies avec ceux qui sont en face (Juges et Auxiliaires de la Justice).
Dans l’immédiat, le ministre Sidi Ould Zeine, reconduit à la tête du département doit travailler en vue d’assainir l’existant par l’élimination des (grandes) poches de déviance que sont les mafias tribales et affairistes qui se trouvent dans les principaux mécanismes judiciaires. Cela demande du courage et de la fermeté. Cela commence par la prise en main effective du département.
Le mal de la Justice est celui-là même qui ronge l’Administration. L’impunité, l’absence de couverture, l’absence de la règle du mérite, le manque de perspective, l’inexistence de règles garantissant que chacun est comptable de ses actes, la clochardisation des personnels, l’absence de visions claires et de réformes réelles…
Deux départements sont concernés : l’intérieur et la fonction publique. Le ministère de l’intérieur ne réussit pas encore à mettre en œuvre les réformes administratives prévues depuis longtemps, encore moins à engager la décentralisation dans les faits. Il est temps d’entreprendre quelque chose, surtout que Mohamed Ould Ahmed Rare, reconduit, est de la boîte. A charge pour lui de réhabiliter l’Administration en tant que structure au service de tout le monde. Il manque encore à l’Administration cette impartialité, cette objectivité, cette neutralité, mais aussi cette disponibilité, cette capacité à trancher correctement, à répondre rapidement… tout ce qui en fait un service public utile et respecté.
La Fonction publique a connu une nette évolution depuis l’arrivée de Seyidna Aly Ould Mohamed Khouna qui a finalement été reconduit. En peu de temps, de nombreux textes ont été adoptés grâce à lui. Des textes «endormis», oubliés dans les tiroirs… Il a réussi à relancer des chantiers comme le système de gestion intégrée des fonctionnaires, le reversement des fonctionnaires dans leurs corps conformément aux nouveaux statuts, la redynamisation du dialogue sociale. Il fallait beaucoup de courage, une bonne intelligence des problématiques et une grande volonté d’apporter un changement dans son secteur pour réussir à marquer en si peu de temps.
A l’éducation nationale, les dégâts de la dernière réforme sont si grands qu’il ne faut pas espérer de changements immédiats. Simplement s’attendre de la part de Ba Ousmane, le ministre reconduit, une mise en œuvre effective des recommandations des Etats généraux de l’éducation. A son arrivée au département, il y a peu de temps finalement, Ba Ousmane a hérité d’une situation de déliquescence qui lui a imposé de s’attarder sur la discipline du département. Maintenant qu’il est confirmé, c’est à lui d’aller au-delà.
Le drame des ministères dits «techniques» est l’arrivée de nouvelles figures qui causera certainement quelques incompréhensions avec le personnel en place.
Dans bien des cas, le leitmotiv «l’homme qu’il faut à la place qu’il faut» n’a absolument pas été respecté. L’exemple le plus criant – et sans doute le plus regrettable – est celui de Diallo Mamadou Bathia qui était bien, voire excellent, là où il était, au secrétariat général du gouvernement. D’ailleurs il y a lancé quelques chantiers utiles au pays et à l’administration, en matière d’organisation, de préservation de la Mémoire (archives), de continuité… Qui assurera la continuité ? Sa remplaçante, Madame Awa Tandia ?  on peut en douter même si on l’espère.
La confirmation de Nani Ould Chrouqa est une bonne nouvelle pour la pêche car il a entrepris, depuis qu’il est là, l’élaboration d’une nouvelle stratégie inclusive pour permettre à la Mauritanie de profiter réellement de sa ressource halieutique, aussi bien sur le plan économique que sur le plan social. Cette stratégie a commencé par l’accompagnement des négociateurs mauritaniens dans leurs efforts pour tirer le maximum de la ressource. La décision récente de procéder à «un arrêt commercial» est une première en Mauritanie qui indique combien la volonté est forte de fructifier la ressource nationale.
Grosso modo, on peut s’arrêter sur le nombre de femmes dans le gouvernement (5), sur le rajeunissement de l’équipe : la moyenne d’âge doit être aux environs de 50 ans, une première.
Mais quand on pense à la philosophie qui semble avoir guidé à la confection de ce gouvernement, on conclut tout de suite à un mélange de redéploiement-remaniement. L’ossature est faite de ministres plus ou moins anciens (qui ont fait plus ou moins leurs preuves). Alors qu’on attendait le renouveau complet avec le changement de Premier ministre. Comme à chaque formation de nouveau gouvernement, on est toujours tenté de croire à une formation intérimaire. «En attendant», «dans l’urgence»…
Ce gouvernement n’échappe pas à la règle. La présence en son sein d’une ou deux grandes faiblesses laisse penser qu’il faut s’attendre à un remaniement avant la fin de l’année. Des observateurs rappellent le parallèle entre la nomination du nouveau gouvernement et la désignation du chef de file de l’Opposition. Laquelle désignation relance l’Institution de l’opposition qui doit nécessairement éclipser (à jamais ?) le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) et apporter très probablement de nouvelles perspectives. Tout cela contribue à nous faire dire que «le gouvernement de la rupture», celui qui devra mettre en œuvre le programme du deuxième mandat, ce gouvernement reste à venir.

vendredi 22 août 2014

Un nouveau Premier ministre

Depuis le temps qu’on en parle, cela est arrivé : Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf a démissionné et a été remplacé à la tête du Gouvernement par Yahya Ould Hademine jusque-là ministre de l’équipement et des transports. Deux questions se posent actuellement : qui est le nouveau Premier ministre et où va aller son prédécesseur ?
Natif du Hodh Chergui (Djiguenni), Yahya Ould Hademine est l’un des premiers ingénieurs de Mauritanie. Il fait partie des premières générations ayant fait leur formation au Canada. Il a travaillé à la SNIM où il a fini par être directeur général de la SAFA (société arabe de fer et d’acier), puis de ATTM (autre filiale de la SNIM spécialisée dans le BTP) avant d’être promu ministre de l’équipement et des transports dans le deuxième gouvernement de Ould Mohamed Laghdaf de l’après-élection 2009.
Travailleur d’une grande compétence, il a vite acquis la confiance du Président Ould Abdel Aziz au nom duquel il a dirigé de grands travaux qui ont permis de lancer un maillage du pays par les routes goudronnées. Ce réseau qui reste encore à terminer, a été au centre du bilan présenté par le Président sortant lors de la dernière campagne présidentielle.
Mais Ould Hademine n’est pas seulement un technicien confirmé, il est aussi un homme politique qui a fait ses preuves au cours de joutes orales dans la sphère du Parlement notamment. Très respecté par les députés de l’opposition de l’époque, Ould Hademine a pu débattre raisonnablement avec les protagonistes du pouvoir qu’il représentait.
Mais ses compétences techniques et son histoire politique seront occultées par son appartenance tribale qui fera certainement l’objet de commentaires plus ou moins sulfureux. Il appartient en effet à l’un des plus grands ensembles de Mauritanie, les Laghlal qui ont cette particularité d’être disséminés sur l’ensemble du territoire national. Jusque-là, la tradition voulait que le Premier ministre ne pèse pas en terme tribal.
On a feint d’oublier, quand il a été nommé, l’identité tribale de son prédécesseur, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf qui est lui d’une tribu, les Tajakant, aussi nombreuse, aussi disséminée, tout aussi influente sinon plus. L’homme qui avait longtemps vécu à l’extérieur et qui n’appartenait à aucune faction politique locale, pouvait faire valoir ses qualités intrinsèques pour justifier son choix par la junte au lendemain du coup d’Etat de 2008. Il a depuis servi loyalement le Président Ould Abdel Aziz. Il a été notamment l’homme qui a géré pour lui la difficile transition du gouvernement d’union nationale. Il a été son interface avec l’opposition qu’il a essayé à plusieurs reprises d’intégrer dans le processus. Bref, l’homme Ould Mohamed Laghdaf fait partie du système Ould Abdel Aziz qu’il a accompagné toutes ces années. Il est pour cela difficile de l’imaginer hors-circuit.
Les qualités propres de Ould Hademine, sa parfaite connaissance du pays et son expérience de l’administration en font un Premier ministre à part entière au moment où le nouveau dispositif fixant l’équilibre du pouvoir, doit être réellement mis en œuvre. En effet, la réforme constitutionnelle introduite à l’issue du dialogue de 2012 fait du Premier ministre un véritable chef de gouvernement et le rend responsable devant le Parlement. Ce qui libère le Président de la République de certaines contingences et, au même moment, donne une marge de manœuvre et un pouvoir réel au Premier ministre, chef du gouvernement.
C’est pourquoi il faut s’attendre à ce que les choix du nouveau Premier ministre soient bien les siens. A part pour les affaires étrangères, la défense, l’intérieur, il faut bien croire que Ould Hademine aura son mot à dire dans les choix des personnes pour occuper les autres postes de responsabilité.
C’est à partir de la nomination du gouvernement que nous saurons si oui ou non, Yahya Ould Hademine est un «nouveau»  Premier ministre.

jeudi 21 août 2014

Du côté de Kobenni

Cette ville qui devait être la porte du sud-est mauritanien, un peu la vitrine du pays sur l’Afrique noire, n’a jamais bénéficié de sérieux efforts de développement. On s’est suffi jusqu’à présent à faire actionner son réservoir électoral au profit de celui qui a le pouvoir. Elle doit sa notoriété dans le pays, à ce fameux résultat de la présidentielle de 1992. Quand, aux aguets, les soutiens de Ould Taya avaient déniché quelques 18000 voix, toutes acquises à leur candidat. La solution était intervenue alors que le candidat-Président avait envisagé de faire intervenir l’Armée. Sur cet épisode justement on aimerait bien entendre les acteurs de l’époque, parmi eux surtout ceux qui courent encore derrière une reconquête hasardeuse du pouvoir.
Kobenni est un gros village – ou une petite ville – qui vit de son hinterland. Ce qui lui donne un aspect rural évident. Il y a bien sûr la centrale électrique qui permet d’éclairer la nuit. Il y a l’alimentation en eau qui reste aléatoire : il faut attendre que la SNDE lâche l’eau dans une fourchette allant de neuf heures à onze heures du matin, cela relève du bon vouloir du gérant de la station SNDE. Il y a toutes ces grandes antennes qui devaient fournir le service télécommunication. Mais ici le réseau est si faible, que l’internet n’existe presque pas, surtout pour Mattel et Mauritel. Facilement, le réseau malien l’emporte. Du coup on paye pour un roaming, ce qui profite largement aux opérateurs mauritaniens. Ceci expliquant peut-être cela. Le problème, c’est que cette ville, vitrine de la Mauritanie, devait mieux se présenter. Pour des raisons sécuritaires, mais aussi de standing et d’image, les pouvoirs publics devraient faire plus vers Kobenni.
C’est à partir d’ici que peut s’organiser la lutte contre l’immigration clandestine, contre le terrorisme, contre les trafics, contre le crime organisé sous toutes ses formes. Le développement économique, culturel et social de ce département est le meilleur rempart contre les risques de dérives qui ont menacé et qui menacent encore les populations de cette portion de l’espace sahélo-saharien.
Kobenni, c’est aussi un espace de convergence et d’intégration qu’il faut célébrer. Ici, on passe d’une langue à une autre naturellement. On commerce quotidiennement parce que chaque village a son jour de marché où les populations viennent du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal. Quand on prend le temps d’écouter et d’observer les gens en activité, on est frappé par cette symbiose non encore polluée par les activistes de Nouakchott. Ici, on est encore dans la Mauritanie de toujours, celle qui a inspiré le pays à sa naissance et qui s’est voulue une terre d’accueil, de tolérance et d‘intégration.
L’hivernage a eu un retard cette année, mais les quantités de pluies enregistrées jusqu’à présent sont satisfaisantes. Les gens sont heureux. Ils ne demandent en général que la paix, la sécurité pour pouvoir s’adonner à leurs activités commerciales et pastorales.
A l’entrée de la ville, il y a toujours ces barrages que la police dresse, on ne sait pourquoi, si ce n’est pour obliger les usagers de la route à avoir affaire à ses éléments. Les barrages sont faits de vieux pneus et d’ustensiles usés, toute ferraille qui peut donner l’impression qu’on entre dans un dépotoir. Quand vous vous arrêtez, en général, c’est le plus maigrichon des flics présents qui vient vous voir pour vous poser la question que tous les postes de Mauritanie – et ils sont nombreux – vous posent : «’arrvouna ‘la rouçkoum». La manière la plus ancienne de demander l’identité de quelqu’un, c’est de l’inviter à se présenter. La réponse doit comporter la filiation et l’appartenance tribale, parfois aussi l’itinéraire. Vous pouvez leur dire l’identité qui vous vient à l’esprit, personne ne va jamais vous contrôler, au moins si vous êtes un propriétaire de véhicule personnel… les transporteurs et leurs passagers doivent souffrir un peu plus.

Kobenni ne déroge pas à la règle, sauf que si vous y restez quelques jours, vous devenez facilement un élément du paysage. Ce qui vous permet de passer sans trop faire attention aux contrôles.