lundi 26 août 2013

Connaissez-vous Ahmed Ould Bowba Jidou ?

Si la réponse est non, allez tout de suite chercher en CD ou en cassette, l’un de ses enregistrements avec (ou sans) feu Mohameden Ould Sidi Brahim, cet homme qui a été à la base du sauvetage d’un patrimoine immense, délaissé depuis.
J’écoute souvent ses «dourous» se la «jamba el bedha», non seulement pour savourer le jeu unique dont il est capable avec sa «tidinit», mais aussi pour écouter les quelques interventions de trois grandes griottes qui l’accompagnent de temps en temps : Lalla Mint Eli Khadja, sa fille Amash Amar Tichit, et El Ghadhva Mint Bowba Jidou, sa fille à lui mère de la grande chanteuse d’aujourd’hui Ouleya Mint Amar Tichit. Des voix pures, qui transpercent tous les sens pour transporter l’auditeur à la limite des temps immémoriaux, pour le plonger dans une mélancolie heureuse pour sa douceur…
«t’ayebni hawn il bidhâne/binni maa waqart eshshayba
U binni nibghi hawl azawâne/maghlaak ‘liya ya ‘ayba»
Entendre les griottes s’arracher les vers, puis les mots pour les chanter selon le mode consacré, tout en apportant le maximum de touche personnelle en termes de variations dans l’intonation et la déclamation, c’est découvrir tout le sens de «tshaw’ir», cette capacité à garder le chant juste tout en tournant (et en retournant) le rythme, la saccade et la pureté de la voix. Rien ne sonne faux. Rien ne dérange l’harmonie du jeu des corde du luth de ce virtuose de la tidinit qu’est Ahmed Ould Bowaba Jidou.
Pour Ould Bowba Jidou, ce qu’il joue raconte une épopée, celle des Awlad M’Barek, cette tribu Maghafra (Bani Hassane) qui a fini par se confondre avec le mythe fondateur de la Geste Hassane. Il ne se pose pas de question sur la véracité historique des évènements qu’il raconte à chaque note qu’il produit, ne remet rien en cause de l’art qu’il a hérité et entretenu si longtemps. C’est juste si sa volonté de précision ne s’exprime que quand il veut être honnête dans ses références. Quand par exemple il se trompe d’auteur (Shweiba au lieu de Lgheyta Mint Ngdhey pour «bleyt aghwaaniit») ou de «récipiendaire» de tel ou tel distinction…
L’un des plus beaux sous-modes de la musique bidhâne serait né par hasard : «Tehzaam». Deux jeunes cousins Awlad M’Barek, Ethmane Edariiv et Elqaçaaç aurait été face à l’ennemi en même temps. Le second dit : «Il ne serait pas juste (vis-à-vis de l’ennemi, ndlr) d’aller tous les deux en même temps devant l’ennemi, je propose que chacun de nous attaque seul…» Ce que son cousin accepta en lui proposant d’aller le premier, lui qui a fait la proposition.
Au moment où il enfourchait le cheval pour donner le départ de l’attaque, son griot qui l’accompagnait en toute circonstance perdit le rythme de «Srouzi» mode guerrier et d’excitation par excellence, pour jouer quelque chose qui n’avait jamais été joué avant. «Galbak lak, nte shkhal’ak ? eydiik hereblou emmelhoum ?» (garde ton calme, pourquoi tes mains ont tremblé, pourquoi avoir peur ?) Et le griot, nullement décontenancé, de répondre à son guerrier : «Maani menkhla’, laahi enhazam lak» (ce n’est pas la peur, c’est pour te ceinturer dans le sens de te t’accompagner pour te concentrer). C’est ainsi que le Tehzaam est né, de la détérioration du grand mode de Srouzi…
C’est ici, quand l’artiste joue «terika» que les trois donnent à nouveau de la voix. Et quelle prestation ! avec une Lalla qui impose son ton grave et rythmé aux voix aigues des deux autres.
«zawiya gaalit maatibghik/’arbiya walla min hassane
Dhaak ella maashavit ‘aynik/gawtartak min tahta içigâne»
Le morceau est dédié à Ethmane Wul Hennoun, l’un des héros de cette épopée jamais visitée par nos écrivains. Et à laquelle se limite le monde de Ahmed Ould Bowba Jidou. 

mercredi 21 août 2013

Ouverture or not ?

Tout se précipite. Après les avances faites par le Président de la République à Néma sur la possibilité d’un report des élections, l’ouverture de la CENI et la création d’un Observatoire des élections, il y a eu cette réunion de la commission chargée du suivi des résultats du dialogue entre le Pouvoir et les partis qui ont fini par constituer la CAP (coalition pour une alternance pacifique comprenant l’APP de Messaoud, Wiam de Boydiel et Sawab de Ould Horma). La réunion a ouvert sur une concertation entre les partis de la CAP, ceux de la Majorité et la CENI. Le principe d’un report de cinq semaines a été retenu ainsi que celui d’une discussion avec les partis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) qui rejetaient le principe de la participation. Du coup, un remue-ménage politique a eu lieu.
Certains partis de la COD ont déclaré vouloir revoir leurs positions, des militants ont appelé à la participation, d’autres au boycott.
Les Islamistes de Tawaçoul ont été les premiers à tirer vers une révision des positions, suivis de près par ceux de l’UFP. Seul le RFD de Ould Daddah a tiré dans le sens contraire. Tir de barrage contre la participation qui va nécessairement influer sur les sentiments des uns et des autres.
Il ne faut pas oublier que les positionnements d’aujourd’hui sont le fruit de ressentiments, de frustrations, de déception, de trahisons (vraies ou fausses), d’attitudes personnelles parfois communautaristes… Ce qui donne un paysage politique dont les protagonistes ne se battent pas pour ou contre un projet de société, mais contre un homme. Ce qui unit ici, c’est plus la haine de Ould Abdel Aziz, et là la haine de Ould Daddah… en tout cas ce ne sont pas des lectures et des projections, donc des projets de société bien réfléchis qui inspirent çà et là. Pourquoi en sommes-nous là ?
Il serait fastidieux de revenir sur les divergences de 2007 qui ont amené Messaoud Ould Boulkheir à soutenir le candidat Ould Cheikh Abdallahi et à légitimer la victoire de celui-ci, ou encore, avant cela, à l’incapacité de l’Opposition traditionnelle de se regrouper autour d’un candidat unique, avant cela de rester ensemble devant le système Ould Taya, de concevoir un programme alternatif et de pouvoir, le moment venu, l’imposer à celui qui viendra nécessairement après Ould Taya, et avant tout ça, son refus de participer aux élections législatives et municipales de 1992, acte qui constitue le péché originel de cette Opposition qui a ainsi définitivement corrompu le processus démocratique.
Revenons au processus de dialogue amorcé en 2010. En juillet, Ahmed Ould Daddah, chef de file de l’Opposition, sortait optimiste d’une rencontre avec le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz dont il reconnaissait pour la première fois le statut. Pendant les trois mois qui suivent, toutes les sorties publiques de Ould Abdel Aziz étaient l’occasion pour Ould Daddah et Ould Boulkheir, parfois Cheikh Mohamed Ould Dedew, de se faire prendre en image à ses côtés. En octobre, Ould Boulkheir exige du Président d’exprimer solennellement sa volonté de dialoguer avec l’Opposition qui avait commencé à établir sa plate-forme consensuelle. Le 28 novembre 2010, le Président Ould Abdel Aziz tend officiellement la main à l’Opposition et déclare être prêt à ouvrir un dialogue «sans tabou» avec elle. Moins de deux semaines après, la structure dirigeante de la COD devient l’interlocuteur en lieu et place de l’Institution de l’Opposition pourtant organe institutionnel. C’est donc le président en exercice de la COD, Me Mahfoudh Ould Bettah qui doit prendre le relais. Mais c’est le président Messaoud Ould Boulkheir qui s’impose en temps qu’interface entre la Présidence et la COD.
C’est à l’issue d’une de ses rencontres avec le Président qu’on lui prête des propos peu amènes que Ould Abdel Aziz aurait tenu à l’encontre de Ould Daddah (où il l’aurait traité d’«imbécile» entre autres qualificatifs discourtois). Le département de communication du RFD se fend d’une réaction d’une violence sans précédent. C’est l’escalade par communiqués interposés.
Entretemps, les évènements de Tunisie se précipitent après l’immolation du jeune Bouazizi. En quelques semaines, le régime Ben Ali est balayé par une explosion populaire qui «contamine» la Libye, l’Egypte, la Syrie, le Yémen, le Bahreïn, le Maroc… On croit alors à un effet d’entrainement. Les Islamistes durcissent le ton et le positionnement. Ils quittent la position de «mou’arada naaçiha» (opposition critique constructive) pour celui de «mou’arada natiha» (opposition en confrontation). C’est le processus de l’exigence du «rahil», sans les moyens nécessaires de le l’imposer.
Pendant que les uns, ceux de la COD, s’enferment dans une logique radicale sans issue, Messaoud Ould Boulkheir et Bodyiel Ould Hoummoid mènent tranquillement le dialogue avec la Majorité, sur la base de la plate-forme élaborée par l’ensemble des partis d’opposition. C’est en partie pourquoi toutes les questions seront soulevées et traitées à l’issue de ce dialogue dont les lois sont approuvées une à une.
Tous les «dialoguistes» expriment leur satisfaction et déclarent leur rejet de toute ouverture d’un nouveau dialogue. Y compris le président Messaoud Ould Boulkheir qui reviendra quelques semaines plus tard pour amorcer une démarche qui aboutira quelques mois après à sa fameuse initiative.
Les choses se précipitent avec la première annonce de la date fixée par la CENI entre le 15 septembre et le 15 octobre 2013, puis avec l’annonce de la convocation du collège électoral, et enfin avec les avances du Président de la République.
Le Président Ould Boulkheir se précipite pour accepter un report de cinq semaines (pour le 24 novembre), mais n’attend pas de savoir si la COD est intéressée ou pas. Comme si l’objectif était celui-là : se donner le temps pour achever la COD qui, quoi qu’elle fasse, se condamne. En participant, elle se dénie et reconnait de fait que ses gesticulations des trois dernières années ont fait perdre un temps précieux à la Mauritanie et à la démocratie en Mauritanie. En boycottant, elle perd une partie de son électorat et se met dans la position du fauteur qui refuse toute ouverture.
Une fois encore, les mêmes hommes politiques se retrouvent piégés parce qu’ils auront mal apprécié la situation de départ, sous-estimé les capacités de l’adversaire, surestimé les leurs et ignoré voire méprisé le rapport de force sur le terrain. Tous leurs échecs trouvent ici leur explication. Ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes. A personne d’autre.

mardi 20 août 2013

Kobenni au bout

L’objectif final de la randonnée est Kobenni, ce département rendu célèbre par l’effet «déterminant» de ses résultats lors de la première élection présidentielle de janvier 1992. La Mauritanie avait alors découvert qu’il existait un département plus habité que tous les autres et dont la population était en avance par rapport à tous ses compatriotes : tous étaient inscrits, tous avaient voté et «bien voté» (aucun bulletin nul, aucun bulletin discordant)… Un mystère que les responsables de l’époque se doivent de nous expliquer : administrateurs, ministres de l’intérieur, directeur de la sûreté nationale, officiers de liaisons, chefs de renseignements…, bref ceux qui occupent la scène politique aujourd’hui à l’occasion de l’opération de blanchiment qui les sert, les auteurs de toutes les malversations électorales, les géniteurs de tous les systèmes de fraude, les idéologues de la manipulation sectaire, les prédateurs corrupteurs des âmes, suceurs du sang de la communauté des laborieux, voleurs des biens de la communauté, adeptes du faux, maîtres de l’usage du faux…
Ceux-là ont commencé par le «coup d’Etat de Kobenni» qui ouvrait la voie à la manipulation vulgaire, sans scrupule, sans honte et produisait une classe de responsables effrontés et sans vergogne. Ils ont continué avec le «service rendu» qui finira par devenir le bradage de la propriété collective au profit de particuliers. La propagande qui a diabolisé les résistants au système d’alors, faisant croire que toute voix discordante est hérésie…
Sans la route reliant Aïoun à Nioro du Sahel (Mali), Kobenni serait resté un petit patelin perdu au milieu de mille routes reliant les souks frontaliers. Mais heureusement que Kobenni, avec la route, a repris sa vocation initiale, celle d’être un point de passage obligé, un carrefour d’échanges, une terre de rencontres, un espace d’Histoire riche de ses multiples soubresauts. Depuis la route et depuis le coup d’Etat de 2005, Kobenni a repris des couleurs.
C’est la saison des pluies hivernales. La saison du bonheur pour les habitants : pour ceux qui cultivent, pour ceux qui élèvent et pour ceux qui commercent. Ça se lit sur tous les visages.
Mais en cette fin de mois d’août, c’est aussi le moment des orages politiques. Qui dit «politique» ici dit «tribu» et «communauté». La délégation de l’Union pour la République (UPR), le parti dit au pouvoir, est là pour identifier les candidats à la candidature du parti pour les élections législatives prévues en octobre prochain. On parle beaucoup du report de ces élections, mais cela n’empêche pas les affrontements exprimant les velléités des uns et des autres.
D’une part l’héritier de la Tariqa Hamawiya, Mohamedou Ould Cheikh Hamahoullah, dernier fils vivant du fondateur de la Tariqa, celui qui a toujours dominé la politique à Kobenni et eut son mot à dire ailleurs dans le Hodh El Gharby, et qui, de son Nioro où il réside influe sur le devenir à Bamako. Sa personne et sa notoriété ne sont pas peut-être l’objet de contestaion, mais ce sont ses choix : depuis 1992, la première législature, la place de député qui lui est accordée est réservée au même Babah Ould Ahmed Babou qui est sérieusement décrié, y compris dans sa communauté. Visiblement, le Cheikh le maintient comme premier sur sa liste. Il pouvait pourtant choisir Mme Fatma Mint Eli Mahmoud, militante dans l’humanitaire et candidate ayant reçu les assurances du Cheikh d’en faire un tête-de-liste, mais il a préféré garder «celui que tout le monde semble rejeter». Une sorte de défi lancé aux habitants et surtout qui parti UPR qui rechignerait à présenter un candidat que tout le monde donne perdant.
D’autre part une sorte de coalition entre tribus Awlad Nacer, Awlad M’Barek, Tinwajiw et Mechdhouf qui tiendrait tête au Cheikh et qui voudrait imposer un rapport de force en faveur d’une liste qui satisferait tous ces ensembles. Le chef de file de cette coalition n’étant pas déterminé, il faut citer parmi son management l’Ambassadeur Hammadi Ould Meimou (Awlad M’Barek), Mohamed Lemine Ould Hussein (Awlad Nacer), Moussa Ould Bewa (Mechdhouf), Dah Ould Cheikh (Tinwajiw)… Cette coalition exprime une inquiétude de plus en plus claire quant à la possibilité du parti à faire face à la pression du Cheikh Mohamedou Ould Cheikh Hamahoullah.
Au milieu de toutes ces confrontations autour de la députation, la mairie ne semble pas être un enjeu. Elle revenait jusque-là à l’ensemble Awlad Nacer qui a fait le consensus autour de la candidature de Ethmane Ould Sid’Ahmed Lehbib.

C’est vous dire combien l’ambiance de la saison hivernale est pourrie par la politique qui réussit à rattraper les Nouakchottois, là où ils vont.

lundi 19 août 2013

Jawv Terenni

Nous devons d’abord passer la route qui lie Kiffa à Tintane, une route en construction depuis plus de quatre ans alors que les travaux devaient s’accomplir en 24 mois. Elle arrive, dans sa partie goudronnée, jusqu’aux abords de Zrafiya, juste à l’entrée administrative du Hodh el Gharby. Sur les soixante kilomètres qui restent avant d’arriver à Tintane, il faut suivre des chemins chaotiques, faire des pistes de sable à certains endroits.
Nous croisons une voiture transportant de nombreux passagers, en panne à moins d’un kilomètre de Dev’a. Panne sèche. J’ai l’habitude de m’arrêter dans de pareils cas, mais quand j’apprends la raison de l’arrêt, mon premier réflexe me dicte de quitter. Comment ne pas prévoir sa consommation en carburant quand on fait du transport une profession ?
Les femmes derrière, installées sur le pick-up, ne me laissent pas le temps de réfléchir : «Nous avons une dame qui est en train d’accoucher, nous devons nous rendre d’urgence à Tintane, c’est le seul centre qui dispose de compétence en la matière». Comme je n’ai pas de place, je m’engage à leur faire parvenir du gasoil au plus vite. C’est à Dev’a que j’en trouve. Je reviens pour les fournir et ne peut m’empêcher de faire la leçon au chauffeur qui a fait preuve d’irresponsabilité et de désinvolture.
La route est longue et l’objectif est d’aller jusqu’à Jawv Terenni, à quelques 20 kilomètres au sud d’Aïoun sur la route de Kobenni. Un lieu mythique parce qu’il annonce la proximité d’une ancienne ville, aujourd’hui en ruines, Terenni. Une ville qui a appartenu probablement à l’espace de l’Empire du Ghana dans sa partie berbère sanhadjienne. Personne ne s’est jamais intéressé à cette portion de notre Histoire et personne non plus n’a accordé d’intérêt aux vestiges des anciens temps. Nous avons comme une honte (refoulée) de notre passé. Ce qui est grave et compromettant pour tout ce que nous entreprendrons : tant que nous n’avons pas entamé une réelle réconciliation avec ce passé, il ne faut pas espérer d’avenir radieux pour nous. Mais ça c’est une autre histoire qui mérite plusieurs propos.
La bat’ha descend la montagne pour serpenter ensuite tout au long d’une vallée encaissée, pour s’élargir de plus en plus qu’elle avance au milieu de la pierraille. Des milliers d’années d’activités, de climats contrastés alternant chaleur, froid et humidité, ont produit ce paysage bien organisé malgré le chao qu’il présente. Des blocs de pierre qui se sont détachés depuis des siècles et qui se maintiennent comme suspendus. D’autres qui semblent «vouloir» tomber à tout moment et qui n’effrayent pas l’habitant. Quand on regarde encore les plus petits morceaux de pierre, on a l’impression, en les suivant dans leur succession, que nous prenons la route d’un roulement produit d’un éboulement chaotique qui n’a pas fini de finir… «Pierre qui roule n’amasse pas mousse»… Mais elle produit un effet sur son passage pour créer une image nouvelle, un relief nouveau… et quand finit la pierre apparait un sable d’un blanc immaculé dont les abords sont couverts de verdure (aujourd’hui). Les acacias offrent leur ombre clémente au voyageur heureux. Les vieux jujubiers témoignent d’un temps autrement plus pluvieux, vestiges d’un temps oublié, ils vous promettent une douce production quand viendra le moment de cueillir leurs fruits. C’est une saison où il faut voir Jawv Terenni et …revivre.
La beauté du lieu a donné des idées. C’est ici que quelqu’un (?) a trouvé légal de marquer un territoire en l’entourant d’un barbelé sans doute destiné au tout début à protéger les cultures… avant de finir comme limite d’une propriété privée. Est-ce qu’il faut payer pour accéder à cette partie de la Bat’ha ? est-ce que le propriétaire prend soin de cette partie en empêchant les pollueurs de la ville de sévir ? Je ne sais pas parce que je passerai cette journée dans l’espace «libérée». Une journée où l’ardeur du soleil est tempérée par l’épaisseur des nuages de passage au-dessus de nos têtes, menaçant à tout moment de déverser leurs contenus, se suffisant quand même à laisser tomber quelques fines gouttelettes, ajoutant à la douceur du moment…

dimanche 18 août 2013

Le temps du bonheur

«Thelatun tajli ‘ani ilqalbi il hazen :
El ma u wal khadra u wal wajhu il hasen»
Depuis tout temps, le paradis des nomades que nous sommes commence par la verdure, le mélange avec l’eau pour s’accomplir par la beauté des visages.
Les gens du désert ne demandent pas beaucoup, n’exigent rien quand la nature est clémente. Quand la pluie est au rendez-vous, quand le sol est couvert de verdure, quand les arbres reprennent leurs couleurs… Nous n’avons pas besoin ici des fleurs qui éclosent, juste que l’herbe verdoie.
La saison d’hivernage, si elle est riche, participe à l’apaisement des ressentiments, à l’étouffement de rancœurs, à l’ouverture des esprits. Le moment n’est pas aux confrontations, aux diatribes… «elkheyr ekheyr mne ehlou»… le bien est bien mieux que ses détenteurs… littéralement. En d’autres termes, la prospérité arrive à bout de tous les égoïsmes. C’est forcément le moment du partage : le mieux pourvu pensant obligatoirement au prochain qui n’a pas les moyens. Cela se traduit par «lemniha», une sorte de prêt de bête de traite pendant la période de traite. Tout un chacun est disposé à offrir une partie de ce qu’il a, parfois tout ce qu’il a pour satisfaire le désir de l’autre, étancher sa soif, calmer sa fin.
Pour les gens de la ville – surtout une ville comme Nouakchott – de fuir la promiscuité, la cupidité, l’égoïsme, l’urgence diabolique… fuir tout ce qui stresse et déséquilibre. Les Nouakchottois sont les premiers à quitter la ville qui les rend fousla ville qui entraine le pays dans sa folie.
Imaginons – acceptons plutôt – que 99% des discours violents, des lectures pessimistes de notre présent, des attitudes nihilistes, des positions irréfléchies, des haines irraisonnées exprimées çà et là… que 99% de ce qui inquiète est diffusée à partir de Nouakchott, dans le quartier de la capitale, l’ancien Nouakchott.
Acceptons que le commerce de la contrefaçon commence dès les abords du marché de la capitale, qu’il essaime partout ailleurs, transmettant maladies et intoxications.
C’est dans les salons de Nouakchott que la paresse est cultivée, que l’humanisme est dévoyé, que la solidarité est sacrifiée… C’est ici qu’on se plait à intoxiquer l’opinion, à partager son anxiété et son stress, à les déverser dans les alentours en espérant fonder un changement sur la base d’une violente et dévastatrice secousse…
Une vérité qui vaut encore plus pour les nomades que nous sommes : «les hommes sont comme les pommes, ils pourrissent quand on les entasse».
C’est pourquoi à Nouakchott, la pluie n’est pas synonyme de bonheur et d’espoir. Parce qu’elle pourrit la pestilence déjà établie, corrompt les sens pour les empêcher de savourer la réalité de la nature. La pluie à Nouakchott, fait ressortir ce qui affleure déjà chez tout habitant de cette ville : la pourriture.

Ailleurs, partout ailleurs en Mauritanie, la saison des pluies est celle du bonheur.

samedi 17 août 2013

Le «salaud lumineux» s’est éteint

On lui colle tous les noms là-bas, chez lui. On le soupçonne de tous les maux. Mais on lui reconnait volontiers un sens de l’engagement et de la prise de risque. Ce qui est extraordinaire pour un avocat français comme Jacques Vergès. Du haut de ses 78 ans, Me Vergès aura dominé tous ses protagonistes.
Ici, nous le regardons en héros. Celui qui a défendu la révolution algérienne à travers Djamila Bouhared qu’il épouse après l’avoir arrachée au sort qui l’attendait, est un anticolonialiste qui est de notre côté et pas de celui de l’oppresseur dominant.
Quand il défend Carlos ou George Ibrahim Abdallan c’est encore notre cause qu’il épouse. Et même quand il défend les criminels, nous le percevons ici comme une tentative de narguer les puissants du monde, de provoquer leur ire pour les amener à se remettre en cause.
Il est venu une fois en Mauritanie pour défendre Baba Ould Sidi Abdalla. Il avait alors évoqué cette Sagesse islamique qui condamne deux cadis sur trois à aller en Enfer.
Il est revenu aussi dans le cadre de l’affaire du trafiquant franco-togolais Eric Walter Amegan qui a fini par sortir de prison. Il intriguait à plus d’un titre. Cela lui faisait plaisir, réellement plaisir.
Il m’avait paru à l’époque un homme studieux, à l’écoute, assagi par tant d’années de combats. Il n’était pas extraordinairement chaleureux. Il donnait l’impression de prendre plaisir à se faire courtiser et croyait qu’il intéressait chacun.
Quand le fils d’un ami, à peine âgé de 12 ans lui demande où il était pendant ses années d’absence, son plaisir est énorme comme s’il disait : «Voyez-vous, même un enfant connait ça et cherche à percer le mystère».

La mort de Jacques Vergès reste un évènement pour les générations qu’il a marquées, pour les histoires auxquelles il a été mêlé, pour les répliques qui vont passer à la postérité, pour ses engagements cinglants, souvent courageux, parfois justes.

vendredi 16 août 2013

Où trouver la vérité ?

La situation en Egypte est grave parce qu’elle vire vers une guerre civile qui risque d’avoir ses pendants à l’international. Chaque camp essaye de se faire passer pour la victime. La vraie victime de ces évènements est l’Egypte. En tant qu’entité. Ce vendredi, j’essaye de comprendre.
Sur Al Jazeera, j’apprends que des policiers ont tiré sans discernement sur des manifestants qui voulaient faire un sit-in devant leur commissariat. Bilan : 32 morts parmi les civils. Des milliers de gens convergent vers la mosquée Al Fat’h du Caire pour célébrer le millier de morts de la veille. Sans précédent dans l’histoire de la répression du pays. On voit les images et on entend les commentaires : la Confrérie des Frères Musulmans défend la légalité et exige le retour du Président élu Mohamed Morsi. Elle est victime de la répression de l’Armée qui organise des frappes aériennes avec Israël contre des positions dans le Sinaï.
Sur Al Arabiya, un commissariat a été attaqué par un groupe armé. C’est l’Armée qui a sauvé la situation par son intervention. Les assaillants lourdement armés ont été tous tués. (C’est le commissariat de tout à l’heure sur Al Jazeera). L’Egypte est victime d’un complot international dont les Frères Musulmans sont le fer de lance. La Confrérie pousse vers la guerre civile par ses attaques contre les églises coptes et contre tous ceux qui ne sont pas de son côté. La Confrérie utilise les méthodes de la franc-maçonnerie et ne peut plus descendre dans la rue. Les images qu’on montre des rues sont plutôt désertes. Les quelques manifestations sur lesquelles les caméras sont braquées sont constituées de foules clairsemées…
Dans la mosquée où j’ai l’habitude de prier le vendredi, l’Imam n’est pas direct mais il invite à dénoncer l’oppression et l’arbitraire, à soutenir le Croyant dans sa lutte contre l’arbitraire. Pour lui, il ne faut pas se suffire de la condamnation verbale, il faut combattre l’arbitraire et l’hérésie là où cela se manifeste. Mais il ne nous dit pas où est l’arbitraire qu’il dénonce pour la première fois et qu’il nous engage à combattre pour la première fois, depuis qu’il est Imam de cette mosquée. Est-ce celui que certains d’entre nous souffrent pour être mal-nés ? ou celui que certains d’entre nous exercent parce qu’ils ont les moyens de le faire ?
Je comprends difficilement ces prises de conscience passagères qui inspirent nos Ulémas et notre élite religieuse en général quand il s’agit d’Egypte, de Palestine, de Syrie… Pourquoi ne s’émeuvent-ils pas de ce qui se passe au Bahreïn où une minorité exploite, réprime dans le sang et réduit à l’esclavage une majorité au nom de l’appartenance religieuse ? Pourquoi ils ne s’intéressent pas à ce qui se passe dans nos Kebbas, dans nos Adwabas, dans nos villes et dans nos campagnes ? Pourquoi mangent-ils dans les mains de ceux qui détournent, pillent et dilapident nos biens destinés au développement de notre pays ? Pourquoi reçoivent-ils – et avec tous les égards – les «Mufcidine» (prévaricateurs), les tortionnaires de tous temps, les voleurs, les trafiquants… ? Pourquoi ?

Pour revenir à l’Egypte, comment avoir la vérité ? comment savoir quel camp a raison ? à travers quel prisme ? et quelles grilles de lecture ?