mercredi 7 février 2018

Bonjour les dégâts

Ces trois dernières années devaient être consacrées à la réalisation des promesses faites par le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. A l’occasion de son discours d’investiture, il avait dit que ce mandat sera consacré à la réforme de la Justice, de l’administration, de la santé et de l’éducation.
Le gouvernement nommé le 21 août 2014 avait pour mission justement de travailler pour la réalisation de ces promesses. Même s’il a donné l’impression de s’activer, aucun des projets qu’il a eu en charge de lancer ne s’est terminé dans les délais. Ni les routes, ni les projets structurants comme ceux de l’eau en Aftout ou au Dh’har, encore moins les lotissements nouveaux…
Plus de trois ans, 42 mois au total… Nous ne pouvons que constater le recul dans les domaines ciblés pour devenir des priorités. Occupé à corriger les erreurs de ses collaborateurs immédiats, particulièrement de son gouvernement, le Président n’a pas hésité une fois à monter lui-même au créneau pour remplir le vide créé par l’indigence de ce gouvernement. Que ce soit à l’occasion de campagnes politiques ou de réalisations en matière d’infrastructures.
Le domaine où l’action de ce gouvernement a été le plus visiblement catastrophique est celui de la communication. Jugez-en vous-mêmes.
Depuis quelques années, la Mauritanie est leader aux plans arabe et africain en matière de liberté de presse et d’expression. Avec notamment la libéralisation de l’audiovisuel, le renforcement de la presse écrite et l’éclosion d’une presse électronique très caustique. Ce qui a permis jusque-là de donner une image d’un pays ouvert, pluriel et démocratique. Evitant ainsi l’exacerbation des frustrations et l’explosion, sur la place publique, des mécontentements.
La gestion du gouvernement de ce secteur a donné le résultat suivant :
-          Une seule chaine de télévision privée émet aujourd’hui. Peu importe si c’est parce que les autres refusent de payer des redevances dues, le résultat est là : alors que TDM, la société de diffusion continue de payer le bouquet, celui-ci n’est pas utilisé ;
-          La presse écrite se meurt dans l’indifférence. Expression majeure de la crise qu’elle traverse voire de sa faillite annoncée : la pénurie récente de papier au niveau de l’imprimerie nationale qui a vu, pour la première fois de l’Histoire du pays, disparaitre pour une décade les quotidiens officiels (Chaab et Horizons) ;
-          La presse électronique est, elle, noyée dans un flot de sites alimentés et entretenus par les cabinets ministériels, souvent par les premiers responsables eux-mêmes.
C’est le résultat qu’on pouvait attendre de l’action d’un gouvernement qui veut tout domestiquer.
Il ne faut pas croire ici que la domestication des expressions et de la presse est destinée à mieux servir le régime, le Président ou son système. Que nenni ! C’est juste pour en faire des thuriféraires pour ceux qui tiennent la bourse et le pouvoir coercitif actuellement.
Vous voyez des textes d’une rare violence contre le Président et sa famille, publiés sur les sites réputés être à la solde de ces cabinets. Et qui, un titre plus loin, noient leurs commanditaires sous un flot de louanges qui n’ont aucune raison d’être.
Le recul que le pays pourrait connaitre dans le classement de RSF risque d’être sans précédent. Parce que le gouvernement a agi à l’encontre de la volonté politique du Président Ould Abdel Aziz qui a fait de la liberté de la presse un cheval de bataille. Où en est-on aujourd’hui ?
Il y a bien sûr une liberté d’expression qui s’apparente à un laisser-aller tellement elle est vidée de sens. Comme elle est sans effet parce qu’elle n’a plus de cadre pour s’exercer publiquement.

Autant dire que le recul est net et sans appel.

dimanche 4 février 2018

Sénégal-Mauritanie : Une crise, non Une opportunité, oui

Comment éviter que des incidents comme celui du 27 janvier dernier arrivent entre Sénégalais et Mauritaniens ? Comment éviter que chaque incident soit payé au prix fort par les ressortissants mauritaniens installés au Sénégal ? Y-a-til une sortie possible de ce cercle vicieux où l’on voit des pêcheurs violer la zone de pêche mauritanienne dans l’illégalité, les garde-côtes chargés de protéger l’espace et la ressource répondre selon la gravité de la réaction des fraudeurs, pour voir ensuite une foule excitée s’en prendre à des innocents ?Comment mettre fin au climat de suspicion ambiant entretenu par les manipulateurs intéressés ?
Pour mieux comprendre, nous nous sommes adressé à un vrai spécialiste de la pêche et de ce dossier en particulier. Nous résumons ci-après l’essentiel des idées et informations.

Le samedi 27 janvier 2018 une pirogue de pêcheurs sénégalais interceptée dans nos eaux par les garde-côtes mauritaniens refuse d’obtempérer et entreprend des manœuvres dangereuses pour la sécurité de notre vedette de surveillance.
La Surveillance tente de neutraliser l’embarcation en tirant sur son moteur, mais l’un des pêcheurs est tué accidentellement.
Immédiatement, comme d’habitude, s’en suivit le pillage des boutiques mauritaniennes à Saint Louis. Nos ressortissants ne durent leur salut qu’à l’intervention énergique des forces de l’ordre et la protection de leurs voisins sénégalais.
Le Sénégal parle de bavure, la Mauritanie d’un accident regrettable,  les groupuscules «politiques» s’enflamment, mais la situation est gardée sous contrôle par les gouvernements respectifs.
Dans ce «conflit de basse intensité» qu’est le voisinage de la Mauritanie et du Sénégal, nous n’avons pas toujours tord mais nous avons toujours perdu la guerre de la communication. Le Sénégal a toujours su mieux que nous rallier à ses arguments l’opinion publique internationale, et même souvent la nôtre. Certains vont jusqu’à parler de “meurtre” ou de responsabilité du gouvernement mauritanien.
Le déclencheur des “événements de 1989” en terme de manipulation restera un cas d’école : le 9 avril 1989, à Diawara  (Sénégal) un accrochage entre des bergers peuls mauritaniens et des paysans soninké Sénégalais, devient quelques jours après, par les miracles de la manipulation, une guerre civile entre les maures et les negroafricains, avec les conséquences dramatiques que l’on sait.
Mais pour rester dans le domaine de ces accidents liés à l’exercice de la loi, rappelons à nos frères sénégalais qu’elles peuvent arriver y compris chez soi, et qu’elles ne doivent pas être un prétexte aux violences entre communautés.
Avril 2002, Mohamed Ould Sneid, commerçant mauritanien, a été abattu de plusieurs balles en tentant de traverser le fleuve, près de Gourel.
Aucun sénégalais n’a été inquiété chez nous et la Mauritanie n’en a pas fait un drame international. Son cas est toujours entre les mains de la Justice sénégalaise.
09 janvier 2008, une pirogue surprise par  les garde-côtes en délit de pêche sans license, attaque ces derniers au cocktails Molotov et à l’arme blanche.
L’embarcation des garde-côtes prit feu mais son équipage maîtrisa la situation par miracle. Les pêcheurs furent arrêtés et conduits à Ndiago et cela sans faire usage des armes à feu, grâce au sang froid des garde-côtes qui se contentèrent de garder le capitaine Salou Sey pour ses agressions et libérer le reste de l’équipage.
Seulement, arrivés à Saint Louis, les pêcheurs répandirent la rumeur de la mort de deux des leurs, déclenchant intentionnellement les attaques contre les mauritaniens.
Le lendemain, Salou Sey parla à la radio pour affirmer que non seulement il n’est pas mort, mais qu’il a été bien traité.
Mais les boutiques étaient déjà pillées. Elles furent indemnisées quelques années après par le gouvernement sénégalais.
C’est dire que quand il n’y a pas de prétexte, les guet ndariens peuvent l’inventer pour manipuler les foules.
Mais les autorités de part et d’autre sont vaccinées contre ce genre d’agissement, et c’est pourquoi, aujourd’hui, la réaction rapide des forces de sécurité sénégalaises a été franche, rapide et décisive.
Malgré  les habituels fauteurs de troubles, nos autorités respectives ont rapidement maîtrisé la situation, mais se doivent aussi de prendre les mesures nécessaires pour éviter la récidive.
Pour cela on doit s’attaquer au fond du problème qui est l’accès des Guet Ndariens à la pêche en Mauritanie par la voie légale et non par la piraterie.
En attendant, les pêcheurs pirates, pris en flagrant délit, doivent surtout éviter le recours à la violence envers les garde-côtes, afin d’éviter ce genre d’accidents regrettables.
Pour cela il faut une véritable campagne auprès des pêcheurs de Saint Louis pour leur faire admettre l’existence des frontières et que ce ne sont pas leurs frères nomades du nord qui les ont inventées.
C’est une difficile  transformation des mentalités que nous leur demandons, eux qui sont habitués à la gratuité et à  la liberté de manœuvre totales.
La Mauritanie de 1960 à 2014 leur a ouvert ses eaux, même au pic du conflit des années 90. 5000 pirogues avaient ainsi accès sans la moindre formalité et même les quelques dizaines arraisonnées par an, étaient remises à leurs propriétaires lors de cérémonies officielles périodiques.
C’est seulement quand nous avons commencé à gérer notre propre pêche artisanale que nous avons demandé un semblant de légalité à nos frères sénégalais.
C’est ainsi qu’un accord de pêche, à un prix purement symbolique a été signé pour l’année 2015, pour 10€ la tonne au lieu de 300€ pour les autres partenaires.
La seule clause contraignante était le débarquement de 6% de ce quota pourtant non déductibles des 50.000 T. Elle n’a jamais été respectée et les autorités mauritaniennes n’en ont pas fait un blocage.
Le renouvellement de ce protocole a achoppé sur la clause de débarquement rejetée par les pêcheurs sénégalais et qui est imposée par le Code des Pêches mauritanien à tous les partenaires, dans le souci d’une gestion durable de la ressource, pour une pêche responsable.
L’incident malheureux intervenu ces jours-ci, est une chance pour trouver un accord qui respecte l’exigence du contrôle de la ressource nationale pour les nous, et la nécessité pour les pêcheurs sénégalais de profiter de cette ressource dont la préservation sert les deux peuples.


lundi 29 janvier 2018

L’après référendum : Un réveil qui tarde… et le changement qui n’arrive pas

Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz avait promis une «Mauritanie nouvelle» au lendemain du référendum du 5 août. C’était d’ailleurs le justificatif principal de l’organisation de ce référendum qu’on avait voulu fondateur.
Or que s’est-il passé depuis ? Rien ou presque…

Certes le nouveau drapeau flotte depuis le 28 novembre 2017 sur l’ensemble du territoire national. Certes le nouvel hymne national a été composé et interprété à plusieurs reprises, partout en Mauritanie et même à l’extérieur. Mais cela ne semble pas suffire pour voir naitre la Mauritanie annoncée.
A quelques mois de la fin du deuxième et dernier mandat du Président Mohamed Ould Abdel Aziz, les hésitations sont toujours fortes et l’espoir de le voir changer d’équipes et de méthodes de gouvernement s’estompe dangereusement. Pourtant, le déroulement des évènements aurait dû amener l’homme à opérer un grand toilettage dans son dispositif.

Les déconvenues récentes

D’abord le référendum. Annoncé en grande pompe le 3 mai 2016 à Néma, le référendum n’aura lieu que le 5 août 2017. Soit quinze mois au total. Quinze mois pendant lesquels, les hésitations l’auront emporté, créant une situation inédite en Mauritanie.
La guerre des influences entre Moulaye Ould Mohamed Laghdaf, ministre secrétaire général de la Présidence chargé du dossier politique, et Yahya Ould Hademine son successeur au Premier ministère, cette guerre sera la cause principale du retard pris dans la réalisation du projet de réforme. Surtout qu’elle devait s’étendre aux autres pans du pouvoir pour impliquer le Sénat, le Parti et même des ministres comme celui de l’économie et des finances.
Le pouvoir devait perdre le temps et l’énergie à la suite d’affrontements fratricides dont la raison est encore inexpliquée. Toujours est-il qu’il en sort meurtri et incapable de réaction. Avec en prime un résultat qui a frôlé la catastrophe, le taux de participation au référendum ayant été bien en-deçà des attentes de l’Appareil d’Etat et ce malgré tous les efforts, visibles ou non, fournis à l’occasion.
C’est bien parce que les résultats ont été ce qu’ils ont fini par être, que l’opinion publique s’était convaincue de l’immédiateté d’un balayage complet du dispositif. Surtout qu’il fallait compter avec la perspective de l’engagement d’un processus politique commençant par le renouvèlement  du conseil de la Commission nationale électorale (CENI), continuant avec l’élection des conseils régionaux, des conseils municipaux et de nouveaux députés de l’Assemblée Nationale, et se terminant par la présidentielle de 2019.
Ce processus politique lourd et plein d’imprévus demande une expertise et un savoir-faire qui ne sont pas ceux de l’équipe actuelle. Le référendum a prouvé, s’il en est besoin, que les appareils administratifs et politiques étaient incapables de mener à bien un exercice politique quelconque, y compris une élection.
Le Président du Parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR), peut toujours prétexter l’engagement du gouvernement qui lui a pris son domaine d’action en engageant la campagne référendaire avant terme et sans en référer au parti. Aussi y a-t-il lieu de rappeler la mise à l’écart du parti et de son président pendant la campagne, mise à l’écart visiblement encouragée par le Président de la République qui n’a rien fait pour y mettre fin. C’est seulement ces jours-ci qu’il a confié à une commission restreinte la mission de mener une réflexion sur l’état de l’Union pour la République (cf. article consacré à l’UPR).

Un après qui ne vient pas

Aussi bien pour tourner la page que pour asseoir le nouveau monde qu’il promettait, le Président Ould Abdel Aziz était sommé de redéployer ses troupes et de se débarrasser de ceux qui n’ont pas satisfait les attentes. Et ils sont nombreux. Pourtant, jusqu’à présent rien n’a bougé. Ce qui ajoute à la perplexité générale.
Le Président Ould Abdel Aziz se comporte comme s’il disposait de temps et comme si la Mauritanie pouvait encore souffrir le temps des atermoiements.
Dans moins de deux ans, le deuxième mandat de l’actuel Président prend fin. Un rendez-vous qu’il devait préparer par le renforcement du système qu’il est sensé laisser derrière lui. Les divisions nées de la concurrence entre les chefs de l’Exécutif et du Politique empêchent jusqu’à présent la cohésion nécessaire à tout système.
L’illisibilité de la situation contribue elle aussi à entretenir cette lourde atmosphère qui pèse sur la scène et sur ses acteurs. Personne ne sait où l’on va et personne ne semble savoir. Résultat : la sensation d’être sur le point de faire un grand saut dans l’inconnu. Quoi de plus effroyable pour une société déjà en proie à de sérieux problèmes d’existence et de développement.
 On feint d’ignorer que l’année s’annonce difficile avec notamment le déficit pluviométrique qui aura des conséquences catastrophiques sur l’économie, la société et l’environnement. On se prépare mentalement déjà à une secousse bien pire que celles de 1968, 1973 et 1983. Même le gouvernement s’alarme et lance un programme d’urgence qui reprend à peu près celui de Emel pourtant décrié par l’actuel Premier ministre et par son ministre de l’économie et des finances qui ont étouffé ce programme par de multiples coupes budgétaires et par la fermeture de la plupart des boutiques. Il n’est plus question aujourd’hui que de rouvrir les boutiques et de les augmenter s’il y a lieu.
La bataille a fait rage. Entre une coalition composée du Premier ministre Ould Hademine, soutenu tantôt par président du parti Me Sidi Mohamed Ould Maham, tantôt par le ministre de l’économie de l’économie, Mokhtar Ould Djaye, et celle incarnée par l’ancien Premier ministre Moulaye Ould Mohamed Laghdaf qui a ses alliés au sein du gouvernement.
Refusant de trancher dans cette guerre des têtes du système, le Président Ould Abdel Aziz s’obstine donc à garder les mêmes équipes.
Les plus optimistes des analystes y voient une volonté de procéder seulement après mûre réflexion. Tandis que le scepticisme des autres y voit une incapacité à changer comme promis. Quelles que soient les raisons de ce statu quo voulu par le Président, son effet est l’intensification de l’usure du pouvoir.

La gestation (trop) longue

La gestation peut encore durer parce que les acteurs, principalement le Pouvoir qui a la décision, semblent ne pas prendre en compte l’urgence du moment.
La Mauritanie nouvelle, annoncée en grande pompe le 3 mai 2016 à Néma, tarde donc même si elle a commencé par les refondations consacrées par le référendum du 5 août. Et si la réussite de ce premier pas a été (très) relative, c’est bien à cause des premiers collaborateurs du Président de la République qui a dû lui-même monter au créneau pour se retrouver sur la ligne de front, lui qui devait rester protégé par ses hommes. Dans les faits, c’est bien le Président Ould Abdel Aziz qui est constamment sollicité pour servir de bouclier entre ses hommes et l’opinion publique. L’épisode Ould Mkhaytir nous en dit long.
C’est bien lui qui fait annoncer qu’il a interjeté appel à la suite de la libération de Ould Mkhaytir condamné à deux ans de prison, période qu’il a largement purgée. Il n’attend pas son ministre de la Justice pour rendre publique l’information à travers des canaux non institutionnels parce qu’il ne passe ni par son conseiller en communication, ni par le porte-parole du gouvernement.
C’est déjà lui qui intervient au lendemain du vote du Sénat contre la réforme constitutionnelle pour annoncer le passage par le référendum populaire. C’est ensuite lui qui fait le tour des régions intérieures pour battre campagne.
Chaque fois que l’un des pans de son régime commet un impair, c’est le Président Ould Abdel Aziz qui vient éteindre le feu. Et jusqu’à présent sans demander des comptes…
En refusant chaque fois de faire payer aux uns et aux autres leurs fautes et insuffisances, il prend sur lui la responsabilité des évènements et devient le fusible de son système. Une situation qui en fait l’otage de son Premier ministre, de son gouvernement, de son parti et même de ses institutions qu’il a pourtant tenues sans partage.
C’est ce qui expliquerait le refus de laisser s’appliquer les dispositions de la Constitution concernant le passage désormais obligatoire du gouvernement devant l’Assemblée. Ce passage est risqué et sera, s’il a lieu, certainement coûteux. Autant s’abstenir quitte à violer les dispositions de la Constitution nouvelle, résultat d’un dialogue dont le moins qu’on peut dire est qu’il a été laborieux.

La peur de l’inconnu

La situation interdit alors la prise de risque. Tout changement d’équipe constitue en soi une sérieuse prise de risque, surtout si l’on ne veut pas faire appel à la compétence et/ou à l’expérience. Autant continuer à trainer le lourd fardeau de ces collaborateurs aussi inefficients les uns que les autres, plutôt que d’essayer de nouvelles figures. Quitte à ignorer le risque réel de pourrissement et de déconfiture…
Mais le temps passe. Chaque jour nous rapproche d’août 2019.
Dans les semaines qui viennent, une nouvelle CENI doit être mise en place. Un nouveau Conseil constitutionnel doit voir le jour suivant les nouvelles dispositions. Rien que le processus de mise en place de ces deux institutions demande du temps et des efforts en négociations…
Ensuite, il va falloir se préparer pour mener les batailles politiques prévues. 2018 sera l’année des grands rendez-vous électoraux avec le renouvèlement de l’Assemblée Nationale, des conseils municipaux et l’élection des Conseils régionaux. C’est bien cette année qui va préparer l’ultime rendez-vous, celui de la présidence de 2019.
En attendant, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz se doit de préparer le pays au grand saut.
Première exigence, celle d’apaiser la scène et de provoquer un processus de convergence. Chacun des rendez-vous immédiats peut être l’occasion de corriger le tir et de se diriger vers un avenir plus ou moins consensuel, du moins serein.
Deuxième exigence, celle de renforcer les Institutions et de les protéger. Ce qui ne peut se réaliser que dans le respect des dispositions prévues dans chaque cas, y compris le passage du gouvernement devant l’Assemblée.
Troisième exigence, celle de mettre fin à la règle de l’impunité. Faire payer tout manquement à son auteur, imposer l’équité à tous les niveaux de la vie publique et donner l’exemple d’une probité possible.
…Attendre que le temps passe pour voir les problèmes mourir d’eux-mêmes est une erreur qui peut être fatale pour notre société, pour notre pays. Ne pas prendre en compte la conjoncture qui se complique avec la menace d’une sécheresse annoncée, relève de l’entêtement. Tout simplement.


MFO

mercredi 10 mai 2017

Témoignage (tout à fait) personnel

Malgré des relations sociales qui nous prédisposaient à aller l’un vers l’autre, ce n’est qu’en 1995 que je rencontre le colonel Eli Ould Mohamed Val alors Directeur général de la Sûreté. Ce qui ne m’a pas empêché de le percevoir comme l’un des officiers sur lesquels on devait compter dans la réalisation du destin du pays. Je le dis pour expliquer la relation bienveillante que j’entretenais avec lui.
Eli Ould Mohamed Val était perçu par l’aire politique et sociale à laquelle j’appartenais, comme l’un des officiers politisés du pays, un officier qui pouvait constituer un recours, le jour venu, dans le sauvetage de la situation qui était appelée à se détériorer fatalement.
Nous croyions alors que certains officiers étaient plus aptes, mieux disposés que d’autres à risquer pour le bien du pays. Eli Ould Mohamed Val comptait bien parmi ceux-là, ceux que nous qualifions pompeusement de «Modernistes».
Dans mes recherches sur lui et sur son parcours, une figure historique du Baath en Mauritanie va m’apprendre que le surnom que la branche militaire du mouvement lui donnait était … «Wul ‘Umayr», en hommage au prestigieux Emir du Trarza, l’un des précurseurs du Nationalisme arabe en Mauritanie.
C’est pourquoi, dans notre récit des évènements, nous allions lui donner un rôle central dans le changement de décembre 1984. Et c’est pourquoi nous nous considérions ses obligés quand le régime de Maawiya Ould Taya commença à se durcir.
En avril 1995, je revenais de France où j’avais obtenu une interview de feu Moktar Ould Daddah qui avait rompu le silence depuis peu. J’ai été contacté par un homme d’affaires auquel pourtant rien ne me liait, pour me dire qu’il me demandait de rencontrer le colonel Eli Ould Mohamed Val. J’étais surpris par la démarche, la personne en question n’étant pas le meilleur canal par lequel le DGSN devait passer pour me solliciter.
Sentant mes réticences, l’intermédiaire me dit : «Ecoute, j’ai eu l’information selon laquelle tu es resté quelques jours avec Moktar Ould Daddah. Tu aurais eu accès aux mémoires en préparation et je l’ai dit au colonel en lui proposant de te voir…»
L’homme appelle et me dit que je suis attendu à 18 heures. Ce sera l’unique fois où je prendrai un thé dans la maison de Ould Mohamed Val. La rencontre me permit de lui tenir le discours suivant :
«Je ne sais pas qui vous a dit cette histoire de mémoires mais il n’en est rien. Je me permets de vous signaler qu’il en va de tout ce qu’on vous rapporte. Je profite donc de cette rencontre pour vous dire que j’appartiens à un état d’esprit qui distingue entre ceux qui sont qualifiés de Modernistes et ceux qui préfèrent l’immobilisme. Ceux-ci travaillent à l’isolement du Président Ould Taya en lui faisant croire aux complots et en le convainquant que les expressions légitimes d’un ras-le-bol général sont le fruit de la manipulation des comploteurs. C’est pourquoi nous les combattons. Nous pouvons nous tromper sur les autres, sur leur patriotisme, sur leur engagement, sur leur détermination, sur leurs convictions démocratiques… mais c’est ce qui nous reste parce que nous ne croyons pas à un changement de l’extérieur du système. Colonel, nous croyons que vous faites partie de ces gens qu’il est de notre devoir de soutenir et de défendre, les ennemis essayant de les déstabiliser par tous les moyens. On n’en attend rien.»
Très rapidement la discussion a pris un tournant autre, le colonel m’amenant à parler des derniers écrits ayant attiré mon attention. Je venais de lire des textes du philosophe français Michel Omfray. De quoi animer le temps d’un thé.
J’en sortis conforté dans l’idée qu’il s’agissait là d’un homme d’Etat qui méritait d’être protégé contre les campagnes de protagonistes de plus en plus insidieux et toujours dangereux. A plusieurs reprises, j’eus l’occasion de lui faire la preuve de mon soutien contre les protagonistes embusqués.
La douzaine de jours de jours que je suis resté entre les mains de la police politique en avril 2002, me confortèrent dans ma conviction : le colonel Eli Ould Mohamed Val était bien la cible de combines qui visait à le disqualifier en suggérant qu’il était une menace pour le système Ould Taya.
Le 9 juin 2003, c’est vers le colonel Eli Ould Mohamed Val que je me tourne. D’abord pour le féliciter. Ensuite pour lui dire que c’est cette situation que nous craignons : une sédition d’un groupe, bravant la hiérarchie et tirant dans le tas pour tenter de renverser le pouvoir. Je le quitte avec la conviction qu’il comptera dans le dispositif d’après Ould Taya.
Ma conviction était si forte que, le 3 août 2005, quand mes confrères de RFI m’appellent alors que j’étais à Akjoujt revenant d’Atar, je leur dis sans hésiter : «Le coup a été préparé et exécuté par deux jeunes colonels : Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazwani, mais ils seront obligés de faire appel au colonel Eli Ould Mohamed Val pour diriger le pouvoir…» Cet entretien a commencé à être diffusé à 7 heures du matin ce 3 août alors qu’à Nouakchott, la rumeur d’une tentative avortée était encore accréditée.
Mais dès qu’on m’a dit que ce sont les éléments de la Sécurité présidentielle qui tiennent la ville, j’étais sûr que le colonel Ould Abdel Aziz avait décidé de passer le rubicond. Qui dit Ould Abdel Aziz dit nécessairement Ould Ghazwani, les deux hommes étant liés au point de devenir inséparables. J’en déduisais que la jeunesse des deux hommes devait les empêcher d’exercer eux-mêmes le pouvoir. Surtout qu’ils avaient besoin de rassurer et de ne pas bousculer la hiérarchie, pour mener à bien le changement qu’ils envisageaient. L’unique solution qui s’offre alors est de se tourner vers le colonel Eli Ould Mohamed Val qui avait une envergure et une aura lui permettant d’unir et de rassurer.
Quelques semaines après son arrivée à la présidence, un ami commun m’appela pour me dire que le Président lui avait dit qu’il me recevait à 11 heures dans son bureau. La première fois que j’entrais dans les lieux.
Je lui faisais remarquer que les premières nominations à la Présidence inquiétaient plutôt pour la suite. Je n’eus pas besoin d’expliquer parce que le Président ne m’attendait pas sur ce sujet. Il parlait très bas. Je compris cependant qu’il n’avait rien à me dire de particulier et qu’il attendait de moi des sollicitations. Je me permis quand même de faire un bref exposé de mes espérances pour la Mauritanie, notamment sur les dossiers qui peuvent être définitivement réglés pendant la transition annoncée. Particulièrement le dossier du passif humanitaire, celui de l’éducation et de la refondation de l’Etat mauritanien. A mon avis, une transition peut servir à apurer tous les passifs et à bousculer les présupposés.
J’eus le temps de lui dire combien j’étais personnellement heureux que ce soit lui qui arrive au pouvoir, ce qui lui permettait de se rendre compte par lui-même que ma relation avec lui a toujours été saine et que rien n’est sorti de ce qu’on se disait.
J’ai naturellement accompagné la transition de 2005-2007. Apportant un bémol suite à l’appel au vote blanc. C’est peut-être le point de départ d’une profonde divergence qui est cependant restée au niveau de l’appréciation politique d’une situation donnée.
Je célébrais le plus jeune officier de la classe du Comité militaire de Salut national (déjà), remettant le pouvoir au premier Président régulièrement élu en mars 2007. Et je continuais à apprécier avec bienveillance l’homme qui a fait partie des symboles de ce pays. Parce que le temps passé a fait de moi un frère, du moins un élément de la famille. C’est comme cela que j’explique cette grande affection que je voue à Saleck, à Ahmed que je connais pourtant peu, mais aussi à Ahmed Baba, à Bezeyd, à toute la famille Ehl Deyda que je connais beaucoup mieux… Une affection qui m’envahit à l’évocation de Eli et qui me rend triste. Profondément triste…
A Oum Kalthoum, aux enfants, à la grande famille, aux amis qui m’ont permis de connaitre l’homme dans sa vérité d’homme de culture, d’homme de consensus, d’homme d’envergure et de relations, à Mohamed Ould Bouamatou, Ahmed Ould Hamza, Baba Ould Sidi Abdalla… à tous les Mauritaniens, je présente mes condoléances les plus attristées.

Nous sommes à Allah et à Lui nous revenons.  

jeudi 25 août 2016

J'ai perdu un ami, J'ai perdu un frère

Quand je l'ai connu "physiquement" en 1992, Brahim Ould Boucheiba avait encore tout pour séduire: la prestance, la générosité, le calme et la sérénité qu'il diffusait dans son sillage… On ne pouvait pas être malheureux à côté de "BB" (je saurai plus tard que c'est comme ça que ses amis l'appelaient affectueusement). Donc j'étais fatalement attiré par le personnage, surtout que j'appartenais à une génération qui fut "noyée" dans les belles histoires de Brahim: ses amours impossibles, ses réussites improbables, ses amitiés innombrables, ses démêlés continus avec les pouvoirs militaires… Il faisait partie de ces super-héros qu'on affublait de tous les attributs et qui finissaient par nourrir un imaginaire digne des grandes sagas romanesques.
Il m'intrigua au tout début mais un connaisseur de chez moi me le résuma ainsi: "Dis-toi toujours que Brahim Ould Boucheiba est un homme de bien. Dans l'Absolu. Dis-toi qu'il ne mènera jamais une action en vue de faire mal à quelqu'un, qu'il ne sacrifiera jamais une amitié ou même une promesse de relation pour un intérêt matériel vulgaire, que quoi qu'il en soit il restera foncièrement un homme de bien… Le reste tu l'apprendras en le connaissant".
Ce résumé m'a effectivement permis de dépasser les premières appréhensions pour apprendre à connaitre l'homme dans toutes ses dimensions.
Son intelligence fulgurante du monde lui permettait de ne jamais se trouver dans l'impasse. Ce qui me faisait dire qu'il était auréolé d'une dimension qui relève de "l'administration de l'invisible", une baraka qui lui permettait de toujours s'en sortir.
Son ouverture d'esprit extraordinaire en faisait un homme de dialogue qui se retrouvait inévitablement au centre de toutes les démarches apaisantes, toujours engagé dans une entreprise de rapprochement. La Mauritanie des dernières décennies lui doit beaucoup dans l'assouplissement des rapports entre les acteurs politiques. Il est des situations où l'action de Brahim a été déterminante pour éviter LA confrontation entre des acteurs déchainés et qui n'avaient plus rien à perdre.
Son sens de la mesure diffusait une tranquillité qui dictait à son environnement de relativiser tout ce qui arrivait, de ne jamais prendre les "secousses" trop à coeur. Mais aussi de ne jamais se laisser gruger par les réussites faciles. Il faut assurer et s'assurer de la continuité dans ce qui est possible: le don de soi en vue de servir l'autre, en vue de propager la quiétude tout autour, en vue de participer à l'harmonie du monde et de refuser les fractures irréversibles… Une ligne de conduite qui a fait la vie de Brahim Ould Boucheiba et que nous devons lui reconnaitre aujourd'hui.
…Juillet 1999, je me sens obligé de faire le déplacement vers le Maroc pour assister aux adieux au Roi Hassan II, la place de l'homme dans mon coeur et l'importance historique du moment m'amènent à faire fi de mes moyens. Quand j'échoue, emporté par une foule immense, aux abords du lieu où reposent les derniers rois de la dynastie Alaouite, je ne sais quoi faire. Je me dirige alors vers l'Hôtel Safir, non loin de là, avec l'idée de pouvoir me reposer en attendant de trouver une solution. Je m'affale sur le premier siège et je me retrouve nez-à-nez avec Brahim Ould Boucheiba. Je comprendrai plus tard qu'il était, à ce moment-là, dans la même situation que moi. Mais ma présence lui donna une nouvelle énergie et nous passâmes le meilleur séjour qui soit. C'est d'ailleurs lui qui manoeuvrera pour que la présence de feu Moktar Ould Daddah soit l'évènement et non la participation (exceptionnelle) du Président Moawiya Ould Taya en froid à l'époque avec le Maroc. Résultat: à voir la presse de ces jours-là, la Mauritanie était représentée par son premier Président et non celui qui présidait à ses destinées à ce moment-là. Un coup de maître.
Mon ami Brahim tenait deux choses pour sacrées: Cheikh Yacoub Ould Cheikh Sidiya et Moktar Ould Daddah. Tous les autres relevaient du domaine de l'humaine condition.
Qu'il repose en paix au milieu de ceux qu'il a aimés et adulés, en ce lieu béni d'Al Ba'latiya. Que nous autres, trouvions réconfort dans l'évocation du souvenir de cet ami fidèle, de ce frère attentif, de ce père compréhensif… Mille et mille histoires pour dire cet homme immensément bon, pour dire son courage face à la maladie qu'il a affrontée comme il faisait avec les vissiscitudes (presque) ordinaires de la vie, pour dire toute cette force qu'il avait pour surmonter et vaincre les difficultés qui semblaient insurmontables…
Nous lui devons de le raconter à nos enfants parce qu'il restera une légende vivante.

mercredi 3 août 2016

3 août 2005-3 août 2016 : Comment est arrivé le changement ?

Le 2 août 2005, la Mauritanie est dans une impasse totale:
-       * Faillite politique avec l’hégémonie d’un Parti-Etat qui a participé à la dépréciation des institutions publiques par la fraude et l’usage du faux; un Parti-Etat qui a corrompu l’action politique par le clientélisme érigé en méthode de gouvernance; un Parti-Etat qui a fini par monopoliser l’espace politique.
-       * Faillite idéologique étant donné que le “mouvement de restructuration du 12/12/84”, acte fondateur du système du Président Moawiya Ould Taya, n’a rien proposé comme projet de société. En vingt-et-un ans d’exercice, la somme des réalisations se résume en un modernisme débridé, une démocratie tronquée, une économie exsangue, un système détraqué et une société éclatée…
-       * Faillite morale, avec notamment le dérèglement des valeurs fondatrices de la République et la prostitution des esprits.
-       * Faillite diplomatique, la Mauritanie devenant cet “orphelin géopolitique” qui n’était plus ni “pays africain” ni “pays arabe” après avoir été tous les deux en même temps.

Cette Mauritanie au bord de la banqueroute venait de connaitre ses premières attaques terroristes. Le 4 juin, le Groupe salafiste de prédication et de combat (GSPC) attaquait la garnison militaire de Lemghayti tuant une quinzaine de soldats mauritaniens. Une attaque qui permettra au groupe algérien de se faire la main avant de se muer en Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI). Une attaque qui fait craquer le système et son chef en premier.

Samedi 4 juin 2005, vers 17 heures, le Président Moawiya Ould Taya convoque certains officiers à la présidence. Parmi eux: le colonel El Arby Ould Jideyne, chef d’Etat Major de l’Armée nationale, l’aide-de-camp du Président colonel Hanenna Ould Sidi, le commandant de la sécurité présidentielle colonel Mohamed Ould Abdel Aziz et colonel Mohamed Ould Ghazwani chef du Deuxième Bureau (renseignements) de l’Armée. Le Président leur annonce l’attaque contre Lemghayti. Il venait d’apprendre les faits par l’intermédiaire d’un trafiquant de la zone qui se trouve être son cousin.
Les présents sont surpris par la violence des propos du Président qui a accusé les dirigeants de l’Armée d’être incompétents et irresponsables. C’est le point de départ d’un cycle de réunions qui ont marqué pour ceux qui y participaient la déchéance psychique du chef de l’Appareil. Le trauma était si profond que les réunions devenaient insupportables. Entre un Président excédé par la découverte de l’inanité de son système de sécurité et de défense et des officiers découvrant l’ampleur du désarroi d’un chef qui, malgré son passé militaire, semblait dépassé voire détraqué par le choc de l’évènement, entre eux la barrière de la communication s’épaississait de nuit en nuit, de réunion en réunion.
Les plus jeunes d’entre les officiers, Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani n’hésitaient jamais à le tempérer dans ses jugements, à remettre en cause ses propositions de manoeuvres militaires ne répondant souvent à aucune doctrine en la matière. Et quand ils quittaient les lieux, ils essayaient entre eux de tirer les conclusions de cette situation qui risquait d’entrainer le pays vers la dérive.
Une seule fois, ils ont voulu sonder le colonel Hanenna Ould Sidi qui, tout en donnant l’impression d’approuver les appréciations, n’avait montré aucun intérêt à en discuter clairement.
Ces nuits étaient l’occasion pour le Président d’imposer sa vision de l’action militaire à mener. Pour lui, il fallait équiper quelques bataillons et les envoyer “traverser le Mali et le Niger, d’ouest en est”. L’ordre était de “ramener Bellawar mort ou vif”.
Des officiers furent envoyés sur place pour préparer le contingent devant mener la contre-attaque. Chaque fois que l’un d’eux est envoyé en plein desert, c’est une chance parce que cela lui évite de souffrir les folies du chef.
Il faudra attendre plus de deux semaines pour voir les premiers éléments du contingent équipés et prêts à partir, grâce notamment au concours des groupes d’affaires qui ont assuré chacun un aspect de la préparation de l’expédition punitive: la logistique assurée par l’un, l’armement par un autre, les voitures par un troisième…
Tout pour dégoûter et alarmer les officiers qui paniquaient de plus en plus à l’idée que tout risquait de s’écrouler dans le pays. Même s’il leur arrive à en discuter à trois, parfois à quatre, et surtout au cours des missions de l’intérieur, seuls les jeunes colonels Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazwani en parlaient ouvertement entre eux. Plusieurs fois, les deux officiers ont été confrontés à des situations où ils avaient réellement pensé à renverser le régime.
Au lendemain des élections présidentielles de 2003 quand le gouvernement de l’époque avait recouru au montage du GRAB I qui accusait ses protagonistes d’avoir fomenté une prise violente du pouvoir. La discussion tournait autour de : jusqu’à quand le pays va-t-il supporter ces mascarades? Mais elle n’est pas allée plus loin que de se dire qu’à eux d’eux ils avaient la force nécessaire pour changer le cours des évènements: le colonel Ould Abdel Aziz dirigeait le Bataillon de la sécurité présidentielle, corps d’élite renforcé depuis le putsch manqué de juin 2003, le colonel Ould Ghazwani avait encore sous son commandement le Bataillon Blindé (BB) qui était en cours de réorganisation et qui n’avait rien perdu de sa force de frappe depuis le putsch. Le projet restera au stade de discussions et n’ira pas plus loin.
Les suites données à la tentative d’août des Cavaliers du Changement et surtout la purge sur la base du délit de parenté, mais aussi le traitement fait aux prisonniers accusés à tort ou à raison d’avoir participé à la tentative, tout cela devait aboutir à une irritation qui ramènera la discussion autour de la facilité de procéder à un changement de la situation.
Il faut attendre cependant ces nuits cauchemardesques pour que l’idée se précise et pour que la détermination soit au rendez-vous. Le pays ne pouvait pas supporter le hasard d’un coup mortel porté au Président ou encore l’aventurisme d’officiers incertains et peu préparés, comme ce fut le cas en juin 2003.
Moralement les deux hommes avaient immédiatement exclu la possibilité pour eux de venir directement à la résidence procéder à l’arrestation du Président Ould Taya. “Ne pas humilier”, c’est la règle qui doit caractériser l’action à venir.
Fin juillet 2005, deux voyages du Président Ould Taya étaient annoncés. Celui du 15 août qui devait mener le Président à Néma au Hodh, mais il fallait éviter tout ce qui pouvait entrainer une confrontation entre forces mauritaniennes. À Néma, le Président sera loins du dispositif pouvant assurer un minimum de sécurité pour l’opération.
Le deuxième voyage était celui prévu pour Paris, juste au retour de Néma. Mais comment la France va-t-elle réagir? Ne risquait-on pas de livrer le Président Ould Taya à ses détracteurs militants des droits et cherchant à le traduire devant la justice international?
Dimanche 31 juillet 2005, une énième réunion des chefs militaires pour apporter les dernières retouches à l’expédition punitive dont les premiers éléments étaient perdus dans le désert malien après un premier accrochage avec les terroristes.
Parmi les présents: Colonels El Hady Ould Sediq, chef d’Etat Major particulier, El Arby Ould Jideyn, chef d’Etat Major de l’Armée nationale et son adjoint Abderrahmane Ould Boubacar, Sidina Ould Yehye Inspecteur général des forces armées, Ahmed Ould Amoyne chef de l’armée de l’air, Alioune Ould Soueylim chef du troisième bureau (B III), Mohamed Ould Ghazwani chef du deuxième bureau (BII) et Mohamed Ould Abdel Aziiz commandant du BASEP.
Entre autres insanéités décidés au cours de cette réunion, la décision d’envoyer les colonels Abderrahmane Ould Boubacar et Mohamed Ould Ghazwani dans le désert malien. L’ordre du Président était à peu près ainsi libellé : “Vous allez partir dans des voitures banalisées, deux GX ou VX, avec assez d’argent de différentes monnaies. Votre mission consiste à investir les milieux touaregs et arabes du Nord malien pour localiser et exfiltrer Bellawar. Je le veux vivant et je suis sûr qu’il vit tranquillement parmi les populations du Nord. Au chef d’Etat Major de vous disponibiliser tout ce dont vous avez besoin dès demain matin”.
La réunion prend fin vers deux heures du matin. Toujours le même sentiment d’amertume et de crainte pour l’avenir du pays. Chacun rentre cependant chez lui sans vraiment penser au lendemain.
Tôt le matin, on apprend le décès, la veille, du Roi Fahd Ibn Abdel Aziz. L’occasion pour Ould Taya de réchauffer des relations depuis longtemps tendues. Comme il avait fait avec le Maroc à la suite du décès de Hassan II, il va essayer d’aller faire preuve de solidarité et ouvrir une nouvelle page avec les dirigeants à venir.
Avant midi, les colonels Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani sont ensemble pour ne plus se quitter. La décision est prise de passer à l’acte pendant l’absence du Président Ould Taya.
Sur le déploiement des forces, les nombreuses discussions avaient presque tout scellé. Le mouvement doit s’appuyer sur le BASEP et sur le BB sur lequel le colonel Ghazwani exerce toujours une autorité. Il fallait identifier d’abord les officiers à embarquer dans le projet, ensuite fixer les rôles futurs et enfin identifier les poches probable de résistance et les neutraliser à temps.
Mais avant cela, il falait fixer la méthodologie et le projet à venir. Ce coup d’Etat devait rompre avec la tradition: pas de couvre-feu, les partis ne seront pas dissouts, la vie publique suivra son cours, aucun discours vindicatif ne sera de mise, même les marches populaires de soutien doivent être contenues dans un premier temps, et surtout aucune goutte de sang ne doit couler.
Les intentions devraient être annoncées très tôt: une transition, la plus courte possible; des concertations larges et ouvertes; réformes fondamentales de la Constitution de manière à assurer l’alternance (limitation des mandats et de l’âge); mise en place de structures assurant la régularité des scrutins à venir auxquels les membres de la junte et ceux du gouvernement ne pourront se présenter… Même si ces déclarations d’intention doivent être claires dès le début, il fallait d’abord libérer tous les prisonniers politiques et laisser s’émanciper toutes les expressions.
C’est à ce moment seulement qu’il va falloir penser à l’implication des autres. Les colonels Sidina Ould Yehye, El Arby Ould Jideyne (qui avait déjà menacé de démissionner) sont cités par les deux jeunes colonels amis. Mais c’est finalement le colonel Eli Ould Mohamed Val qui sera choisi pour être associé probablement pour diriger la junte. Tout porte à croire qu’il y verra l’opportunité de faire oublier 20 ans de gestion de l’Appareil policier d’un pouvoir qu’il sait à la limite de toutes ses possibilités. Mais comment l’aborder et que faut-il lui demander?
L’une des expéditions punitives contre les terroristes en terre malienne avait rapporté une cassette de l’attaque de Lemghayti. Le directeur général de la sûreté avait demandé au colonel Ould abdel Aziz copie de cette cassette qui était entre les mains des militaires du deuxième Bureau de l’Armée. C’était le moment de la lui donner et d’en profiter pour discuter avec lui. Ou il acceptait et on s’en tenait à agir dans la nuit de mardi à mercredi, sinon l’action devait suivre immédiatement l’entretien quitte à faire sans les autres.
Le colonel Ould Abdel Aziz lui fit un bref et clair exposé sur leurs intentions, détaillant leurs capacités et taisant l’absence d’autres officiers dans la démarche. Il se contentera de lui dire que “des officiers ont decidé…” et qu’ils lui proposaient de diriger la transition qui devait suivre. Il accpeta tout en demandant quel était son rôle dans l’accomplissement de l’acte. Son jeune cousin lui indiqua qu’il avait deux missions principales: impliquer les colonels Abderrahmane Ould Boubacar et Mohamed Ould Znagui commandant la sixième région militaire, mais seulement la veille et faire assurer la sécurité par la police le jour du coup d’Etat parce que l’Armée ne devait pas être exposée dans les rues comme par le passé. Vers minuit en ce lundi 1er août, l’accord était scellé non sans encombre. Le chef des renseignements voulait s’assurer qu’il ne s’agira pas d’une aventure qui allait fatalement tourner mal.
Dans la nuit de lundi à mardi, les deux colonels Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani explorent les lieux d’éventuels intervention: les domiciles des chefs militaires à neutraliser immédiatement: colonels El Arby Ould Jideyn, Aïnina Ould Eyih chef d’Etat Major de la Garde nationale, Sidi Ould Riha chef d’Etat Major de la Gendarmerie nationale, Sidi Mohamed Ould Vayda qui commandait le bataillon parachutiste et Cheikh Ould Chrouf à la tête du BCS chargé de la sécurité de l’Etat Major. Autres centres compris dans la reconnaissance: la radio, la télévision, le Génie militaire, l’artillerie…
Quand les deux homes s’assoupissent après la prière matinale, tout est fin prêt, toutes les actions sont définies et minutées. Il fallait attendre le résultat de la discussion entre les colonels Eli Ould Mohamed Val et Abderrahmane Ould Boubacar au cours du diner prévu chez le premier.
Dernières retouches au projet. La dénomination de la junte doit évoquer la justice et la démocratie (Comité militaire pour la justice et la démocratie); tous les commandants de régions doivent figurer dans la liste; faire attention aux dosages parce que toute la Mauritanie doit se sentir représentée. Problème: les purges opérées dans les années 90 ont vidé le commandement de l’Armée de l’élément négro-africain. On trouvera toujours…
22 heures mardi soir. Le colonel Ould Mohamed Val appelle: Ould Boubacar est avec lui et demande consigne. Il faut lui dire, tout comme à Ould Znagui que quelqu’un prendra contact avec eux. Un rendez-vous est immédiatement donné à Ould Boubacar. Les deux homes lui demandent d’abord d’entrer en contact avec le commandant du GR9 (le groupement de la Garde chargé d’assurer la sécurité des lieux publics et des responsables à Nouakchott), le colonel Yacoub Ould Amar Beytat pour l’associer au projet et lui faire jouer un rôle principal: celui de sécuriser au profit des putschistes les édifices publics et de faciliter le reste des actions. Le colonel Ould Boubacar devait ensuite, en tant que chef d’Etat Major adjoint se rendre à son bureau et assurer le commandement du quartier général des forces armées.
Le moment de l’action est arrivé. Direction : les officiers à neutraliser. Le premier à l’être est El Arby Ould Jideyn, chef d’Etat Major national. Il est cueilli dans sa maison. Surpris, il demande: “que se passé-t-il?” C’est Ould Abdel Aziz qui lui répond: “Elmesrahiya ouvaat” (la mascarade est finie). Et Ould Jideyn de répondre avec un sang-froid remarquable: “oui, je le savais”. Avant minuit, il était déjà confortablement installé dans l’une des villas du Palais du Congrès où il sera rejoint le même soir par Aïnina Ould Eyih, Sidi Mohamed Ould Vayda et Cheikh Oud Chrouf. Sidi Ould Riha résistera jusqu’au lendemain matin en se rendant lui-même à l’Etat Major de l’Armée.
Les arrestations sont opérées par une unité du BASEP sous le commandement des deux colonels Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani. La nuit ne sera pas longue et dès midi le lendemain, tout est sous contrôle.
Une réunion à quatre se tient à l’Etat Major: Eli Ould Mohamed Val, Abderrahmane Ould Boubacar, Mohamed Ould Abdel Azizi et Mohamed Ould Cheikh Mohamed Ahmed (Ould Ghazwani).
Le nom de la junte est déjà choisi: CMJD (comité militaire pour la justice et la démocratie).
Le débat est ouvert autour de la période de transition et de la composition du Comité et surtout de la disposition de ses membres. Les jeunes colonels imposent la date limite de la transition à 24 mois malgré quelques réticences, Ould Mohamed Val arguant que les réformes demandent plus de temps.
C’est ensuite la question de la disposition des membres du CMJD qui fait tiquer. Le colonel Ould Boubacar estime qu’il faut respecter la hiérarchie militaire, mais les jeunes pensent qu’elle a été suffisamment respectée avec la mise en avant des deux colonels Ould Mohamed Val et Ould Boubacar. Il n’est pas question pour eux de figurer sur les dernières lignes alors qu’ils sont les véritables auteurs du coup d’Etat. La liste est finalement établie et même les nouvelles attributions de chacun sont fixées. Eli sera Président du CMJD, Ould Boubacar chef d’Etat Major, Ould Ghazwani directeur general de la sûreté et Ould Abdel Aziz restera au BASEP.
La liste est confectionnée et les dosages respectés. La composition du groupe révèle l’ordre de préséance : après le président du CMJD et le chef d’Etat Major, ce sont les noms de Ould Abdel Aziz et de Ould Cheikh Mohamed Ahmed (Ghazwani) qui suivent, malgré l’ancienneté des autres. Tout est dit : les vrais auteurs du changement, les vrais maîtres du jeu ce sont ceux-là. Mais l’on va faire semblant.
Le communiqué final annonçant le changement peut être diffusé par l’AMI et les autres organes officiels pour permettre de mettre fin ainsi à al ruemeur d’un putsch manqué.
C’est au terme de la première réunion du CMJD que le choix du Premier ministre a été fait. Sidi Mohamed Ould Boubacar fut choisi pour son expérience et parce qu’il rassure l’opinion publique, n’ayant jamais été cité parmi les fossoyeurs de la République qui venait de s’effondrer allègrement.
Les premiers jours, Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani remarquèrent les hésitations du président qu’ils se sont choisis. C’est à ce moment que le colonel Ould Abdel Aziz décide de faire une sortie médiatique.
Dans une interview accordée à la Voix de l’Amérique, il fixe les règles du jeu: organisation d’élections dans les meilleures conditions, limitation d’une transition (24 mois voire moins), création d’une CENI, neutralité de l’administration, non éligibilité des membres de la junte et de leur gouvernement, réforme constitutionnelle assurant l’alternance avec notamment la limite d’âge et des mandats présidentiels à deux… Tout ce qui devait faire la “révolution CMJDénne” est contenu dans cette déclaration.
Les observateurs avertis comprennent alors le message : les vrais auteurs du coup ne sont pas ceux qui sont aux premières loges, ce ne sont pas les anciens du comité militaire de salut national (CMSN, au pouvoir jusqu’en 1992) qui semblent hésiter à prendre des engagements publics. La sortie de Ould Abdel Aziz est une assurance pour les jeunes colonels qui commençaient à soupçonner les risques de récuperation par plus anciens qu’eux du mouvement et de la transition.
L’offre novatrice de neutralité ne tient pas devant les manigances politiciennes. Très tôt les chefs militaires sont submergés par les demandes d’interférence, y compris des opposants emblématiques.
En juin 2006, la campagne pour le référendum constitutionnel est l’occasion pour les militaires de descendre dans l’arène politique. D’entretiens privés en discours publics, la volonté de dessiner le futur apparait. Quelques semaines plus tard, commencent les manœuvres pour créer le phénomène des indépendants. Partout, les candidatures indépendantes et des élus indépendants. En fait, des candidatures suscités par la présidence du CMJD qui y voyait, croyait-on à l’époque, une manière d’imploser le PRDS et donc le système politique ancien. On n’y décelait point de tentatives de compromettre le processus consensuel et la volonté d’intervenir pour se frayer une marge de manœuvre.
C’est bien sous l’inspiration directe du président du CMJD que le Rassemblement national des indépendants (RNI) va voir le jour. Dirigé par le ministre de l’intérieur de Ould Taya du 3 août 2005, le RNI prend la forme d’un embryon de parti dont la première mission sera d’apporter un soutien politique au candidat qu’on s’apprêtait à mettre sur scène : Sidi Ould Cheikh Abdallahi. C’est la présidentielle qui importe le plus et il fallait trouver un challenger à Ahmed Ould Daddah considéré, à tort ou à raison, comme le «mieux parti» mais aussi celui que l’on doit craindre le plus.
Dans l’édition du 8 novembre 2006 de La Tribune, nous écrivions : «Cela a commencé par des informations données par les notables que le président du CMJD, le colonel Eli Ould Mohamed Val a reçus récemment. Comme pour la première fois (législatives). Cette fois-ci, les ‘reçus’ sont plus formels et donnent des détails. Ils affirment que le président leur a tout simplement dit que le candidat le plus indiqué pour les militaires est Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Pour certains, le colonel fait une analyse qu’il conclut en disant : après mûre réflexion, nous pensons que le candidat Sidi Ould Cheikh Abdallahi est le seul qui puisse éviter le chao pour le pays. Face au président, ceux qui rapportent les propos prétendent souvent avoir développé une vision autre, sinon avoir posé des conditions. Notamment les moyens et le franc engagement des gouvernants. ”Nous ne voulons pas avoir la même expérience que par le passé. Quand le président nous avait demandé d’investir le champ ‘indépendant’ et qu’il a démenti peu après avoir jamais dit cela”C’était à la veille des élections législatives et municipales. On se souvient de l’emportement du président qui avait réitéré la volonté des autorités de s’abstenir de toute intervention dans le processus».
Samedi 27 janvier 2007, le 6ème Congrès des Maires se tient au Palais des Congrès. Dans une atmosphère particulièrement électrique. Compte-rendu de La Tribune du 29/1/2007 :
«Le colonel Ould Mohamed Val est-il candidat ? Est-il intéressé par une rallonge de la transition ? Soutient-il un candidat particulier ? Autant de questions qui rongent les esprits des Mauritaniens et qui empoisonnent l’espace public. Les rumeurs les plus folles se sont emparées du pays tout entier. Le silence des autorités, l’absence totale de communication, l’incapacité de l’entourage à tenir sa langue… tout a contribué à exacerber la rumeur».
La neutralité du CMJD en cause : "Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet, certains ont cru que les affaires du pays doivent s'arrêter jusqu'à ce que la question soit tranchée, d'autres ont parlé de la question des compétences du Chef de l'Etat, des décisions qu'il prend, des nominations qu’il fait." La neutralité ne veut nullement dire le laisser-aller ou l'empêchement de la mission du CMJD et du gouvernement de transition et qu'il n'y a personne qui puisse dicter ses conditions, s'agissant de la gestion des affaires du pays. La scène politique, dans ce contexte précis "a connu plusieurs approches dont certaines ont brandi la menace de ne pas accepter ce qui est de nature à arrêter le processus démocratique de transition, s'adressant dans ce sens à l'autorité et se basant sur des rumeurs sans fondements. D'autres ont, par contre, et sans preuve aussi, avancé l'idée d'arrêter la période de transition, car s'acheminant vers ce qui ne leur plaît pas".
Le Colonel  Eli Ould Mohamed Val devait dire que ce qui se pose aujourd’hui, au peuple mauritanien, c'est de choisir un Président de la République et préciser à cet effet, que certains croient que cela doit se passer sur la base du calendrier définitif et des candidatures présentes, tandis que d'autres, se prononcent contre ce calendrier et les candidatures actuelles. La solution à cette question ne peut pas être envisagée à travers des ententes illicites avec les parties prenantes et/ou des décisions arbitraires, mais plutôt, en revenant à la Constitution.
Qu'est ce qu'on peut déduire de la constitution et des lois organiques pour répondre aux questions qui se posent aux mauritaniens? “Ce que je viens de vous dire, a indiqué le président du CMJD, est tout simplement la possibilité pour chacun de vous d'exprimer toute son opinion à travers une élection nationaleCela veut dire que la constitution de la République Islamique de Mauritanie adoptée avec un taux de participation de 76% et avec 96% de Oui et les lois organiques la complétant, reprennent les mêmes dispositions et disent que pour être élu, un président doit avoir au moins, la majorité absolue des voix exprimées et que les voix exprimées sont celles obtenues par tous les candidats ainsi que les votes blancs”.
Cela veut dire pour lui, que si par le jeu du vote blanc, vous ne désirez aucune de ces candidatures, ni au premier, ni au deuxième tour, vous pouvez les refuser par votre vote blanc. Pour être élu, a-t-il dit, le conseil constitutionnel doit constater que le président a eu la majorité absolue des votes exprimés ou qu'aucun des candidats n'a obtenu une majorité absolue. Dans ce cas, cela veut dire que c'est un vote de rejet. Et en ce moment là, a précisé le chef de l'Etat, le conseil constitutionnel ne peut constater l'élection d'un président. Si aucune majorité ne s'est dégagée, dira le président, en faveur d'un candidat, la conséquence est que le vote est validé, que le calendrier est respecté, que la constitution est respectée, que toutes les lois organiques de la République sont respectées et que le peuple mauritanien n'est pas intéressé par ceux qui se sont présentés devant lui, et demande à ce que d'autres choix se représentent, plus tard devant lui. En pratique, ajoute le chef de l'Etat, c'est tout simplement qu'aucun candidat n'a obtenu la majorité absolue et que personne ne peut être déclaré président de la République et qu'une nouvelle date pour une élection présidentielle devra être déterminée par le gouvernement. Et en ce moment là, a-t-il poursuivi, il se créera une situation juridique nouvelle par rapport à la première. Et les choix seront ouverts pour les mauritaniens qui auront à choisir plus tard de nouveau.
Ce qui est ressenti comme une tentative de coup d’Etat sur la transition est vite contesté. D’abord par les membres du CMJD. Le colonel Ould Abdel Aziz qui est toujours commandant du BASEP menace de «balayer la présidence». Missions de bons offices et conciliabules politiques qui aboutissent à une nouvelle déclaration de Ould Mohamed Val qui accepte de revenir sur ce qu’il a dit et de le renier clairement.
La suite, on la connait : le candidat des militaires devait l’emporter en mars 2007. Mais les prolongations d’un processus commencé le 3 août 2005 ne devaient pas s’arrêter à cette élection: de blocage en blocage, de manoeuvre en manoeuvre, la Mauritanie a traversé bien des périodes de perturbation qui ont parfois risqué de détruire le pays.
Le coup d’Etat du 6 août 2008 n’est qu’une étape de ce processus qui aurait dû stabiliser la démocratie mauritanienne, assurer la survie de l’Etat et réhabiliter les fondamentaux stratégiques d’un pays qui doit son existence à un positionnement et à une culture ancienne et authentique du dialogue. Mais l’élite politique persévère dans son refus de tirer les leçons du passé, de faire l’analyse froide du présent et d’anticiper l’avenir pour mieux le préparer.
Reste pour tous ceux qui ont dénoncé les arbitraires de l’époque noire, la mauvaise gestion de cette époque-là, les dérives de ses hommes, les excès de ses dirigeants, les mensonges de ses thuriféraires, reste pour eux de repenser le 3 août 2005 comme un moment de libération, comme un acte fondateur d’une Mauritanie nouvelle dont la construction demande du temps et du sacrifice.