mercredi 16 juillet 2014

Chez Tawaçoul, le premier pas?

C’est une tradition qui prend forme : chaque 17ème jour de Ramadan, le parti Tawaçoul invite à «dé-jeûner» une grande partie des acteurs politiques, des vecteurs d’opinion et de responsables syndicaux. Cette année, la présence du président de l’Union pour la République (UPR), Dr Isselkou Ould Ahmed Izidbih, a été la surprise pour les présents.
Dans un pays où l’on veut instituer les divergences politiques en animosités virulentes et où le discours politique se nourrit de haines plus ou moins clairement exprimées, dans ce pays, la présence au même moment et dans le même lieu de Ahmed Ould Daddah, Mohamed Ould Maouloud, Sarr Ibrahima, Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, Abdessalam Ould Horma, Saleh Ould Hanenna, Jamil Mansour…, autour de la même table que Ould Ahmed Izidbih, partageant repas et commentaires, cette présence est un événement. Pour Tawaçoul, il s’agit sans doute d’une initiative visant à briser la glace et à «passer à la suite».
Le pays vient de vivre une présidentielle contestée par le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) où sont regroupés partis et syndicats d’opposition. Quelques mois avant, on tirait le rideau sur des Législatives et Municipales boycottées par une partie de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) : seul justement Tawaçoul de la COD avait participé à ces élections.
C’est justement pour dépasser le syndrome COD que le FNDU a vu le jour. Un peu pour reprendre l’initiative dans un cadre autre que la COD qui arrivait à extinction après avoir essayé par tous les moyens de bouter Mohamed Ould Abdel Aziz hors du pouvoir. Après avoir surtout opté pour la pire des solutions, le boycott qui l’excluait désormais de la vie politique future.
Le FNDU a buté sur l’intransigeance de certaines de ses composantes qui ne voulaient pas entendre parler d’une «candidature unique de l’opposition» pour la présidentielle alors prévue dans quelques semaines. C’est cette intransigeance qui allait mener au nouveau mot d’ordre de boycott qui n’aura finalement pas grand effet sur le taux de participation (plus de 56%). Aujourd’hui que le Président Mohamed Ould Abdel Aziz est confortablement réélu, avec la bénédiction de la communauté internationale, avec aussi cette impression que «les boycottistes ont raté quelque chose», l’heure est à l’initiative. Avec cette lancinante question : comment relancer le processus pour permettre aux «exclus» de revenir dans le jeu et, du coup, de rouvrir le jeu afin de parfaire ses règles (le boycott empêchant l’amélioration de ces règles) ?
Briser la glace d’abord. Quand il prend la parole, le président de Tawaçoul, Mohamed Jamil Mansour commence par remercier de leurs présences «les alliés, les amis et les partenaires nationaux». Les «alliés» pour désigner ceux avec qui le pacte du Forum a été engagé ; les «amis» sans doute pour noter la présence des présidents de l’AJD/MR et de Sawab ; et les «partenaires nationaux» pour définir la relation qui doit prévaloir entre les protagonistes politiques de l’Opposition et de la Majorité représentée ici par Ould Ahmed Izidbih de l’UPR, le parti au pouvoir.
Cette «pacification», même si elle ne s’exprime à présent que sur le plan du langage, est importante dans la mesure où entre Tawaçoul, les Islamistes en général, et la personne du président de l’UPR, le courant n’est jamais passé. De l’époque où il occupait le poste de Recteur et où l’Université a été le théâtre d’un activisme contestataire fortement nourri par la mouvance islamiste, jusqu’à la période où, directeur de cabinet du Président, il était resté seul face au courant fer de lance de l’opposition radicale. Cette animosité a pris parfois des tournures féroces à travers les médias.

La pacification peut être le premier pas vers une «normalisation» des relations entre les acteurs politiques. Ce soir, nous avons assisté à une rencontre cordiale où tous ceux qui ont pris la parole ont évité les questions qui fâchent. C’est sans doute pourquoi, les chefs politiques, notamment Mohamed Ould Maouloud et Ahmed Ould Daddah ont préféré s’en tenir au sujet de Gaza. Le premier proposant une manifestation commune pour dénoncer les exactions commises par Israël. Le second rappelant la souffrance des Musulmans de Myanmar, «autre foyer d’extermination des Musulmans». Seul Ould Ahmed Izidbih a espéré que cette retrouvaille ait une suite, en demandant aux partis de «faire la même chose que Tawaçoul». Ce que, personnellement, j’ai voulu comprendre comme une invitation à dé-jeûner chez l’UPR. Ce sera pour quand ?

mardi 15 juillet 2014

En attendant le futur accord

Le Protocole d’Accord de pêche entre l’Union européenne (UE) et la Mauritanie arrive à échéance. Il a été signé le 31 juillet 2012 pour une période de deux ans. Il prend donc fin ce 31 juillet. Si l’on prend en compte la thèse des négociateurs mauritaniens qui estiment que le Protocole prend effet avec sa signature solennelle. Surtout que nombre de bateaux européens ont commencé immédiatement à en profiter sur demande de Bruxelles en attendant que le processus de validation, notamment le passage devant les instances (Conseil des ministres et Parlement), se termine. La question est encore discutée par les deux parties qui ont déjà fait deux rounds de négociations. Le troisième round est attendu pour les jours qui viennent. Apprécions en attendant en quoi le Protocole qui arrive à échéance est une nette avancée pour les deux parties, surtout pour la Mauritanie qui a enfin mené une réelle négociation avec ses partenaires européens.
Si l’on retient le Protocole 2008-2012, on constate d’abord que la durée est passée de quatre à deux ans. Ce qui permet aux deux parties d’actualiser les données liées aux capacités de prises donc à la préservation de la ressource, d’instaurer ainsi une équité dans le partenariat commercial et de promouvoir une gestion durable d’une ressource certes renouvelable mais nécessairement fragilisée par la surexploitation des dernières décennies.
De la première année du Protocole (2008-09) à la dernière année (2011-12), les prises ont varié entre 9.337.407 à 11.002.067 tonnes toutes catégories confondues, le pic ayant été atteint en 2010-11 avec 12.408.012 tonnes. La compensation financière a varié entre 75 millions euros la première année et 50 millions la dernière année. Elle a été de 60 millions pour 2009-10 et 50 pour 2010-11. Tandis que l’appui sectoriel est allé croissant de 11 millions la première année à 20 millions pour 2011-12. La question est de savoir ici à quoi a servi cet «appui sectoriel», en quoi consiste-t-il, comment est-il décaissé, géré, investi ? Pour comprendre pourquoi la partie mauritanienne estime qu’il s’agit «d’un leurre» dont il faut atténuer l’effet sur le profit réel que le pays est en droit d’attendre de l’exploitation de ses ressources halieutiques.
Le Protocole de 2012-2014 interdit l’accès aux céphalopodes réservés désormais au seul armement national. Cette pêche céphalopodière couvrait 33% des recettes cumulées entre 2008 et 2012. C’est important à savoir quand on procède à la comparaison des profits réalisés pour la Mauritanie.
Pour la première année 2012-13, 11.820.906 tonnes pêchées en contrepartie d’une compensation financière de 67 millions et d’un appui sectoriel de 3 millions euros. Alors que pour 2013-14 (seulement le premier trimestre de l’année), la quantité pêchée est de 29.329.494 tonnes pour 67 millions de compensation et 3 millions d’appui sectoriel.
Le retard pris par une partie de la flotte européenne qui a espéré fléchir la position mauritanienne sur les céphalopodes et le pélagique, explique le chiffre de la première année. L’activité va cependant s’accélérer durant la deuxième année permettant à la Mauritanie de doubler ses recettes par rapport au Protocole précédent. A quoi l’on ajoute l’obligation de débarquement pour la flotte européenne, l’augmentation de la main-d’œuvre nationale qui est passé de 37% à 60% pour le nouveau Protocole, et les redevances en nature qui ont permis à la Mauritanie d’avoir 1.716 tonnes en 2012-13 et 3.986 tonnes pour 2013-14 (premier trimestre), poisson distribué gratuitement ou à prix symbolique sur l’ensemble du territoire national.
Des acquis qu’il va falloir préserver et renforcer avec l’aide et la compréhension des partenaires européens qui devront prendre en compte la nécessité de préserver la ressource et le souci d’instaurer un commerce équitable à même d’établir de meilleurs rapports entre pays développés et pays sous-développés.

lundi 14 juillet 2014

La révolution française, ce qu’il nous en reste

La France fête en grande pompe ce jour qui a vu le déclenchement d’un processus révolutionnaire avec la prise de la Bastille, lequel événement a été plus une étape dans les transformations sociales et économiques, surtout politiques. Le processus est celui qui a commencé avec les philosophes du siècle des Lumières et qui a continué avec les convulsions qui ont duré plus d’un siècle.
Le 5 juillet 1789, le Roi de France Louis XVI convoque le Parlement pour décider de la levée de nouveaux impôts afin de renflouer les caisses vides de l’Etat. A l’époque le Parlement comprenait les représentants de trois ordres : la noblesse qui dominait encore l’ordre social, le clergé qui a la main sur l’ordre moral et religieux et le tiers état qui englobe l’essentiel de la population, tout ce qui n’est ni noblesse ni clergé. Autant dire la grande majorité de la population ou comme on disait à l’époque «les quatre-vingt-seize centième de la Nation». Ce ne sont pas ceux-là qui sont les privilégiés. Au contraire, si l’on décide d’une nouvelle levée d’impôts, les deux premiers ordres seront épargnés, alors que le troisième devra supporter le poids de l’effort. C’est ce système basé sur l’inégalité entre citoyens et consacrant l’arbitraire contre le peuple, c’est la perpétuation de ce système qui va provoquer les événements qui vont faire «la Révolution française».
Le 22 juin 1789 les représentants du tiers état qui se sont déjà institués en «Assemblée nationale», bravent l’interdiction du Roi et se réunissent non loin du Palais de Versailles pour faire le serment d’engager la bataille et de ne plus se séparer avant de doter la France d’une Constitution. Cette démarche est soutenue par la partie «éclairée» de la noblesse et du clergé influencés par les idées du siècle des Lumières.
Le Roi tente d’imposer son autorité mais c’était trop tard. L’un des tribuns de la nouvelle Assemblée, le comte de Mirabeau lui aurait répondu : «Nous sommes là par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes». Une phrase que la postérité retiendra comme expression de rébellion et de refus.
Les événements se précipitent et le peuple prend la parole ou plutôt la rue. La révolution devient populaire. Son premier acte est la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Pour la petite histoire, il faut savoir que prendre la vieille forteresse transformée en prison n’a rien de glorieux en soi : à peine une centaine de gardes (invalides plus gardes suisses) pour surveiller sept prisonniers dont deux fous et un délinquant sexuel. C’était plutôt un symbole qui donnait le la à une révolte contre l’autorité du Roi jugé désormais «arbitraire».
Paris explose. Puis la France toute entière. Il faut lire tout ce qui a été écrit sur l’époque pour comprendre l’ampleur des événements.
Abolition des privilèges puis Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est l’institution du principe révolutionnaire : «Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits»… Tous les Hommes ?
…Non, pas tous ! Partout ailleurs, ailleurs que dans les métropoles européennes de l’époque, se créent et s’entretiennent des empires coloniaux qui trouvent leurs justifications dans «la mission civilisatrice de l’Europe» et dans la classification des Hommes en races dont les «supérieures» ayant droit à tout, et les «inférieures» devant tout.
Si les Européens devaient vivre de profondes mutations accompagnant l’émancipation physique et intellectuelle de l’Homme, d’autres peuples vont souffrir de l’exercice direct de l’arbitraire qui culmine avec l’intensification de la traite négrière qui occasionnera génocides, pillages, destructions, ravages…
Il y a désormais plusieurs «Humanités», celle qui a droit à la prospérité, à la liberté, à l’égalité, à l’autodéfense, et qui peut disposer d’elle-même…, et celles qui sont condamnées à subir, à donner sans recevoir, et auxquelles il ne revient plus le droit de rêver la liberté, d’aspirer à un monde plus juste, de pouvoir disposer de leurs terres, de leurs ressources…
…Ce 14 juillet arrive au moment où la France de François Hollande, celle d’un pouvoir de gauche, vient de bénir, sans discernement la guerre menée par Israël contre Gaza. Si la France «condamne les attaques perpétrées contre les colonies israéliennes depuis Gaza», elle «espère» - juste qu’elle espère – que la réaction israélienne «soit mesurée». Aucune référence aux droits des Palestiniens. Aucun rappel des résolutions unanimement votées pour permettre aux Palestiniens d’avoir un Etat à eux, d’y jouir de leurs droits…

Oubliées les valeurs généreuses disséminées par la Révolution de 1789… par la France de François Hollande… Fraternité. Justice. Egalité. Solidarité. Citoyenneté. Humanité…

mercredi 11 juin 2014

Ould Abdel Aziz vs FNDU

Les accusations et contre-accusations fusent de partout : rien ne va plus entre le candidat Mohamed Ould Abdel Aziz et le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU). Les deux parties s’accusent et s’invectivent. Du déjà entendu. Du déjà vu. Mais cela donne une dimension politique à la campagne, quelque chose dont elle avait peut-être besoin. La bataille est véritablement celle de la participation. L’ennemi de la participation, c’est bien sûr le boycott.
Qu’elle soit le résultat d’un travail militant et d’une conscience politique assumée, ou celui d’une simple désaffection du jeu politique, qu’elle soit la conséquence du manque de mobilisation des soutiens du candidat qui sont tellement sûrs de sa victoire qu’ils jugent inutile tout effort supplémentaire, ou celle des enregistrements tronqués lors des Législatives et municipales (ces milliers d’inscrits dans des lieux qui ne sont pas forcément leurs lieux de résidence), toute baisse possible du taux de participation dans la présidentielle sera une aubaine pour le FNDU qui en a fait son option de combat. Mais plus le taux de participation dépassera les 50%, plus la défaite du FNDU sera grande.
En s’attaquant directement au FNDU et à ses leaders, le candidat déplace effectivement l’enjeu et le terrain de la bataille, mais choisit aussi ses protagonistes. Il est désormais tenu de battre ses concurrents dans la course présidentielle, mais aussi ses ennemis irréductibles qui ont choisi de prôner le boycott. Pour lui, la victoire sera double si le taux de participation dépasse les 50% (et plus il dépassera cette limite, plus la victoire sera éclatante) et s’il remporte le scrutin. D’où l’intérêt pour lui d’engager franchement le combat avec ses protagonistes les plus déterminés et les plus nocifs (pour lui).
C’est bien le candidat Ould Abdel Aziz qui a choisi de donner cette dimension politique à la campagne électorale. Allant jusqu’à choisir les leaders de l’autre camp : hasard de calendrier ou pas, c’est l’ancien Premier ministre Ould Ahmed Waqf qui a été aux avant-postes dans la montée au créneau du FNDU qui répond aujourd’hui aux attaques du candidat…
Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un tournant dans la campagne et dans la compréhension des enjeux qui sont ainsi réorientés. On sait que la bataille du boycott est perdue d’avance. La nature du Mauritanien, son système de pensée, sa relation avec les affaires publiques, particulièrement quand il s’agit d’élections, tout cela compromet d’avance l’option de la chaise vide. D’autant plus qu’elle ne tient pas dans une démocratie naissante qui a besoin d’être consolidée par les expériences.
Le FNDU n’est pas allé à ces élections parce qu’il ne pouvait s’entendre sur la manière de les mener : ni sur le candidat, ni sur la méthodologie, ni sur le discours, encore moins sur les objectifs à court et moyen termes. Le boycott est une panacée pour éviter d’affronter les divergences d’approche et de visions qui bouillonnent sous l’apparence d’un consensus précaire.
Si cette lecture est réelle, il va falloir s’attendre à de grands remous politiques dès le lendemain des élections. Même qu’un séisme pourra se produire entrainant la disparition, du moins le rétrécissement considérable de l’aura de certains partis et de certaines personnalités. Ce qui peut être du goût de la plupart des acteurs de l’un et de l’autre des camps qui se font face aujourd’hui. Quel prix sera prêt à payer le Président élu pour faire tourner la page de la présidentielle ? quelle capacité de résistance auront les composantes du FNDU face aux multiples ouvertures (et opportunités) qui seront ouvertes dès le lendemain de la présidentielle ?

L’avenir nous dira… En attendant l’affrontement entre les deux camps procède d’une logique politique exprimant une réelle prise de conscience de l’enjeu principal : le taux de participation.

mardi 10 juin 2014

Trêve méditative

Au milieu de la cacophonie produite par la campagne électorale qui a fini par prendre son envol, j’ai entendu un poème que j’ai beaucoup apprécié. Avant de le partager avec vous, je voudrai faire quelques remarques.
J’ai toujours été sidéré par a relation que nos sociétés ont avec le temps. Que nous soyons en culture Soninké, Peuhle ou Arabe, le temps apparait toujours comme le premier adversaire de l’homme qui, dans une vaine tentative de fuir son destin, essaye de fixer le temps pour en faire un lieu. Chez nous, seuls la culture Wolof semble échapper à cette attitude, elle qui dit «elleg, elleg dou djeix» (demain, demain ne finit pas).
Cette manière de voir le temps comme un ennemi et non comme un allié, nous amène à toujours chercher à … «le tuer». On le «tue» en sirotant tasse après tasse, en jouant aux cartes indéfiniment, en discutant continuellement de banalités, en le regardant …passer. Notre sport favori est donc l’inaction parce que l’attitude idéale est l’attente.
L’ambiguïté de la relation avec le temps nous amène facilement à ne pas regarder devant nous, encore moins derrière nous. Le processus d’évolution à la base de toute «vie» est ainsi ignoré. Hier n’a aucune emprise sur aujourd’hui qui n’a rien à voir avec demain. La vie n’est plus une accumulation d’expériences déterminant un devenir mais une succession de heurts et de ruptures qui nous ramènent toujours là où on était.
La dénégation de l’histoire ainsi opérée donne nécessairement une sorte de refus du progrès parce que le temps n’est pas circulaire mais linéaire. C’est cette impression de tourner en rond qui est la première conséquence de ce rapport au temps. La deuxième conséquence étant cette extraordinaire capacité à «faire oublier» ce qu’on a été, de «faire semblant» qu’on n’a pas été autre chose que ce qu’on veut être dans l’immédiat.
Le refus du progrès est à la source de tous les conservatismes que nous connaissons. Ce qui nous donne cette impression de recul constant. La résurgence des sectarismes est un recul par rapport à tous ces mouvements unitaires qui ont animé la scène les années 60, 70 et 80 (début). La déconfiture morale est une autre variation de ce recul. L’éducation, la santé, l’intelligence, la culture, la gouvernance, l’administration… Mais le plus grave ici est cette attitude qui fait que nos acteurs se présentent toujours sans leurs passés. On n’est jamais comptable de ce qu’on dit ou fait. L’impunité est la règle dans la mesure où la mémoire est supposée ne rien retenir de ce qu’on fait ou dit…
Ce rapport au temps s’exprime très bien dans la poésie hassane. C’est pourquoi je trouve cette tal’a (poème) d’un jeune poète, un jeune dont la production confirme son statut d’artiste de grand talent. La valeur n’attend point le nombre des années. Tout comme la maturité qui est là quand elle doit être là. Boudale Ould Sidi Moyla fait partie d’une école – qui s’appelle justement «la Medersa» -, une école de jeunes qui nous miroitent une possible renaissance de la culture hassane qui a, un moment semblé sombrer.
Jabarout al Jalaal/waasa dhalkhalq ahwaal
Kiiv il ‘aam ivtihwaal/innawbaat ivuut
Ishati vanawaal/bruudu mathbuut
Wiçayaf vazagaal/miskiin blaa quut
Wi kharrav vittirhaal/bayn enni’m umuguut
Taal eddahr u mataal/imuut u magtuut
Dha nabtu tiçarrav/viih al Jabaruut
Ishatti wi çayaf/wikharrav wimuut

La Toute-Puissance divine a donné aux créatures l’allure de l’année avec l’alternance des saisons: passent l’hiver dans le froid, l’été dans la carence et sans nourriture, l’hivernage dans l’abondance qui ouvre un appétit infini, que le temps avance la mort est au rendez-vous… le créé passe son hiver, son été, son hivernage et meurt… Le cycle est ainsi fixé… définitivement… inévitablement, le cycle tourne, reproduisant les mêmes phases qui sont finalement les phases de la vie… on va, on vient… on repart sur la même route pour revenir…

lundi 9 juin 2014

Carnets de campagne (3)

Aïoun reçoit le candidat Mohamed Ould Abdel Aziz. La capitale du Hodh el Gharbi connait l’effervescence des grands moments. De tous les départements, affluent notables et dignitaires politiques. La région est acquise à Ould Abdel Aziz et elle entend en donner la preuve.
Quelques deux semaines avant, un groupe de grands acteurs politiques de la région dirigé par Mohamed Ould Rzeizim, ancien ministre de l’intérieur et ancien ambassadeur à Addis-Abeba et Ezza Mint Hammam, ancienne députée du département, ce groupe a décidé de quitter Adil pour soutenir le candidat Ould Abdel Aziz. Ce qui a été un grand coup. Surtout que les débauchages de personnalités symboliques ne s’est pas arrêté là. Les premiers responsables du RFD locaux ont aussi décidé de prendre le même chemin. Parmi eux Bah Ould Cheikhna Ould Mohamed Laghdaf, un nom bien connu et pesant lourd dans la symbolique de la politique locale et nationale. Le sénateur et le maire élus sous les bannières de Hatem ont déjà rejoint le camp du pouvoir. De quoi faire le plein pour la présente campagne où chacun des acteurs a retrouvé son groupe d’antan et où la situation est redevenue ce qu’elle était d’avant, avec les mêmes alliances, les mêmes factions unies cette fois-ci pour une seul cause.
L’ambiance est bonne et ça se voit quand le candidat prend la parole. Il se permet quelques pointes d’humour dans une ville où le sens de l’humour est un atout considérable pour embarquer les foules. C’est ce que le candidat va réussir en se libérant des contraintes du discours traditionnel faisant le bilan par chiffres. Quelques sujets porteurs qui permettent de faire réagir la foule avec des ovations des plus fortes (standing-ovations plusieurs fois).
D’abord l’attaque contre l’un des leaders de l’opposition d’aujourd’hui, «celui qui a causé la faillite d’Air Mauritanie» et qui se targue aujourd’hui de demander des comptes et de faire des leçons de morale politique. «Vous le connaissez, tout le monde le connait, je n’ai pas besoin de citer un non…» Mais la foule scandait déjà le nom de l’ancien Premier ministre de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, le président de Adil Yahya Ould Ahmed Waqf. Et quand il parle de «ceux qui étaient des Walis ici et qui ont distribué les places publiques et dont le mauvais souvenir est toujours présent dans vos esprits», ce sont plusieurs noms qui fusent : les Walis qui ont sévi ici sont nombreux et militent tous aujourd’hui dans l’opposition comme ténors.
Ensuite la sortie sur l’émiettement de la société. «Chacun veut parler au nom d’un groupe alors que personne ne l’a mandaté. Souvent pour arriver à un dessein personnel. Il y a ceux qui parlent au nom des esclaves, au nom des forgerons, des chérifs, des guerriers, des marabouts, des noirs, des blancs, des basanés, de ceux qui ont les cheveux crépus, de ceux qui les ont lisses… parler au nom d’une faction est devenu un fond de commerce pour les élites perdantes. Ils viennent me voir pour me dire que leurs communautés sont exclus et marginalisées, qu’elles subissent l’arbitraire, je finis par croire que le plus opprimé de tous, c’est bien le Président de la République qui est obligé d’entendre jusqu’au bout ces balivernes qui e convainquent plus et qui sont dangereuses pour l’unité nationale. Notre choix est celui de préserver la liberté d’expression qui ne peut être source de mal, mais c’est à vous de refuser à ces gens de profiter de leurs discours sectaires, d’empêcher la prime à la mauvaise foi…»
Enfin cette sortie contre l’appel au boycott. «Maintenant qu’ils ont perdu leur pari sur la révolution, qu’ils savent que l’échec sera au rendez-vous pour toute leurs tentatives d’imposer une gérontocratie ici, ils décident de prôner le boycott pour déstabiliser la marche du pays vers un mieux-être politique et économique. Quand, comme pendant les législatives et municipales, le taux de participation sera bon, ils auront perdu leur dernier pari, celui de jeter l’opprobre sur la démocratie. C’est pourquoi je vous appelle à venir massivement faire échouer leur funeste projet comme vous l’avez fait par le passé».

Après le discours, le candidat s’est permis un bain de foule alors que ses soutiens se dispersaient dans la bonne humeur. Le soir, il se plia à la tradition d’une soirée et de multiples rencontres avec les notables et les dignitaires locaux. L’occasion de recueillir par lui-même les engagements à le soutenir et faire probablement quelques engagements pour l’avenir.

dimanche 8 juin 2014

Nouvelles négociations UE-Mauritanie

Du 25 au 27 mai dernier, négociateurs mauritaniens et européens se sont retrouvés à Nouakchott pour un deuxième round de négociations commencées à Bruxelles quelques semaines plutôt.
C’est naturellement Cheikh Ould Baya, conseiller technique du ministre des pêches, qui a dirigé la délégation mauritanienne. Lui qui avait dirigé celles qui devaient aboutir à l’Accord de juillet 2012 qui prend fin en juillet 2014 et pour le renouvellement duquel, les négociateurs des deux parties se retrouvent. L’ordre du jour comportait une évaluation des résultats du premier round et une discussion approfondie des projets de textes dont le Projet de protocole lui-même en plus des fiches techniques et des annexes prévues.
Lors des discussions, les Européens ont rappelé les principes qui fondent ce genre de protocole et qui s’inscrivent dans le cadre de la nouvelle politique européenne des pêches visant à instituer une exploitation durable et équitable (en terme de commerce) dans les accords. Dans ses fondements la nouvelle politique insiste sur la nécessité de permettre aux pays «partenaires» de développer leurs ressources, de créer des richesses nouvelles à partir de leur exploitation, de multiplier les opportunités d’emploi, d’assurer un équilibre dans la gestion de ces ressources. De telle manière à permettre aux deux parties de profiter en ayant de meilleures retombées économiques et sociales. En contrepartie de conditions de rentabilité, la Mauritanie doit profiter largement de ses ressources.
Les Mauritaniens ont loué cette politique qui peut permettre à la Mauritanie de recouvrer ses droits et de profiter effectivement de sa ressource, de fonder ainsi un commerce équitable. Le point d’achoppement ici a été, pour les Européens, de distinguer «l’appui sectoriel» de «l’appui budgétaire». Persiste aussi la «divergence d’interprétation» notamment sur la date d’expiration de l’Accord. Alors que l’Accord a été signe le 31 juillet 2012. Mais les «résistances» suscitées par certains armateurs européens (espagnols surtout) avec la complicité de leurs consignataires mauritaniens, avaient poussé la plupart des opérateurs à ne commencer réellement leurs activités qu’après l’adoption de l’Accord par le Parlement européen. Pour les Européens, c’est le début des activités qu’il faut considérer (15/12/2014). Pour les Mauritaniens, c’est plutôt la date de la signature de l’Accord (31/07/2014), le quota européen n’ayant pas été cédé à un intervenant autre. Le risque de voir les Européens trainer jusqu’à la veille de l’expiration «normale» (31 juillet) de l’Accord de deux ans, est bien là. Pour l’éviter, les Mauritaniens demandent un délai de réponse plus tôt.  Une solution doit être trouvée au plus vite.
L’autre grande divergence est au niveau des aspects financiers du futur accord. Les Mauritaniens considèrent qu’ils ne vendent pas une quantité de poisson, mais qu’ils vendent un accès à une ressource que les Européens «compensent». Avec l’avantage pour eux de la proximité des lieux d’activité et des marchés d’écoulement qu’il faut aussi «payer», tout comme la qualité du produit et les conditions naturelles favorables. Aussi faut-il corriger la perception que les Européens ont des 2% prélevés sur le pélagique qui n’est pas une «charité» aux populations démunies, mais un élément de la compensation globale.
La transparence, les conditions de gestion et de suivi de l’appui sectoriel, ainsi que le partenariat entre privés des deux côtés, ont fait l’objet de discussions approfondies et sérieuses. Concernant les annexes, les deux parties étaient d’accord sur les modifications à apporter, notamment en matière de mise en œuvre du protocole. Le débat sur la question sera approfondi lors des rencontres prochaines.
Ce que nous écrivions de l’Accord du 12 juillet (posting du 17 juillet 2012) :
«Après quelques sept rounds de négociations officielles et quatre rounds plutôt «techniques», Mauritaniens et Européens sont arrivés à un accord fixant de nouvelles règles en matière de pêche. Le précédent accord arrivait à échéance le 31 juillet, c’est-à-dire dans quelques jours. Le nouvel accord couvre la période des deux années à venir à compter du 1er août prochain.
«Nous sommes parvenus à un accord pour deux ans après un marathon de 15 mois de négociations qui ont été par moment intenses», a déclaré Cheikh Ould Baya, conseiller du ministre des pêches et chef de la délégation mauritanienne. Selon lui, les négociations ont buté sur deux aspects de la problématique : le niveau de la redevance et le souci de préserver la ressource halieutique. L’accord est «historique» sur la forme et sur le fonds.
C’est la première fois que les négociateurs mauritaniens ont négocié d’égal à égal avec les Européens. Aucune pression politique n’a été ressentie. La présidence mauritanienne s’est abstenue d’interférer malgré quelques tentatives européennes de l’impliquer.
Les résultats sont aussi sans précédent.
La compensation qui s’élevait pour le précédent accord à 76,5 millions d’euros est de 113 millions euros aujourd’hui. Dont 67 millions sous forme de compensation financière, le reste étant constitué essentiellement de redevances de pêche. Dans le nouvel accord justement, ce ne sont plus les caractéristiques du bateau qui fixent le niveau de ces redevances, mais la quantité pêchée. On revient donc à une situation plus juste et plus équitable.
L’ancien accord taxait au même niveau des bateaux ayant différentes capacités de captures et faisait perdre à la Mauritanie l’occasion d’appliquer la réalité des redevances. C’est désormais à la tonne pêchée que la redevance sera prélevée. De 10 millions d’euros, les redevances vont passer à près de 40 millions. C’est pourquoi l’important, ce n’est pas le nombre de bateaux qui vont pêcher mais la quantité qui sera pêchée et qui se situe aux environs de 307.000 tonnes entre crevettes, merlus et pélagiques, en plus de la trentaine de thoniers autorisés.
Désormais toute la pêche de fonds sera débarquée à Nouadhibou. Ce qui permettra un meilleur contrôle et surtout des emplois. Le pélagique sera lui entièrement transbordé dans le port de Nouadhibou.
Le niveau de mauritanisation de la main d’œuvre passe de 25% à 60%. Tandis que la pêche des céphalopodes est reconnue monopole mauritanien. De quoi satisfaire les producteurs artisanaux mauritaniens dont les produits étaient jusque-là concurrencés par ceux des bateaux européens subventionnés et déjà à la pointe du modernisme en matière d’équipements. Ce qui permettra de booster la pêche artisanale dans notre pays.
La surveillance satellitaire ne passe plus par les pays tiers mais elle est directement effectuée à partir de la Mauritanie. Les zones de pêches ont été réduites pour préserver les espèces. C’est ainsi qu’au sud de Timeris, le pélagique passe de 13 à 20 miles et les crustacés de 6 à 8 miles. Au nord du cap Timeris, les distances permises sont plus importantes.
Enfin 2% du pélagique pêché seront reversés au profit des poissonneries populaires existant dans une dizaine de Wilayas (environ quarante points de vente d’un poisson de qualité à moindre prix). Cette opération semble charmer les partenaires européens parce que les Espagnols financent déjà un projet du genre pour cinq millions d’euros.
«C’est un accord équitable qui s’inscrit dans la durée», a déclaré de son côté le négociateur européen, Stefaan Depypere ajoutant qu’il respecte les «bases scientifiques de la préservation des ressources».»
Espérons que la dynamique pour une pêche durable et pour un commerce équitable développée par les Européens tienne encore. Côté mauritanien, l’engagement politique soutenant les négociateurs et les techniciens impliqués dans les négociations, cet engagement n’a pas faibli apparemment.