lundi 26 mars 2012

La plaie s’est-elle refermée ?


A Rosso, la Mauritanie a tenté de clore un dossier qui lui pend au cou depuis avril 1989. Au moins l’aspect concernant les milliers de citoyens expulsés en ces années sombres de notre histoire. Il faut bien sûr différencier cet aspect du dossier de ceux relatifs aux exactions commises au sein de l’Armée et qu’on tente de refermer aussi à travers des règlements acceptés par les victimes survivantes, les ayant-droits, orphelins et veuves des disparus.
En 1989, les pouvoirs mauritanien et sénégalais, en proie à de profondes crises, avaient choisi de laisser leurs peuples s’affronter. Des milliers de Mauritaniens ont été expulsés du Sénégal. Des milliers de Mauritaniens ont été expulsés de Mauritanie sous prétexte qu’ils étaient sénégalais. C’est pour ça que nous disons que c’est d’abord et surtout la Mauritanie qui avait souffert de ces événements.
Dans les régions de la Vallée, les administrateurs locaux – préfets, gouverneurs, pas tous heureusement – ont procédé à l’expropriation et à l’expulsion de milliers de citoyens vers le Sénégal. Jusqu’au début de 1991, les procédures d’expulsions étaient courantes. En fait, les administrateurs fautifs étaient attirés par les biens des communautés. Vaches, chèvres, terres… les expulsés furent dépossédés. Biens dont disposaient les administrateurs en question à leur guise.
Quand j’ai fait ma première enquête, suite aux multiples dénonciations du Mouvement national démocratique (MND) l’un des rares mouvements (avec les FLAM) à dénoncer les faits, quand j’ai fait cette enquête j’avais découvert l’ampleur des exactions. Nous essayerons, à Mauritanie-Demain, de mettre à nu les comportements officiels. C’est seulement en juillet 1991, que nous réussissions à confectionner un dossier sur les événements.
«Arabes-Négro-africains : la fin d’un mariage de raison ?» C’était le titre choisi d’une édition qui sera saisie par le ministère de l’intérieur et qui, malgré cela, sera le journal le plus lu de l’histoire du pays. Les jeunes du Mouvement des démocrates indépendants (MDI), ceux du MND et quelques indépendants ont pris sur eux le devoir de multiplier et de faire lire partout dans le pays cette édition-là. C’est ici qu’on a donné la parole pour la première aux victimes militaires. C’est aussi la première enquête menée sur les événements. A chaud.
En mars 1992, je partais, en compagnie de Bah Ould Saleck, directeur de Mauritanie-Nouvelles, mener une enquête sur l’aspect endurance des populations de la Vallée, lesquelles populations vivaient encore le joug de l’arbitraire institué en méthode d’administration.
«Sorymalé : la terre accuse», ce fut le titre de l’édition d’Al Bayane consacrée à l’enquête, l’occasion aussi d’ouvrir un dossier, celui des exactions commises à la faveur des événements de 1989 et qui ont continué au-delà.
En mai 1992, profitant de l’ouverture des frontières avec le Sénégal, j’entrais en contact avec les associations de réfugiés pour aller sur place. Je dus me contenter de relancer le dossier à partir des renseignements donnés par ces associations. Il faudra attendre pour pouvoir aller dans les camps. C’était à la faveur d’un séminaire organisé par PANOS et auquel je participais avec ma consœur Hindou Mint Aïnina. Grâce à l’association mauritanienne des réfugiés au Sénégal (AMRS) animée par des cadres du MND, notamment Ba Moussa Sidi et Sarr Mamadou, nous pûmes nous rendre dans les camps. Quelques 48 heures passées au milieu d’une population forcée à l’exil, souffrant encore ses malheurs comme une fatalité. Ne demandant que de rentrer sur leurs terres et recouvrer leurs droits.
«Réfugiés : une objection de conscience aux Mauritaniens», c’était le titre du grand reportage consacré aux camps. La question était devenue un enjeu politique. Il faudra attendre 2008 pour voir un président mauritanien reconnaitre les fautes et demander pardon.
Hier à Rosso se concluait le processus de rapatriement des réfugiés mauritaniens. Sous la supervision du HCR dont le chef a salué les efforts de la Mauritanie, et avec la collaboration du Sénégal. Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a raison d’être fier d’être celui qui dirige cette cérémonie de clôture de cet du dossier.
Je retiendrai que beaucoup de voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer le processus qui doit aboutir un jour à la clôture définitive de tout le dossier, dans tous ses aspects. Je retiendrai que nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd’hui doivent d’abord s’excuser et reconnaitre le mal qu’ils ont fait au peuple mauritanien. Parce que nous devons considérer que celui qui fait du mal à un Mauritanien l’aura fait à tous les Mauritaniens.

dimanche 25 mars 2012

Maawiya, le retour ?


J’ai été frappé par le nombre de réactions que j’ai eue quand j’ai parlé du livre écrit par l’ancien président Maawiya Ould Sid’Ahmed Ould Taya. Comme je ne pouvais pas croire à une popularité réelle, j’ai commencé à me dire que la sortie du livre participait peut-être à un processus de restauration ou au moins «dépoussiérisation» d’une époque qu’on a liée à l’exercice d’un homme et qui a été réellement celui de plusieurs groupes.
C’était d’autant plus vrai à mes yeux que j’avais noté – et même commenté – les tentatives des plus significatifs de ses sbires de refaire surface, de blanchir la période et ses hommes. Ceux qui ont participé directement aux événements de 1989/90 et 91 sont réapparus sur scène, parfois devant les populations qui ont souffert leurs exercices, fustigeant les mauvais exercices actuels. Ils ont parfois osé faire des comparatifs qui sont allés jusqu’à dire : «le régime actuel est le plus mauvais que la Mauritanie a connu». Une façon de faire oublier les années noires de torture, d’exactions, d’exécutions sommaires, de jugements hâtifs, d’expropriations, de déportation, de prédation, de sac moral, de destruction de la cohésion sociale…  
Si j’en parle, c’est parce que quelqu’un m’a rapporté la scène suivante : l’autre soir, au cours d’une cérémonie de mariage, une griotte, visiblement sollicitée pour cela, a entonné un champ dédié à Maawiya Ould Taya, ce fut l’euphorie, des cris, des pleurs, de l’hystérie collective. Ce n’est pas anodin quand on entend tous ces discours et qu’on regarde les hommes qui les tiennent et qui sont actuellement les plus en vue sur la scène politique. On se dit que forcément il y a quelque processus en cours de relookage de l’homme et de l’époque. C’est récurrent chez nous.
Au milieu des années 80, quand la classe politique avait échoué à mobiliser le front intérieur en vue d’abattre le régime militaire, l’«on» est parti imposer le nom de Mokhtar Ould Daddah, le Père de la Nation, dans la scène. Un peu pour provoquer un mouvement populaire. Le coup d’Etat de 1984 devait interrompre le processus. Même tentative en 1995 quand feu Mokhtar a enfin accepté d’intervenir publiquement. Intervention venue un peu tard, et alors que la scène politique avait déjà ses leaders qui n’entendaient pas s’éclipser devant l’homme.
En 2003, et après plusieurs échecs devant le régime de Ould Taya, on a sorti l’ancien président Mohamed Khouna Ould Haidalla pour l’affronter. On espérait y trouver la personne qui pourra continuer la politique par la confrontation militaire. On prêtait à l’homme une grande popularité au sein de l’Armée, ce qui devait lui permettre de «ne pas se laisser avoir». On a vu ce qu’il en est advenu : en prison avant même les élections, puis jugé après.
Echec et mat.
Le retour sur scène, de plus en plus prononcé, de Ould Taya et de ses hommes peut-il signifier une nouvelle tentative de résurrection ?

samedi 24 mars 2012

Presse et politique


Jeudi soir, à l’hôtel Wissal qui a connu une embellie rapide, journalistes et hommes politiques devaient être réunis pour discuter des rapports qu’ils doivent entretenir entre eux. «Devaient», en fait c’est pour dire que seulement quelques-uns sont venus. Côté journalistes, la présence était plutôt satisfaisante. Côté politique, seulement quatre partis étaient là : Adil représenté par son président Yahya Ould Ahmed Waqf, le Mouvement pour la Réforme (MPR) représenté par son permanent Mody Camara, Tawaçoul représenté par son président Mohamed Jamil Ould Mansour et l’Union pour la République (UPR) représenté par son premier vice-président Mohamed Yahya Ould Horma. Il est utile de signaler la présence du ministre de la communication et des relations avec le Parlement, Me Hamdi Ould Mahjoub était venu écouter et éventuellement participer aux débats s’il ya lieu.
La soirée a commencé par une introduction faite par Cheikh Tidjane Dia du Rénovateur et Ryad Ould Ahmed el Hady de Aqlam hourra.
Quelles relations entre les politiques et les journalistes ? une relation d’inimité ? d’amitié ? de servilité ? de complicité ? de partenariat ?
Le journaliste est-il un homme politique ? quand est-ce que l’un empiète sur le domaine de l’autre ? le journaliste et l’homme politique finissent-ils par être concurrents ? le journaliste doit-il rester un outil de promotion pour le politique ? le politique est-il un punching-ball, un souffre-douleur pour le journaliste ?
Autant de questions qui seront posées. Les politiques axeront sur le manque de professionnalisme, le manque de spécialisation et de compétence. Certains iront jusqu’à préciser les contours d’une relation saine. Il est demandé au journaliste de s’assurer de la véracité de l’information, de sa précision. Il lui est demandé aussi de la traiter avec objectivité, équité, de garantir la pluralité des points de vue et des sources, une compétence à traiter le sujet. Le tout pour assurer une indépendance réelle et respecter les règles de l’éthique journalistique.
Les journalistes demanderont plus de transparence et de respect de la part des politiques. Plus de soutien aussi. Prenant en exemple cette soirée, certains feront remarquer l’absence de la quasi-totalité des partis qui animent la scène, invités et ayant assuré de leur présence. C’est en fait le propre de nos politiques : ils demandent l’ouverture de tribunes et quand elles sont ouvertes, ils les boycottent. Toujours le déficit de débat qui trouve son explication dans l’incapacité à défendre calmement ses positions, parfois la méconnaissance de l’art de prise de parole en public.

vendredi 23 mars 2012

Mohamed Merah n’est pas un héros


Les médias français nous ont permis de suivre, minute par minute, les événements de Toulouse. Dans les salons de Nouakchott, l’anxiété et l’intérêt pour le déroulement de ces événements étaient sensiblement les mêmes.
Quand la rédactrice en chef de France 24 qui a reçu son premier appel de revendication, décrit celui qu’elle a eu au téléphone pour moins de 20 minutes, elle parle de son calme, de sa détermination, de sa douceur… c’est à peine si l’on n’a pas le portrait d’un héros de chez nous. Ce que confirment tous les portraits dressés par les télévisions et les journaux. Comble de l’absurde : la répercussion de ses messages par la police et même par le ministre de l’intérieur français. Ainsi donc, nous savions que l’assassin avait «une cause», qu’il était devenu le monstre qu’il est devenu parce qu’il souffrait la situation des enfants de Gaza, l’occupation de l’Afghanistan où un soldat américain vient de tuer 16 civils en leur tirant dessus… Du coup les «justifications» de ses actes sont devenues «discutables», voire «acceptables». Pourquoi tout ça ?
Quand le 22 juillet 2011, Anders Breivik, un jeune norvégien appartenant à l’extrême droite tue 77 personnes et en blesse plusieurs dizaines pour des motifs éminemment idéologiques, la presse de Norvège s’abstient volontairement de publier des photos de l’assassin. Pour ne pas lui faire la publicité qu’il cherche derrière son acte barbare. Aujourd’hui, le tribunal qui doit le juger très prochainement a décidé de ne pas laisser filmer les moments où il prend la parole pour se défendre et s’expliquer pour ne pas faire de publicité à sa «cause». C’est tout le contraire qui se passe en France.
Le malheur pour nous (et pour eux), c’est qu’il se trouvera toujours quelqu’un, imbu ou non de l’idéologie violente qui a inspiré Merah, qui le regardera comme un héros, pire, comme un modèle à suivre. Les «loups solitaires» dont on parle là-bas pour désigner ces Jihadistes non structurés et qui peuvent agir par eux-mêmes, ceux-là sont partout. Ils n’attendent que le moment qu’ils jugeront favorable.
En couvrant au détail, le parcours de ce jeune délinquant, sa «résistance farouche» aux hommes du RAID (l’élite de la police française), la peur produite sur la société française en général, les médias font de Mohamed Merah un héros pour une jeunesse en mal dans sa peau. En France ou ici, ou encore ailleurs.
Deux leçons valent pour nous. La première concerne le seuil d’alerte qui doit être relevé les semaines à venir. Il ne faut pas écarter la possibilité d’une surexcitation produite par «l’effet Mohamed Merah».
La seconde – qui la sous-tend – est que les événements de Toulouse sont d’abord le fruit d’une surenchère politique accentuée par la campagne électorale de ces dernières semaines. Les excès de langage dans les propos sur les civilisations, sur le halal, sur l’intégration ou non de la communauté musulmane ont fini par participer à la stigmatisation de cette communauté. On l’a dit timidement, mais les polémiques des dernières semaines ont certainement participé à l’accélération du processus «d’auto-radicalisation» - on découvre ce mot ces jours-ci – de Mohamed Merah.
C’est pourquoi les politiques, partout où ils sont, doivent toujours réfléchir à ce qu’ils disent et aux conséquences que cela peut avoir. Dernièrement chez nous, nombre de discours politiques ont prêché la violence, certains allant même jusqu’à inscrire dans la case de la chahada (martyr) tout acte visant à renverser le pouvoir. C’est vrai que l’on utilise volontiers le mot «taghyiir» (changement) pour dire cela, mais ça ne change rien aux réelles intentions qui sont de pousser vers une radicalisation violente de l’espace politique. Dans un pays dont on reconnait pourtant la fragilité…  

jeudi 22 mars 2012

Le Dadis nouveau est arrivé


Ce qui se passe au Mali était attendu, ou presque. La situation de déliquescence de l’Etat, l’instabilité au nord avec notamment cette guerre larvée que mènent nationalistes de l’Azawad, Jihadistes de l’AQMI (d’Ansar Eddine aussi) et narcotrafiquants dans les deux tiers du pays, ainsi que les surenchères des politiques, tout cela ne pouvait qu’ouvrir sur une dérive. Qui pouvait – qui peut encore - prendre la forme d’une guerre civile ou celle d’une insurrection de l’Armée. C’est finalement cette dernière qui a eu lieu.
Des soldats, un ou deux officiers subalternes – le plus gradé étant un capitaine – ont pris le pouvoir ajoutant à la confusion qui régnait et au chao qui se dessinait. Des avatars du phénomène Dadis Camara de Guinée. Qui n’ont pas de projet, pas de revendication autre que celle d’avoir les conditions de faire la guerre. Et en attendant de les avoir et de repartir vers le champ de bataille, c’est contre la démocratie malienne qu’ils tournent leurs fusils. Rien de plus dangereux qu’une armée défaite sur le champ de bataille et qui se retourne contre les institutions politiques en vigueur.
C’est une fin politique tragique pour Amadou Toumani Touré (ATT) qui, à un moment, a incarné cette Afrique de l’espérance avec des leaders détachés du pouvoir et donc de ses aléas. A force de se contenter de jouer au plus fin, de manœuvrer pour gagner le temps, de laisser son entourage vivre sur les trafics de tout genre, de refuser de faire face aux défis sécuritaires, d’entretenir des relations équivoques avec les organisations du crime organisé qui ont fini par faire main basse sur une partie du territoire du Mali, ATT vit aujourd’hui cet épisode tragique et ce à un mois de son départ. Réfugié en Guinée, il pourra tenter de reconquérir le pouvoir mais avec qui ?
Vu d’ici personne ne semble pleurer son départ. Par contre tout le monde pleure déjà la démocratie malienne. Comment alors sauver cette démocratie ? C’est la question que le personnel politique malien doit se poser en ces jours de doute.
La seule formule qui vaille est celle qui consiste à restaurer l’ordre constitutionnel en désignant un intérim au président avec mission de mettre en place un gouvernement technique chargé de superviser les élections présidentielles prévues initialement le 29 avril prochain. Tout est déjà lancé, y compris la campagne. Rien ne doit s’arrêter. La seule exigence pour les Maliens doit être de sauver la démocratie pour laquelle ils ont sacrifié tant de vies. Parce que là-bas, la démocratie n’a pas été le fait du Prince, mais une conquête politique.
ATT, chef de la junte qui a démis Moussa Traoré à la faveur de manifestations populaires, a quitté le pouvoir parce que la classe politique n’a pas tergiversé et a exigé de lui et des militaires de sortir par la grande porte. Le gouvernement civil de Alpha Oumar Konaré qui a fait deux mandats, devait travailler pour raffermir les fondements de cette démocratie. C’est son premier passage qui devra permettre à ATT de revenir au pouvoir par les urnes. Deux mandats l’ont finalement usé. Mais il ne doit pas emporter avec lui un système démocratique qui a atteint un degré de maturité envié en Afrique : avec notamment la possibilité d’alternance pacifique au pouvoir.
En Guinée, le régime dictatorial avait détruit la scène politique empêchant tout développement d’une classe politique démocratique forte de son ancrage populaire et de ses pratiques. Au Mali, nous sommes en présence d’une classe politique qui a fait ses preuves et d’une société civile très forte. Aussi d’une société qui vit et pratique la démocratie. C’est pourquoi, le Dadis nouveau ne doit pas rester une heure de plus.

mercredi 21 mars 2012

Senoussi… reste, restera pas


On a appris hier soir qu’un avion spécial a quitté Tripoli pour Nouakchott où il a effectivement atterri vers deux heures du matin. Le vice-Premier ministre, chef de la délégation dépêchée à Nouakchott pour négocier l’extradition de l’ancien chef des renseignements de Kadhafi, a publié une information selon laquelle le Président Ould Abdel Aziz aurait été d’accord pour livrer Abdallah Senoussi aux autorités libyennes. Dans l’avion spéciale se trouvent, en plus de l’équipage, quelques personnages à l’allure de bodyguards… tout pour faire croire que la remise était pour aujourd’hui. Et qu’on en finisse.
Pour cette remise immédiate, deux soucis sont à prendre en compte : le premier est celui relatif à la nécessité pour les Mauritaniens de se plier aux termes de la Convention de Riad signée en 1983 et qui oblige tout Etat arabe à remettre les citoyens recherchés à tout autre Etat arabe ayant fait la demande ; le deuxième relève de la crainte de garder un prisonnier encombrant, recherché par tous et dont la mort, au fond, est souhaité par tous d’où la difficulté de le protéger.
Tout milite donc pour que nous croyions à un transfert imminent. Vers 13 heures, la délégation libyenne fait ses adieux au territoire mauritanien sans Senoussi. Le porte-parole de la délégation déclare la disponibilité de la Mauritanie à le livrer, après mesures administratives, à son pays d’origine. Très vite, la partie mauritanienne intervient auprès des médias pour tempérer l’optimisme des Libyens. Certains interlocuteurs vont même jusqu’à affirmer qu’il n’y a pas eu d’accord sur la question.
En fait, l’enquête ouverte par les services mauritaniens vient juste de commencer. Rien que la partie concernant le parcours de l’homme devrait durer quelques semaines. Suivront les questions relatives au traitement du dossier mauritanien par les renseignements libyens. Pendant des années, le pouvoir du colonel Kadhafi a essayé de prendre le pouvoir en Mauritanie. D’abord à travers des organisations politiques, estudiantines pour l’essentiel. Ensuite à travers des groupes paramilitaires formés ici ou en Libye. Et enfin à travers le financement de la vie politique en Mauritanie. Rares les hommes et les partis qui ont «refusé» l’argent du colonel. Mais beaucoup sont ceux parmi l’élite politique qui sont allés à Tripoli prêter allégeance au Guide de la révolution, plus ou moins publiquement.
Ensuite les enquêteurs devront passer à notre environnement immédiat. Au moment où éclatent les événements du Mali, il est important pour les Mauritaniens de savoir comment fonctionnait l’Appareil sécuritaire, avec il traitait et quel degré d’implication pour les autres pays. L’occasion de découvrir les autres théâtres d’opérations des renseignements libyens. Dans la foulée certainement, le soumettre aux multiples commissions rogatoires venant de France, d’Arabie Saoudite, du Maroc, des Etats-Unis, du Royaume Uni… tous les pays qui ont à affronter les redoutables renseignements libyens. 

mardi 20 mars 2012

Douleur et recueillement en France


Le sauvage assassinat des trois enfants et d’un père de famille de trente ans a ému la France toute entière. C’est normal. Même ici, cela émeut ceux parmi nous qui vivent le monde comme s’il s’agissait d’un petit village dont les habitants, nonobstant les distances, demeurent proches les uns des autres. C’est, je crois, l’un des drames de l’humaine condition : la douleur partagée dont nait nécessairement le devoir de solidarité.
Les débats restent ouverts en France malgré l’arrêt de la campagne présidentielle, un arrêt mécanique va-t-on dire parce que, comme l’a dit quelqu’un, la politique continue d’occuper l’espace public. Avec cependant une retenue qu’on peut envier à nos amis français. Comme s’il y avait des moments où les interdits existent. Comme s’il y avait des limites pour les politiques, des limites qu’il faut respecter, des limites que chacun respecte. Cela relève du pacte national.
Je retiendrai de tout ce qui a été dit, quelque chose qui doit valoir pour nous, journalistes, politiques et simples citoyens. Un criminologue qu’on interviewait pour l’amener à dresser le profil de l’assassin qui a, en plus des quatre personnes de confession juive, probablement tué aussi trois parachutistes (deux arabes de confession musulmane et un martiniquais), ce criminologue a eu cette réplique : «nous sommes au stade où l’on ne peut parler que de l’irréfutable, l’on ne peut analyser que l’irréfutable, ce qui est établi. Il faut justement éviter de se perdre dans les suppositions, les commentaires parce que cela non seulement relève de la mauvaise foi, mais peut influer négativement sur le cours de l’enquête». En substance, c’est ce qu’il a dit et j’ai pensé à notre espace public où la culture de la rumeur a effectivement remplacé celle de l’information et où aucune source n’est plus crédible.
Nous avons assisté à la dépréciation de la parole publique à travers des moyens de communication de masse (radio et télé) entièrement dédiés au culte de la personnalité du chef. Durant des décennies, on subissait ce mensonge qui nous martelait que nous étions dans le meilleur des mondes possibles. Puis nous avons glissé vers l’utilisation abusive du mensonge pour finir pris au piège de nos prétentions.
Quand Ould Taya faisait ses visites dans les régions, on s’empressait de déployer le même rituel qui commence par les accueils fastueux et se termine par les discours enflammés. Une entreprise de «tromperies» qui a fini par …ne plus tromper. Ou par excéder.
A la base de la culture de «tesfag» qui a pris racine en ces années-là, il y a toujours eu cet élan quasi-consensuel autour d’un mensonge (le soutien au chef, à la lutte contre l’analphabétisme, au kitaab, à l’obésité…). Cela a pris parfois des aspects dramatiques qui pèsent encore sur notre devenir. Parlons des plus récents.
Quand notre administration financière a créé les fausses statistiques, le fameux épisode «des faux chiffres» et que le pays, pour masquer ses déboires de gestion, adoptait la tricherie et le mensonge pour continuer à donner une image acceptable de lui-même. Si on ment à nos partenaires techniques et financiers (PTF), il n’y avait aucun mal à cela aux yeux de notre encadrement. A peine si cela ne participait pas au Jihad contre les mécréants. Et c’est ainsi qu’à la faillite économique, on ajoutait sciemment la faillite morale d’une société.
En 2007, nous avons, cette fois-ci tous, salué, avec plus ou moins de ferveur, l’élection présidentielle qui s’est déroulée dans la transparence et en toute régularité. Alors que nous savions, cette fois-ci tous, que les dés étaient pipés au départ et qu’en fait de «régularité», nous avons assisté au «dopage» de l’un des candidats par les autorités militaires au pouvoir à l’époque. Qu’à cela ne tienne, nous y sommes allés sans discernement… Quand intervient la crise politique dont le coup d’Etat d’août est un épisode, nous avons affiché la surprise alors que la plus pessimiste des analyses ouvrait sur un effondrement inévitable…
On prête au Prophète Mohhamd (PSL) ces paroles : «ma communauté ne fait pas unanimité autour d’une déviance (ou perdition)». Quelle déviance plus dangereuse et plus condamnable que le mensonge ?