lundi 10 octobre 2011

Passion de soi


Dimanche soir, la veille d’une semaine de travail au Maroc où le repos hebdomadaire (weekend) est encore samedi et dimanche. Dès 19 heures, la circulation a considérablement baissé d’intensité. Plus de foules comme d’habitude dans les rues commerçantes de Rabat. Je suppose que c’est le cas dans toutes les grandes villes.
Dans les cafés, on vient s’installer aux côtés d’amis, parfois d’inconnus, les places manquant de plus en plus. Tout le monde semble regarder vers la même direction. Les volumes des téléviseurs allumés sont poussés au maximum de leurs puissances. Vous n’avez aucune chance de ne pas apercevoir que tout un peuple est captivé à cet instant.
Le Maroc joue contre la Tanzanie à Marrakech pour les qualifications de la CAN 2012. Avec une victoire, le Maroc va garder la tête du classement de son groupe qui comprend… l’Algérie. Laquelle Algérie joue au même moment à Alger contre la République centrafricaine. Même si l’on ne peut occulter cette présence dans le même groupe du voisin, frère et concurrent, elle ne justifie pas le fond de cette passion qui est un moment de communion.
Peuple à très forte dominante jeunesse, le Maroc a eu ses heures de gloire dans le football. Mais c’est surtout parce que la jeunesse de ce pays semble avoir trouvé des modèles en Marouane Chamakh (auteur du premier but marocain contre la Tanzanie à la 19ème minute), Abdel Taarabt (auteur du but de la 68ème), Mbarek Boussoufa (auteur de celui de la 90ème), Youssouf el Arabi qui a parfaitement joué son rôle ce jour-là, Houssine Kharja le capitaine exemplaire de l’équipe, le gardien Lamyaghri et tous les autres.
Je suis un passionné de foot, il est vrai. Mais si je parle de ce moment, c’est pour dire que le temps de la victoire marocaine et de la fête qui s’en est suivi, je me suis retrouvé en train de me demander s’il existe quelque chose – un jeu, une cause, un évènement…- pour lequel, nous Mauritaniens nous pouvons être autant engagés. Parce que je crois que l’un des grands péchés de l’exercice du pouvoir en ces trente dernières années, aura été un «essorage» de la société qui a permis de la vider de tout ce qui est émotionnel. On ne s’en rend pas compte, mais le recul de la joie – comme l’appelle un ami devenu «fou» pour avoir été trop intelligent – a dévasté le mental des Mauritaniens.
On ne s’amuse plus. On ne se passionne plus. Et donc fatalement on ne s’émeut plus. C’est à mon avis ce qui explique le silence sur l’arbitraire, la complicité «sociale» avec tout ce qui est mal-gouvernance et qui explique notre mal-être que nous trainons depuis trente ans. La culture de l’antivaleur, le renversement de l’échelle des valeurs – le vol devenant un «savoir-faire», le manque de scrupule «bravoure», le faux «habileté»…- tout ça c’est aussi parce que l’émotion n’est plus.
Pour nos jeunes, ne parlons pas de modèles. Lesquels ? Ceux de leurs aînés qui leur apprennent la fourberie en les aidant à trafiquer bulletins de notes, permis de conduire… ? Ou ceux qui ont édifié le système de contre-valeurs qu’ils souffrent depuis leurs naissances ?
Ce qui pousse à interpeller les plus de 35 ans pour les amener à se poser la question : quel modèle avons-nous cultivé ? et les moins de 35 : comment recouvrer votre droit à exprimer vos émotions, à vous passionner pour un sport, une musique, un style de vie ?

dimanche 9 octobre 2011

Expliquez-nous !


J’ai lu toutes les interviews de l’Administrateur-directeur général de l’agence nationale de l’état civil – ce n’est pas comme ça qu’elle s’appelle – sans pourtant comprendre pourquoi on a utilisé ce mot «enrôlement» au lieu d’un autre. Je suis donc allé sur Internet pour essayer de comprendre ce que cela veut dire de particulier. Je n’ai rien trouvé.
Sur le site de l’Agence, on explique : «L’enrôlement massif est la procédure administrative visant la création d’un registre national des populations à travers un recensement de tous les citoyens et des étrangers résidents en Mauritanie.
L’opération de l’enrôlement consiste à collecter les données biographiques (prénom, nom, sexe, date et lieu de naissance, nom de famille, données du père et données de la mère), et les données biométriques (les empreintes, la photo et la signature) pour les candidats à l’enrôlement. Cette opération est obligatoire.
Il est attribué à chaque individu enrôlé un numéro national d’identification (NNI), ce numéro est unique, inintelligible et non répétitif».
Pourquoi ne pas parler du recensement de la population ? Selon la définition de Wikipédia : «Le recensement (du latin recensere, « passer en revue ») est une opération statistique de dénombrement d'une population. Si des recensements démographiques ont existé depuis l'Antiquité (Chine,Égypte, Rome), ils n'ont véritablement été mis en œuvre de façon systématique qu'à partir de l'Âge classique et plus encore de l'avènement de l'État-nation. Ils servaient divers objectifs, dont notamment la répartition de l'impôt, la connaissance du nombre et des richesses de la population et donc du souverain et la conscription.
Aujourd'hui, les recensements sont surtout des outils d'aide à la prévision économique. Outre le nombre d'habitants, ils indiquent presque toujours leur âge, leur profession, leurs conditions de logement, leurs déplacements domicile-travail ou domicile-études, leurs modes de transport et, ce qui apparaît aujourd'hui comme une évidence mais ne l'était pas naguère, leur nom et prénom. D'autres données personnelles sont parfois récoltées, comme la religion, la langue, ou, comme c'est le cas aux États-Unis, la « race ».»
Et plus simplement, la définition des géographes : «Dénombrement d’une zone donnée, généralement effectué tous les 5 ou 10 ans, donnant les effectifs de toute la population, et compilation des informations démographiques, sociales et économiques concernant cette population, à un moment précis».

samedi 8 octobre 2011

Qui va protéger le peuple de Syrte ?


Insoutenables, ces images qui arrivent des environs de Syrte, dernier bastion de Kadhafi, nous dit-on pour justifier le massacre qui s’y opère à ciel ouvert.
Chaque moment, le ciel tombe sur la tête des habitants de la ville libyenne. L’aviation de l’OTAN bombarde continuellement. Chaque seconde, tombent sur les têtes aussi des milliers d’obus lâchés aveuglément par ceux qu’on appelle tantôt «les rebelles», tantôt «les révolutionnaires», tantôt «les forces du CNT»…
Les images diffusées par Al Jazeera – entre autres chaînes satellitaires engagées aux côtés des combattants anti-Kadhafi – ne sont pas destinées à nuire à l’image des rebelles libyens. Au contraire. Mais ces images nous montrent des combattants utilisant armes lourdes et légères, tirant dans tous les sens, chargeant continuellement… Toutes ses munitions tombent sur la tête des habitants de Syrte.
On nous dit que ces populations sont «prises en otage par les forces de Kadhafi», en oubliant qu’elles sont systématiquement ciblées par l’OTAN et les rebelles sur terre. Combien de morts ? de blessés ? de destruction ?
Au début était le prétexte de protéger la population libyenne. A la fin, c’est bien cette population qui souffre. Ce sont les civils qui tombent sous les tirs aveugles. Ce sont les infrastructures libyennes qui sont détruites. Ce sont les équilibres sociaux et politiques qui volent en éclat.
Combien de temps faudra-t-il pour reconstruire ce pays. Un pays qui, après avoir souffert une dictature fortement appuyée par l’Occident, subit le poids des bombardements sol-air-mer.
Le scénario se répète. Après Saddam, on ne peut pas dire que l’Irak a aujourd’hui fait une avancée quelconque. Après la chute des Talibans, on ne peut prétendre que les Afghans vivent mieux.
Pourtant ce n’était pas difficile de faire mieux que ces autocraties obscurantistes. La «communauté internationale» (Amérique & consort) ont fait pire.

vendredi 7 octobre 2011

Rappel terrible

Selon les données UNESCO de cette année, 60% de la population mauritanienne ne saurait ni lire ni écrire. 50% des hommes et 70% des femmes de notre pays seraient analphabètes. Classée dernière de l’ensemble arabe, la Mauritanie pourrait pourtant avoir une place moins évidemment mauvaise au sein de ses frères africains du sud du Sahara. Ce qui n’atténue en rien le tragique de la situation pour nous.
Un demi-siècle après l’indépendance, la population mauritanienne continue de souffrir du mal de base. Ce mal qui fonde tous les autres : ignorance, arriération, corruption, esclavage, exploitation, irresponsabilité, rejet de la Modernité, achat des consciences, et finalement pauvreté.
Tout, à l’origine, nous vient de l’analphabétisme. Et voilà que 51 ans après la naissance de la Mauritanie, cette étude vient nous rappeler que pas grand-chose n’a été fait pour éradiquer le phénomène. Ou l’atténuer.
Malgré les milliards engloutis dans le système éducatif, les milliards officiellement dépensés pour lutter contre l’analphabétisme. On n’a pas oublié – et comment oublier cette folie collective ? – la campagne du kitab (livre) qui nous a valu un chœur qui a coûté plus d’un milliard d’ouguiyas. Ni les ouvertures occasionnelles de classes dédiées à la lutte contre l’analphabétisme dans le monde rural par les dignitaires du régime qui voulaient ainsi s’ouvrir pour eux les portes des privilèges liés à la proximité du pouvoir. Tout ce cirque n’a servi finalement à rien. Même pas un impact. Dramatique, n’est-ce pas ?
Pourtant nous continuons à palabrer, à perdre du temps en refusant d’agir sur le présent, en voulant occulter le passé pour nous donner l’illusion qu’il ne s’est rien passé, et surtout pour tourner le dos aux défis immédiats. A la tête desquels se trouve la bataille contre l’analphabétisme.

jeudi 6 octobre 2011

Le plat pays qui est le sien ressemble au mien


Quand on est hors du pays, nous avons le temps d’écouter, de réécouter, de lire, de relire, de regarder, de regarder encore…
Je suis de ceux qui ne peuvent s’empêcher de partager… Le génie de Jacques Brel qui chante le plat pays qui est le sien… et qui, par moments, me rappelle le mien, le nôtre. C’est pourquoi je partage avec vous ces belles paroles de l’auteur-chanteur-compositeur Jacques Brel :

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent d'ouest écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de Cocagne
Ou des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d'est écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu
Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité
Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu
Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner
Avec le vent du Nord qui vient s'écarteler
Avec le vent du Nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien


Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au Sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien 

mercredi 5 octobre 2011

Pour ça seulement ?


J’ai lu aujourd’hui une dépêche qui faisait le portrait d’un Américain qui combat depuis le début aux côtés des rebelles libyens. Matthiew Vandyke, c’est son nom, est présenté comme un Rambo grandeur nature. Il dit se battre pour mettre fin à "la souffrance du peuple libyen". Il raconte fièrement : "Quand je suis venu, il n'y avait pas encore de Sarkozy ou d'Otan. C'était juste nous contre Kadhafi". Pour compléter son tableau, il a été naturellement prisonnier des forces de Kadhafi avant de s’évader et de reprendre le chemin des combats après 161 jours de captivité.
Et quand la dépêche pousse dans le portrait, l’acteur de la téléréalité explique : "Personne ne doit mourir. Même les cinglés de Kadhafi doivent pouvoir profiter de McDonald's et de toutes les autres bonnes choses qui vont venir une fois que la Libye sera libre". 
Tout ce massacre donc pour que les libyens «profitent» de la malbouffe. Il se trouve que le même jour, je me retrouvais dans un McDonald’s  de Rabat. En regardant autour de moi, j’avais l’impression qu’on était là pour nous remplir les panses, pas pour se nourrir pour vivre. Cela avait un côté animal qui satisfaisait un besoin mécanique. Aucun plaisir visible, aucune envie autre que celle d’en finir au plus vite. On se battrait en Libye pour ça ? Tout un symbole de ce qui nous sépare…
Pour revenir au jeune homme et à sa «belle» histoire de héros, il reconnaît que la capture de Syrte se révèle "difficile". "Cela prendra plusieurs semaines", estime-t-il. "Les snipers sont un gros problème. Ces types sont des fanatiques, ils continuent de se battre même après que nous avons copieusement bombardé la ville."
Et quand la ville tombera, ce sera la fin de la guerre. Alors seulement, Matthew Vandyke pourra faire ce qu’il a envie de faire : "Je veux profiter de l'Amérique. Je veux être avec ma copine et boire une bonne bière."
Instructif, non ?

mardi 4 octobre 2011

Revisiter la réforme de 1999


Dans le cas de l’éducation, on pourrait dire que nous avons jusque-là continué à casser des œufs mais sans faire d’omelette. Des générations ont été sacrifiées depuis 79 et, chose plus grave, pendant 20 ans elles furent formées parallèlement.
En 1979, les élèves ayant fait le cursus commençant par la 1ère ASA (année scolaire arabe) et la 1ère ASF (francophone) devaient se retrouver au bout du cursus secondaire, en classe de terminale pour un bac unifié bilingue. Ce qui devait signifier l’extinction des filières et leur intégration dans une seule filière bilingue. C’est pourquoi il fallait procéder à quelques réaménagements des coefficients notamment de l’IMCR (instruction morale, civique et religieuse). C’est le sens de la «circulaire 02» qui fut fortement contestée par la plupart des élèves négro-africains, occasionnant des heurts qui déstabilisèrent le pouvoir militaire de Ould Haidalla fraichement installé. En attendant d’élaborer une nouvelle réforme, le comité militaire adopta une loi transitoire qui donnait naissance à deux filières, l’une dite «arabisante» et l’autre «bilingue». Les Arabes envoyèrent leurs enfants dans la première, les négro-africains dans la seconde.
Mais, chose révélatrice de l’état d’esprit de l’élite, celle-ci envoya ses enfants en masse dans les écoles privées où l’enseignement «traditionnel» continuait d’être dispensé. Ministres, hauts cadres, politiques, hommes d’affaires… contribuèrent à la naissance d’un enseignement privé qui allait être rattrapé, des années après, par la médiocrité générale du système.
En 79 toujours, le comité militaire ordonna la création d’un institut des langues nationales dont la mission était de préparer un cursus pédagogique pour permettre l’introduction de ces langues à l’école. L’objectif était d’arriver à un moment où tout élève commençait son enseignement dans sa langue maternelle (arabe, pulaar, soninké ou wolof) et à partir de la troisième année se verra imposer l’arabe puis le français. Qui sont les cadres négro-africains ou arabes qui ont accepté d’envoyer leurs enfants dans ces écoles ?
Par démission et hypocrisie, les élites tuaient l’école publique qui les avait pourtant formées. Je ne connais pas de ministre ou de haut cadre qui envoya ses enfants à l’école publique depuis cette date.
En 1982, la période transitoire devait prendre fin. Par paresse, sans doute incompétence et irresponsabilité de l’Appareil politique, on prolongea la transition, fixant un nouveau deadline pour 1989. Année symbole où personne ne pensa à l’école.
Les années se suivirent et se ressemblèrent. La préoccupation n’était plus de fonder une école efficiente, un système éducatif performent, mais de ne pas avoir de grèves. Le souci est absolument sécuritaire. Dépréciation du savoir, des compétences, la médiocrité ambiante va s’accentuant.
Pendant ce temps, deux Mauritaniens évoluaient parallèlement. Un qui fait l’arabe, fermé au français, branché sur les feuilletons égyptiens, fréquentant les centres culturels libyen, syrien, irakien… Un autre apprenant en français, dédaignant l’arabe, branché sur la culture occidentale, fréquentant plutôt le centre culturel français… Des enfants qui n’avaient pas à se parler durant toute leur scolarité. La disparition des internats aggravant cette coupure.
En 1999, Ould Taya, sur un coup de tête, ordonne une réforme qui réhabilite le bilinguisme. Ce sont les enfants ayant commencé cette réforme à la rentrée scolaire de 99 qui ont fait le bac cette année.
Une remarque mérite d’être faite avant de continuer : les résultats obtenus cette année sont sans précédent en Mauritanie alors que les élèves ayant subi ce cursus débuté en 99 n’ont jamais eu de manuels scolaires, ni de programmes préétablis, ni tous leurs enseignants, ni toutes les matières… comme quoi, nous resterons toujours «surprenants»…
On peut résumer ces trois moments de l’histoire de notre école en disant que la réforme du début des années 70 a été une réussite jusqu’à son interruption brutale en 79, pour avoir été dictée par une vision politique (indépendance culturelle) et un souci pédagogique (élaboration de programmes, concours extérieurs en enseignants…) ; celle de 1979 a été un échec sur tous les plans (politique et pédagogique) ; et celle de 1999 qui répondait à une demande (réunifier l’école) mais qui ne s’est pas donné les moyens pédagogiques nécessaires. C’est cette réforme qu’il va falloir revisiter aujourd’hui.