samedi 30 mai 2015

Da’esh reprend des couleurs

Au début était une organisation créée par des résistants irakiens qui entendaient rendre la vie difficile aux conquérants américains. Un ancien chef des renseignements irakiens de l’ère Saddam Hussein, entreprend de monter des groupes de combats très structurés et très cloisonnés. Pour rendre son réseau plus efficace, il se retire en Syrie dès le début de la rébellion et entreprend de s’y installer pour en faire une base arrière au monstre qu’il allait lâcher dans la nature. La terreur et le renseignement sont ses armes principales. Il soumet les populations et attire les volontaires de toutes parts.
A ce moment-là, les Américains ne savent pas quoi faire de l’Irak dont la partition se dessine déjà avec la création d’un Kurdistan au nord et le règne des Chiites dans le sud. La création d’une entité représentant les Sunnites complèterait le tableau.
A ce moment-là, les pays du Golf, principalement l’Arabie Saoudite et le Qatar, terrifiés par la menace du «printemps arabe», cherchent désespérément à contenir la contagion en multipliant les foyers de tension loin de leur zone. La Libye, l’Egypte et surtout la Syrie sont le théâtre sur lequel les velléités guerrières des monarchies vont s’exprimer. La Front Al Nouçra, branche d’Al Qaeda et surtout Da’esh sont des leviers dont il faut prendre la commande pour pouvoir les utiliser dans la guerre d’influence.
A ce moment-là, la Turquie cherche à imposer son leadership au monde arabo-musulman de l’espace sunnite. Face à l’Iran chiite, plus rien n’empêche la Turquie de restaurer son influence sur cet espace, jadis faisant partie de l’Empire Ottoman. Cette même Turquie ne voulant pas d’un Etat kurde à ses frontières sauf s’il va contribuer à atténuer les revendications des Kurdes en Turquie. Pour satisfaire l’un et l’autre des besoins, le chaos dans la région peut servir.
Le chaosle chaosle chaos constructif… qui a inventé ce concept ? N’est-ce pas là l’inspiration première de l’administration américaine pour recomposer la région de manière à détruire toutes les entités insoumises au diktat ?
Tout converge pour que la communauté internationale ferme les yeux, si elle n’encourage pas. Da’esh peut proliférer comme prolifèrent les virus. Toujours les mêmes armes : la terreur et le renseignement.
Aujourd’hui, l’Etat Islamique est une réalité. Le plus grave, c’est qu’il se présente désormais comme la milice d’autodéfense sunnite. C’est pourquoi il s’en prend aux mosquées chiites en Arabie Saoudite et ailleurs. Il prétend protéger les Sunnites en Irak contre les milices chiites répondant à l’appel de l’Imam Hussein, ceux du Yémen contre les Huthis, de Syrie contre les Alaouites, du Liban contre le Hezbollah, du Pakistan contre les Chiites de ce pays… le danger est bien celui-là : contrairement aux combattants d’Al Qaeda, ceux de l’Etat Islamique sont servis par les stratégies déployées par les pays engagés militairement et diplomatiquement dans les équilibres au Moyen-Orient. Pour les Arabes, l’ennemi principal est l’Iran. Tout ce qui peut affecter ce pays et ses supposés alliés (les Chiites) est à soutenir. Pour la Turquie, tout ce qui peut lui assurer un leadership au niveau de la zone est le bienvenu, y compris le soutien actif ou non à des groupes comme Da’esh. Pour les Etats-Unis et leurs alliés, tout ce qui peut procurer plus de sécurité à Israël est à faire, y compris (et surtout) la destruction des potentiels arabes et musulmans.
La guerre interconfessionnelle est une aubaine pour tous. Autant l’encourager, au moins la laisser faire.

vendredi 29 mai 2015

Un jour (de) chez moi (2)

Une discussion avec mon ami Mohameden qui me fait une lecture de l’évolution sociopolitique de la région de Mederdra. Quelques grands facteurs de transformation (dont on ne citera qu’un) et un élément fondamentalement «perturbateur».
Le facteur déterminant a été celui de la création de l’Etat moderne. Cette création s’est faite sur les ruines de l’ordre traditionnel que l’Emirat représentait. La proximité de la capitale du nouvel Etat a fait que la naissance de l’un signifiait nécessairement la mort de l’autre.
«Ne vous étonnez point si les leviers tribaux sont encore plus efficacement utilisés ailleurs. Les habitants de ces régions ont tout cédé au Pouvoir central de l’époque. Ce qui subsiste aujourd’hui n’est qu’une tentative de résurgence du fait tribal pour faire comme les autres». 
Est venu s’ajouter à cela les effets de la forte scolarisation dans tous les milieux. «La scolarisation a eu deux conséquences principales : la fonctionnarisation des cadres et l’émancipation des couches laborieuses».
Tous les diplômés ont pris pour modèle les premiers fonctionnaires de leur environnement. C’est ainsi que toutes les familles, ou presque, comptent aujourd’hui des salariés parmi elles. Si dans le temps, les campements vivaient des revenus du commerce pratiqué par les hommes partis au Sénégal et dans les villes naissantes, on ne compte plus que sur le salaire d’un ou plusieurs membres de la famille.
Esclaves, tributaires et suivants se sont massivement libérés de l’autorité traditionnelle. Cette libération a pris très souvent la forme d’un abandon pur et simple de l’activité qui vous affectait le statut qui est le vôtre. Ceux qui travaillaient la terre ont abandonné les champs tout comme ceux qui gardaient les troupeaux, ceux qui forgeaient, ceux qui foraient, ceux qui tissaient… chacun a abandonné cette profession qui le maintenait dans une situation d’exploité.
L’abandon massif des secteurs traditionnels de production et la fonctionnarisation des nouvelles élites ont créé une mentalité d’assistés qui a été aggravée par l’utilisation de la politique comme source de revenus. Depuis plus de trois décennies, faire la politique est devenu payant. Pour ce qu’elle rapporte sans demander une quelconque aptitude.
Vint la sécheresse. Le premier cycle affectant la région du sud-ouest est celui de 1968. Un jour de septembre de cette année-là, plus rien n’existait. Bergers et cheptels survivants avaient fui plus à l’est, à la frontière du Trarza et du Brakna. «’Aam Breykilli», du nom de ce puits vers lequel se dirigeront les bêtes et les hommes pour y trouver quelques pâturages de subsistance. Cette année noire marque encore les esprits dans la région de Mederdra. Puis se succédèrent la sécheresse des années 70 et celle des années 80. A chaque fois, mouraient plus de bêtes provoquant la pauvreté de nouvelles populations, puis leur exode vers les centres urbains les plus proches.
Des villages, des parcours, des puits furent abandonnés pour les bidonvilles de Mederdra, de Rosso, de Nouakchott… Tous les prétextes étaient bons pour quitter sans donner l’impression qu’on fuyait. A la fin des années 70 et au début des années 80, le prétexte principal était de suivre les filles admises au concours d’entrée en sixième et qui devaient donc aller dans les collèges puis les lycées. A chaque étape son lot de migrants forcés.
«Ceux qui sont restés sont soit ceux qui n’ont aucun moyen d’aller, soit ceux dont l’attachement à la terre était très fort». Les premiers préféraient leurs cantonnements où le niveau de vie – si l’on peut parler de niveau de vie – leur permettait de répondre plus ou moins aux exigences de la survie. Les seconds préféraient mourir dans le terroir hérité plutôt que de grossir le rang des mendiants dans les villes. En fait, tous survivaient grâce à l’assistance de l’Etat et/ou de membres de la famille partis travailler en ville.
«Vous remarquerez que les villages ayant survécu à ces époques sombres sont aujourd’hui perdus au milieu des dunes, d’un océan de sable qui semble les recouvrir inexorablement. C’est bien parce que les habitants, véritables survivants de ces époques, ne manifestent aucune velléité à transformer, à influer sur la nature qui les entoure…» Aucune tentative de reboisement, aucune culture, aucun effort pour produire…
«Nous en sommes là. A attendre que la pluie tombe, que l’Etat déclenche de nouveaux programmes d’urgence, qu’un fils ou un cousin se rappelle notre existence…»
Fataliste, mon ami occulte le dynamisme social impulsé par l’aspiration des uns à sortir de leurs conditions, des autres à maintenir leurs positions. Ce qui oblige les uns et les autres à se surpasser… et à la société d’évoluer.

jeudi 28 mai 2015

Un jour (de) chez moi

Je suis à Mederdra aujourd’hui pour assister à une cérémonie organisée par une partie de ma famille. Je retrouve quelques senteurs que mon odorat pollué avait perdues. Je retrouve aussi quelques vieilles amitiés, de vieilles connaissances, des femmes et des hommes qui m’avaient vu grandir avant de me perdre de vue puis de me retrouver aujourd’hui, vieux comme je suis.
J’ai l’impression que toutes et tous ceux qui m’ont vu naitre parmi ces gens-là, me traitent comme s’il s’agissait de l’enfant de toujours. Une manière peut-être de (se) refuser de grandir : si le vieux qui est là est l’enfant d’antan, cela veut dire ce que cela veut dire.
Parmi eux ceux qui n’ont pas changé ou presque, gardant les mêmes traits de visage, les mêmes rides que je leur connaissais à l’époque de la tendre enfance, les mêmes réflexions, les mêmes attitudes…
Meryem est la première à me parler des «préparatifs pour accueillir le Président qui arrive dans les jours qui viennent». Elle me demande si elle peut le rencontrer pour lui dire ceci : «Avant, nous avions un préfet qui partageait déjà très mal ce qui arrivait ici comme aides, aujourd’hui nous en avons trois en plus de leur adjoint. Du coup on ne reçoit plus rien de ce qui nous est envoyé…» Une manière de désapprouver la nouvelle nomenclature de l’administration qui crée des postes d’adjoints au préfet, de directeur de cabinet…
Mais là où Meryem semble le plus irritée, c’est quand elle parle de «ces réunions organisations sur initiative des élus et fils du département pour mobiliser les populations». Pour se demander : «Pourquoi ces cadres ne viennent pas se réunir ici ? Nous sommes les populations à mobiliser et la ville se trouve à 150 kilomètres de Nouakchott, pourquoi rester là-bas ?»
En fait, les «cadres» craignent probablement de devoir redistribuer ce qu’ils ont comme fortune. Ils craignent encore de se donner en spectacle en arrivant chez des populations qu’ils ne connaissent que lorsqu’une échéance politique approche. Comment reprendre de la forme devant des gens qu’on a été incapable de satisfaire ? des gens qui ont entendu toute sorte de promesses jamais tenues, d’explications toujours fausses ? Pour Meryem les raisons de la tenue de telles manifestations ailleurs, «c’est bien parce que le menteur a intérêt à éloigner les témoins et nous sommes des témoins gênants». Et d’enchainer sur «le temps des grands»…
«Nous sommes orphelins d’un temps que tu as connu très jeune, celui des hommes dignes et des belles femmes, celui de la générosité et du faste, celui de la vérité et de la baraka…» Ici je me rendis compte qu’elle et moi nous n’avions pas les mêmes raisons de regretter (de pleurer dans son cas) ce temps-là.
Le monde de Meryem était fait d’injustices et d’inégalités. Il couvait cependant en son sein une charge d’aspiration au changement, à plus d’égalité, à la citoyenneté. Il permettait à des jeunes, nourris aux valeurs de l’Etat moderne, de se rebeller et de dénoncer les carcans de l’ordre ancien. Si je peux regretter ce temps qui avait pour moi une saveur particulière, celle des espérances, il ne devait pas en être de même pour mon interlocutrice qui vivait les conditions difficiles de la servitude. Mais le syndrome du Paradis perdu est toujours là.

mardi 26 mai 2015

Le drame des Peulhs au Mali

De plus en plus de réfugiés arrivent du Mali pour s’installer dans le camp de Mberra non loin de Bassiknou dans le Sud-est mauritanien. Exclusivement des Peulhs, celle fois-ci. Selon les informations diffusées par les organes de presse français, ces nouveaux réfugiés fuient l’Armée malienne qui chercherait à faire payer aux nomades et transhumants de la zone les récentes attaques sanglantes menées ici et là par des groupes de jeunes issus de l’ethnie peule.
RFI nous apprend que «des dizaines de femmes et d'enfants sont arrivés en camion ces derniers jours au camp de Mbera, en Mauritanie. Originaires de Dioura ou Nampala, au sud de Tombouctou, ces Peuls disent avoir fui des violences contre leurs campements, comme le raconte le coordinateur des réfugiés qui les a accueillis à Mbera».
C’est la première fois qu’on enregistre un tel afflux. Cité par RFI, un responsable du HCR (Nouakchott) nous apprend que «les Peulhs représentaient moins de 1% de la population. La majorité de la population du camp de Mbera, ce sont surtout des Arabes, à 50,8% et des Touaregs, qui représentent 48%». Avant d’ajouter que «cet afflux intervient dans un contexte où on pensait que les choses se stabilisaient un peu au camp de Mbera et en fait on se rend bien compte aujourd’hui que la situation est toujours volatile, toujours précaire.» responsables du HCR et ceux des réfugiés craignent le pire avec la multiplication des actes de violence qui suscitent les représailles de l’Armée malienne.
«Ils disent qu’il y a plus de cent personnes arrêtées dans leur zone et qu’il y a l’armée malienne qui est en train de fouiller leur maison, les torturer, les frapper, rapporte le responsable des réfugiés au camp. Et qu’ils sont partis à cause de cela.» Et d’expliquer à RFI qu’«il y a eu une attaque entre Goundam et Tombouctou, il y a eu une attaque dans la ville de Bintagoungou, à Léré. Il y a des attaques partout».
Cette composante de la population malienne souffre aussi de la suspicion qu’elle suscite chez les autres ethnies. Les groupes armés défendant désormais chacun les intérêts de sa communauté, reflètent dans leurs comportements ce racisme ambiant. Du coup les Peulhs entendent créer des milices d’autodéfense pour réagir à la discrimination dont ils sont victimes. Malheureusement, les groupes jihadistes ont largement profité de cette situation pour recruter dans la jeunesse peule. Les vieux relents du Jihad sacré du 19ème siècle ont vite refait surface. Ce qui explique que cette communauté est prise entre mille feux. Les groupes armés – indépendantistes et miliciens pro gouvernement malien – leur reproche de ne pas travailler avec eux. Le pouvoir central réprime ce qu’il considère une nouvelle poche de rébellion. Tandis que les pourparlers de paix ignorent leur situation particulière.
En somme, si la situation dans le Nord malien continue de pourrir et si les différentes factions n’arrivent pas à mettre en œuvre le plan de paix et à embarquer toutes les populations, la guerre dans la zone pourrait prendre l’aspect d’une guerre civile. Il sera difficile à ce moment-là d’arrêter la violence.

samedi 23 mai 2015

TEDx Nouakchott

Le concept est inconnu du large public. Surtout en Mauritanie où c’est seulement la deuxième édition de cette manifestation. Il s’agit d’une sorte de meeting qui voit l’intervention de gens qui ont «quelque chose à dire» ou, pour utiliser les termes consacrés, «des idées qui valent la peine d’être diffusées» (Ideas worth spreading). L’objectif étant d’«oser repenser» le monde à travers l’exposition d’expériences personnelles, de points de vue, de visions, de philosophies…
Créé par la Fondation Sapling foundation, le concept présente des conférences sur des thèmes variés avec des personnalités parfois inattendues, parfois connues, mais toutes ayant une capacité à bien présenter et à convaincre. L’objectif étant d’amener l’auditeur à «oser repenser» sa vie.
Pour sa deuxième édition, les promoteurs de l’idée – Mohamed Ali Bediyouh qui l’avait déjà organisée à Casablanca, Mohamed Salem Ould Ahmed Saleh l’informaticien de génie, Yousra Chérif et tous ces jeunes qui cherchent à se libérer et à libérer leurs compatriotes des contingences et pesanteurs de l’immobilisme -, les promoteurs ont choisi de multiplier les intervenants et les thèmes.
La protection du consommateur et l’expérience d’une association locale avec ce constat inquiétant : plein de produits périmés, de produits exposés sur le marché dans de mauvaises conditions, aux côtés de poisons, sous le soleil ; pas assez de contrôle et peu de réactivité des citoyens.
Puis l’expérience d’une tentative réussie de faire d’un produit local, jusque-là méprisé en tout cas classé dans la sphère de «l’inutile» parles Mauritaniens d’aujourd’hui, d’en faire une denrée précieuse dont les multiples dérivés servent dans différents aspects de la vie. Il s’agit de Toogga, ce fruit sauvage qui est destiné à être l’Argan de nos latitudes.
Mohamed Baba Said, l’un des promoteurs du projet, explique (très bien) le processus qui a vu naitre le projet, ses retombées sur le pays, les structures déjà mises en place pour sa mise en œuvre… Nous savons désormais qu’il faut 20 kilogrammes de fruits pour avoir un litre d’huile et que la capacité de la petite structure déjà fonctionnelle à Nouakchott est de 200 litres par an. On apprend aussi qu’il n’y a pas de déchets dans le processus de transformation parce que tout, dans le fruit, est utilisable. «Toogga emnav’ayn», disent les Hassanophones pour dire la multitude des services que ce fruit rend à celui qui sait s’en servir.
L’Ambassadeur des Etats Unis d’Amérique, Larry André devait lui intervenir sur le thème «l’objectivité, idéal impossible». Très pédagogue – très philosophe aussi -, l’Ambassadeur Larry André a mis à profit sa grande expérience pour inculquer la notion de relativité surtout quand il s’agit de la recherche de l’objectivité. Concertation (consultation) autour d’une question (avec tous les protagonistes), la compréhension de tous ses paramètres, la confiance en l’intuition, la sincérité et l’honnêteté dans le jugement à faire… sont autant de valeurs qui assurent une meilleure appréciation de la problématique et d’en avoir un regard plus objectif, en tout cas plus équitable. Assez pour avoir le meilleur angle d’attaque, décider et agir dans les temps utiles (il ne faut jamais laisser le temps passer dans les hésitations et le refus d’y aller).
Le point d’orgue de la soirée est sans doute ce monument qu’est Jean Sahuc, un ingénieur qui a débarqué en Mauritanie en 1954 et qui ne l’a plus quittée. Un témoin et un acteur de la construction de la capitale Nouakchott, de projets de routes et même du chemin de fer reliant Zouérate à Nouadhibou. Il faut l’écouter pour se rendre compte d’où nous venons et qu’est-ce que nous avons fait de nous-mêmes et de notre pays. «Repenser la Mauritanie», refonder les vocations premières, réinventer les objectifs premiers… Oser le faire…
Le féminisme a son mot avec Nejwa Kettab qui partage une profonde réflexion sur «le féminisme face à la norme sociale». Du concept de «carrière matrimoniale» pour désigner cette vocation à multiplier les mariages chez nos femmes, à l’illusion de l’émancipation consacrée par un rôle de premier plan accordé à la femme alors qu’il découle d’un mépris évident. Tout le cheminement mène à une vision machiste et parfois misogyne.
Pr Dia Al Housseinou, psychiatre «au pays des marabouts» parlera longuement (et efficacement) des interférences entre les thérapies traditionnelles et celles modernes, de cette tendance des Mauritaniens à toujours chercher à jouer sur deux tableaux : la Modernité et le Conservatisme. La schizophrénie commence ici (le constat n’est pas du Pr Dia).
Sidi Ould Sweyne’, jeune professeur à l’école des ingénieurs, grand connaisseur du Japon devait présenter un concept : IKI. C’est un concept né au Japon pour traduire la nécessité de trouver un symbole national à même d’imposer une identité à tout citoyen japonais. Cette recherche de l’identité a été l’élément moteur du décollage du Japon. Ould Sweyne’ propose un système éducatif sur la recherche d’un identifiant national (IKI), le développement de l’innovation et la motivation. En somme, la promotion de l’intelligence créative et innovante et la règle du mérite.

On finira la soirée par des propositions : «repenser l’écologie», et même «repenser la poésie»… Autant dire que l’objectif de «la bande à Bediyouh» - la sympathie qu’ils suscitent m’autorise à les appeler de la sorte – est largement atteint. Une manière de rappeler aux plus sceptiques d’entre nous qu’il existe une Mauritanie dynamique et entreprenante. A travers les jeunes de TEDx Nouakchott, ceux de Startup-Mauritanie, ceux de WikiStage-Nouakchott et bien d’autres, nous comprenons que la Mauritanie n’est pas seulement ce foisonnement d’oiseaux de mauvaise augure, d’intellectuels archaïques et conservateurs, de jeunes mal formés et sans éducation… que dans cette Mauritanie subsiste une frange de jeunes qui sont le vrai espoir de demain. Heureusement. 

vendredi 22 mai 2015

Remaniement partiel

Le départ de Sidi Ould Tah est la raison principale de ce remaniement qui n’a finalement touché que trois départements.
D’abord le département des affaires économiques et du développement occupé par Ould Tah depuis le 31 août 2008 et la formation du premier gouvernement des lendemains d’un certain 6 août. Un record de longévité qui sera difficilement battable sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz. C’est finalement Sid’Ahmed Ould Raïss, l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie (BCM) qui hérite du portefeuille.
On savait que l’homme était en instance de retour depuis que, répondant à une question concernant le lien de son limogeage avec l’affaire Maurisbank, le Président avait dit au journaliste qui posait la question : «… qui vous dis qu’il (Ould Raïss, ndlr) n’est pas destiné à d’autres fonctions ?». C’est fait.
Sid’Ahmed Ould Raïss est, dans l’entourage de Ould Abdel Aziz, le mieux indiqué pour succéder à Ould Tah qui va à la Banque arabe pour le développement économique de l’Afrique (BADEA). Ancien ministre des finances et Gouverneur de la BCM, Ould Raïss connait bien le dossier des affaires économiques. L’habitude de côtoyer, de discuter, de négocier avec les partenaires techniques et financiers du pays lui donne quelques atouts dont on a besoin en ces temps où les relations avec le FMI connaissent un relâchement non déclaré. La méthode de gouvernance du département pourrait ne pas subir de grands changements : le ministre restera le seul maitre à bord…
Deuxième «mouvement», celui opéré au ministère de la Justice qui accueille une nouvelle figure : Me Brahim Ould Daddah. Un nom qui revient dans la sphère de l’Exécutif, il y a tentation de titrer : «Un Ould Daddah au gouvernement, jamais vu depuis 1978». Jusque-là conseiller à la Présidence de la République, Me Brahim Ould Daddah a fait ses preuves dans plusieurs dossiers de négociations (Dakar, les Chinois dans la pêche…). Il va au gouvernement comme ministre d’un secteur qu’il connait bien. Son prédécesseur, Sidi Ould Zeine, grand économiste de renom, a pu faire avancer bien des dossiers, notamment celui des prisons et ceux liés à l’esclavage et au volet mesures à prendre au niveau de la Justice dans la feuille de route élaborée par le gouvernement en accord avec l’organisme chargé des Droits de l’Homme aux Nations-Unies. Mais la réforme fondamentale du secteur judiciaire attend encore. Elle demande certes un engagement politique déterminé, mais aussi une vision clairement définie du département. L’avocat saura-t-il faire sauter le verrou de l’immobilisme ?
Sidi Ould Zeine succède à Ismael Ould Sadeq au département de l’habitat et de l’urbanisme. On peut se demander ce que vient faire l’économiste dans cette galère où l’on ne parle que de gazra et de kebba. Pourtant, les capacités de l’homme à élaborer une vision, puis à la présenter et à la défendre, lui donnent la chance de pouvoir être celui par lequel les objectifs initiaux, notamment l’éradication de la gazra, seront réalisés. Avec aussi cette possibilité d’amener les populations à s’approprier la stratégie mise en œuvre. Du coup, l’opération qui est perçue jusqu’à présent comme une opération technique vaine, peut être réalisable. Surtout que son aspect politique et social sera mis en évidence par un ministre qui peut rester à l’écoute des populations et qui a le courage d’aller au-delà des blocages qui empêchent jusqu’à présent l’éradication de la gazra.

En somme, le remaniement n’est pas celui annoncé par les salons de Nouakchott. Il n’est pas celui attendu par l’opinion publique. Il n’est pas non plus le remaniement que dicte la conjoncture. Mais le Président Ould Abdel Aziz a toujours préféré opérer par remaniement partiel jusqu’à aboutir à un renouvellement de ses gouvernements.

mardi 19 mai 2015

Diabira Maaroufa, ange ou démon ?

Si l’on s’en tient à la réalité du parcours de Me Diabira Maaroufa, le nouveau Président du FNDU, on dira qu’il fait partie de cette classe politique qui a fait ses chemins aux temps où «le politiquement correcte» imposait aux opérateurs mauritaniens un minimum de cosmopolitisme et d’ouverture sur le vis-à-vis.
Me Maaroufa n’a jamais déserté la scène depuis les années 60, même s’il est parfois entré dans une clandestinité qui donnait l’impression d’une hibernation prenant parfois beaucoup de temps. Son nom est lié aux mouvements revendicatifs des années 60 et 70, sans faire partie des figures emblématiques du mouvement des Kadihine ou de ceux des nationalistes noirs. Il est resté un inspirateur à distance. Jouant un rôle déterminant dans les organisations estudiantines noires. Sans pour autant verser dans l’excès nationalitaire.
Il sera ministre de la justice puis de l’industrie de Mohamed Khouna Ould Haidalla. Sa force de caractère l’oblige à quitter le gouvernement. Il revient à sa profession et devient Bâtonnier de l’Ordre national des avocats de Mauritanie. Il défend les prisonniers d’opinions dans quelques procès à retentissements politiques.
Les années Ould Taya en font une personnalité centrale dans la lutte pour les droits. Il signe quelques-unes des pétitions demandant la démocratisation de la vie et l’apurement des dossiers humanitaires. Il devient président du Groupe de recherches et d’études pour la démocratie et le développement social, GREDDS, section Mauritanie. L’homme politique glisse lentement vers l’action humanitaire. Ce qui l’oblige à plus de consensualisme, donc plus d’ouverture, plus de prédispositions au dialogue… C’est donc un homme de dialogue qui est choisi pour diriger le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU). Même si diriger un tel conglomérat ne veut pas dire en tenir les rênes… Surtout que…
Nonobstant ce portrait, certes sommaire, mais collant plus ou moins à la réalité de l’homme Diabira Maaroufa, l’opinion publique mauritanienne en a une autre image. Beaucoup moins prestigieuse que la simple réalité. De tout temps, l’homme a fait l’objet d’attaques.
De la part de ses confrères qui ont toujours insisté pour dire qu’il n’a défendu que dans les dossiers où «il se sentait concerné» : «Aux procès de 1986 et 87 où les cadres noirs étaient mis en cause, au procès de 2003 où le Président Ould Haidalla dont il a été ministre avait été mis en cause». Pour eux, «l’avocat devenu Bâtonnier par défaut pour quelques mois (après la nomination du Bâtonnier Ahmed Killy Ould Cheikh Sidiya, trois tours n’ont pu départager Mes Yahya Ould Abdel Qahar et feu Diagane Mamadou, ndlr) a toujours évité la confrontation directe avec les autorités».
De la part de ses compagnons de lutte qui ne lui ont jamais pardonné ses velléités de leadership et sa force de caractère. Cela se traduit en terme de classification par «Diabira Maaroufa est un animiste qui ne croit en rien, profondément sectaire en plus».
De la part de ses adversaires politiques de l’époque, nationalistes arabes, militants du Mouvement national démocratique (MND), Kadihines et autres, pour lesquels «il n’a jamais été autre chose qu’un raciste nationaliste étroit».
En concert ou non avec les autorités, les détracteurs de Me Diabira Maaroufa ont réussi à coller des clichés «diaboliques» à la personne. Si bien que l’image qu’il a reste très imprécise et très controversée.

Le premier challenge du nouveau Président du FNDU est aujourd’hui de se refaire une image plus proche de sa réalité. Ce sera difficile quand on voit qu’il est au milieu de ceux qui ont dépensé toutes leurs énergies pour diaboliser l’homme et son combat. Entre confrères, compagnons, adversaires politiques d’antan, administrateurs, responsables de renseignements, idéologues au service… à la proie d’hier de prendre le dessus aujourd’hui… en sachant que les réflexes et les relents sont restés les mêmes.