vendredi 22 mai 2015

Remaniement partiel

Le départ de Sidi Ould Tah est la raison principale de ce remaniement qui n’a finalement touché que trois départements.
D’abord le département des affaires économiques et du développement occupé par Ould Tah depuis le 31 août 2008 et la formation du premier gouvernement des lendemains d’un certain 6 août. Un record de longévité qui sera difficilement battable sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz. C’est finalement Sid’Ahmed Ould Raïss, l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie (BCM) qui hérite du portefeuille.
On savait que l’homme était en instance de retour depuis que, répondant à une question concernant le lien de son limogeage avec l’affaire Maurisbank, le Président avait dit au journaliste qui posait la question : «… qui vous dis qu’il (Ould Raïss, ndlr) n’est pas destiné à d’autres fonctions ?». C’est fait.
Sid’Ahmed Ould Raïss est, dans l’entourage de Ould Abdel Aziz, le mieux indiqué pour succéder à Ould Tah qui va à la Banque arabe pour le développement économique de l’Afrique (BADEA). Ancien ministre des finances et Gouverneur de la BCM, Ould Raïss connait bien le dossier des affaires économiques. L’habitude de côtoyer, de discuter, de négocier avec les partenaires techniques et financiers du pays lui donne quelques atouts dont on a besoin en ces temps où les relations avec le FMI connaissent un relâchement non déclaré. La méthode de gouvernance du département pourrait ne pas subir de grands changements : le ministre restera le seul maitre à bord…
Deuxième «mouvement», celui opéré au ministère de la Justice qui accueille une nouvelle figure : Me Brahim Ould Daddah. Un nom qui revient dans la sphère de l’Exécutif, il y a tentation de titrer : «Un Ould Daddah au gouvernement, jamais vu depuis 1978». Jusque-là conseiller à la Présidence de la République, Me Brahim Ould Daddah a fait ses preuves dans plusieurs dossiers de négociations (Dakar, les Chinois dans la pêche…). Il va au gouvernement comme ministre d’un secteur qu’il connait bien. Son prédécesseur, Sidi Ould Zeine, grand économiste de renom, a pu faire avancer bien des dossiers, notamment celui des prisons et ceux liés à l’esclavage et au volet mesures à prendre au niveau de la Justice dans la feuille de route élaborée par le gouvernement en accord avec l’organisme chargé des Droits de l’Homme aux Nations-Unies. Mais la réforme fondamentale du secteur judiciaire attend encore. Elle demande certes un engagement politique déterminé, mais aussi une vision clairement définie du département. L’avocat saura-t-il faire sauter le verrou de l’immobilisme ?
Sidi Ould Zeine succède à Ismael Ould Sadeq au département de l’habitat et de l’urbanisme. On peut se demander ce que vient faire l’économiste dans cette galère où l’on ne parle que de gazra et de kebba. Pourtant, les capacités de l’homme à élaborer une vision, puis à la présenter et à la défendre, lui donnent la chance de pouvoir être celui par lequel les objectifs initiaux, notamment l’éradication de la gazra, seront réalisés. Avec aussi cette possibilité d’amener les populations à s’approprier la stratégie mise en œuvre. Du coup, l’opération qui est perçue jusqu’à présent comme une opération technique vaine, peut être réalisable. Surtout que son aspect politique et social sera mis en évidence par un ministre qui peut rester à l’écoute des populations et qui a le courage d’aller au-delà des blocages qui empêchent jusqu’à présent l’éradication de la gazra.

En somme, le remaniement n’est pas celui annoncé par les salons de Nouakchott. Il n’est pas celui attendu par l’opinion publique. Il n’est pas non plus le remaniement que dicte la conjoncture. Mais le Président Ould Abdel Aziz a toujours préféré opérer par remaniement partiel jusqu’à aboutir à un renouvellement de ses gouvernements.

mardi 19 mai 2015

Diabira Maaroufa, ange ou démon ?

Si l’on s’en tient à la réalité du parcours de Me Diabira Maaroufa, le nouveau Président du FNDU, on dira qu’il fait partie de cette classe politique qui a fait ses chemins aux temps où «le politiquement correcte» imposait aux opérateurs mauritaniens un minimum de cosmopolitisme et d’ouverture sur le vis-à-vis.
Me Maaroufa n’a jamais déserté la scène depuis les années 60, même s’il est parfois entré dans une clandestinité qui donnait l’impression d’une hibernation prenant parfois beaucoup de temps. Son nom est lié aux mouvements revendicatifs des années 60 et 70, sans faire partie des figures emblématiques du mouvement des Kadihine ou de ceux des nationalistes noirs. Il est resté un inspirateur à distance. Jouant un rôle déterminant dans les organisations estudiantines noires. Sans pour autant verser dans l’excès nationalitaire.
Il sera ministre de la justice puis de l’industrie de Mohamed Khouna Ould Haidalla. Sa force de caractère l’oblige à quitter le gouvernement. Il revient à sa profession et devient Bâtonnier de l’Ordre national des avocats de Mauritanie. Il défend les prisonniers d’opinions dans quelques procès à retentissements politiques.
Les années Ould Taya en font une personnalité centrale dans la lutte pour les droits. Il signe quelques-unes des pétitions demandant la démocratisation de la vie et l’apurement des dossiers humanitaires. Il devient président du Groupe de recherches et d’études pour la démocratie et le développement social, GREDDS, section Mauritanie. L’homme politique glisse lentement vers l’action humanitaire. Ce qui l’oblige à plus de consensualisme, donc plus d’ouverture, plus de prédispositions au dialogue… C’est donc un homme de dialogue qui est choisi pour diriger le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU). Même si diriger un tel conglomérat ne veut pas dire en tenir les rênes… Surtout que…
Nonobstant ce portrait, certes sommaire, mais collant plus ou moins à la réalité de l’homme Diabira Maaroufa, l’opinion publique mauritanienne en a une autre image. Beaucoup moins prestigieuse que la simple réalité. De tout temps, l’homme a fait l’objet d’attaques.
De la part de ses confrères qui ont toujours insisté pour dire qu’il n’a défendu que dans les dossiers où «il se sentait concerné» : «Aux procès de 1986 et 87 où les cadres noirs étaient mis en cause, au procès de 2003 où le Président Ould Haidalla dont il a été ministre avait été mis en cause». Pour eux, «l’avocat devenu Bâtonnier par défaut pour quelques mois (après la nomination du Bâtonnier Ahmed Killy Ould Cheikh Sidiya, trois tours n’ont pu départager Mes Yahya Ould Abdel Qahar et feu Diagane Mamadou, ndlr) a toujours évité la confrontation directe avec les autorités».
De la part de ses compagnons de lutte qui ne lui ont jamais pardonné ses velléités de leadership et sa force de caractère. Cela se traduit en terme de classification par «Diabira Maaroufa est un animiste qui ne croit en rien, profondément sectaire en plus».
De la part de ses adversaires politiques de l’époque, nationalistes arabes, militants du Mouvement national démocratique (MND), Kadihines et autres, pour lesquels «il n’a jamais été autre chose qu’un raciste nationaliste étroit».
En concert ou non avec les autorités, les détracteurs de Me Diabira Maaroufa ont réussi à coller des clichés «diaboliques» à la personne. Si bien que l’image qu’il a reste très imprécise et très controversée.

Le premier challenge du nouveau Président du FNDU est aujourd’hui de se refaire une image plus proche de sa réalité. Ce sera difficile quand on voit qu’il est au milieu de ceux qui ont dépensé toutes leurs énergies pour diaboliser l’homme et son combat. Entre confrères, compagnons, adversaires politiques d’antan, administrateurs, responsables de renseignements, idéologues au service… à la proie d’hier de prendre le dessus aujourd’hui… en sachant que les réflexes et les relents sont restés les mêmes.

lundi 18 mai 2015

Pour une paix durable

Solennelle, la signature l’accord de paix entre le gouvernement malien et les rebelles du Nord. La présence de la supervision de la communauté internationale empêchera-t-elle cet accord de finir comme les précédents ?
Tous les cycles de rébellion dans le Nord malien ont fini par des cessez-le-feu puis des accords politiques qu’on croyait à même de stabiliser le Mali et la région du Sahel qui ne peut que souffrir de l’instabilité de ce pays charnière.
Avec toujours le même souci de répondre à quelques-unes des exigences des groupes rebelles dans le but de satisfaire les exigences qu’on reconnait légitimes en général. Experts et diplomates sont à chaque fois appelés à la rescousse pour éteindre le feu en essayant de répondre à une partie des problématiques. Aujourd’hui, l’accord paraphé à Alger par l’ensemble des acteurs mais signé à Bamako par seulement une partie d’entre eux (sans les rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad), reconnait deux choses essentielles : l’intangibilité des frontières du Mali et la nécessité de reconnaitre des droits aux populations des régions du Septentrional malien.
La reconnaissance solennelle de ces deux principes permet tout si toutes les parties se rendent à l’évidence. Du côté de la rébellion il est temps de savoir qu’aucun pays au monde et surtout pas dans l’environnement du Mali n’acceptera de revenir sur le principe de l’intangibilité des frontières. Reconnaitre aux Touaregs ou aux Arabes (Maures), ou encore aux Peulhs du Nord du Mali une once de souveraineté, c’est mettre en péril les fragiles équilibres qui existent dans les pays voisins et du coup risquer de bouleverser les cartes et les frontières. Qui peut le permettre ?   
Du côté du pouvoir central malien, le temps d’engager un processus profond de réconciliation nationale, ce temps est arrivé. Pour ce faire il va falloir arrêter avec les approches politiciennes adoptées jusque-là. La recherche constante à instrumentaliser les groupes du Nord, soit pour calmer une situation, soit pour la provoquer, soit pour diriger les groupes les uns contre les autres.
L’expérience catastrophique de la gestion de ce dossier sous l’ère Amadou Toumani Touré doit servir aux dirigeants actuels. Voilà un Président – un pouvoir – qui a laissé faire dans une partie de son territoire. Allant jusqu’à jouer le jeu des trafiquants et des terroristes. Leur servant de protecteur, parfois de receleur, de conseiller, de soutien et toujours d’intermédiaire. C’est bien cette politique catastrophique qui a fait du Mali un sanctuaire des groupes terroristes de la zoné sahélo-saharienne (mais maghrébine). Ce n’est pas par hasard si tous les combattants d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) ont fini par faire du Nord malien un Jihdistan accueillant ceux de Boko Haram et autres groupes jihadistes de Libye. C’est bien le choix d’un gouvernement qui a fait de cette région une zone de non-droit. Première exigence pour le Mali : recouvrer l’entière souveraineté sur l’ensemble de ces régions.
Parce qu’elles sont encore infestées par les groupes jihadistes, il est juste que le Mali bénéficie d’un soutien actif et réel des pays engagés dans la guerre contre le terrorisme. Mais très tôt, l’Armée malienne doit pouvoir par elle-même imposer son autorité partout sur le territoire malien. Une manière pour elle de faire oublier les revers de la dernière décennie.
Deuxième défi pour le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keita : rétablir la confiance entre le gouvernement central et les populations locales. Il s’agit d’aller au-delà des représentants de circonstance pour parler à ces populations, pour interpeller en elle la soif naturelle pour le bien-être et la sécurité et leur démontrer sur le terrain que l’Etat malien est désormais engagé à leurs côtés pour leur assurer justement paix et bien-être.
Troisième défi : mettre en confiance et en synergie les peuples et Etats voisins du Mali. Aucun des pays du champ ne peut être tranquille en sachant que le danger est encore là. Les menaces d’instabilité sont venues du Mali, que ce soit en Algérie, en Mauritanie, au Niger, au Sénégal, en Guinée ou… ou… Le Mali a constitué – constitue encore – une source d’inquiétudes pour ses voisins. Le besoin de le voir saisir l’opportunité de cette sympathie internationale largement exprimée lors de la cérémonie de signature des accords, ce besoin est très fort. C’est à la diplomatie malienne d’éviter les incompréhensions avec les voisins et les querelles inutiles.

Pour sa part la communauté internationale, toute la communauté internationale, doit cesser d’encourager les rébellions. Si les gens du Nord ne comprennent pas le message, il va falloir le leur faire comprendre par la fermeté vis-à-vis de leurs velléités répétées de travailler pour la partition du Mali. Aucun prétexte ne peut justifier cette partition.

dimanche 17 mai 2015

Quelle nouvelle politique du riz ?

Lors de sa visite à Kiffa, le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz a eu droit à une exposition qui se voulait un lancement de la campagne pour la promotion du riz mauritanien. D’ailleurs, une série de sketchs et de spots publicitaires diffusés sur les antennes des télévisions et des radios nationales, avait accompagné cette campagne. Le gouvernement avait alors décidé de subventionner le riz mauritanien en le vendant dans les boutiques SONIMEX à 130 UM le kilogramme. Tout ça ressemblait à une belle opération «consommons mauritanien» que le gouvernement engageait.
La semaine dernière, le gouvernement a décidé de rehausser le prix du kilogramme de riz mauritanien pour le vendre à 205 UM au lieu de 130. Le riz mauritanien est-il devenu si convainquant ? n’a-t-il plus besoin de promotion ? L’on remarque qu’en même temps que le prix augmentait, les campagnes de promotion sont arrêtées. Alors ?
Il faut dire que la production de riz en Mauritanien a suscité – continue de susciter – de grands étonnements. Si dans le temps, la politique de production a été l’occasion de grandes malversations entrainant l’échec des politiques agricoles en Mauritanie, elle est restée, malgré les déclarations solennelles, l’une des poches de la gabegie.
En effet, c’est bien autour de la commercialisation du riz que les grosses affaires s’opèrent. Cela commence par le décorticage qui occasionne des contrats mirobolants au profit des propriétaires des usines et au détriment de l’acheteur principal qui est la SONIMEX. Cela continue avec les boutiques Emel où de nombreux trous financiers ont été détectés ces dernières années. Aujourd’hui, la SONIMEX aurait une sérieuse ardoise contractée auprès des usiniers. Et, plus grave, des quantités énormes de riz avarié achetés à prix fort.
Certains usiniers continuent de ne pas épurer leur passif en riz, des quantités pour lesquelles ils avaient été payés à l’avance par la SONIMEX qui n’a rien fait jusqu’à présent pour recouvrir ses biens.

La riziculture, imposée par la Banque Mondiale comme pôle du développement agricole dans la Vallée du Fleuve, a absorbé 90% des financements destinés au secteur. Depuis quelques années, le ministère de l’agriculture essaye de sortir d’une logique infernale en diversifiant la production. L’expérience réussie de la culture du blé, mais aussi le développement du maraichage dans des zones habituellement oubliées des politiques publiques, annoncent un revirement qui sera certainement bénéfique pour l’agriculture en Mauritanie. 

samedi 16 mai 2015

Blues et spleen, l’artiste est mort

B.B. King est mort à l’âge de 89 ans. Riley B. King, de son vrai nom a régné en maitre absolu sur la scène musicale depuis la fin des années 40. Il est resté le Roi du Blues. Incontesté, incontestable.
A la fin des années 70, le jeune lycéen que j’étais découvrait le blues comme genre de musique en même temps qu’il récitait Baudelaire et qu’il s’émerveillait devant les sonnets décrivant cet «esprit gémissant en proie aux longs ennuis», tanguant entre Spleen et Idéal. Une tragédie intime qui nous initiait à l’humaine condition en nous proposant de partager la douleur exprimée de la plus belle des manières : l’art poétique.
Quelqu’un nous offrait une vieille cassette de variétés américaines. Il y avait là notamment une interview de Marvin Gaye sur Motown, la célèbre maison de disques américaine. Il y avait aussi une ou deux chansons d’Aretha Franklin, d’Etta James, de James Brown qui nous était beaucoup plus connu et de B.B. King dont on n’avait jamais entendu parler.
Nous étions une bande de copains d’études que tout art émerveillait. On baignait encore dans une adolescence qui nous empêchait d’entrer carrément dans le cycle de la maturité. La musique, la poésie, la lecture, le théâtre étaient pour nous, plus que des moyens d’évasion, des armes de résistance. Résistance à la langueur qui commençait déjà à déployer sa chape. Résistance au reflux des idéaux humanistes qui s’annonçait déjà. Résistance à l’obscurantisme qui s’exprimait déjà dans les velléités à vouloir imposer à tous SA VERITE. Résistance à l’ennui qui détruisait toute volonté de se libérer des pesanteurs sociales, de s’émanciper des carcans iniques.
On apprenait que cette musique qui a donné le Jazz et même le rock’n’ roll, que le blues, contraction de blue devils (diables bleus) était né de la souffrance des noirs aux Etats-Unis d’Amérique. Qu’il avait quelques enracinements profonds en Afrique. On commençait à lui trouver des parentés avec le k’haal karr de la musique Bidhâne. Et quand on revenait aux gospels, à ce qu’ils comportent  d’inspirations religieuses, on rappelait dans nos discussions que le k’haal karr est consacré aux panégyriques dédiés à la gloire du Prophète Mohammad (PSL). Qu’en général, les mots sont composés de telle manière à exprimer en même temps la vanité de la condition humaine, le regret de ne pas avoir vécu en ces temps de sublimation où le Prophète (PSL) existait, la misère de la vie ici bas… Ecouter le k’haal karr vous procure une peine intense, c’est un peu «avoir le blues». Ce n’est pas par hasard que le medih (louanges au Prophète, PSL) soit devenu l’art de prédilection de la communauté haratine. Comme les gospels, il redonnait espoir face au dur labeur quotidien.
Nous apprenons que  comme beaucoup de nos artistes musiciens, B.B. King avait donné un nom à sa guitare qu’il appelait Lucille, un nom et une histoire. En 1949, l’artiste naissant se produisait dans un bar quand une bagarre éclate entre deux hommes. La bagarre est si forte qu’un incendie éclate. Dans la précipitation, B.B. King fuit comme tous les autres le lieu en feu. Il se rend compte qu’il a oublié sa guitare qui est sa raison de vivre. Il défie alors les flammes qui détruisent tout et réussit à sauver le plus cher des objets pour lui. Quand il apprend que la bagarre a été provoquée par un sentiment de jalousie autour d’une femme nommée Lucille, il décide de donner le nom à la chose qu’il aime le plus : sa guitare.
Le «Blues boy» vient de nous quitter. Il restera parmi nous, tant qu’on soufflera les airs : The thrill has gone, Everyday I have the blues, Rock me baby, Sweet sixteen ou Lucille.
Les 17 Grammy Award qu’il a obtenus en font certes l’artiste le plus distingué de tous les temps, mais ils ne récompensent pas l’immense talent de B.B. King. Adieu l’artiste !

vendredi 15 mai 2015

Le vrai problème

C’est une discussion provoquée par un ami qui interpellait l’un de nos médecins de retour d’un stage à Dakar. «Mon frère, dis-moi quelles différences as-tu perçues entre la médecine exercée en Mauritanie et celle exercée au Sénégal ?»
Le médecin regardé longtemps son interlocuteur avant de lui répondre : «La différence à mon avis ne se situe pas au niveau de la pratique médicale encore moins du niveau des praticiens, pas non plus de la qualité des services… La différence fondamentale vient des malades eux-mêmes». Et d’expliquer : «A son arrivée, le malade mauritanien est déjà sous pression psychologique de ses accompagnants. Par leur comportement, ils le convainquent qu’il arrive à terme du processus qui le mène à la mort fatalement. Ils ne s’arrêtent pas à ce niveau.
Quand je commence à l’ausculter, il se trouvera toujours quelqu’un qui va souffler que je tiens mal les instruments. Quand je le couche sur l’un des côtés pour avoir une meilleure vision, quelqu’un dira que j’ai aggravé sa situation. Lorsque je prescris un premier traitement en attendant les analyses, un autre dira toujours que ce médicament est pourri avant de conclure que le docteur lui-même ne sait rien faire…»
La suite nous la connaissons. Il faut courir chercher un parent, même s’il s’agit d’un infirmier. Avant de demander que le malade soit évacué, si bien sûr ses parents ont la possibilité de prétendre à un tel luxe.
En fait, cette attitude de défiance n’est pas seulement causée par l’exercice de nos praticiens qui a fait perdre aux usagers la confiance dans notre système sanitaire. Elle vient aussi de cette tendance à croire que tout ce qui vient de nous est moins que rien. Si bien que les phrases la plus partagées dans nos milieux, des plus simples aux plus complexes, de l’élite à la masse, c’est bien celle-là : «Ce pays est maudit. On ne peut rien en attendre. Tfou !...»
Tout ce qui indique la méprise. De là à la haine, il n’y a qu’un pas qui est allègrement franchi par beaucoup d’entre nous.
La médiocratie – l’ensemble du personnel administratif et politique – qui a fait main basse sur le pays, non pas par le mérite mais par l’exercice politicien (et mafieux) des affaires publiques, veut bien nous faire croire que tous se valent, tous se ressemblent.
Les nouveaux moyens de communication sociaux sont venus s’offrir aux plus entreprenants pour imposer cette sinistrose qui règne désormais sur nous.
On en oublie que les marchands de malheur ne peuvent être des promoteurs de futurs meilleurs. Ceux qui nous désespèrent du présent nous installent dans une attitude définitivement craintive de l’avenir. Rien ne peut plus nous faire espérer en un avenir meilleur à force d’entendre ces discours nous annonçant l’apocalypse imminente (guerre civile, effondrement de l’Etat…).
Heureusement que nous résistons encore à cette noirceur qui veut, tel un linceul, nous ensevelir inexorablement. Heureusement que nous comprenons que c’est une manière d’excuser le manque de perspective chez ceux qui ont fait du mauvais présage une arme pour se faire une place. Dépeindre en noir notre situation, nous désespérer de ce que nous sommes, c’est nous obliger à croire que tout ce qui peut advenir est mieux pour nous. Et, plus grave, que tout ce qui est advenu était meilleur. Annihiler le passé, assassiner le futur, en noircissant le présent.

jeudi 14 mai 2015

Enfants de la rue

Ce matin, j’ai découvert un groupe d’enfants dormant à ‘entrée de l’immeuble qui abrite les bureaux de La Tribune. Une image que je n’ai pas vue depuis longtemps : une dizaine d’enfants collés les uns aux autres comme pour compenser le manque de couverture et de matelas. Il n’ya pas de confort dans ces conditions. Alors on se sert pour donner l’impression de gagner, le temps d’une nuit, une chaleur humaine, une solidarité quelconque par le partage de cette condition difficile.
Le premier à se réveiller est le plus jeune. A peine soixante-dix centimètres, il doit peser moins de 25 kilogrammes. Un t-shirt jadis blanc, bouffant, et une culotte noircie par l’usage. Il se lève, ramasse un pot qui était là, s’en va à l’intérieur de l’immeuble et ressort avec de l’eau. Il se lave sommairement le visage comme pour chasser le sommeil et s’en va s’appuyer sur la voiture stationnée là.
L’un des habitants arrive et commence à réveiller la petite meute bruyamment. Sans violence, mais avec fermeté. Il les oblige à faire semblant de prier, ce qu’ils font sans ablutions. Ils se regardent et commencent à s’envoyer des invectives. Le plus âgé d’entre eux, celui qui a le plus de muscles ne semble pas être le chef. C’est un petit blanc, tout sale, qui donne les ordres. C’est d’ailleurs lui qui se lève le premier pour se diriger vers l’intérieur de l’immeuble : comme il est encore ensommeillé, il choisit de se recoucher sous les escaliers de l’intérieur. Il est immédiatement suivi par ses compagnons. Sauf le plus petit, le plus chétif qui s’est appuyé contre la voiture avant de sombrer dans un profond sommeil.
J’apprends qu’ils viennent depuis une semaine dormir dans le coin. Alors je décide de leur poser des questions. J’apprends par la bouche de l’un d’eux qu’ils travaillent pour le compte d’un homme d’affaires connu et qui a une entreprise de collecte de poubelle. Le plus âgé refuse de me parler de leurs familles et de leurs relations entre eux, se contentant de me donner le nom du personnage et de me dire : «nous enlevons la poubelle pour…» Mais ses réponses ne me satisfont pas.
Le chef – celui qui donne l’impression d’être le vrai leader du groupe – donne une autre version. Il s’agit d’un groupe qu’il utilise lui-même pour son «entreprise». Et de raconter «son» histoire.
Ce petit bout d’enfant raconte qu’il a fui sa famille – sa mère et son frère – pour les misères que lui faisait cet ainé «particulièrement méchant». Il a laissé sa mère quelque part en Adrar – il refuse de dire exactement où comme pour la préserver de ce qu’il considère «l’indignité de vivre» qu’il a adoptée. Grâce aux petits boulots, il a survécu jusqu’à présent. Il y a plus d’un an, il a réussi à avoir son propre âne et un attelage (charrette). Il a décidé alors de travailler dans la collecte des ordures. Les gens le payent pour transporter les ordures vers les dépôts et sur place il trouve toujours quelques bricoles qu’il remet en circuit moyennant des sommes plus ou moins importantes.
Conscient de son incapacité à faire marcher seul l’entreprise, il a mis sur pieds une bande de copains, ayant sensiblement son âge. Quand la situation va bien, ils travaillent jusque tard dans la nuit. Ils cherchent alors où dormir. Ils sont habitués depuis un certain temps à venir ici. Cela leur convient bien parce qu’ils ne font pas l’objet de brimades et ne sont pas sujet aux violences que leur font subir d’autres quand ils les découvrent dans leurs voisinages.
Il raconte même comment ils ont perdu leur âne pendant près de deux mois, comment ils l’ont retrouvé par enchantement trainant non loin de l’emplacement qu’ils avaient l’habitude d’utiliser comme enclos…
Ce phénomène, je le découvrais le matin en ce jeudi 14/5… au soir, j’apprends par la télévision l’adoption d’une loi ayant pour ambition d’éradiquer le travail des enfants. J’ai alors pensé à ces gosses qui travaillent pour eux-mêmes, à tous les enfants qui travaillent pour le compte de leurs parents, à tous les enfants jetés dans les rues pour mendier au profit de leurs marabouts, à tous les orphelins qui n’ont d’autre choix que celui-là… que va-t-on faire pour leur éviter justement de trimer dans des conditions difficiles ?