lundi 27 avril 2015

Précisions sur Kosmos Energy

L’équipe dirigeante de Kosmos Energy qui s’est rendue en urgence à Kaédi pour y rencontrer le Président de la République, avait pour mission de lui rendre compte d’une importante découverte de gaz naturel aux larges des côtes mauritaniennes. Cette découverte – c’est prouvé – s’annonce extraordinaire en termes de quantité et de qualité. Seulement, elle se trouverait à cheval entre l’offshore du bassin sénégalo-mauritanien. Son exploitation nécessite donc la mise en commun des efforts et des investissements. Cela demande l’ouverture de nouveaux types de relations avec le Sénégal de Macky Sall dont les rapports avec le pouvoir mauritanien actuel sont empruntes de suspicions.
En effet, le Président sénégalais garde de fortes relations avec les opposants les plus radicaux à Ould Abdel Aziz. Certains d’entre eux déploient actuellement d’énormes efforts financiers pour acheter des espaces médiatiques réputés proches de Macky Sall afin de les utiliser contre le régime en Mauritanie. L’avocat français en pointe contre Ould Abdel Aziz, Me William Bourdon, s’est constitué partie civile dans le dossier Karim Wade et prête donc main forte au gouvernement en place. Toute cette nébuleuse qui tisse sa toile dans le Sénégal voisin dérange les autorités de Nouakchott. Mais elle ne peut être un obstacle devant la réalisation du projet d’exploitation de l’énorme champ gazier. C’est d’ailleurs l’occasion pour les deux gouvernements de monter une espèce d’OMVS énergétique chargée d’exploiter cette immense ressource qui peut enrichir les deux pays selon les experts. Les intérêts des deux pays doivent être au-dessus de toute autre considération.
D’autant plus que la découverte fait miroiter d’énormes potentialités dans le offshore profond jamais exploré. Si l’affaire est concluante, la Mauritanie oubliera bientôt toutes les déconvenues des champs de Chinguitty (pétrole), de Banda (gaz)…

Dans un communiqué rendu public par la société. Andrew G. Inglis, Président Directeur Général, s’est exprimé en ces termes : «Du point de vue du volume, le puits Tortue-1 a dépassé toutes nos espérances et a permis de découvrir de vastes ressources gazières. L’imagerie sismique que nous possédons indique que l’étendue de Tortue Ouest pourrait couvrir environ 90 kilomètres carré, ce que le forage d’appréciation permettra de mieux définir. Plus important encore, d’après les résultats obtenus et l’excellent calibrage puits-sismique, le puits Tortue-1 a permis de considérablement réduire les risques relatifs à notre position en eau profonde en Mauritanie, qui couvre quelques 27 000 kilomètres carré de superficie sous-explorée. Notre superficie présente une prospectivité de suivi importante, notamment avec une large gamme d’objectifs et de zones utiles dans le Cénomanien ainsi que dans le Crétacé plus profond, avec une forte dépendance.
Un programme d’appréciation est actuellement en cours de planification dans le but de délimiter la découverte Tortue Ouest. En outre, le forage du puits d’exploration Marsouin-1, qui se trouve dans la partie centrale du Bloc C-8, devrait démarrer dans le courant du troisième trimestre 2015. Un programme d’exploration est actuellement en phase de préparation pour tester d’autres prospects dans le Complexe Tortue, qui s’étend jusque dans le Bloc St. Louis Offshore Profond au Sénégal ; ces prospects comprennent notamment les prospects Tortue Est et Tortue Nord. Pour soutenir ce programme, une étude sismique 3D réalisée sur les blocs sénégalais en 2014 est actuellement en cours de traitement et d’interprétation

Pour sa part Brian F. Maxted, Directeur de l’exploration, a déclaré : «Cette importante découverte, qui ouvre un nouvel objectif, conforte notre stratégie d’exploration en zones frontières avec, pour l’heure, un puits sur trois de réalisés dans la «2ème manche» de notre campagne. Les résultats obtenus prouvent que le modèle économique
organique en eau profonde que nous appliquons, qui cible un accès précoce dans le but d’établir de larges positions avec une prospectivité dépendante de suivi, peut créer une importante valeur pour nos actionnaires.
»

dimanche 26 avril 2015

Langue de bois nécessairement

J’ai longtemps hésité à utiliser un mot pour désigner l’impression laissée par le discours du Président Mohamed Jamil Mansour de Tawassoul. C’était lors d’une longue interview accordée à notre confrère Ahmedou Wedi’a sur la chaine Mourabitoune. Le Président de Tawassoul avait devant lui un journaliste qui n’avait pas sa langue dans sa poche, lui qui avait provoqué le fameux clash avec le Président Mohamed Ould Abdel Aziz lors de sa dernière sortie médiatique. Et parce qu’il avait quelque chose à prouver, lui qui est jugé proche du parti islamiste, ses questions étaient plutôt incisives et dérangeantes. A tel point qu’il a su, par moments, déranger l’homme politique mauritanien le plus habile en matière de communication, le plus précieux dans son expression et sans doute le plus logique dans ses raisonnements.
A la question de savoir comment Tawassoul qualifiait les visites présidentielles, Jamil Mansour répondit promptement : des visites carnavalesques qui rappellent le passé et qui portent préjudice aux populations visitées tout en donnant l’occasion de dilapidation de biens publics dont on a besoin. A peu près la réponse du Président de Tawassoul. Réplique de Wedi’a : c’est sans doute pourquoi vous avez autorisé les élus de votre parti à y participer ? Bafouillements à la manière d’un maitre : le Président Jamil Mansour essaye d’expliquer la difficulté que l’instance dirigeante a eu à autoriser les élus, mais aussi la nécessité de prendre en compte les contingences locales et les demandes des populations. Pour conclure à peu près : les élus ont le devoir de porter la parole de leurs électeurs devant l’Autorité.
A la question de savoir comment Tawassoul allie-t-il son appartenance au Forum national pour la démocratie et l’unité et le fait de diriger l’Institution de l’Opposition Démocratique, le Président Jamil Mansour n’y a vu aucune contradiction. Et quand le journaliste lui dit que le FNDU ne reconnait pas l’Institution, il conteste : le FNDU n’a jamais exprimé une telle décision. Mais si : son président l’a exprimé publiquement, son secrétaire permanent aussi, les présidents des quatre pôles qui le composent y compris le pôle politique, chacun a expliqué que le Forum ne reconnaissait pas une institution issue d’une élection que le regroupement avait décidé de boycotter.
En fait, le Président Mohamed Jamil Mansour est dans la situation de celui qui défend des positions qui ne sont pas forcément les siennes. Y compris les propositions du FNDU qu’il a tantôt qualifiées de préalables, tantôt de conditions, tantôt de mesures de mise en condition.
On en sort avec le cerveau embrouillé et surtout avec le sentiment que nos hommes politiques continuent à perdre le temps à chercher le consensus là où il ne peut y en avoir. Les partis composants le FNDU n’ont rien en commun. Ni en matière de parcours politiques, de dogmes politiques, de cultures politiques, ni en matière de stratégies (ou de tactiques) politiques, encore moins en matière de méthodes d’action. Leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Leurs objectifs ne sont pas les mêmes. Leurs visions – pour ceux qui en ont – ne sont pas les mêmes.
Pour être précis, Tawassoul et l’Union des forces du progrès sont aujourd’hui obligés par leurs partenaires d’adopter des positionnements qui ne servent ni leurs objectifs ni les choix qui sont réellement les leurs. Alors fatalement, quand l’un de leurs responsables essaye de justifier ou de défendre le positionnement actuel, il se perd. Il pratique facilement la langue de bois qui est définie comme suit :
«La langue de bois (appelée parfois humoristiquement xyloglossie ou xylolalie, du grec xylon : bois et glossa : langue ou λαλέω / laleô : parler) est une figure de rhétorique consistant à éviter de présenter une réalité par l'utilisation de tournure de phrase et d'expressions usuelles.
C'est une forme de communication qui peut servir à dissimuler une incompétence ou une réticence à aborder un sujet en proclamant des banalités abstraites, pompeuses, ou qui font appel davantage aux sentiments qu'aux faits.
Il s'agit moins d'impressionner l'interlocuteur en passant pour plus savant qu'on l'est que d'éluder le sujet afin d'éviter de répondre à une question ou un sujet embarrassant.

La langue de bois en politique a, en sus d'une utilité sophistique, une utilité diplomatique : les mots servent alors à neutraliser ou à adoucir les choses qu'ils qualifient. De ce point de vue elle est l'œuvre de la prudence et de la ruse qui sont les qualités cardinales du souverain (on parle de ces qualités si importantes aux yeux de Machiavel)» (Wikipedia).

samedi 25 avril 2015

L’autre visage des littéraires

L’«Union des littéraires et écrivains mauritaniens», c’est le nom que se donne l’association sensée rassembler poètes, romanciers, nouvellistes et créateurs mauritaniens. Créée en 1975, elle fonctionne selon un statut qui date du 19/01/1976 et qui a été plusieurs fois amendé et corrigé. Par la force des choses, elle est essentiellement une affaire entre littéraires …arabes, entre ceux qui composent en Arabe classique et ceux qui créent en poésie dialectale Hassaniya. Très peu d’auteurs francophones et/ou des langues nationales. Il faut chercher vainement parmi les 29 membres du Conseil supérieur et les 31 membres du Bureau exécutif pour trouver un nom susceptible de faire porter une voix autre que celle de la création littéraire classique arabe ou populaire hassaniya. Le premier grief qu’on peut faire à cette organisation.
Vous pouvez lire tous les textes la fondant – le statut, le règlement intérieur – il n’est fait nulle part référence à la nécessité d’incarner la diversité culturelle de la Mauritanie. Bien sûr que parmi les objectifs figurent la nécessité de faire porter la voix de la Mauritanie dans le Monde Arabe, en Afrique Noire et dans le Monde. Mais quelle voix nationale ? Aucune place à une dynamique interne à même d’impliquer toutes les créations littéraires mauritaniennes. Deuxième grief.
Il y a quelques trois ans, l’Union a bénéficié d’un soutien financier substantiel de la part des autorités publiques. C’est ainsi qu’une subvention de 60 millions lui est versée annuellement. Une manière de faire passer tout ce que le Président de la République avait dit de la poésie et des poètes il y a quelques années. C’est certainement ce pactole qui a ouvert les appétits et qui a remué les ambitions. Un pactole dont la gestion n’est pas contrôlée – incontrôlable probablement. Ce qui laisse libre cours à toutes les malversations. Ne vous étonnez point donc de tout le tumulte provoqué par le renouvellement du Bureau qui devait intervenir ce samedi, n’était une interférence impromptue de la justice qui a décidé de surseoir à la tenue de l’Assemblée générale suite à une plainte déposée par l’une des parties en course pour la présidence. Pour comprendre cet imbroglio, place aux faits.
Par décision du Bureau exécutif réunion le 17 avril 2015, la date de l’Assemblée générale a été fixée au samedi 25 avril. A cette réunion 21 des 31 membres étaient présents. Du coup, les candidatures furent ouvertes et comme les textes le prévoient, une commission chargée de superviser les adhésions a été désignée pour valider les candidatures déposées ces dernières semaines. Il faut signaler ici que si le rythme des adhésions a toujours été très faible, il s’est accéléré ces dernières semaines de manière à provoquer quelques suspicions.
Entre 1976 et 2012, 132 adhésions ont été enregistrées, alors que l’on a compté près de 500 dossiers de candidatures ces dernières semaines. C’est pourquoi la question est devenue un enjeu principal dans le processus du renouvellement des instances dirigeantes de l’Union. Taisons toutes les querelles personnelles, tribales, régionales et tout le reste.
La commission chargée de valider les adhésions devait décider le gel du processus d’adhésion pour après l’Assemblée générale. Décision entérinée par le Bureau exécutif. La plainte est donc déposée pour contester cette décision. La justice a suivi sans expliquer pourquoi elle s’en mêle. N’empêche, on en est là.
L’Union des littéraires et écrivains mauritaniens a besoin d’apporter une sérieuse réforme à ses textes, à se moderniser, et surtout à s’ouvrir sur l’ensemble des expressions littéraires mauritaniennes. Elle a besoin de quelqu’un qui ne soit pas enfermé sur lui-même, quelqu’un qui a l’atout d’autres langues, y compris les langues dites nationales et qui ne sont que des piliers de cette culture nationale riche de sa diversité. L’image qu’elle doit donner est celle d’une Mauritanie multiculturelle, profondément enracinée dans son ancrage africain et arabe. Son futur président doit être choisi selon les critères qui le prédisposent à la restaurer, à lui rendre sa vocation première qui est celle de promouvoir la création littéraire dans ce pays qui a décidé, depuis quelques décennies, de faire la guerre à la culture et à la création.
Pour ce faire, il est du devoir des autorités, du ministère de la culture en premier, de donner un coup de balai dans la ruche pour imposer un processus qui va dans le bon sens. La décision judiciaire peut être mise à profit pour rappeler poètes et écrivains à l’ordre. Pour leur demander éventuellement des comptes.

vendredi 24 avril 2015

Une leçon d’Histoire

On raconte que quand feu Hammam avait fini son fameux livre-encyclopédie sur la Mauritanie, il avait présenté le produit en première lecture à un groupe d’amis qui parurent offusqués en voyant la photo qui illustrait la partie consacrée à l’éminent poète de tous les temps, Mohamed Wul Ebnou Wul Hmeyden. Il avait choisi de mettre l’image d’un homme sombre dont les cheveux en boucles cachaient mal la calvitie qui s’annonçait déjà, et dont le nes, légèrement épaté rompait l’harmonie d’un visage émacié. Le contraire de Wul Ebnou Wul Hmeyden décrit par ses contemporains comme un homme d’une haute stature, plutôt élancé, le visage ouvert et large, les yeux vifs… tout ce qui lui donnait cette prestance qu’il dégageait à mille pas.
A la vue de la photo choisie, les amis de Hammam s’empressèrent de le critiquer : «Pourquoi as-tu choisi cette photo, alors que tu sais qu’il ne s’agit pas de notre ami Mohamed ? comment as-tu osé ?». Impassible, le génial Hammam qui maitrisait parfaitement le sens de la répartie répondit : «Pauvres de vous ! Dans vingt, trente ans, vous serez tous morts, tous ceux qui ont connu Mohamed Wul Ebnou seront morts. Alors cette photo sera incontestablement celle de Wul Ebnou Wul Hmeyden, celui que nous avons tous connu autrement. C’est l’Histoire et c’est comme ça que vous les Marabouts lettrés vous la faites… Dans vingt, trente ans vous ne serez plus là pour dire qu’il ne s’agit pas de cet homme…»
Cette leçon d’un précurseur visionnaire comme Hammam peut nous servir aujourd’hui à comprendre que le silence devant ce qui s’écrit et se dit est dangereux quand on sait qu’il est excessif, voire faux. J’ai soif de savoir quelle réaction officielle à la suite de ce reportage tendancieux et stupide de la chaine américaine Fox-News. L’ambassade mauritanienne a-t-elle réagi et comment ?
Dans quelques années, un chercheur tombera sur ce documentaire qu’il prendra pour sérieux. Il croira alors que Boko Haram est une création de la Mauritanie et que l’organisation est dirigée par l’ancien président Moawiya Ould Taya. Que les combattants d’Al Qaeda au Maghreb Islamique sont formés et entrainés dans le paisible village de Maata Moulana, un havre de paix et de sublimation de soi. Que le peuple mauritanien couve et couvre les organisations jihadistes de la région.
Alors que Boko Haram est une secte nigériane qui n’a rien à voir avec la Mauritanie. Qu’AQMI est responsable de crimes odieux sur le territoire mauritanien. Que le peuple mauritanien rejette naturellement toute violence faite au nom de la religion.

jeudi 23 avril 2015

Boumdeid, la cité des contrastes

«Dieu est la lumière des cieux et de la terre ! La lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante. Cette lampe est allumée à un arbre béni : l’olivier qui ne provient ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile est près d’éclairer sans que le feu ne la touche. Lumière sur lumière ! Dieu propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît toute chose» (Sourate 24, verset 35. Traduction Denise Masson, 1967)
Premier contraste : la nature de l’environnement. Entre les plateaux du Tagant qui semblent mourir ici, et les imposants pics de l’Assaba qui affleurent là comme pour résister à l’assaut des dunes du désert qui s’annonce déjà. Entre les couleurs, ocre et rose pour le sable, noire et brune pour la pierre. Le contraste ajoute à la splendeur des lieux.
Cette terre, son sable et ses pierres nous apprennent mille et une sagesses. Il faut simplement savoir les regarder, les contempler et trouver du plaisir à les contempler. A ce moment peut-être, la chance vous donnera l’occasion de vous perdre entre le mont Guendeyga et les contreforts du plateau du Tagant, dans les sables qui ondulent quand ils le peuvent, comme une mer dont la surface est animée par l’éternel mouvement des vagues.
Cette terre apprend la rectitude. Elle oblige à vivre debout et à adopter la droiture comme seul principe d’action. Cette terre a su – a pu – avoir des habitants…
Des ascètes venus en moines s’établir dans un espace réputé hostile. Ils ont bâti un espace de vie et pu communier avec cette nature don de la Toute-Puissance divine. Ils ont su inverser la règle et adopter la devise : «N’avoir rien et posséder tout» (pour reprendre la maxime versifiée de l’Imam Ali Ibn Ebi Taleb, le dernier des Khalifes Rachidoune).
Entre les exigences matérielles de ce bas-monde et les nécessités spirituelles, ils ont trouvé l’équilibre en sublimant l’expression des besoins de la vie. Ce qui leur a donné la force de ne s’autoriser que ce que Dieu, dans toute Sa splendeur leur offre, c’est-à-dire une nature à dompter par la force du travail.
Ailleurs, partout dans cet espace couvert par l’aire civilisationnelle méditerranéenne, le travail est perçu comme un supplice. D’ailleurs on fait facilement remonter l’étymologie du mot à un instrument de torture (tripalium) du Moyen-Age. On ira plus loin pour l’associer à une forme de torture de l’âme pour éprouver la foi. Ici, le travail est devenu valeur, libération pour atteindre l’Excellence, sublimer les privations, cueillir les fruits de la méditation ascétique, et finalement atteindre l’extase qui enivre celui qui sait…
Par la force de caractère de ces moines de la Ghoudhfiya, un barrage a été construit dans les années 30 du siècle dernier, des champs ont verdi, des cultures ont été cueillies, renforçant ainsi la colonne vertébrale d’une communauté qui a su rester tout ce temps debout. Les jardins ne nourrissent pas seulement ici, ils apprennent à être digne. Ils apprennent à s’obliger, à ne pas s’autoriser la faiblesse, à être exigent vis-à-vis de soi avant de l’être vis-à-vis des autres.
Le grand contraste, l’ultime contraste est à trouver dans ce rapport entre l’exigence de la quête de la plénitude de la spiritualité soufie et la valorisation d’une vie de labeur rendue nécessaire pour se libérer des contingences d’un monde de plus en plus déréglé par le matérialisme et l’avidité de l’homme. Transcender ces contingences  et ces contrastes, c’est vivre en harmonie avec la nature et en paix avec son âme.
Décidément, cette terre de Boumdeid dégage la sérénité. Une sérénité incommensurable, infinie dans son expression, généreuse dans sa proposition à l’étranger du temps d’un passage furtif, ancrée dans son Histoire et dans celle de son espace, résistante aux aléas qui frappent et dénaturent les êtres…
On a voulu en faire un bagne à des moments noirs de l’histoire politique du pays, mais Boumdeid est restée une terre de liberté, une terre de libération, d’abnégation et de générosité. 

mercredi 22 avril 2015

Le Président et le Dictateur

Le Président, c’est Nicolas Sarkozy ; le Dictateur, c’est Mouammar Kadhafi. Le documentaire d’Antoine Viktine raconte la relation qui a lié les deux hommes.
Tout devait les séparer, tout a fini par les réunir, par les mettre ensemble (c’est différent). L’un est le Président d’une démocratie à laquelle on prête volontiers le surnom de «Patrie des Droits de l’Homme», l’autre est un officier nationaliste, arrivé au pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat et qui tient son pays par la pratique quotidienne de la violence, le sac des ressources de la communauté et l’entretien de milices prêtes à écraser dans le sang toute velléité de contestation.
Mais le caractère des deux hommes était plus fort que toutes les considérations humanistes, voire idéologiques. Un caractère fait d’amour de soi, le mépris des autres.
Tout commence quand le ministre de l’intérieur français qui vise la présidence de mai 2007, se rend en Libye pour séduire le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Kadhafi. Nicolas Sarkozy est déjà sous la coupe du Cardinal Claude Guéant qui réussit à asseoir une relation forte, emprunte d’avidité de part et d’autre. Mouammar Kadhafi a besoin d’une reconnaissance internationale, après avoir été classé par les Américains dans la catégorie des parrains du terrorisme alors que la Libye est fichée dans celle des rogue-states (Etats voyous). Nicolas Sarkozy, lui, prépare une présidentielle où il se présente comme le candidat de la rupture. Le colérique qu’il est gagnerait à donner une image d’homme d’ouverture. Alors que le politique avait déjà promis de rompre avec les logiques et les méthodes de la Françafrique. Il veut aussi, par cette démarche envers Mouammar Kadhafi, obtenir la libération des infirmières bulgares emprisonnées en Libye et considérées par l’Occident comme otages du Guide excentrique. S’il obtenait cette libération, Nicolas Sarkozy passerait pour l’homme des situations difficiles, celui des négociations ardues… Il avait besoin de toutes ces étiquettes dès le début de sa conquête du pouvoir.
Pourtant il avait promis de combattre les dictatures pendant sa campagne, de ne jamais s’acoquiner avec les méchants chefs d’Etats qui ont asservi leurs peuples, d’être aux côtés des peuples opprimés. Ce qui ne l’empêche pas d’établir des relations privilégiées avec l’un des dictateurs les plus insolents et des plus violents du versant sud de la Méditerranée.
22 juillet 2007, les infirmières sont libérées et remises à Madame Cécilia Sarkozy. L’orchestration de cette libération est d’abord un coup de com pour le nouveau Président français. Elle est ensuite une tentative de sa part d’éviter le départ de son épouse excédée déjà par le caractère de l’homme et les ambitions excessives du politique. Une façon de lui donner un rôle de premier plan et de lui dire qu’elle a tout à gagner du statut de Première Dame de la France. Une tentative de corruption vaine parce que Cécilia quittera Nicolas Sarkozy peu après.
Pour réussir le coup, le nouveau Président français a cour-circuité la Commissaire européenne chargée des relations extérieures et qui était sur le point d’obtenir cette libération. Une interférence qui a eu un coût parce qu’on parle d’un prix payé par la France de Sarkozy au dictateur libyen et à son entourage. Toujours est-il que trois jours après cette libération (25/7/2007), le Président Nicolas Sarkozy débarque en Libye où il parle de la signature d’une dizaine d’accords.
C’est pendant cette visite que le premier clash avec la jeune ministre chargée des Droits de l’Homme, Rama Yade, a lieu. En réponse à une boutade de Kadhafi qui s’étonne qu’elle soit ministre à 30 ans, elle répond sèchement : «vous avez fait votre coup d’Etat pour prendre le pouvoir alors que vous aviez 27 ans». Ces mots de l’Africaine – c’est comme ça qu’il la voit – ne plaisent pas au Roi des Rois d’Afrique. Ni d’ailleurs à Nicolas Sarkozy qui ne cache pas son courroux dans l’immédiat. Mais le pire viendra.
En décembre 2007, Mouammar Kadhafi, entouré de sa tribu de serviteurs, débarque à Paris le jour même de la célébration de la journée internationale des Droits de l’Homme. Il plante sa tente dans les jardins de l’Elysée et impose son protocole et ses manières à la République française. Ce qui ne plait pas à tout le monde. Au sein du gouvernement, c’est encore Rama Yade qui prend les devants. Elle dénonce cette présence scandaleuse à ce moment symbolique sur le sol français. La presse et les intellectuels prennent le relais.
Nicolas Sarkozy fait la sourde oreille et préfère se consacrer à la réalisation de son projet de l’Union méditerranéenne. Il reçoit Hosni Moubarak d’Egypte, Ben Ali de Tunisie, Bachar Al Assad de Syrie… de tous les dictateurs de la région, Mouammar Kadhafi est le seul qui boude le projet de Sarkozy. Il avait déjà apporté un démenti catégorique aux propos du Président français quand il a affirmé qu’il avait demandé au Guide libyen de faire des efforts dans le respect des Droits de l’Homme. Son hostilité au projet de l’Union pour la Méditerranée a envenimé des relations qui étaient appelées à se dégrader à cause du surdimensionnement de l’égo de l’un et de l’autre des protagonistes. Nicolas Sarkozy ruminera tranquillement sa vengeance.
Février 2011, il répond instantanément à une démarche du philosophe français, Bernard-Henri Lévi, celui qu’il avait surnommé avec mépris «le donneur de leçon du café Le Flore». Le philosophe – le plus sioniste des intellectuels français – introduit le Conseil national de transition (CNT), devanture de la rébellion libyenne. Le Président français s’empresse de reconnaitre cet organisme comme unique représentant du peuple libyen. Il réussit à embarquer la communauté internationale dans ses élans guerriers, à faire payer l’effort de guerre par les monarchies du Golfe, notamment les amis du Qatar. Il détruit la Libye et provoque l’assassinat de Kadhafi le 20 octobre 2011. La disparition tragique de Mouammar Kadhafi a sonné comme un acte salvateur pour Nicolas Sarkozy : à la manière des sociétés cultivant la brutalité, il a mangé l’ennemi ; et du coup il a éliminé un témoin gênant.
On retiendra l’état de déconfiture dans lequel la Libye s’est retrouvé après l’intervention occidentale. On retiendra surtout que la haine, le mépris de l’autre, la rancune sont le pire ennemi des valeurs humanistes, surtout quand ils sont nourris par la soif de pouvoir.

mardi 21 avril 2015

La tribu dans tous états

On nous dira encore que c’est ainsi, que la tribu est une réalité sociologique et politique avec laquelle il faut composer. On nous dira que notre peuple, que nos peuples sont ainsi faits et qu’il faut s’y résigner.
Ma petite expérience qui reste celle de la génération qui est la mienne m’apprend qu’il n’en est rien. J’ai connu un monde où la tribu comptait peu. Savoir qui vous êtes pour vous ficher tribalement équivalait à une sorte de délit qui vous marquait à jamais du qualificatif de rétrograde, arriéré, féodal… C’est ainsi qu’on était des bandes d’enfants que seules les affinités personnelles pouvaient nous rapprochaient. On était ensemble parce qu’on habitait le même quartier, on fréquentait les mêmes écoles, on logeait dans le même internat, on militait dans le même mouvement… pas parce qu’on est cousin ou de la même région.
Les mouvements politiques qui animaient la vie clandestine se battaient tous contre le tribalisme. L’Etat en faisait l’ennemi de la construction nationale. Et toute al littérature populaire et élitiste vilipendait la tribu et le sentiment tribal.
J’ai connu des ressortissants d’Aïoun, de Néma, de Kiffa, de Kaédi, de Zouérate, d’Atar, de Rosso, d’Aleg, de Tijikja, de Sélibaby, Akjoujt et Nouadhibou, de toutes ces régions nous arrivaient à Nouakchott des jeunes comme nous détribalisés, libérés des pesanteurs sociales et assoiffés de citoyenneté et de Mauritanie. Il y a des villes où la lutte politique a été plus marquante que les autres. Aïoun, Kiffa, Zouérate, Atar, Rosso et Tijikja ont vu naitre les mouvements nationalistes, les mouvements unitaires. Ces villes ont été le théâtre de grèves historiques, de rebellions estudiantines et ouvrières. Elles ont donné des héros de l’époque de la lutte contre le néocolonialisme et pour la consolidation de l’indépendance. Qu’en reste-t-il ?
Ces images à Kiffa, capitale du mouvement de gauche marxisant des années 60 et 70. Des chefs de tribus qui imposent leur logique ou qui tentent de le faire quitte à provoquer des affrontements publics. Des responsables qui en viennent aux mains après avoir épuisé toute la rhétorique de la violence verbale. Un chaos général provoqué par le refus de chacun de se conformer à l’ordre, de se plier à la discipline, de laisse passer son voisin élu et/ou haut responsable, parce que son positionnement social ne le permet pas…
Il ne reste rien de cette culture politique qui a fait les heures de gloire d’une Mauritanie aspirant à édifier la notion de citoyenneté, à promouvoir l’égalité de ses citoyens, à assurer la justice entre eux…
Quand les uns dénoncent la couverture réservée par les médias publics à la visite présidentielle, il faut bien que tous nous dénoncions la couverture tribalisée réservée par les médias privées à ces visite. Si la HAPA a, de temps en temps, haussé le ton pour mettre en garde contre les dérapages qui divisent, elle devait sévir contre cette tendance à mettre en valeur telle ou telle tribu dans des médias qui finissent ainsi par cultiver la division et la haine. Rien n’est plus dangereux que la culture tribale, que la logique tribale, que l’engagement politique au nom de la tribu. C’est cela qui menace la communauté nationale, c’est cela qu’il faut combattre avec énergie.